Depuis Jogà sur Homogenic, Björk nous avait fait comprendre qu’elle de redoutait pas d’exposer ses douleurs et leur soin — la musique d’ailleurs participant sans doute de celui-ci.
Depuis Homogenic toutefois, le temps laminoir faisant son œuvre, Björk nous avait un peu perdu de vue, ses projets complextuels (oui) nécessitant une certaine familiarité — sans pour autant que ce soit une critique négative — Volta (2007, #732) seul ayant pris conscience d’avoir perdu peut-être un peu son accès direct à la musique et à l’auditeur. Après Biophilia aux accents écotechnocosmiques (et que je ferais mieux de réécouter plutôt que de lui trouver un vilain qualificatif), Björk revient, plusieurs années après, au sortir d’une rupture qu’elle va tâcher de conjurer ici.
Document enregistré avant et après cette rupture, avec ce Black Lake comme interface, il peut intéresser de ce point de vue-là ; mais il est aussi un extraordinaire chantier musical mêlant voix, cordes et machines, dans la plus pure tradition björkienne, le tout faisant de ce drôle de disque… un drôle de disque, mais, malgré sa profondeur, sa tristesse et sa lucidité (ou grâce à ?) un beau disque. Notable le travail d’Arca, claustrophique la production de The Haxan Cloak, dispensable la voix d’Antony. Les deux dernières pistes, non liées à la rupture sont un peu moins bons peut-être (un peu d’une autre pâte surtout), mais Lionsong ou Notget demeurent parmi les classiques de la polyartiste.
Il faut bien que la période des fêtes serve à quelque chose, aussi nous nous sommes dit, à la rédaction (de cette chronique), qu’on pourrait pour une fois faire faux-bon au hasard, et choisir, pour les cinq dernières semaines de l’année, celles du mois de de décembre, cinq disques parmi nos préférés, qu’ils aient ou non 5 sur 5, clôturant ainsi la troisième année de cette chronique. Comme pour le 100e numéro, où nous avions choisir Dark side, et comme nous venons de voir le 150e, Check your head, et puisque en effet seuls deux disques de cette suite royale sont tombés du cornet à dés (à 1000 faces), Low, Brilliant corners ; nous pouvons alors nous concentrer sur ces cinq pépites — à notre avis non objectif mais sincère.
J’hésitais entre ces deux perles (d’ailleurs de la même année, et du même mois ! sortis à une semaine d’écart), que sont Portishead et Homogenic. J’ai constaté que j’avais déjà traité de Portishead, pour leur premier album (Dummy), mais plutôt que de les évincer, j’ai décidé de de faire une chronique double car en effet je vois difficilement comment ne pas parler de l’une sans parler de l’autre… « C’est Noël avant Noël ! C’est le vendredi noir ! » Sticazzi.
Ces deux albums représentent pour moi à peu près la même bousculade (ou accolade). Arrivés à un moment charnière de ma vie, où je commençais à abandonner l’idée bête et méchante (adolescente en somme) que les machines nuisaient à la musique (via notamment IAM, toujours la même année). Mais c’est aussi un moment où je commence à conduire — je le dis incidemment. Avec l’ami S (celui de Beggar’s banquet), nous sommes partis quelques jours en Bretagne via la Charente, et ce fut notre tout premier voyage, seuls, et véhiculés. La musique trouve dans ces espaces seuls et véhiculés un environnement favorable.
L’âme, dont les boyaux sont fluides et élastiques, profite alors de cet habitacle pour ensemencer les prés du destin.
J’avais acheté le Björk par curiosité… en grande surface ; je trouvais la pochette aussi moche (surtout le brillant) qu’intrigante. Quant à PH, il faisaient déjà partie de mon monde grâce à leur précédent — Björk pas encore ; j’avais bien noté l’engouement des revues et des auditeurs avec Début et Post, mais je n’ai pas apprécié ces albums avant un moment.
Bien sûr les deux univers sont différents, voire indépendants. Techniquement, esthétiquement, il n’y a pas beaucoup d’accroche entre les deux ; la noire nostalgie de PH n’est pas la verve joyeuse de Björk. L’implication, l’implication de l’une et des autres, l’horizon, sont divergents. Björk propose une machine de guerre vaguement drum’n’bass (Goldie ?) enrichi des cordes d’Eumir Deodato au service de la communion — elle est fondamentalement holiste et, au moins jusque là, relativement positive (c’est vrai que c’était le gouvernement Jospin). Avec une honnêteté désarmante, elle passe en revue un certain nombre de ses blessures et traumas (dont le suicide de son harceleur qui a tenté de la supprimer à Londres), sans jamais entrer sur le terrain du pathétique, du thérapeutique (Bachelorette) ; malgré son excentricité feinte (sa bonne humeur), elle parvient à ne jamais tomber dans le kitsch, au contraire.
Portishead à l’inverse, poursuit son sillon travaillé dans les remugles psychopathologiques ; nettement plus misanthrope, même noir ; l’album n’est pas tranquille (,i même énervé), il est hanté. Technique très particulière : Adrian Utley et Geoff Barrow ont préparé leurs pistes en enregistrant en amont les parties instrumentales ; il n’y a que deux samples dans tout l’album (les cuivres de All mine sont de vrais cuivres, par exemple). Ces strates forment une espèce de chambre d’écho, close, inquiétante, où vont ensuite s’échiner les machines et la voix affolée, le texte de Beth Gibbons. Celle-ci cisèle des sortes de petits poèmes, un peu gothiques, un peu formalistes, d’une sobriété haletante, qui font les comptes d’une société, des relations, d’un destin commun entravé (c’est vrai que c’était le gouvernement Jospin). Là encore, la sincérité est entière, poignante, et la posture retenue, jamais vulgaire.
En Montagne noire
les virages de pluie
et brouillard
ont laissé une petite chambre
sous les toits
vide et encore chaude
de la forme
du couchant
Ce sont deux albums en miroirs, qui sont pratiquement parfaits d’un point de vue sonore (évidemment la production est impeccable dans les deux cas, et les interprétations).
Les deux morceaux Seven months et Five years :
For as long as I have tried
And as low as I can be
I will never resign myself
From the trial I seek
What’s so scary?
Not a threat in sight
You just can’t handle
You can’t handle love
Ce sont deux pierres miliaires qui ont marqué leur époque, mais sans lesquelles, probablement, notre monde ne serait pas là aujourd’hui (c’est vrai que c’était le gouvernement Jospin).
NB Les deux albums ont fait l’objet d’une lecture dans Pistes et sillages : Homogène et L’embouchure. C’est dire.
Nous avons déjà croisé Brian Eno ici, non seulement en tant qu’artiste soliste (à deux reprises), mais évidemment comme collaborateur de bien d’autres personnels (deux autres ici-même).
Cet album est simplement l’un de ses meilleurs, hésitant, selon qu’on préfère le filon pop ou le filon expérimental de l’artiste.
Après un démarrage précisément au seuil de territoire plus ou moins connus, le troisième morceau, The fat lady of Limbourg, nous emmène dans un paysage sonore où règne cette inquiétante étrangeté sonique, qui tire à la fois vers le folk progressif anglais et un je ne sais quoi de la future soupe électro de Björk — et effectivement on intuite un peu le son de Roxy Music, qui n’est jamais loin.
L’album est cohérent, et met en place cette stratégie, mélange de zen et de Sun Tzu bien rendu par le titre, consistant en un collage sonore dans lequel opèrent des trouées, des espèce d’hernies, sièges de mondes intégrés, faisant de la partition un multiverse gigogne extrêmement original. Et préparant le terrain de l’album suivant, le premier que nous avions chroniqué, Another green world, l’année suivante.
Cette inquiétante étrangeté, ou cette réalité déformée… est moins scabreuse — bien que sérieuse ou concernée ou soucieuse — que dépaysante ; j’insiste maladroitement sur ce point : il y a une esthétique de la brèche, chez Eno, qui n’est pas nécessairement friande d’illusions morbides, mais qui n’en reste pas moins une incursion dans un monde qui n’est plus exactement notre monde (je pense présentement à David Lynch). Y réfléchissant encore et encore, peut-être la tesselle entre punk (Third uncle), art-rock (Mother whale eyeless), et électro (Fat lady), bref autant de « genres » autotrophes, sans racines folkloriques nettes (enfin, c’est vite dit). Les cornemuses déraillées de Put a straw under baby ou le morceau éponyme — entre autres — en attestent.
Quant au personnel, enfin, notons la présence de Phil Manzanera et Robert Wyatt, pour ne rien gâcher, prenant part tous deux à la production. L’album est aussi l’occasion pour Eno de réaliser, avec Peter Schmidt, le jeu de cartes Oblique strategies, un ensemble de contraintes à objectif créatif, dont on peut trouver diverses éditions IRL et en ligne, comme ici dans l’archive global d’internet.