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30. The Rolling Stones, Let it bleed, 1969 | BV

 


 

C’est le tirage au sort, ce n’est pas moi !

Eh bien, l’une des pièces phare de la tétralogie impeccable (et inédite dans l’histoire) qui va de Beggar’s banquet à Exile (avec un live au milieu), cet album marque la prise de commande de Keith Richards sur la composition musicale — et de Jagger pour tout le reste. La présence de Ry Cooder, qui faillit intégrer le groupe, est une belle surprise ; on conçoit que le duo n’aurait pu tenir longtemps. Un album de neuf chansons (étrange), qui poursuit Beggars tout en creusant un sillon nouveau, celui diabolique du blues-rock (blues retrouvé depuis le précédent disque, rock mature entrepris ici) : Midnight rambler, avec Live with me et Monkey man, sont des putains de bombes quasi punks. On est en 1969, souvenons-nous !

À côté de ça, l’incendiaire Gimme shelter, et le You can’t always get what you want sont des classiques, et hop deux de plus.

Manquerait presque Honky tonk woman comme dixième station — la version country délivrée ici est sympathique, mais pas de la même puissance. Single absent du disque est peut-être le morceau le plus emblématique des Stones (c’est lui qui débute ma compilation idéale, suivi de Shattered, 1978), il est l’ombre, la macula, qui donne sa clef à l’ensemble.

Et puis le morceau titre, Let it bleed, comme petit pied-de-nez- aux Beatles finissant permet aux Rolling Stones de prendre leur envol : un signe, Keith Richards s’arroge une chanson (ce qui deviendra une habitude) ; c’est le quatrième morceau où il est en lead (après Something happened to me yesterday, Connection, sur Between the buttons en 1967, Salt of the heart sur Beggar’s), mais c’est le premier où il est tout seul.

Et c’est le maître qui s’installe pour un moment, comme un hiver sur la lande désolée de la musique populaire.

C’est You got the silver, et c’est l’un des meilleurs morceaux du groupe — que je glisse ici en live, il y a déjà 20 ans.

 

 

2. The Rolling Stones, Beggar’s banquet, 1968 | BV

Il faut bien que la période des fêtes serve à quelque chose, aussi nous nous sommes dit, à la rédaction (de cette chronique), qu’on pourrait pour une fois faire faux-bon au hasard, et choisir, pour les cinq dernières semaines de l’année, celles du mois de de décembre, cinq disques parmi nos préférés, qu’ils aient ou non 5 sur 5, clôturant ainsi la troisième année de cette chronique. Comme pour le 100e numéro, où nous avions choisir Dark side, et comme nous venons de voir le 150e, Check your head, et puisque en effet seuls deux disques de cette suite royale sont tombés du cornet à dés (à 1000 faces), Low, Brilliant corners ; nous pouvons alors nous concentrer sur ces cinq pépites — à notre avis non objectif mais sincère.

 


 

Et nous commençons par cette surprise de la Souche : j’aime vraiment beaucoup les Rolling Stones, que je continue à suivre, jusque dans leur plus étonnantes embardées (comme cet hommage à Clifton Chenier avec Steve Riley). Mon album favori est Exile, évidemment, ou bien Sticky fingers, ça dépend de l’humeur. Mais j’adore Tatoo you, Some girls et même Black’n’blue qui vient de ressortir et dont on peut mesurer l’extrême attention au son et à la production (Charlie, putain !).

Mais quand il s’est agi de passer au grill, eh bien c’est Beggar’s banquet qui est sorti en tête du lot ! Dois-je dire que ce n’est pas mon préféré ? Tout ça ne veut rien dire ! D’abord il est extrêmement bien enregistré, au moins aussi bien sinon mieux que Fingers, et mieux que Let it bleed, et évidemment Exile (qui est une bouillie sonore).

Mon ami S. l’avait en vinyle (sans sa version à la pochette censurée, faire-part blanc), et dans une boum, il l’a mis. Je ne sais pas si je connaissais déjà les Stones, mais j’ai tout de suite adhéré au projet.

Certes Sympathy for the devil (et Street fighting man peut-être, les deux simples) sort un peu du lot de ces chansons très bluesy-country, tout en étant encore fièrement européen. Ce qui frappe en pus de la qualité du son, c’est la netteté des morceaux, leur implacable modernité (pour 1968). Il y a des balades exceptionnelles comme No expectations, Jig Saw puzzle, des blues rageurs comme Stray cat blues, déjantés comme Parachute woman ou plus inspirés comme Prodigal son (reprise de robert Wilkins). L’engagement politique de Street fighting man ou Factory girl, culmine dans l’étonnant Salt of the earth, chanté par Keih Richards ; il n’est jamais déplacé ou ridicule ; les textes sont carrément à la hauteur (et le seront jusqu’à Angie à peu près). Même la chanson la plus potache, Dear doctor, n’a aucun défaut. Le groupe est uni, resserré (après le nimp beatlesien du précédent album), concis et à trouvé sa forme. Le monde devra désormais compter avec les Stones, ils ne rigolent plus ; et BB est le premier d’une quadrilogie unique en son genre.

Il y a toute la hargne refendue d’un Richards qui s’affirme comme auteur, la gouaille d’un Jagger qui s’échappe du lyric, le solide de la section rythmique, évidemment, et sans doute aussi, l’ombre évanescente d’un Brian Jones, qui est en train de s’évanouir — pour le pire et le meilleur — étrange destin similaire à celui d’un Syd Barrett (la même année d’ailleurs). L’une des autres responsabilités est certainement portée par Jimmy Miller, dont la verve ne commencera à s’épuiser qu’après Exile (Angie quoi). Enfin, comme dans la chanson que j’ai choisie, le piano (« boogie psyché ») du très grand Nicky Hopkins.

 

 

518. The Rolling Stones, Dirty work, 1986 | BV

 


 

Vous allez rire, mais j’aime beaucoup cet album.

Je pense même, en conscience, et en toute sérénité de corps et d’esprit, que c’est l’un des meilleurs des Stones (dans la Souche, c’est le… septième !, après la Sainte Quadrilogie Intouchable 68-72 (#2, 30, 76, 107), et Some Girls (157) et Blues and lonesome (160) !), et l’un des meilleurs disques de rock des années 80. Surtout cette année bien bien rude qui voit naître le CD et exploser Money for nothing, entre INXS et Simply Red. On ne nous aura rien épargné.

Certes les fans des Stones (mais pourquoi se faire du mal ?) regrettent à pleine cordes que le groupe se sépare sur cet album. Enrichi de Tom Waits, Bobby Womack, Jimmy Page et Steve Jordan, le disque reflète l’ambiance tendue du moment. Victimes collatérales : Ian Stewart, à qui le disque est dédié ; pire : Charlie Watts, qui sombre dans la drogue. Qui l’eût cru ?

J’en ai déjà parlé souvent, pas la peine de s’attarder. Il y a des morceaux dégueulasses (Back to zéro), ou inutiles (Hold back), mais vite oubliés devant les deux reprises parfaitement interprétées, le single (!) Harlem shuffle (d’Earl and Bobn), et surtout Too rude (de Half Pint), qui deviendra un fer de lance de Keith Riff Hard en live solo. Et puis il y a des morceaux de bravoure comme I had it with you, drôle de boogie déjanté, le lyrique Sleep tonight, et ce qui reste pour moi une petite perle très « Exile », le morceau éponyme (la batterie de la fin est tout simplement époustouflante -> effets de la drogue ?). Et le « morceau caché », l’hommage à « Stu » interprétant Big Bill Broonzy.

C’est un disque en effet de transition, qui tient à la fois de Undercover (1983) (que je considère le moins bon album des Stones pour ma part et le retour de Steel Wheels (1989) ; l’absence, la séparation aura été de courte durée ; et si ce disque en est l’emblème, on peut honnêtement juger que le jeu en a valu la chandelle. C’est un album ou Keith travaille beaucoup, la production est énorme, musclée, et, autre effet collatéral ?, la voix de Jagger est hargneuse et décidée.

On est quelques-uns, je le sais (F, G…) qui l’apprécions. Ça ne le rend que plus aimable.