Ça part très fort dès la première piste, éponyme, et son fort beau dialogue de basse (George Duvivier) et de violoncelle (Ron Carter), portés sans faute par Roy Haynes. Ça nous rappelle — pour ceux qui l’auraient oublié — qu’on est dans le « non-jazz » ; coécrite avec Charles Minus, le surdoué Dolphy, dans le disque, rend hommage à son ancien partenaire en reprenant encore Eclipse, et le vibrant Baron, qui incorpore de belles pastilles de violoncelle, rejoint par la clarinette basse de Dolphy, une pièce enlevée et profonde.
C’est à la flûte, cette fois, en duel avec le violoncelle, que 17 West, bop rutilant, et Sketch of Melba, reprise d’un autre élève, de Monk, cette fois, Randy Weston, bataille, dans une singulière exposition mélancolique et profonde.
Le final Feathers persiste et signe dans cette triste élégance, une reprise de Hale Smith. L’un des meilleurs disques de Dolphy et un incontournable pour les amateurs de bop.
Il faut bien que la période des fêtes serve à quelque chose, aussi nous nous sommes dit, à la rédaction (de cette chronique), qu’on pourrait pour une fois faire faux-bon au hasard, et choisir, pour les cinq dernières semaines de l’année, celles du mois de de décembre, cinq disques parmi nos préférés, qu’ils aient ou non 5 sur 5, clôturant ainsi la troisième année de cette chronique. Comme pour le 100e numéro, où nous avions choisir Dark side, et comme nous venons de voir le 150e, Check your head, et puisque en effet seuls deux disques de cette suite royale sont tombés du cornet à dés (à 1000 faces), Low, Brilliant corners ; nous pouvons alors nous concentrer sur ces cinq pépites — à notre avis non objectif mais sincère.
Cet autre disque est, une fois encore, l’une de ces pièces maîtresses qui vous chamboulent pour la vie. Je l’ai utilisé également pour Pistes et sillages II
Je note que j’ai intégré le disque en forçant un peu la règle de la Souche, puisqu’il est stipulé dans le Code de copropriété qu’on ne devrait pas y trouver de pièce classique — les interprétations modernes étant des interprétations modernes (des reprises), les interprétations originales manquantes, et le concept de « disque » pas tellement de mise.
Le cas de Kronos Quartet est un peu particulier, car ces messieurs-dames ont multiplié les collaborations avec des artistes de la culture (de la musique) dite populaire, et ont repris, version cordes, plusieurs artistes de la Souche : Thelonious Monk (Monk Suite, 1985), Jimi Hendrix (Purple haze sur leur album homonyme, 1986), Sigur Rós (Kronos Quartet Plays Sigur Rós, 2007), Television (Rubáiyát: Elektra’s 40th Anniversary, 1990) et même Dylan — et ici Moondog. Enfin, nombre d’artistes de la Souche ont collaboré avec des auteurs de musique savante, Arvö Pärt, Terry Riley, Philip Glass, Keith Jarrett pour ne citer que des noms connus. Et quelques auteurs sont également des « classiques » : Luke Howard, Ryuichi Sakamoto, Jon Hassel, par exemple.
Sans vouloir se justifier à tout prix, il apparaît assez logique de les y inclure, et avec cet album récital ou pot-pourri, ils ont tapé fort. Il y a d’autres albums de ce type dans leur discographie, mais ils n’ont pas la puissance, la cohérence et l’intelligence de Early music. C’est comme s’ils avaient mis là leur morceaux préférés et plus représentatifs, comme une compilation, mais avec une thématique prémoderne commune qui est proprement inouïe et littéralement ravissante.
Il y a treize auteurs ici (et deux traditionnels anonymes, de Tuva et de Suède), dont certains sont arrangés par le quartet (Pérotin, Machaut, Schnittke), d’autres par d’autres musiciens. On retrouve un corpus d’avant l’âge classique et corpus contemporain, démontrant par là que la musique modale, l’avant-garde ou le contrepoint allient deux époques fort différentes, et fort perturbées, mais avec une espèce d’esprit paradigmatique commun (thèse que j’ai porté dans mes premiers travaux critiques, ce disque à l’appui) — enjambant allégrement et les continents (ou presque) et surtout le XVIIIe et le XIXe siècles (Partch faisant le lien d’ailleurs assez directement).
Qu’on en juge : Cassienne de Constantionople (+/- 807-+/- 864), arr. Diane Touliatos, Hildegarde de Bingen (1098-1179), arr. Marianne Pfau, Pérotin (+/- 1160-+/- 1230),Guillaume de Machaut (+/- 1300-1377), Christopher Tye (+/- 1500-avt 1573, John Dowland (1563-1626), Henry Purcell (1659-1695), Harry Partch (1901-1974), arr. Ben Johnston, John Cage (1912-1992), arr. Eric Salzman, Louis Hardin, a.k.a. Moondog (1916-1999), Alfred Schnittke (1934-1998), David Lamb (1935), Arvo Pärt (1935), Jack Body (1944-2015).
Le résultat est époustouflant. Il y a là de grands morceaux « classiques » , comme Psalom de Pärt ou Flow my tears de Dowland, célèbres et célébrés je veux dire, et des pièces plus secrètes absolument immanquables (précisément celui de Partch, mais aussi la longue litanie de Schnittke).
L’esprit chagrin aurait voulu en plus un morceau de Monk ou de Chostakovitch ou bien un morceau de Feldman ou de Górecki, mais on les trouve d’ailleurs par ailleurs dans leur longue œuvre de cinquante ans… et cet album n’est même pas à la moitié de leur carrière !
Ce disque est un pur chef-d’œuvre, et mériterait d’être distribué dans les églises, les écoles et sur les aires d’autoroute.
Un mot encore sur le genre : la musque de chambre, et sous la forme du quartet ou du quintette de cordes, représente pour moi une dimension supplémentaire du réel, sans laquelle non seulement celui-ci serait incomplet, mais cruel, sans laquelle je n’aurais jamais pu écrire ou produire ou vivre quoi que ce soit. La cinquième saison, ou le cinquième élément, ou la résolution de toutes les énigmes de l’univers, tient uniquement dans cette théorie des cordes.
Le quatuor de chambre est la raison pour laquelle l’être humain est ce qu’il est : une extension de l’univers vers le secret des aubes et crépuscules, et la magie du sang.