On a évoqué dans une précédente chronique Metal music machine, qui est une aberration, et on est encore loin des chefs d’œuvre de Reed, Transformer (#267, 1972) et Coney Island baby (#1169, 1975). C’est Berlin, un album qui ressemble un peu à Transformer et Rock’n’roll animal (#992, 1974), mais avec une couche en plus : Bob Ezrin. C’est d’ailleurs le succès de Transformer qui a produit Berlin, et l’échec de Berlin qui a suscité Rock’n’roll animal.
Bon Ezrin est l’homme qui a réduit The wall (#328, 1979) en débris ; un arrangeur classique, qui a donné au rock un enrobage philharmonique, dont il se serait sans doute volontiers passé — mais, dans le même temps, qui lui va comme un gant, il faut le reconnaître.
Reed voudrait donc faire son disque le plus personnel et le plus ambitieux. Or si les chansons sont parmi les mieux écrites de l’auteur (Oh Jim, Caroline says, stratosphérique The bed), la production (parmi les musiciens, des pointures telles que Jack Bruce, Aynsley Dunbar, Steve Winwood, Tony Levin) lui confère subitement un pompier qui au final dessert (Lady day, Sad song).
Il y a deux albums de Paolo Conte qui s’intitulent Paolo Conte ; on les distingue par l’ajout de la date, 1974 et 1975. Celui-ci est donc le premier, et c’est donc aussi le premier de l’auteur.
Mais Conte est déjà actif depuis un moment dans l’ombre (Adriano Celentano, Patty Pravo, Caterina Caselli, Enzo Janacci), et il a eu le temps, durant ses activités, de composer des morceaux, dont plusieurs classiques ici (La fisarmonica di Stradella, La ragazza fisarmonica, Lo scapolo et Onda sur onda, par exemple) et surtout d’imaginer une forme qui soit pour le moins géniale, cet apparent crooner chansonnier jazz de ballo liscio, en réalité un chroniqueur acéré et presque punk.
Obstinément indifférent aux modes, ce premier disque (à 37 ans) marque le début d’une carrière qui offrira peu de coups bas, respect.
Voici l’un des exemples les plus éclatants de l’arnaque du rock’n’roll en tant que musique populaire.
Lorsque je le découvris la première fois, je m’attendais à une espèce de bombe inaudible de larsens et de virulence ; j’ai été à la fois déçu et agréablement surpris de cette suite de morceaux tout à fait dans la veine du rock classique qu’ils prétendaient déboulonner. Certes, Respectable ou When the whip comes down sont des réponses du berger à la bergère et sont donc influencés par la menace qui se profile sur le front du punk, mais ces morceaux des Stones tant honnis n’ont rien à envier à ceux-ci, des Sex Pistols, ni ceux-ci à ceux-là, c’est bien la même énergie qui est ici en lice. Surpris agréablement car les morceaux sont tout à fait valides d’un point de vue musical, textuel et de production.
Mais déçu, également, car de musique transgressive, pour moi, alors, pas de trace ici (il faut dire qu’il y avait Nirvana à l’époque, qui avait poussé un peu plus loin l’exigence — nevermind, lol) ; aussi faut-il dire aussi que Malcom McLaren nous a brisé les bollocks fin pour nous avoir fait croire — et à eux aussi — à un Johnny pourri, à un Sid vicieux, alors qu’on venait juste (moi à l’époque, enfant) d’apprendre le destin de Brian Jones ou Syd (l’autre) Barrett, ou le rôle des Andrew Loog Oldham ou Phil Spector dans la machination de stars. Probablement l’ai-je entendu à un moment non propice.
Mais c’est un très bon album. J’ai presque envide de dire que c’est un très bon album EMI. Mais ce n’est certainement pas un disque de punk aussi fort que Marquee Moon ou même London callin’ — si on reste dans les statures « officielles ».
Un album presque classique de hip-hop américain ; Umar Bin Hassin est l’un des Last Poets, cet incroyable assemblage de beaux-parleurs de la street.
Concoctant son album solo, il s’entoure de pointures de l’époque, notamment Bootsy Collins et Bernie Worrel de la funkadéclique de George Clinton, sous la férule de Bill Laswell (dont il faudra qu’on reparle un jour, qui a produit quantités d’artistes aussi divers qu’Archie Shepp ou Sonny Shamrock, John Zorn ou Whitney Houston).
Reprenant et développant le son qui faisait la marque de fabrique des Poets, percussion africaines et élocution-message à la Scott-Heron, le tout enrobé de machines et de musiciens solides, cette pièce est le témoignage qui fait le pont, le croira-t-on, entre blues et gangsta rap.
Une fois n’est pas coutume, je propose ici un disque, pour débuter l’année, qui est l’un de mes meilleurs compagnons de vie (il a lui aussi eu droit à son Pistes et sillages), et ceci sans qu’aucune raison objective ne peut soutenir cette proposition.
Enfin tout de même, si : une production impeccable, bien meilleure que sur les autres disques du groupe ou plumitifs plus ou moins similaires.
C’est un drôle de disque, pratiquement introuvable aujourd’hui, dommage. Je l’ai découvert lors d’un mémorable concert dans une salle non moins mémorable, le Bled, à Souspierre, dans la Drôme.
Je ne suis vraiment pas connaisseur de ces groupes de rock très très souterrains, d’inspiration punk et tzigane et folklorique et un peu ska, et je ne saurais plus bien relier cette formation aux autres, plus connues, de l’époque, VRP ou Suprêmes Dindes, par exemple.
Si je me concentre sur le disque, il est bien difficile de décrire cette masse de son et de texte : des textes en français mais aussi en une langue imaginaire, vaguement orientalisante, steppique ; des sons de musique rock-jazz avec de forts accents folkloriques donc, et tziganes, je l’ai dit, mais aussi une vraie recherche qui confine au jazz et à l’electronica.
On a l’impression d’une mise en abyme, un groupe de la banlieue de Florac se fait hacker par une peuplade balkanique ou caucasienne revendicative, engagée et énergique, et les détourne de leur classique rave-partie.
Une étincelle à la Michaux nourrit des textes parfois absurdes et souvent cruels et déconcertants, puis c’est un samizdat de revendications territoriales et de lices chamaniques dont l’auditeur sort aussi ragaillardi que joyeux.
Un mot sur la production, donc parfaite ; section rythmique à l’os et son précis, instruments non électriques captés avec goût, voix et le reste s’ensuivent. Un disque étonnant, unique, à mettre entre toutes les oreilles, d’ici et d’ailleurs.
Il faut bien que la période des fêtes serve à quelque chose, aussi nous nous sommes dit, à la rédaction (de cette chronique), qu’on pourrait pour une fois faire faux-bon au hasard, et choisir, pour les cinq dernières semaines de l’année, celles du mois de de décembre, cinq disques parmi nos préférés, qu’ils aient ou non 5 sur 5, clôturant ainsi la troisième année de cette chronique. Comme pour le 100e numéro, où nous avions choisir Dark side, et comme nous venons de voir le 150e, Check your head, et puisque en effet seuls deux disques de cette suite royale sont tombés du cornet à dés (à 1000 faces), Low, Brilliant corners ; nous pouvons alors nous concentrer sur ces cinq pépites — à notre avis non objectif mais sincère.
Cet autre disque est, une fois encore, l’une de ces pièces maîtresses qui vous chamboulent pour la vie. Je l’ai utilisé également pour Pistes et sillages II
Je note que j’ai intégré le disque en forçant un peu la règle de la Souche, puisqu’il est stipulé dans le Code de copropriété qu’on ne devrait pas y trouver de pièce classique — les interprétations modernes étant des interprétations modernes (des reprises), les interprétations originales manquantes, et le concept de « disque » pas tellement de mise.
Le cas de Kronos Quartet est un peu particulier, car ces messieurs-dames ont multiplié les collaborations avec des artistes de la culture (de la musique) dite populaire, et ont repris, version cordes, plusieurs artistes de la Souche : Thelonious Monk (Monk Suite, 1985), Jimi Hendrix (Purple haze sur leur album homonyme, 1986), Sigur Rós (Kronos Quartet Plays Sigur Rós, 2007), Television (Rubáiyát: Elektra’s 40th Anniversary, 1990) et même Dylan — et ici Moondog. Enfin, nombre d’artistes de la Souche ont collaboré avec des auteurs de musique savante, Arvö Pärt, Terry Riley, Philip Glass, Keith Jarrett pour ne citer que des noms connus. Et quelques auteurs sont également des « classiques » : Luke Howard, Ryuichi Sakamoto, Jon Hassel, par exemple.
Sans vouloir se justifier à tout prix, il apparaît assez logique de les y inclure, et avec cet album récital ou pot-pourri, ils ont tapé fort. Il y a d’autres albums de ce type dans leur discographie, mais ils n’ont pas la puissance, la cohérence et l’intelligence de Early music. C’est comme s’ils avaient mis là leur morceaux préférés et plus représentatifs, comme une compilation, mais avec une thématique prémoderne commune qui est proprement inouïe et littéralement ravissante.
Il y a treize auteurs ici (et deux traditionnels anonymes, de Tuva et de Suède), dont certains sont arrangés par le quartet (Pérotin, Machaut, Schnittke), d’autres par d’autres musiciens. On retrouve un corpus d’avant l’âge classique et corpus contemporain, démontrant par là que la musique modale, l’avant-garde ou le contrepoint allient deux époques fort différentes, et fort perturbées, mais avec une espèce d’esprit paradigmatique commun (thèse que j’ai porté dans mes premiers travaux critiques, ce disque à l’appui) — enjambant allégrement et les continents (ou presque) et surtout le XVIIIe et le XIXe siècles (Partch faisant le lien d’ailleurs assez directement).
Qu’on en juge : Cassienne de Constantionople (+/- 807-+/- 864), arr. Diane Touliatos, Hildegarde de Bingen (1098-1179), arr. Marianne Pfau, Pérotin (+/- 1160-+/- 1230),Guillaume de Machaut (+/- 1300-1377), Christopher Tye (+/- 1500-avt 1573, John Dowland (1563-1626), Henry Purcell (1659-1695), Harry Partch (1901-1974), arr. Ben Johnston, John Cage (1912-1992), arr. Eric Salzman, Louis Hardin, a.k.a. Moondog (1916-1999), Alfred Schnittke (1934-1998), David Lamb (1935), Arvo Pärt (1935), Jack Body (1944-2015).
Le résultat est époustouflant. Il y a là de grands morceaux « classiques » , comme Psalom de Pärt ou Flow my tears de Dowland, célèbres et célébrés je veux dire, et des pièces plus secrètes absolument immanquables (précisément celui de Partch, mais aussi la longue litanie de Schnittke).
L’esprit chagrin aurait voulu en plus un morceau de Monk ou de Chostakovitch ou bien un morceau de Feldman ou de Górecki, mais on les trouve d’ailleurs par ailleurs dans leur longue œuvre de cinquante ans… et cet album n’est même pas à la moitié de leur carrière !
Ce disque est un pur chef-d’œuvre, et mériterait d’être distribué dans les églises, les écoles et sur les aires d’autoroute.
Un mot encore sur le genre : la musque de chambre, et sous la forme du quartet ou du quintette de cordes, représente pour moi une dimension supplémentaire du réel, sans laquelle non seulement celui-ci serait incomplet, mais cruel, sans laquelle je n’aurais jamais pu écrire ou produire ou vivre quoi que ce soit. La cinquième saison, ou le cinquième élément, ou la résolution de toutes les énigmes de l’univers, tient uniquement dans cette théorie des cordes.
Le quatuor de chambre est la raison pour laquelle l’être humain est ce qu’il est : une extension de l’univers vers le secret des aubes et crépuscules, et la magie du sang.
Il faut bien que la période des fêtes serve à quelque chose, aussi nous nous sommes dit, à la rédaction (de cette chronique), qu’on pourrait pour une fois faire faux-bon au hasard, et choisir, pour les cinq dernières semaines de l’année, celles du mois de de décembre, cinq disques parmi nos préférés, qu’ils aient ou non 5 sur 5, clôturant ainsi la troisième année de cette chronique. Comme pour le 100e numéro, où nous avions choisir Dark side, et comme nous venons de voir le 150e, Check your head, et puisque en effet seuls deux disques de cette suite royale sont tombés du cornet à dés (à 1000 faces), Low, Brilliant corners ; nous pouvons alors nous concentrer sur ces cinq pépites — à notre avis non objectif mais sincère.
C’est peut-être l’un des disques les plus ardus à écouter de toute la Souche, avec quelque œuvre d’Albert Ayler ou Music metal machine de Lou Reed !
Mais dans le même temps c’est l’un des plus beau manifestes free dont j’ai connaissance ; Colrane est au sommet de son art et on dirait que, libéré de ses obligation opératives : A love supreme (#81) et Ascension (#… 1!) sont réalisés (mais ne sortira que l’année suivante), et Meditations (#441) arrive, tout ceci en cette même année 1965. Ainsi s’engage-t-il dans sa propre liberté de liberté.
Sur la base de quelques notes et parfois d’un seul accord, il peut miser sur le groupe qui l’accompagne depuis plusieurs années, McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones, et leur évidente télépathie musicale.
Jones et Garrison trouve toujours un moyen de débunker le contrepoint de Coltrane, tandis que Tyner le seconde dans sa folie sans le perdre de vue. Dearly beloved ou Attaining donnent des exemples plus lents de cette salade, tandis que Ascent qui démarre sur une contrebasse d’une simplicité et d’un groove déconcertants, se termine en jungle sonore inspirée.
Quant à Sun ship, qui ouvre l’album, elle incarne le feu qui anime le dernier Coltrane et qui revendique son intégrité presque mystique non dénuée d’une certaine rage — comme, dans un autre registre, Amen, qui le clôt, s’autorise cette synthèse du swing mué en astucieux et espiègle free.
Sun ship est du dernier meilleur Coltrane — il ne sera même publié qu’en 1971, posthume (enregistré en 1965) et fait de Coltrane le nouveau roi du free, au-delà de l’avant-garde qu’il menait déjà depuis plusieurs années. Il ; le morceau éponyme sera repris par Marc Ribot avec Henri Grimes (?) au Village Vanguard…
Il faut bien que la période des fêtes serve à quelque chose, aussi nous nous sommes dit, à la rédaction (de cette chronique), qu’on pourrait pour une fois faire faux-bon au hasard, et choisir, pour les cinq dernières semaines de l’année, celles du mois de de décembre, cinq disques parmi nos préférés, qu’ils aient ou non 5 sur 5, clôturant ainsi la troisième année de cette chronique. Comme pour le 100e numéro, où nous avions choisir Dark side, et comme nous venons de voir le 150e, Check your head, et puisque en effet seuls deux disques de cette suite royale sont tombés du cornet à dés (à 1000 faces), Low, Brilliant corners ; nous pouvons alors nous concentrer sur ces cinq pépites — à notre avis non objectif mais sincère.
C’est l’un de mes disques de chevet ; je l’ai traité dans Pistes et sillages, et je ne me lasse pas de l’écouter, découvrant toujours de nouvelles choses.
Paru après City movement, un autre double-album thématique, In this house on this morning, double donc, retrace le service complet d’une messe baptiste ou quelque chose dans le genre. Je suis peu versé dans la religion américaine, surtout gospel, et je crains que ne m’échappent de nombreuses nuances. Il y a trois mouvement (activités) et cette séquence forme une espèce de menu fil narratif entre les pistes.
Il ne m’échappe pas toutefois que les compositions sont absolument géniales, assez hagardement roboratives et fichtrement difficiles à décoller de son oreille mentale.
Un certain nombre de thèmes récurrents sont préparés longuement durant plusieurs morceaux (The lord’ss prayer, les deux Altar call, Hymn, Benediction), et préparent ce qui est le clou du disque, la longue suite de près de trente minutes In the sweet embrace of life qui est l’un des tout meilleurs morceaux de la création intergalactique.
Call to prayer et sa trompette distordue donnent la clef ; il y a des morceaux qui, partis d’une base blues donnent ce qu’il y a de mieux de recherche contemporaine, et d’autres avec d’évidentes allusions à la tradition (Local announcement, In this house, chantée par Marion Williams, Uptempo posthude).
Et puis il y a In the sweet embrace of life, qui est donc une petit chef d’œuvre en trois parties (la trinité) ;
Embrace commence par une longue exposition chant/contrebasse de Reginald Veal, à qui va venir peu à peu se mêler le piano d’Eric Reed (invité pour l’occasion), pour lancer une machine ce qu’il y a de plus swing. Les solos s’enchaînent et la voix revient, comme un dernier bénédiction du père (Father). Son est un autre boogie maléfique, si j’ose dire, qui file à cent à l’heure (il est lui aussi un écho à la tradition), tandis que Holy ghost poursuit ce rythme effréné dans le swing ; mais cela ne s’arrête pas là, le thème est encore présent dans Invitation qui se termine sur une espèce de solo de tambourin (Nerlin Riley) secondé par le piano et qui enchaîne sur le point culminant de l’album, véritablement touché par la grâce, le riff implacable de Recessional ; pur bonheur de blues, il exalte un long solo de piano encore, puis un travail plus ou moins improvisé des cuivres (citons-les, à part la trompette de Marsalis, il y a Wess “Warmdaddy” Anderson aux saxophones alto et sopranino, Todd Williams au soprano et au ténor et Wycliffe Gordon au trombone), qui s’éparpillent et sont toujours ramenés par le piano, comme un berger derrière son troupeau ; c’est l’occasion d’un nouveau riff associant le tambourin, puis les claps de mains et chœurs gutturaux, totalement hanté et entêtant.
Après Recessional, on traîne encore un peu (comme à la messe, après la communion il faut patienter pas mal)… mais on est resté abasourdi par la quantité d’évidentes inventions que s’est autorisé Marsalis, précis et sérieux, mais qui se laisse ici aller à une impressionnante inspiration.
Il existe des captatins en live où l’on voit qu’il n’y a pas grand chose de laissé au hasard, de ce chef d’œuvre hélas trop méconnu.
Il faut bien que la période des fêtes serve à quelque chose, aussi nous nous sommes dit, à la rédaction (de cette chronique), qu’on pourrait pour une fois faire faux-bon au hasard, et choisir, pour les cinq dernières semaines de l’année, celles du mois de de décembre, cinq disques parmi nos préférés, qu’ils aient ou non 5 sur 5, clôturant ainsi la troisième année de cette chronique. Comme pour le 100e numéro, où nous avions choisir Dark side, et comme nous venons de voir le 150e, Check your head, et puisque en effet seuls deux disques de cette suite royale sont tombés du cornet à dés (à 1000 faces), Low, Brilliant corners ; nous pouvons alors nous concentrer sur ces cinq pépites — à notre avis non objectif mais sincère.
J’hésitais entre ces deux perles (d’ailleurs de la même année, et du même mois ! sortis à une semaine d’écart), que sont Portishead et Homogenic. J’ai constaté que j’avais déjà traité de Portishead, pour leur premier album (Dummy), mais plutôt que de les évincer, j’ai décidé de de faire une chronique double car en effet je vois difficilement comment ne pas parler de l’une sans parler de l’autre… « C’est Noël avant Noël ! C’est le vendredi noir ! » Sticazzi.
Ces deux albums représentent pour moi à peu près la même bousculade (ou accolade). Arrivés à un moment charnière de ma vie, où je commençais à abandonner l’idée bête et méchante (adolescente en somme) que les machines nuisaient à la musique (via notamment IAM, toujours la même année). Mais c’est aussi un moment où je commence à conduire — je le dis incidemment. Avec l’ami S (celui de Beggar’s banquet), nous sommes partis quelques jours en Bretagne via la Charente, et ce fut notre tout premier voyage, seuls, et véhiculés. La musique trouve dans ces espaces seuls et véhiculés un environnement favorable.
L’âme, dont les boyaux sont fluides et élastiques, profite alors de cet habitacle pour ensemencer les prés du destin.
J’avais acheté le Björk par curiosité… en grande surface ; je trouvais la pochette aussi moche (surtout le brillant) qu’intrigante. Quant à PH, il faisaient déjà partie de mon monde grâce à leur précédent — Björk pas encore ; j’avais bien noté l’engouement des revues et des auditeurs avec Début et Post, mais je n’ai pas apprécié ces albums avant un moment.
Bien sûr les deux univers sont différents, voire indépendants. Techniquement, esthétiquement, il n’y a pas beaucoup d’accroche entre les deux ; la noire nostalgie de PH n’est pas la verve joyeuse de Björk. L’implication, l’implication de l’une et des autres, l’horizon, sont divergents. Björk propose une machine de guerre vaguement drum’n’bass (Goldie ?) enrichi des cordes d’Eumir Deodato au service de la communion — elle est fondamentalement holiste et, au moins jusque là, relativement positive (c’est vrai que c’était le gouvernement Jospin). Avec une honnêteté désarmante, elle passe en revue un certain nombre de ses blessures et traumas (dont le suicide de son harceleur qui a tenté de la supprimer à Londres), sans jamais entrer sur le terrain du pathétique, du thérapeutique (Bachelorette) ; malgré son excentricité feinte (sa bonne humeur), elle parvient à ne jamais tomber dans le kitsch, au contraire.
Portishead à l’inverse, poursuit son sillon travaillé dans les remugles psychopathologiques ; nettement plus misanthrope, même noir ; l’album n’est pas tranquille (,i même énervé), il est hanté. Technique très particulière : Adrian Utley et Geoff Barrow ont préparé leurs pistes en enregistrant en amont les parties instrumentales ; il n’y a que deux samples dans tout l’album (les cuivres de All mine sont de vrais cuivres, par exemple). Ces strates forment une espèce de chambre d’écho, close, inquiétante, où vont ensuite s’échiner les machines et la voix affolée, le texte de Beth Gibbons. Celle-ci cisèle des sortes de petits poèmes, un peu gothiques, un peu formalistes, d’une sobriété haletante, qui font les comptes d’une société, des relations, d’un destin commun entravé (c’est vrai que c’était le gouvernement Jospin). Là encore, la sincérité est entière, poignante, et la posture retenue, jamais vulgaire.
En Montagne noire
les virages de pluie
et brouillard
ont laissé une petite chambre
sous les toits
vide et encore chaude
de la forme
du couchant
Ce sont deux albums en miroirs, qui sont pratiquement parfaits d’un point de vue sonore (évidemment la production est impeccable dans les deux cas, et les interprétations).
Les deux morceaux Seven months et Five years :
For as long as I have tried
And as low as I can be
I will never resign myself
From the trial I seek
What’s so scary?
Not a threat in sight
You just can’t handle
You can’t handle love
Ce sont deux pierres miliaires qui ont marqué leur époque, mais sans lesquelles, probablement, notre monde ne serait pas là aujourd’hui (c’est vrai que c’était le gouvernement Jospin).
NB Les deux albums ont fait l’objet d’une lecture dans Pistes et sillages : Homogène et L’embouchure. C’est dire.
Il faut bien que la période des fêtes serve à quelque chose, aussi nous nous sommes dit, à la rédaction (de cette chronique), qu’on pourrait pour une fois faire faux-bon au hasard, et choisir, pour les cinq dernières semaines de l’année, celles du mois de de décembre, cinq disques parmi nos préférés, qu’ils aient ou non 5 sur 5, clôturant ainsi la troisième année de cette chronique. Comme pour le 100e numéro, où nous avions choisir Dark side, et comme nous venons de voir le 150e, Check your head, et puisque en effet seuls deux disques de cette suite royale sont tombés du cornet à dés (à 1000 faces), Low, Brilliant corners ; nous pouvons alors nous concentrer sur ces cinq pépites — à notre avis non objectif mais sincère.
Et nous commençons par cette surprise de la Souche : j’aime vraiment beaucoup les Rolling Stones, que je continue à suivre, jusque dans leur plus étonnantes embardées (comme cet hommage à Clifton Chenier avec Steve Riley). Mon album favori est Exile, évidemment, ou bien Sticky fingers, ça dépend de l’humeur. Mais j’adore Tatoo you, Some girls et même Black’n’blue qui vient de ressortir et dont on peut mesurer l’extrême attention au son et à la production (Charlie, putain !).
Mais quand il s’est agi de passer au grill, eh bien c’est Beggar’s banquet qui est sorti en tête du lot ! Dois-je dire que ce n’est pas mon préféré ? Tout ça ne veut rien dire ! D’abord il est extrêmement bien enregistré, au moins aussi bien sinon mieux que Fingers, et mieux que Let it bleed, et évidemment Exile (qui est une bouillie sonore).
Mon ami S. l’avait en vinyle (sans sa version à la pochette censurée, faire-part blanc), et dans une boum, il l’a mis. Je ne sais pas si je connaissais déjà les Stones, mais j’ai tout de suite adhéré au projet.
Certes Sympathy for the devil (et Street fighting man peut-être, les deux simples) sort un peu du lot de ces chansons très bluesy-country, tout en étant encore fièrement européen. Ce qui frappe en pus de la qualité du son, c’est la netteté des morceaux, leur implacable modernité (pour 1968). Il y a des balades exceptionnelles comme No expectations, Jig Saw puzzle, des blues rageurs comme Stray cat blues, déjantés comme Parachute woman ou plus inspirés comme Prodigal son (reprise de robert Wilkins). L’engagement politique de Street fighting man ou Factory girl, culmine dans l’étonnant Salt of the earth, chanté par Keih Richards ; il n’est jamais déplacé ou ridicule ; les textes sont carrément à la hauteur (et le seront jusqu’à Angie à peu près). Même la chanson la plus potache, Dear doctor, n’a aucun défaut. Le groupe est uni, resserré (après le nimp beatlesien du précédent album), concis et à trouvé sa forme. Le monde devra désormais compter avec les Stones, ils ne rigolent plus ; et BB est le premier d’une quadrilogie unique en son genre.
Il y a toute la hargne refendue d’un Richards qui s’affirme comme auteur, la gouaille d’un Jagger qui s’échappe du lyric, le solide de la section rythmique, évidemment, et sans doute aussi, l’ombre évanescente d’un Brian Jones, qui est en train de s’évanouir — pour le pire et le meilleur — étrange destin similaire à celui d’un Syd Barrett (la même année d’ailleurs). L’une des autres responsabilités est certainement portée par Jimmy Miller, dont la verve ne commencera à s’épuiser qu’après Exile (Angie quoi). Enfin, comme dans la chanson que j’ai choisie, le piano (« boogie psyché ») du très grand Nicky Hopkins.