Archives par étiquette : roxy music

637. Robert Wyatt, Ruth is stranger than Richard, 1975 | BV

 


 

Chaque album de Wyatt est une aventure. Celui-ci paraît un an à peine après son fameux Rock bottom (#120), qui l’a propulsé dans un minimalisme un peu excentrique, entre expérimental et jazz, finalement assez cohérent, après la carrière de Soft Machine, et peut-être encore plus ; produit par Nick Mason, comme son prédécesseur, ici Wyatt s’inspire et se réapproprie des morceaux variés, et laisse la place aussi à ses amis ou collègues, Phil Manzanera (Roxy Music), Brian Hopper (qui a joué avec Soft Machine), Bill MacCormick (bassiste de l’épigone de Soft Machine, Matching Mole, ha ha), Mongezi Feza (saxophoniste sud-africain) et le bien connu Fred Frith (ces trois derniers opérant déjà sur Bottom), ou influences (Charles Haden, Offenbach).

Bref une collection très agréable de douces mélopées à la fois mélancoliques et étranges, avec une excellente qualité sonore (en plus de la production). C’est toujours surprenant (i.e. singulier et/ou inouï littéralement) mais toujours de bon goût (cohérent, méticuleux).

Aux côtés des sons étranges de Muddy mouse, a, b et c, où l’auditeur peut profiter à plein du fausset de Wyatt, et des pièces plus traditionnelles (peut-être moins intéressantes), Soup song et, dans une moindre mesure, Team spirit (chantée par un ballon de foot) on trouve de magnifiques pièces musicales, telles 5 black notes and 1 white note, Solar flares (bande originale d’un obscur film d’Arthur Jones), SoniaSong for Che, de Haden, où piano et cuivres s’embrassent joliment, est tout simplement magnifique.

Richard est la face avec les Mice, Ruth est l’autre. À partir de la version de 1998 (CD), les faces sont inversées, on ne sait pas pourquoi.

 

 

375. Brian Eno, Taking Tiger Mountain (by strategy), 1974 | BV

 


 

Nous avons déjà croisé Brian Eno ici, non seulement en tant qu’artiste soliste (à deux reprises), mais évidemment comme collaborateur de bien d’autres personnels (deux autres ici-même).

Cet album est simplement l’un de ses meilleurs, hésitant, selon qu’on préfère le filon pop ou le filon expérimental de l’artiste.
Après un démarrage précisément au seuil de territoire plus ou moins connus, le troisième morceau, The fat lady of Limbourg, nous emmène dans un paysage sonore où règne cette inquiétante étrangeté sonique, qui tire à la fois vers le folk progressif anglais et un je ne sais quoi de la future soupe électro de Björk — et effectivement on intuite un peu le son de Roxy Music, qui n’est jamais loin.

L’album est cohérent, et met en place cette stratégie, mélange de zen et de Sun Tzu bien rendu par le titre, consistant en un collage sonore dans lequel opèrent des trouées, des espèce d’hernies, sièges de mondes intégrés, faisant de la partition un multiverse gigogne extrêmement original. Et préparant le terrain de l’album suivant, le premier que nous avions chroniqué, Another green world, l’année suivante.

Cette inquiétante étrangeté, ou cette réalité déformée… est moins scabreuse — bien que sérieuse ou concernée ou soucieuse — que dépaysante ; j’insiste maladroitement sur ce point : il y a une esthétique de la brèche, chez Eno, qui n’est pas nécessairement friande d’illusions morbides, mais qui n’en reste pas moins une incursion dans un monde qui n’est plus exactement notre monde (je pense présentement à David Lynch). Y réfléchissant encore et encore, peut-être la tesselle entre punk (Third uncle), art-rock (Mother whale eyeless), et électro (Fat lady), bref autant de « genres » autotrophes, sans racines folkloriques nettes (enfin, c’est vite dit). Les cornemuses déraillées de Put a straw under baby ou le morceau éponyme — entre autres — en attestent.

Quant au personnel, enfin, notons la présence de Phil Manzanera et Robert Wyatt, pour ne rien gâcher, prenant part tous deux à la production. L’album est aussi l’occasion pour Eno de réaliser, avec Peter Schmidt, le jeu de cartes Oblique strategies, un ensemble de contraintes à objectif créatif, dont on peut trouver diverses éditions IRL et en ligne, comme ici dans l’archive global d’internet.

 

 

78. Roxy Music, Roxy Music, 1972 | BV ⚫

 


 
Tu décroches le téléphone et une voix te dégueule sur l’épaule, ou bien tu marches dans la prairie et soudain tu t’enfonces dans la boue, mais de bien 35cm.

Ou tu avales un des ces chèvres dont seuls les coris et les argyrolobes ont le secret, et qui te tapissent les alvéoles de velours tout en pinçant ce qui te reste de sinus.

Au début la surprise et tu te dis « ah oui, d’accord. » Mais tu reviens, tu ne t’avoues jamais vaincu, eh puis il faut bien sortir de la situation où tu t’es mis.

Rien à faire : cet album est l’une des toutes meilleures premières expériences qu’un humain doit faire dans vie.

J’ai découvert Roxy Music sur le tard, bien que je connaisse assez bien, étrangement, l’histoire de Brian Ferry.

À vrai dire, je pense que le premier morceau que j’ai entendu était If there is something, dans une reprise de Tin Machine — Bowie, ça c’est un pote ! Je sais que les gens n’aiment pas le live de Tin Machine que je retiens comme un des meilleurs live de musique populaire (#236), mais c’est un autre débat ; reste qu’il y a une version sous amphétamines de ce morceau, qui pour moi sert de référence, de nœud, de moyeu à tout l’album.

J’avais lu jadis le commentaire sur YT d’une auditrice qui disait qu’à telle minute, telle seconde, le rythme de la chanson se transformait imperceptiblement, passant d’une country un peu hippie (honky tonk ?) à ce blues urbain et comment dire, victorien ou haussmannien ou weimarien, bref philosophe, industriel et austère — mais poignant. Eh bien cette minutes, cette seconde, existe, et est peut-être l’une des preuves que Bryan Ferry est un dieu ; la batterie se désarticule, le rythme se cambre et reprend, la voix s’enhardit et s’éclipse en même temps, la chanson papillon repart après sa première vie chenille.

Il y a certes des morceaux d’un rock d’un genre un peu nouveau (Would you believe, les marrants breaks de la fin de Remake/Remodel), mais il y a surtout une succession de perles telles que Chance meeting, 2H.B., Sea breezes. Qui en fait un album exceptionnel.

Et puis il y a l’inaltérable et inarrêtable Brian Eno, dont on sens le poids de la main, le poids des doigts.

Notons qu’il paraît en 1972, la p@#!§n d’année de Transformer (#267), Exile on Main St (#76), Harvest (#367), Vol. 4 ((#651), Gumbo (#211), Paul Simon (#535), Foxtrot (#921), Ziggie Stardust (#951), Machine head (#1162) ou Neu ! (#48) ainsi qu’une flopée de putains de bons disques de funk et rythm’n’blues — ou le live à Pompéi. Dans le lot, Roxy Music est un ovni, et de tous reste sans doute le plus actuel et le plus touchant.