Il faut bien que la période des fêtes serve à quelque chose, aussi nous nous sommes dit, à la rédaction (de cette chronique), qu’on pourrait pour une fois faire faux-bon au hasard, et choisir, pour les cinq dernières semaines de l’année, celles du mois de de décembre, cinq disques parmi nos préférés, qu’ils aient ou non 5 sur 5, clôturant ainsi la troisième année de cette chronique. Comme pour le 100e numéro, où nous avions choisir Dark side, et comme nous venons de voir le 150e, Check your head, et puisque en effet seuls deux disques de cette suite royale sont tombés du cornet à dés (à 1000 faces), Low, Brilliant corners ; nous pouvons alors nous concentrer sur ces cinq pépites — à notre avis non objectif mais sincère.

C’est l’un de mes disques de chevet ; je l’ai traité dans Pistes et sillages, et je ne me lasse pas de l’écouter, découvrant toujours de nouvelles choses.
Paru après City movement, un autre double-album thématique, In this house on this morning, double donc, retrace le service complet d’une messe baptiste ou quelque chose dans le genre. Je suis peu versé dans la religion américaine, surtout gospel, et je crains que ne m’échappent de nombreuses nuances. Il y a trois mouvement (activités) et cette séquence forme une espèce de menu fil narratif entre les pistes.
Il ne m’échappe pas toutefois que les compositions sont absolument géniales, assez hagardement roboratives et fichtrement difficiles à décoller de son oreille mentale.
Un certain nombre de thèmes récurrents sont préparés longuement durant plusieurs morceaux (The lord’ss prayer, les deux Altar call, Hymn, Benediction), et préparent ce qui est le clou du disque, la longue suite de près de trente minutes In the sweet embrace of life qui est l’un des tout meilleurs morceaux de la création intergalactique.
Call to prayer et sa trompette distordue donnent la clef ; il y a des morceaux qui, partis d’une base blues donnent ce qu’il y a de mieux de recherche contemporaine, et d’autres avec d’évidentes allusions à la tradition (Local announcement, In this house, chantée par Marion Williams, Uptempo posthude).
Et puis il y a In the sweet embrace of life, qui est donc une petit chef d’œuvre en trois parties (la trinité) ;
Embrace commence par une longue exposition chant/contrebasse de Reginald Veal, à qui va venir peu à peu se mêler le piano d’Eric Reed (invité pour l’occasion), pour lancer une machine ce qu’il y a de plus swing. Les solos s’enchaînent et la voix revient, comme un dernier bénédiction du père (Father). Son est un autre boogie maléfique, si j’ose dire, qui file à cent à l’heure (il est lui aussi un écho à la tradition), tandis que Holy ghost poursuit ce rythme effréné dans le swing ; mais cela ne s’arrête pas là, le thème est encore présent dans Invitation qui se termine sur une espèce de solo de tambourin (Nerlin Riley) secondé par le piano et qui enchaîne sur le point culminant de l’album, véritablement touché par la grâce, le riff implacable de Recessional ; pur bonheur de blues, il exalte un long solo de piano encore, puis un travail plus ou moins improvisé des cuivres (citons-les, à part la trompette de Marsalis, il y a Wess “Warmdaddy” Anderson aux saxophones alto et sopranino, Todd Williams au soprano et au ténor et Wycliffe Gordon au trombone), qui s’éparpillent et sont toujours ramenés par le piano, comme un berger derrière son troupeau ; c’est l’occasion d’un nouveau riff associant le tambourin, puis les claps de mains et chœurs gutturaux, totalement hanté et entêtant.
Après Recessional, on traîne encore un peu (comme à la messe, après la communion il faut patienter pas mal)… mais on est resté abasourdi par la quantité d’évidentes inventions que s’est autorisé Marsalis, précis et sérieux, mais qui se laisse ici aller à une impressionnante inspiration.
Il existe des captatins en live où l’on voit qu’il n’y a pas grand chose de laissé au hasard, de ce chef d’œuvre hélas trop méconnu.
