Archives de catégorie : Chroniques

131. David Bowie, Hunky dory, 1971 | BV

 


 

Malgré le succès commercial et critique des simples Space oddity l’avant-veille, et de The man who sold the world la veille, on peut dire que la carrière de Bowie débute avec cet album, après des débuts plus que laborieux. C’est son quatrième album. Bowie semble avoir tiré des leçons de ses égarements et errements passés, tout en ne rechignant pas à l’exigence. C’est un album absolument superbe, dont le seul défaut peut-être est d’être peut-être un peu trop morissonien. Mais non seulement l’interprétation et les arrangements sont géniaux (et Bowie se révèle un arrangeur délicat et bourré d’idées, Lou Reed s’en rendra compte à son corps défendant) mais les morceaux sont à peu près tous essentiels.

Sans rejeter son passé théâtral, burlesque et opérette (Kooks), et conservant un certain esprit rock de l’album précédent (Queen bitch), l’Artiste pond des grandes belles chansons de folk, fortement littéraires, qu’il s’agisse d’hommages aux collègues, Warhol, Dylan ou donc la queen Reed, ou des excursions mystico-philosophiques (Oh! You pretty things et Quicksand).

L’équipe autour de lui, notamment Visconti et Ronson, est à l’aise et répond de manière cohérente. Je trouve que Eight lines poem est l’une des plus belles chansons (poème) de toute sa discographie et de la musique populaire. Il y a une discrète clin d’œil à l’ère psychédélique, mais tout en retenue (The Bewlay brothers et Life on Mars?.

Et puis il y a Changes, qui sonne étonnement moderne, de quinze ans en avance (on dirait Fame). Je crois que nous sommes nombreux à l’avoir usé jusqu’à l’os cet album. Je l’ai découvert avec tout plein d’autres concomitamment (je pense a A night at the opera #580, 1975) et c’était bizarre ; mais il apparut tout de suite comme une évidence, comme le premier Creedence (#138, 1968), Sticky Fingers (#107, 1971) ou LA Woman (#267, 1971) ou donc Transformer (#229, 1972) (qui est en partie un album de Bowie).

C’était donc un classique personnel.

Et c’est donc un classique, « tout court », comme disent les anglais. Il était voué à ça — probablement l’artiste de culture populaire le plus cohérent et profond.

 
 

834. Sparks, Lil Beethoven, 2002 | BV

 


 

Je ne suis pas un grand fan des Sparks, cela signifie que je ne suis pas un grand connoisseur des Sparks, qui ont publié plus d’albums que je n’ai de doigts. J’ai tout de même fait l’effort pour ce projet d’écouter tous les albums qui le méritaient, et cela finit par une présence notable de sept galettes (sur vingt-six).

Celui-ci (le 19e) est celui qui, jusque ici, s’en sort le mieux, ce qui n’est pas mal pour un disque des années 2000 (Kimono my house, 1974, généralement plébiscité et leur plus connu est 934e — mais j’adore l’hymne This Town Ain’t Big Enough for Both of Us).

J’aime bien cet esprit, vaguement alternatif, et un peu jovial à la Residents, Celui-ci semble se conforter dans une recherche stylistique exaspérée, accompagnée d’instruments classiques, comme le titre le laisse deviner. C’est probablement l’effort le plus abouti des Sparks, et c’est paradoxalement l’un de leurs essais les plus percutants voire contondants.

Where did the groove go, le mantra qui marque le début de l’album, insiste sur cette construction par répétition ; amusant et même assez bluffant, mais redondant par la suite, et à la longue peut-être ennuyeuse… on ne peut pourtant nier le travail de construction, le travail des voix, et la production impeccable. On ne peut tout de même pas leur reprocher d’avoir tenté quelque chose, et de l’avoir réussi ; il a des morceaux plus « normaux » comme I married myself et d’autres qui sont emportés par le dispositif… Ce qui parfois peut évoquer des aventures fort diverses, un peu comme si Kendrick Lamar s’installait dans le Perche ou Steve Reich avait la fringale.

 

 

43. Neil Young, Dead Man, 1996 | BV

 


 

Il n’y a pas grand chose à dire ici, cette longue improvisation à l’électrique sur les images de Jim Jarmush, entrecoupées de ou surplombant les dialogues (ou plutôt les poèmes de Walt Whitman), est une pure pépite. C’est le meilleur album de Neil Young pour moi, et je pense (ou sais) que bien des fans ne sont pas du même avis. Dans ce disque on sent toute la poésie du loner et toute sa douleur est transfiguré. Comme Jim Jarmush, et Johnny Depp dans ce film, c’est la classe.

Enfin on ne fait pas que de la musique pour produire des chansons, on fait ces chansons ou ces musiques aussi pour sortir un peu ses tripes, quelle que soit notre compétence initiale.

 

 

836. Judy Nylon And Crucial, Pal July, 1982 | BV

 


 

Adrian Sherwood est un producteur qui a essentiellement œuvré dans le dub, notamment avec le collectif de Jamaïcains Singers and Players, ou Lee « Scratch » Perry… mais c’est aussi un connecteur avec le post-punk, produisant des gens aussi divers que Simply Red, Depeche Mode, Cabaret Voltaire ou Nine Inch Nails… Et il vient ici travailler avec cette obscure activiste punk Judy Nylon, de l’East Side, digne héritière de Patti Smith, avec quelques accents de Lydia Lunch, aussi charismatique que puissante, et aussi puissante que fulgurante, un album et puis s’en va… un album saisissant, qui n’hésite pas à bousculer les références intelligemment, comme ce dub justement, Live in a lift, ou la version hallucinée et hallucinante de Jailhouse rock.

Certainement un disque rare que celui-ci. Et un disque fort valide. Vraiment un pont entre deux cultures alternatives, et excellemment produit.

 

Je n’ai pas trouvé de compte officiel
 

437. Autechre, Incunabula, 1993 |BV

 


 

Une dance-musique réflexive, voilà Autechre et son premier album, qui en réalité va poser l’un des jalons de ce qui deviendra l’IDM — et pose le début d’une carrière qui touchera son maître œuvre deux albums plus tard avec Tri Repetae (1995, #720, on verra à ce moment-là pourquoi il est en-dessous de celui-ci). Une techno donc en devenir, encore assez mélodique et moins expérimentale que la suite, et qui est l’un des fleurons de la jeune Warp, et l’un des phares de la techno britannique des années 90 du siècle dernier.

Le disque, pourtant, ne cesse de surprendre, et contrepointe volontiers le confort de l’écoute, oscillant entre tissages étranges et bon vieux beat à taper du pied ou du front.

 

 

754. The Virgin Prunes, If I die… I die, 1982 | BV

 


 

Un groupe de post-punk subversif et conceptuel, violent et ambiiteux, voilà les Virgine Prunes, dont la brève carrière a révélé la difficile imprégnation, ou l’engagement, porté par Gavin Friday et Guggi, compagnons de route des futurs Bono et The Edge, et hiératiques androgynes qui veillent à un grain qui n’est pas sans évoquer tout à tour Devo, Gang of Four, Bowie, les lamentations de Siouxsie, ou même Springsteen.

C’est un bon album, exigeant, qui mélange les machines aux flûtes, le bouzouki électrique aux chants faussement traditionnels créent un ensemble singulier et cohérent, sans doute dépassé par son indécrottable avant-gardisme.

 

 

256. Mahmoud Ahmed, Erè Mèla Mèla, 1975 | BV

 


 

Voici l’un des plus représentatifs témoignages d’un entier courant musical porté par une entière nation à elle seule, et le fleuron d’une noria de titres et de disques que l’Europe a récemment redécouverts, abasourdie et ébahie.

Il a fallu l’incroyable engagement de la Buda Musique à Paris, qui s’est embarquée dans l’aventure de publier de la musique éthiopienne traditionnelle et moderne (jusqu’à la 32e livraison en 2026), poursuivant avec une collection dédiée à Zanzibar ; grand succès international, propulsé également par le film Black flower de Jim Jarmush, qui en reprend de nombreux titres du volume 4. (Ne pas oublier que cette fame soudaine a suscité quelques réactions chez les artistes concernés, dont certains se sont sentis dépossédés, d’ailleurs, des droits que leur a acheté la Buda avec parfois un renouvellement de licence tacite.)

L’éthio-jazz, qui est le fruit de la rencontre du jazz dodécatonique et de la musique amzari pentatonique, portée par des instruments et des formats plus héritées du funk ou de la pop, créant ainsi un genre à part entière. Le résultat est unique et, pour le moins, incontournable. Mahmoud Ahmed est l’un des fers de lance de ce mouvement, sans doute le plus célèbre, et ce disque est son meilleur, sas doute.

Le morceau éponyme (« Je cherche une solution ») et sa variation Mètché Nèw(« Quand ? » — incroyable piste reprise de manière non moins incroyable par le duo Asselefetch Ashine & Getenesh Kebret sur le volume 13 de ladite compilation), toutes deux variations de traditionnels déjà fréquenté dans le premier album de l’auteur, sont époustouflants. Tout ici transpire la maîtrise ensoleillé, de l’interprétation aux arrangements, de la composition à la présence. Ce disque est probablement l’un des meilleurs de la scène éthiopienne, et a connu un retentissement international extraordinaire.

 

 

496. The Temptations,All directions, 1972 | BV

 


 

Un classique de la soul. Les Temptations ont commencé comme groupe vocal très tôt, puis se sont révélés des pionniers du funk psychédélique, et jusqu’ici ce serait juste remarquable. Avec des tas de tubes à leur actif, ils se dirigeaient vers une seconde partie de carrière pépère, et voilà qu’à la faveur d’un changement de personnel, ils pondent un bête d’album de funk, l’un des plus inspirés de la période.

Et ceci grâce à Norman Whitfield, qui leur fait reprendre l’un de ses tubes écrit avec Barrette Strong pour Undisputed Truth quelques mois plus tôt, et qu’il serait difficile voire taquin de ne pas mettre à l’honneur ici.

 
 

476. Young Marble Giants, Colossal Youth, 1980 | BV

 


 

L’un des premiers exercices dérivé du punk vers ce qu’on nomme trop vite et trop généralement le post-punk ; musique minimale (donc oui punk), et non agressive (donc ok post), porté jusqu’à la mélodie ou la no-mélodie, par la voix d’Alison Statton.

Le trio, composé de Statton et des frangins Stuart et Philip Moxham, n’a jamais caché son amour de Brian Eno, et comme ce dernier, avec une astuce qui s’avère intelligence de l’art, saisit la forme par le vide, avec des conséquences sur l’histoire du genre tout aussi radicaux que le sorcier du Suffolk.

Décrit parfois comme « a private party in an empty house » (Fred Thomas sur Allmusic), ce disque emblématique, de quinze brefs morceaux réduits à l’os, porté par peu d’instruments (à la Suicide), avec un humour grave, sera le seul véritable du groupe, tout en laissant une empreinte indélébile sur toute une série de jeunes artistes dans les années 2000.

 

 

565. Kaaris. Or noir, 2013 | BV

 


 

Un disque pas du tout au goût du jour, certainement, du fait de ses paroles d’une extrême violence, notamment envers la gent féminine.
Le cirque de la joute avec Booba est d’un ennui sans nom, et la débilité de la DA est affligeante.
Mais il y a du flot et il y a un travail incroyable sur la langue — même si c’est dégueulasse, grossier, vulgaire et bête et méchant ; mais c’est drôle et c’est assez cohérent. Pas pour toutes les oreilles. (« C’est dans l’pire Que chuis l’meilleur.)

(Le truc complètement con de ces artistes, c’est leur enracinement géographique revendiqué — ici Sevran et son code postal — à l’opposé de la culture, mondialisée, dont ils sont les bannières ; j’adore.)