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375. Brian Eno, Taking Tiger Mountain (by strategy), 1974 | BV

 


 

Nous avons déjà croisé Brian Eno ici, non seulement en tant qu’artiste soliste (à deux reprises), mais évidemment comme collaborateur de bien d’autres personnels (deux autres ici-même).

Cet album est simplement l’un de ses meilleurs, hésitant, selon qu’on préfère le filon pop ou le filon expérimental de l’artiste.
Après un démarrage précisément au seuil de territoire plus ou moins connus, le troisième morceau, The fat lady of Limbourg, nous emmène dans un paysage sonore où règne cette inquiétante étrangeté sonique, qui tire à la fois vers le folk progressif anglais et un je ne sais quoi de la future soupe électro de Björk — et effectivement on intuite un peu le son de Roxy Music, qui n’est jamais loin.

L’album est cohérent, et met en place cette stratégie, mélange de zen et de Sun Tzu bien rendu par le titre, consistant en un collage sonore dans lequel opèrent des trouées, des espèce d’hernies, sièges de mondes intégrés, faisant de la partition un multiverse gigogne extrêmement original. Et préparant le terrain de l’album suivant, le premier que nous avions chroniqué, Another green world, l’année suivante.

Cette inquiétante étrangeté, ou cette réalité déformée… est moins scabreuse — bien que sérieuse ou concernée ou soucieuse — que dépaysante ; j’insiste maladroitement sur ce point : il y a une esthétique de la brèche, chez Eno, qui n’est pas nécessairement friande d’illusions morbides, mais qui n’en reste pas moins une incursion dans un monde qui n’est plus exactement notre monde (je pense présentement à David Lynch). Y réfléchissant encore et encore, peut-être la tesselle entre punk (Third uncle), art-rock (Mother whale eyeless), et électro (Fat lady), bref autant de « genres » autotrophes, sans racines folkloriques nettes (enfin, c’est vite dit). Les cornemuses déraillées de Put a straw under baby ou le morceau éponyme — entre autres — en attestent.

Quant au personnel, enfin, notons la présence de Phil Manzanera et Robert Wyatt, pour ne rien gâcher, prenant part tous deux à la production. L’album est aussi l’occasion pour Eno de réaliser, avec Peter Schmidt, le jeu de cartes Oblique strategies, un ensemble de contraintes à objectif créatif, dont on peut trouver diverses éditions IRL et en ligne, comme ici dans l’archive global d’internet.