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380. Franco Battiato, Clic, 1974 | BV

 


 

C’est un album expérimental, qui mêle vaguement (exprès ?) Krautrock, musique concrète, musique moderne, jazz, ambient et autres… un quartet accompagne parfois un chœur éthéré, sons externes et synthétiseurs déchaînés. L’ouverture est nettement moderne, avec saxophone (Gianni Bedori) et clavier (Battiato) particulièrement pertinents (I cancelli della memoria). Les autres morceaux sont plus avant-gardistes, et sans doute un peu moins percutants, bien que certaines pastilles ou moments soient particulièrement beaux et touchants.

L’inénarrable mais inquiétant Battiato produit un album moins déroutant qu’il n’y paraît ; comme il disait que Gurdjieff lui avait sauvé la vie, le synthétiseur a largement redistribué ses aspirations (et peut-être ses moyens). L’album est dédié à Stockhausen.

 

 

1191. Clash, Sandinista!, 1980 | BV

 


 

Si je suradore Guns of brixton, je ne suis pas un grand connoisseur de Clash. London calling (1979, #390) a toujours été un mystère heureux dans mon horizon, mais ça s’arrêtait là. Je n’ai jamais bien compris les liens qui unissent punk urbain et reggae des îles (j’ai bien compris le lien, si, mais disons qu’il ne me touche pas plus que cela — surtout vu après-coup), sauf à une musique beaucoup plus lisse mais réussie comme celle de… Police.

J’aborde donc ce disque que je découvre véritablement pour l’occasion de la Souche. Il faut dire qu’après le choc de London calling, le déferlement du… triple-album… Sandinista! est perturbant. Beaucoup trop long et beaucoup trop varié. Ajoutant au punk-ska du dub, des chœurs d’enfants et même du simili-rap, l’album propose quelques titres phares de la discographie du groupe, mais aussi nombre de pistes inutiles ou banales ; un petit chef d’œuvre (Lose this skin), et de bons morceaux plus ou moins connus (Ivan meets GI Joe, Rebel Waltz, One more time, Corner soul, Broadway, Version city, Silicon on sapphire, Sheperds delight), des titres moyens (Strikes, Up in heaven, If music could talk, Police on my back, The equalizer, The Call up, Washington bullets, Charlie don’t surf, Mensforth’s Hill, Junkie slip, Street parade) ou inutiles (The leader, Look here, The crooked beat, One more dub, Let’s go crazy, Midnight log, Kingston Avenue, Living in fame, Version padner), et des choses médiocres ou embarrassantes (Something about England, Somebody get murdered, Sound of sinners) voire carrément ignobles (Hitsville UK, Career opportunities).

Clash a voulu donner beaucoup suite au succès de London, et donne trop, s’éparpille plus qu’il ne se cherche.

 

 

605. Neil Young, Harvest moon, 1992 | BV

 


 

Neil Yoing reprend pied dans les années 90 et souhaite livrer une suite à Harvest (1972, #366). Beaucoup mieux interprété, sans la sauce dégoulinante de Kamen qui nuisait au choix pourtant excellent des morceaux, Harvest moon, sans atteindre ce niveau de composition, comporte de bien beaux tires qui deviendront des classiques youngiens, immédiatement défendus sur scène dans l’incomparable Unplugged (1993, #251).

Ces morceaux sont From Hank to Elvis, Unknown legend et Harvest moon. Difficile de critiquer cet album ; mais soucieux de se tenir loin de la nostalgie, et de l’amertume, il n’en demeure pas moins doux et mélancolique.

 

 

Emanuela Schiano di Pepe – Le Seuil

 
 


au bout des terrasses, en descendant vers le riou
– qui trouve plus loin l’autre petit riou –
l’oliveraie se transforme en taillis
et après en forêt

 


 


on incline naturellement le dos
pour entrer dans un nouvel espace
le seuil
toponyme qui suggère cet ailleurs

 


 


ici pas de fente de timidité
les arbres se nouent
s’entremêlent
et au-dessous des branches, des abris labourés

 


 


on devine le repos des bêtes 
dans ces clairières 
nocturne
ou à l’ombre qui restaure dans les midis à pic

 
 
 


 

Emanuela Schiano di Pepe est traductrice de l’italien au français et vice-versa. Elle vient de publier pour Robin (Turin), Black d’Alexandre Dumas et Fortunio o l’Eldorado de Théophile Gautier. Forte de sa traduction du livre de Paolo Milone, L’art de lier les êtres (Calmann-Levy), elle a publié en 2025 des notes poétiques issues d’une résidence d’écriture au CHBD de Laragne-Montéglin (05), Paramar, chez Gros Textes. Elle anime une chronique de traduction de poésie italienne pour Remue.net, Fino al midollo i diòsperi.

 

592. Germs, (GI), 1979 | BV

 


 

Si Neil Young écoutait vraiment du punk du temps de Rust never sleeps (1979, #273), il aurait pu citer l’album de Germs comme typique exemple de qui s’embrase plutôt que ne se fane, et aurait parlé de Darby Crash plutôt que de Sid Vicious. Voilà vraiment du pur punk, rageux, accrocheur, déterminé. Le guitariste et coauteur Pat Smearbalance des riffs évidents et plusieurs morceaux deviennent indispensables (les membres restants sont Lorna Doom à la basse et Don Bolles à la batterie, excellente d’ailleurs). Le premier titre dure 44 secondes.

De la violence brute, mais élégante, tout comme l’esthétique pochette. La production est de Joan Jett (!), et rend fidèlement l’esprit.

 

 

1191. Queen, Innuendo, 1991 | BV

 


 

Ce n’est certainement pas un album en tous points non discutables, et d’ailleurs il est 1191e sur 1334 à la date où j’écris ces lignes. Ce n’est pas un bon classement mais ce n’est pas un score indigne, je rappelle que la moyenne, 3, débute à la 1238e place (le 4 à la 658e, et le 5 à la 16e) !

De multiples raisons des plus aux moins objectives font de cet album un album important, malgré tout. La magnifique pochette, le pathos, au moins une pépite (Slighty mad) et deux très bons morceaux (et iconiques : Innuendo et Show must go on), la bravoure, la gentillesse et la sincérité du groupe, son caractère chevaleresque… et il y a également des problèmes : des morceaux parfois gentiment ineptes, un côté « religieux » un peu trop marqué, la naïveté et le mauvais goût (quoique assumés, je crois).

J’ai découvert The miracle, l’album précédent (1989, non chroniqué) en même temps que pratiquement tout le rock (toujours via la médiathèque de Montélimar), et je ne parvenais pas à me persuader que c’était le même groupe, toujours vivant, et semble-t-il toujours uni, que celui qu’écoutait mon frère du temps de Flash Gordon.

Le groupe n’avait pas changé (c’ets une rareté), et le son était toujours à peu près le même (cette guitare). Entre-temps, sans que je le sache (j’avais 13 ans !), le groupe avait sorti The Game, The Works (1984, #1187) et Kind of magic (1986, #1306), et s’était établi comme reine de la pop sans sourciller.

L’album The miracle avait ses moment sympathiques mais était globalement faible. Je fus d’autant plus surpris de les retrouver deux ans après, beaucoup plus énergiques (faute à la concurrence grunge et métal ?), cohérents et concentrés. Je me souviens qu’on l’a eu au moment où nous partîmes avec ma classe de 3e en voyage scolaire à Rome et Naples. Je me souviens qu’avec Julien on hallucinait sur sa qualité, son énergie retrouvée.

Ce qu’on ne savait pas, ce qui n’était pas su, c’était fin programmée du groupe et la disparition de son leader.

Or celle-ci jeta une lumière rétroactive sur ces deux albums en particulier… leur conférant une puissance jusque là insoupçonnée. Difficile d’écouter un album sans y projeter ses désirs, son propre fonds musical, et son histoire. Innuendo s’en sort mieux encore que Miracle, car à sa sortie, le secret était (pour nous péquenauds du moins) entier. Et c’était le meilleur album de Queen depuis A night at the opera (1975, #581, le plus haut classé ici), auquel il faisait allusion parfois (la pochette, les deux morceaux phares, la chanson sur les bagnoles de Taylor, et l’autobiographie…) Et ça le reste, malgré quelques faiblesses.

Comme nous vieillissons et comme le rock est adolescent nostalgique, nous écoutons aujourd’hui cet album avec respect et émotion.

(Les clips montrant un Mercury amaigri, sans moustache, mais joyeux et volontaire, sont les plus poignants.)

 

 

44. Pink Floyd, More, 1969 | BV

 


 

Cette fois c’est le hasard qui tire de la liste l’un de mes albums préférés de tous les temps (sinon le) et certainement l’un des meilleurs de Pink Floyd. J’en ai fait un récit dans Pistes et sillages.

C’est un album transitoire, une commande de plus (une bande originale du film de Barbet Shröder), mais cela n’empêche qu’il autorise à la fois des recherches hardies et témoigne d’une cohésion des membres au service de la musique.

Le lien des morceaux avec le film n’est pas toujours évident (Cymbaline), mais tous les morceaux sont valables. Il y a des chefs d’œuvre, justement Cymbaline, Green is the colour ou l’incroyable Up the khyber (de Mason et Wright !). Les deux premiers morceaux seront d’ailleurs deux fers de lance live pour de nombreuses années, avant d’être abandonnées dans les années précédent (et amenant à) Dark side.

Comme on le sait bien, c’est l’album, avec Ummagumma, où la nouvelle formation (Gilmour ayant remplacé Barrett) se cherche et, grâce sans doute à la qualité de la guitare mélodique et stylée de Gilmour (probablement le plus inventif de ses pairs) et le propos et le sens de l’écriture de Waters, donc à leur entente peu durable, que le groupe se réinvente littéralement.

Le film est très beau, la pochette est très très belle, et le thème central est très très très beau — illustre parfaitement toute l’atmosphère.

 

 

189. Adult Jazz, Gist is, 2014 | BV

 


 

Cet album, dans le froid et désolant 2014 (je parle du point de vue de la musique populaire type pop-rock) a été une très agréable surprise. Une formation assez originale, à emprunter un peu d’air à Byrne ou XTC, de majors de promos de la fac de Leeds, qui s’essayent à toutes sortes d’expérimentations, sur des dizaines d’instruments joués tous live, tout en conservant un souci mélodique perturbé par un contrepoint permanent, et un falsetto entêtant. Avant rock ou post folk pop, difficile de définir ce jazz pour adulte.

C’est tout à fait original, et assez risqué (évidemment, il ne faut pas tomber dans l’expérimentation pure ou l’intellectualisme forcené) et on frôle toujours la catastrophe. Mais dans ce premier album (le groupe joue depuis un an !), ce risque est maintenu et préservé dans sa virginité.

Deux ou trois morceaux parfaits (Am gone, Idiot mantra, Springful), et le reste se tient bien. C’est un peu l’album rêvé du démiurge devant son écran, qui pourrait composer en toute liberté selon le timbre ou la clef désirée. Ils l’ont fait, en direct.

 

 

198. Morphine, Cure for pain, 1993 | BV

 


 

Morphine est l’un de mes groupes favoris ; est-il oublié ? Un peu. Formé d’une batterie, d’une basse écordée (Mark Sandman) et d’un sax ténor (Dana Colley), trio donc original, il a publié trois albums chez Ryko, tous valables ; les deux derniers sur une major sont plus faibles. Sandman et sa basse deux cordes meurent sur scène d’une crise cardiaque en 2000.

Cet album est le deuxième ; il est plus solide que le premier, Good (1991, #545) ; Jerome Deupree (qui reviendra sur le troisième, Yes, 1995, #52) est remplacé sur cet album par Billy Conway. Le moins qu’on puisse dire est qu’il enfile les titres sérieux comme si de rien n’était. La suite Buena, I’m free now, All wrong, Candy, plus Cure for pain, Mary, et Sheila sont assez indiscutables. L’effort sera transformé avec Yes, mais on conçoit les limites d’une telle formation ; le groupe l’a bien compris qui n’a pas hésité, plutôt que de s’engager uniquement sur des arrangements externes (claviers, guitares, qui existent toutefois), à soigner les mélodies de ces chansons qui pourraient donc les faire pencher vers une espèce de lo-folk, mélancolique mais brillant.

 

 

202. Frank Zappa, Broadway the hard way, 1988 | BV

 


 

Cet été j’ai beaucoup écouté cet album et cela a dû influer sur le dé à mille faces, car le voici tiré au sort indéfectible et souverain.

C’est un album live (d’une suite de trois albums, de son dernier tour, les autres étant publiés en 1991 seulement : l’un de classiques zappaiens, l’autre de titres plus jazz), composite (plusieurs concerts), conceptuel, politique : il vient nourrir la campagne présidentielle dans laquelle se jettera Zappa, follement. C’est un disque orienté politiquement, très critique vis-à-vis des Républicains, bien entendu, mais également vis-à-vis des Démocrates. Zappa est à la fois percutant, drôle et lucide.

Des rumeurs indiquent que Zappa aurait été éliminé pour avoir trop affiché ses opinions, encouragé les gens à s’inscrire sur les listes et à voter (installant des scrutins durant cette tournée précisément), et avoir qualifié les USA de théocratie fasciste — ce qui n’est pas totalement absurde au regard des évènements mondiaux où se sont illustrés les Américains depuis 1988.

L’album reprend un certain nombre de thèmes venus d’autres albums, pour renforcer le propos (Outside now provenant de Joe’s garage, 1979, #965, chantée par le génial Ike WIllis, seul artiste commun aux deux albums, Dickie’s such an asshole de sessions des années 70 publiées après coup, Why don’t you like me reprise de Tell me you love me de Chunga’s revenge, 1970, #208…).

Le propos est politique, et américanocentré : ceci peut évidemment nous déconcerner ; mais si l’on s’intéresse à la politique américaine, certain propos sont à mourir de rire. En sus, Zappa écorne les mythes d’Elvis (Elvis has just left the buildng), Michael Jackson (Why dont you like me), dénonce les télé-évangelistes, les clowns de tous bords, et cite nommément Reagan, Nixon, etc.

Zappa est un chantre de la contre-culture, avec goût (et mauvais-goût), subtil, exigent. Mais dans cet album, aucune pincette, il balance ses porcs avec brio et désinvolture ; il faut une sacrée dose de courage pour faire cela, et c’est au moins l’un des mérites de l’album. En cela il est épaulé par un groupe parfait (incroyable section cuivre), des arrangements complexes et somptueux, bien que très big band ou américains, et… Sting, donnant une version jazz de Murder by numbers de Police (Synchronicity, 1983, #1205).

Peut-on faire du rock (ou du jazz, ou simili) engagé ? Cet album nous permet de réfléchir sur la question. Mais de fait, il devient le premier album (le « meilleur » album) de Zappa dans notre Souche, devant Chunga’s revenge, Hot rats (1969, #225), loin devant tous les autres albums généralement encensés… La critique n’est pas un métier facile.