Un des disques les plus modernes de son époque, raffiné et sexy. Mais également un monstre. Walk on by a été remis au goût du jour par les ambianceurs de la (excellente) série Luke Cage de Marvel. Soudain la soul s’affirmait et Isaac Hayes et les Bar-Kays montraient la voie avec un opus de quatre titres séminal, qui se poursuivra jusqu’à Black Moses et bien sûr Shaft.
Walk on by est parfaite à tous points de vue, et cette longue méditation, condense toute cette tension sensuelle et politique. Le reste coule de source.
Un magnifique disque qui n’utilise que du matériel vintage (ARP Odyssey, Mono/Poly Korg, Roland TR-808, Roland SH-101 ou encore Roland Juno-60), et si cela s’entend un peu, cela démontre en même temps — s’il fallait — que ce n’est pas le matériel qui fait la force ou la justesse de la musique électronique ; paradoxalement, dirait-on. D’autant que ce recours appuie un hommage à la souche de Detroit, presque sans artifice ; et que ce même album portera a une version de remixages de jeunes pousses pratiquement aussi intéressant.
De belles phases de musique, qui ne renient ni l’inquiétude, ni la brutalité des influences de l’auteur (également confondateur de Black Strobe), et dégageant parfois certaines effluves sonores qui le dérivent lentement vers une espèce de progressif, qui évoquent les cris de goélands de Pink Floyd — à d’autres moments tel rengaine de Monsieur Oizo… et parfois peut-être en effet un peu trop de virages plagistes ancrés coincés dans de vieux boîtiers, quelque peu redondants. Peut-être le suivant (Someone gave me religion, #568, 2011) est-il encore plus abouti.
En 1999, je commençai d’apprécier le hip-hop dans toute sa complexité, avec les moyens cérébraux suffisamment ouverts ; et comme je me déchirais sur l’Ecole du micro d’argent, je commençai également à écouter le reste. Jusque là, il n’y avait eu qu’IAM, NTM et, mais beaucoup moins apprécié, MC Solaar. Quand débarqua le 113, je n’osai pas encore acheter un CD, et j’achetai la cassette.
Je ne sais pas — n’étant pas spécialiste du genre — si on peut dire que c’est l’un des derniers disques de hip-hop « à l ‘ancienne » avant l’irruption et du vocoder et de la charleston agaçante de la trap. Et pourtant on note les premières occurrences massives de « gros », et la présence de Rohf ou Kery James, qui exploserons un peu plus tard.
C’est un très intelligent témoignage artistique, écrit, décontracté, malin et drôle, sur l’époque et le secteur. Propulsé par le fameux tube Tonton du bled, il est beaucoup plus riche que ce simple simple (décliné en Tonton des îles, Toton d’Afrique). C’est que derrière le 113, Rim’K, AP et Mokobé, à donner le fier coup de main il y a des pointures, DJ Mehdi ou Cut Killer, Manu Key, Pone et Delta, excusez du peu.
Si la production ne pose aucun problème, le flot est singulier, recherché, et fonctionne, avec des petits brûlots comme 1001 nuits ou Réservoir drogues ou le manifeste Main dans la main.
Depuis Jogà sur Homogenic, Björk nous avait fait comprendre qu’elle de redoutait pas d’exposer ses douleurs et leur soin — la musique d’ailleurs participant sans doute de celui-ci.
Depuis Homogenic toutefois, le temps laminoir faisant son œuvre, Björk nous avait un peu perdu de vue, ses projets complextuels (oui) nécessitant une certaine familiarité — sans pour autant que ce soit une critique négative — Volta (2007, #732) seul ayant pris conscience d’avoir perdu peut-être un peu son accès direct à la musique et à l’auditeur. Après Biophilia aux accents écotechnocosmiques (et que je ferais mieux de réécouter plutôt que de lui trouver un vilain qualificatif), Björk revient, plusieurs années après, au sortir d’une rupture qu’elle va tâcher de conjurer ici.
Document enregistré avant et après cette rupture, avec ce Black Lake comme interface, il peut intéresser de ce point de vue-là ; mais il est aussi un extraordinaire chantier musical mêlant voix, cordes et machines, dans la plus pure tradition björkienne, le tout faisant de ce drôle de disque… un drôle de disque, mais, malgré sa profondeur, sa tristesse et sa lucidité (ou grâce à ?) un beau disque. Notable le travail d’Arca, claustrophique la production de The Haxan Cloak, dispensable la voix d’Antony. Les deux dernières pistes, non liées à la rupture sont un peu moins bons peut-être (un peu d’une autre pâte surtout), mais Lionsong ou Notget demeurent parmi les classiques de la polyartiste.
Le deuxième album des Pet Shop Boys (Chris Lowe, Neil Tennent) dont le premier était clairement orienté piste de dance, se veut plus mélodique, et y parvient ; les textes sont cisélés, et les rythmes peut-être moins entêtants. L’album les installe ironiquement dans les boîtes de nuit et les meilleurs ventes sans l’approbation des critiques, qui, après-coup, les considèreront comme de véritables artistes pop. L’album comporte un passage de Morricone, un fameux duo avec Dusty Springfield What Have I Done to Deserve This?, et le tormentoneIt’s a sin.
Ça part très fort dès la première piste, éponyme, et son fort beau dialogue de basse (George Duvivier) et de violoncelle (Ron Carter), portés sans faute par Roy Haynes. Ça nous rappelle — pour ceux qui l’auraient oublié — qu’on est dans le « non-jazz » ; coécrite avec Charles Minus, le surdoué Dolphy, dans le disque, rend hommage à son ancien partenaire en reprenant encore Eclipse, et le vibrant Baron, qui incorpore de belles pastilles de violoncelle, rejoint par la clarinette basse de Dolphy, une pièce enlevée et profonde.
C’est à la flûte, cette fois, en duel avec le violoncelle, que 17 West, bop rutilant, et Sketch of Melba, reprise d’un autre élève, de Monk, cette fois, Randy Weston, bataille, dans une singulière exposition mélancolique et profonde.
Le final Feathers persiste et signe dans cette triste élégance, une reprise de Hale Smith. L’un des meilleurs disques de Dolphy et un incontournable pour les amateurs de bop.
Eh bien, l’une des pièces phare de la tétralogie impeccable (et inédite dans l’histoire) qui va de Beggar’s banquet à Exile (avec un live au milieu), cet album marque la prise de commande de Keith Richards sur la composition musicale — et de Jagger pour tout le reste. La présence de Ry Cooder, qui faillit intégrer le groupe, est une belle surprise ; on conçoit que le duo n’aurait pu tenir longtemps. Un album de neuf chansons (étrange), qui poursuit Beggars tout en creusant un sillon nouveau, celui diabolique du blues-rock (blues retrouvé depuis le précédent disque, rock mature entrepris ici) : Midnight rambler, avec Live with me et Monkey man, sont des putains de bombes quasi punks. On est en 1969, souvenons-nous !
À côté de ça, l’incendiaire Gimme shelter, et le You can’t always get what you want sont des classiques, et hop deux de plus.
Manquerait presque Honky tonk woman comme dixième station — la version country délivrée ici est sympathique, mais pas de la même puissance. Single absent du disque est peut-être le morceau le plus emblématique des Stones (c’est lui qui débute ma compilation idéale, suivi de Shattered, 1978), il est l’ombre, la macula, qui donne sa clef à l’ensemble.
Et puis le morceau titre, Let it bleed, comme petit pied-de-nez- aux Beatles finissant permet aux Rolling Stones de prendre leur envol : un signe, Keith Richards s’arroge une chanson (ce qui deviendra une habitude) ; c’est le quatrième morceau où il est en lead (après Something happened to me yesterday, Connection, sur Between the buttons en 1967, Salt of the heart sur Beggar’s), mais c’est le premier où il est tout seul.
Et c’est le maître qui s’installe pour un moment, comme un hiver sur la lande désolée de la musique populaire.
C’est You got the silver, et c’est l’un des meilleurs morceaux du groupe — que je glisse ici en live, il y a déjà 20 ans.
Une ribambelle de vingt-trois (vingt-trois !) morceaux aussi légers que pensifs, très rock’n’roll, presque punk, non, punk, enfin, comme on dit dans les cercles autorisés, « lo-fi ».
Il y a une absence de vernis tout à fait charmante (d’un charme presque sixties, à la Kinks, la Yardbirds) dans cette suite, dont les mélodies, pour autant qu’elles sont fausses (enfin la voix — masculine, de Calvin Johnson — est souvent fausse ; celle de Bret Lunsford l’est un peu moins) n’est pas sans rappeler le pire Velvet et, par conséquent, tout à fait appréciable. C’est presque l’essence même du rock ; que demander de plus ?
L’album suivant Jamboree, est peut-être un chouïa meilleur (#457, 1988) celui-ci est une ressortie pour collectionneurs.
Zappa est 5e dans la Souche, pour le nombre d’œuvres au compteur, avec 17 disques, dix-sept ! Et il y a de tout chez Zappa, du bon et du moins bon, et souvent pas beaucoup de moins bon. C’est le premier Zappa que l’on chronique, il faut bien mettre en contexte…
Il y a toute une veine sarcastique, meilleure que la veine humoristique. Un Zappa qui se prend au sérieux, et un Zappa qui s’en fout. Des disques pensés, et des disques plus relâchés. Un Zappa qui s’écoute jouer (interminables solos) et Zappa fin analyste de la société et de la politique. Mais Zappa est aussi sa propre caricature… tout en le sachant, ce qui complique les choses.
Je ne sais pas si c’est bien de commencer par Sheik Yerbouti. Le titre déjà, et la terrible pochette (mais pas autant que celle de Joe’s garage). Mais comparé à ce dernier, le disque est plein de surprises.
C’est un double album de morceaux inédits enregistré live. Il n’y a guère que Zappa à pouvoir réussir ce genre de gageure. Plusieurs morceaux, dont les simples, sont des parodies sévères, comme Dancing fool (sur le disco) ou I have been in you (à partir de Peter Frampton) ; certains sont controversés — et seraient probablement blackboulés aujourd’hui : Jewish princess (stéréotypes juifs), Bobby Brown (monde SM gay) ; d’autres, comme souvent chez lui, dérivent de morceaux antérieurs, comme Rat tomago ou Sheik Yerbouti tango.
On trouve des pièces très réussies, comme I’m so cute ou Broken hearts are for asshole, dont on se demande quelle peut être le degré de difficulté à interpréter sur scène. Et au-delà de tout cela, il y des morceaux presque parfaits, comme l’étonnant Rubber shirt (bien que je ne sois pas un adepte des démonstrations instrumentales, la technique de la xénochronie (mélanger deux prises de deux morceaux différents) fonctionne ici de manière optimale), Yo’ mama, ou encore City of tiny lights.
De sorte que, malgré les réserves qu’on pourrait faire, l’album — qui sert aussi à financer des projets plus ambitieux, dit-on — est l’un des meilleurs du maître — chez moi le 6e mais je ne suis pas un bon critique de Zappa (Broadway the hard way, 1988 est le premier de la souche, #202… suivi de Chunga’s revenge, 1970, #209 ; autant dire que les inconditionnels me rient au nez).
Un album méconnu et une pépite du funk (le morceau Headless heroes), qui n’hésite pas à explorer des territoires parfois un peu plus blancs (Supermarket blues) pour délivrer un message d’une rudesse sociale remarquable.
Connu pour son parcours de chanteur, puis ses travaux avec Roberta Flack, McDaniels devient un chantre de la cause noir-américaine, ce qui le jette un tantinet dans la discrétion, tant sa plume est critique et acérée. La musique de l’album est excellente, et exigeante ; les paroles sont sans illusion, mais pas sans énergie (le morceau sur Mick Jagger (himself), Jagger the dagger, est assez époustouflant : Jagger doing the devil dance / Just a victim of circumstance).
C’est un album qui doit être diffusé et mieux connu, qui arbore fièrement les revendications et les atmosphères du genre.