Interdiction absolue de Le regarder
avait aboyé l’Aide de Son camp
interdiction absolue de Lui adresser la parole
les yeux baissés sur Ses bottes j’avais pratiqué l’examen à tâtons.
J’ouvre une petite parenthèse sur cette spécialité bien particulière
qui outre doigté et méthode demande un sang-froid et une dextérité extrême
je ferme la petite parenthèse.
L’Aide de Ses camps déposa entre mes doigts tremblants l’auguste chair.
Chez mes patients ça respire fort
à cause du trouble de la peur
chez le Général rien
je tendais l’oreille
rien.
Sauf
oui
dans le creux de ma main
sur ma paume émue
la souple verge respirait.
L’haleine sacrée du Général murmurais-je.
Je pratiquais l’examen
enivrée du parfum de ce souffle.
Depuis
mon nez
au creux de cous anonymes
mon nez
hélas
chérissons le souvenir.
Archives de catégorie : Fiction
Hélène Sturm • La chambre de Rogojine (II-04)
Nous publions le Livre II de La chambre de Rogojine, fresque parallèle de personnages dostoïevskiens, dans la plus pure tradition mélancolique et burlesque d’Hélène Sturm — auteur de Pfff (Joëlle Losfeld) en 2011, et tout récemment, cette année et chez le même éditeur, du roboratif Walter, véritable manuel de littérature portative. Et cette fois c’est au format théâtral.
LIVRE II
Acte II
C’est un salon provincial à la fois vieillot et neuf, avec un pot de résédas planté sur une colonne de marbre, un azalée sur la table, une cage avec un oiseau et un bocal de poissons rouges, des tas de boîtes et de napperons et de petits coffres.
N.Ph. est assise dans un fauteuil. Elle a l’air d’une jeune fille. Elle borde au crochet une couverture de laine blanche qui la recouvre des pieds à la taille.
Ne serait-ce une très longue cigarette qui lui pend aux lèvres et un œil fermé à cause de la fumée, elle sortirait de Tchekhov, mais qui sait d’où elle sort.
Si on veut de la musique, c’est la Lettre à Elise, mais de loin qu’on puisse ne l’entendre que si on le souhaite.
Elle est toute seule et à l’air très absorbé.
N.Ph. — Au dehors la nuit s’allume, il commence à faire froid, il pleut, j’me souviens plus très bien, contre les portes de la nuit, si tu t’imagines qu’il vont dresser l’échafaud ça ne dure qu’un moment à Saint Germain des Prés comme une plaie ouverte, ah si papa savait ça il dirait baissant l’oreille ne me quitte pas que serais-je sans toi comme une étoile au fond d’un trou sur le canapé du bordel n.i.N.I. c’est fini ne pleure pas jeannette la pêche aux moules moules dure toute la vie quand on aime à genoux le lendemain matin la lune se trotte si toi aussi tu m’abandonnes.
Elle a continué à crocheter et à fumer, peu à peu les bribes de chansons qu’elle chantonne la font pleurer et au moment où on sonne elle sanglotte.
On sonne.
Le P. — Oh ! vous pleurez…
N.Ph. — Vous pourriez au moins dire bonjour.
Le P. — Bonjour… Oh, vous pleurez !
N.Ph. — Vous pourriez au moins attendre que je vous aie répondu
Le P. — Bonjour !
N.Ph. — Bonjour !
Le P. — Oh, vous pleurez…
N.Ph. — Comme vous êtes ennuyeux.
Le P. — Voulez vous que je revienne un peu plus tard, j’apporterai des gâteaux pour le thé.
N.Ph. — Je n’aime pas les gâteaux.
Le P. — Vous n’aimez pas les gâteaux ?
N.Ph. — AUJOURD’HUI Je n’aime pas les gâteaux.
Le P. Ah… excusez-moi.
N.Ph. Oh, il n’y a pas de quoi.
Le P. Si, je vous en prie.
N.Ph. Mais non.
Le P. Si, je vous assure.
N.Ph. TAISEZ-VOUS !
Elle reprend son crochet, s’arrête, excédée, elle prend une cigarette. Le prince se précipite pour lui donner du feu, et il marche sur la couverture.
N.Ph. — Regardez où vous marchez, voyons !
Le P. — Je suis vraiment très maladroit
Il n’arrive pas à allumer la cigarette.
N.Ph. — Vous ne fumez pas ?
Le P. — Non, jamais.
N.Ph. — Moi, je fume.
Le P. — Ah ?
N.Ph. — Oui, et ça ne se fait pas…
Le P. — ça ne me dérange pas si ça vous fait plaisir.
N.Ph. — Je ne vous ai rien demandé. Puis-je avoir enfin du feu ?
Il arrive à allumer la cigarette.
N.Ph. — Merci, vous voulez essayer ?
Le P. essaye de fumer. Il tousse. N.Ph. rit.
Le P. — Vous vous moquez de moi.
N.Ph. — Vous êtes si drôle.
Le P. rit aussi, fume encore et tousse toujours. Ils rient tous les deux très fort.
N.Ph. — Alors ? Qu’est-ce qu’on fait ? Je m’ennuie vous savez. C’est terrible comme je m’ennuie. C’est terrible quand je m’ennuie. Si je m’ennuie c’est terrible.
Le P. — S’il ne pleuvait pas nous aurions pu sortir.
N.Ph. — Mais puisqu’il pleut nous devons rester. Qu’allons nous faire, jusqu’à ce qu’il ne pleuve plus ? Que peut-on faire avec un homme comme vous ?
Le P. — On peut parler au moins.
N.Ph. — Nous sommes entrain de parler. A quoi bon parler, si c’est pour dire qu’on pourrait le faire ? C’est terrifiant, on le fait pour dire qu’on pourrait le faire, et c’est comme si on ne le faisait pas alors qu’on est entrain de le faire. Comme je m’ennuie.
Le P. — Ne vous mettez pas en colère. Voulez-vous que je vous fasse la lecture ? J’ai apporté un roman français, je pensai que peut-être…
N.Ph. — Je préfère que vous lisiez, vous finiriez par vous faire des croche-pied à vous-même, tellement vous êtes stupide et maladroit.
Le P. — De Gustave Flaubert, Madame Bovary.
N.Ph. — Madame comment ?
Le P. — Bovary.
N.Ph. — On dirait un nom de maladie : je sens mes bovaryces aujourd’hui, le temps va changer. On l’a opérée d’une bovaryte, elle a failli mourir. La bovaryose est une maladie tropicale… Allez allez, je ne voulais pas vous interrompre.
Le P. — Première partie…
N.Ph. — Racontez-moi d’abord un peu l’histoire.
Le P. — Mais je ne l’ai pas lu !
N.Ph. — Comment ! Vous vous permettez, alors que nous sommes seuls ensemble, de me lire un roman français que vous n’avez pas lu, qui doit être plein d’ horreurs. Je ne veux plus en entendre un seul mot.
Le P. — Il me semble avoir entendu dire que c’est l’histoire d’une femme, mariée à un médecin de campagne ; elle s’ennuie près de lui et prend des amants, elle fait des dettes et finit par se suicider.
N.Ph. — C’est très gai, vraiment ! Très amusant ! Une histoire d’épiciers, de boutiquiers, de bourgeois, c’est ça que vous voulez me lire, à moi ? Ah mon ami, comme vos m’ennuyez.
Le P. — Je ne voulais pas…
N.Ph. — Je sais, vous ne voulez jamais rien. Et moi, je ne veux plus vous voir. Vous pouvez partir. Voilà.
Le P. — Eh bien, alors, voulez-vous que je revienne demain ?
N.Ph. — On verra demain, si je vous fais chasser, si je vous laisse entrer, si je suis partie ou si je suis encore là. Mais partez vite, je vous en prie, vous m’êtes insupportable avec votre air de… de… myosotis !
Le P. sort.
N.Ph. — Votre livre !
Mais il est sorti sans l’entendre. Restée seule elle ouvre le livre au hasard et lit un peu. Le livre tombe. Elle s’est endormie.
Il faut d’étranges images pour inventer un rêve à ce monstre. C’est un très joli rêve où tout est blanc, où rien ne saigne, avec une musique précise et dans le décor des pointillés de laideur : sur un guéridon en formica, une statue de Saint Antoine de Padoue et un bol de soupe aux
légumes.
Noir.
Hélène Sturm • La chambre de Rogojine (II-03)
Nous publions le Livre II de La chambre de Rogojine, fresque parallèle de personnages dostoïevskiens, dans la plus pure tradition mélancolique et burlesque d’Hélène Sturm — auteur de Pfff (Joëlle Losfeld) en 2011, et tout récemment, cette année et chez le même éditeur, du roboratif Walter, véritable manuel de littérature portative. Et cette fois c’est au format théâtral.
LIVRE II
N.Ph. est seule. Nue devant sa table de toilette, elle n’est pas forcément identique physiquement à celle de la scène précédente. De même l’ univers. Elle se poudre le corps avec une houppette aussi grande que possible. Elle se maquille comme un mannequin. Elle chante une chanson du Livre 1. Cela va assez vite. Elle s’habille : ses sous-vêtements sont très nombreux mais très fins, elle met enfin une robe très décolletée et beaucoup de bijoux. Sur le tout, un pardessus d’homme, en cuir, et enfin un feutre et ses gants. Elle lit un livre posé sur un lutrin, jusqu’à ce quelqu’un sonne.
N.Ph. — « Toute âme est immortelle ; car ce qui est toujours en mouvement est immortel ; mais l’être qui en meut en autre ou qui est mû par un autre, au moment où il cesse d’être mû, cesse de vivre… »
On sonne.
N.Ph — «…cesse de vivre ; seul l’être qui se meut lui-même, ne pouvant se faire défaut à lui-même, ne cesse jamais de se mouvoir, et même il est pour tous les autres êtres qui tirent le mouvement du dehors, la source et le principe du mouvement. » (Platon, Phèdre, p.124)
Rogojine est entré pendant la lecture. Il porte plusieurs manteaux, un bonnet sous son chapeau, deux paires de gants et des snow-boots.
N.Ph. — Mon petit canari a-t-il pensé à apporter les cartes ? Mon merluchon, merlonet, merluton a-t-il pensé à apporter des dès, et un cornet, et des allumettes pour miser ?
Pendant qu’elle parle, Rogojine sort de ses poches plusieurs jeux de cartes neufs, un cornet à dés, des dés et de grandes poignées d’allumettes qu’il met dans son chapeau.
N.Ph. — Dites-donc ! vous ne m’avez pas dit bonjour. Sortez !
Il sort. Elle se remet à sa lecture. Elle a changé de livre.
N.Ph. — « Je déteste Mummy et elle me déteste, mais Daddy, lui m’aime… »
On sonne.
N.Ph. — «…et je suis sûre que tout s’arrangera si nous le mettons devant le fait accompli. »
Rogojine est entré.
N.Ph. — « Nous n’avons qu’à nous enfuir, nous enfuir cette nuit, par l’express, par exemple en Espagne, au Maroc. »
Rogojine n’a pas réalisé qu’elle est en train de lire à haute voix un passage de Felix Krull, chevalier d’industrie de Thomas Mann (p. 248), s’est précipité sur elle et la prend dans ses bras, croyant que c’est à lui qu’elle parle. Elle se dégage en le mordant et donnant des coups de pieds.
N.Ph — Imbécile, illettré, philistin, crétin, vous ne m’avez même pas dit bonjour ! Sortez !
Il est presque sorti, quand elle le rappelle.
N.Ph. — Non, restez, je n’ai plus envie de lire.
Elle tire une petite table. Il rapproche deux chaises. Il pose sur la table tout ce qu’il a apporté et ils commencent leur partie de strip-poker. Pour ce qui concerne le jeu lui même, la plus grande liberté est laissée aux acteurs, l’auteur n’ayant de ce jeu que des notions bien vagues : les cartes peuvent être aussi bien des cartes Michelin ou des cartes postales.
Il faut cependant qu’ils en arrivent à un certain stade de déshabillage : Rogojine commence par le bas et N.Ph. par le haut. On peut concevoir qu’à la fin de la partie, qui peut-être jouée en accéléré, il soit tout à fait nu du bas, elle soit tout à fait nue du haut, de sorte qu’ils soient allés le plus loin possible à la fois dans la provocation et dans l’impossibilité de passer aux actes.
Quelques répliques peuvent être échangées.
N.Ph. — Cette cravate et cette chemise ne vont pas ensemble.
R. — Moi non plus Madame aujourd’hui je ne vais pas très bien ensemble.
N.Ph. — Mon pauvre petit abricot, qu’est-ce qu’on vous a fait ? Racontez moi tout. Je vois bien qu’on a honte, qu’on a fait des bêtises et qu’on n’ose pas les dire.
Plus la partie va vers sa fin, plus ils se haïssent. Ils restent polis mais chacun développe quelque chose comme une odeur insupportable à l’autre.
N.Ph. — Parfione, tu ne le diras à personne ?
R. — Vous vous chargerez bien de le dire vous-même à tout le monde. Voici ce que vous avez gagné.
Il lui donne un long collier de deux rangs de perles, elle le met sur sa poitrine, ils se rhabillent.
N.Ph. — Voulez-vous une tasse de thé ?
Rogojine sort sans répondre.
Hélène Sturm • La chambre de Rogojine (II-02)
Nous publions le Livre II de La chambre de Rogojine, fresque parallèle de personnages dostoïevskiens, dans la plus pure tradition mélancolique et burlesque d’Hélène Sturm — auteur de Pfff en 2011, et tout récemment, cette année, du roboratif Walter, véritable manuel de littérature portative. Et cette fois c’est au format théâtral.
LIVRE II
DANS UN TRAIN
Un homme et une femme sont assis l’un en face de l’autre. Ils se regardent par-dessus leurs journaux déployés et parlent sans montrer leurs bouches.
H. — Je ne voudrais pas être indiscret, ni vous déranger, vous êtes libre de me répondre ou pas, cependant, je voudrais vous demander, c’est idiot, je sais, mais c’est sans importance, dites moi simplement si vous savez jouer au mahjong ?
F. — …
H. — Bon, très bien. Je vous prie de m’excuser.
F. — Vous aviez dit, n’est-ce pas, que j’étais libre ; j’ai cru pouvoir faire comme si c’était vrai. Vous ne connaîtrez jamais la réponse à votre question, sauf si nous devenons très intimes. Mais en attendant, j’ai ainsi remplacé un jeu par un autre. Et puis, enfin, à quoi peut-on jouer d’autre dans un train ?
H. — Ne répondez pas surtout ! C’était à peine une question.
Ils se tournent vers la fenêtre.
H. — « L’humidité et la brume sont telles que le jour a peine à percer.
F. — » Vos yeux sont bouffis, votre visage reflète la pâleur du brouillard.
H. — » J’ai perdu l’habitude de ce climat. » L’Idiot, chapitre 1.
F. — Etes-vous le Prince Lev Nikolaëvitch Mychkine ?
H. — Quelle idée ! Non, ma santé est très bonne, je vous assure !
N.Ph. — Vraiment, je vous assure, je m’étais endormie.
Elle s’étire et se frotte les yeux.
N.Ph. — Avez vous vu le Prince Nikolaëvitch Mychkine ?
R. — Non, à quoi bon le voir ? est-il utile de le voir ? Au nom de quoi m’inquiéterais-je d’un tel idiot ?
N.Ph. — Je ne voulais pas vous blesser. Je posais cette question librement, de telle sorte, mon ami, que vous eussiez pu vous sentir tout aussi libre d’y répondre ou pas. Vous faites toujours des histoires pour rien. Vous êtes incorrigible, Rogojine, soyez donc un peu plus sur de vous, mon cher, cher, philodendron, philoxera, dendronxera, vous savez bien comme on vous aime… Puis-je vous offrir une tasse de thé ? Si,si j’insiste, non, vraiment ? Vous êtes un crétin !
R. — Du thé, encore du thé ! J’ai l’impression que nous sommes condamnés à boire du thé, des tonneaux de thé déjà !
N.Ph. (Minaudant.) — Nous avons bu ensemble un peu de champagne aussi.
Ils rient un peu et le silence revient comme s’il était une troisième personne assise entre eux.
N.Ph. — Taisez-vous ! Ça suffit, je trouve ! Vous exagérez toujours, vous ne faites rien pour que je reste calme et j’ai tant besoin de calme, vous devriez savoir que je suis délicate si délicââââte. Comme un nouveau-né, je suis en cristal, je suis en porcelaine. Tâchez de vous en souvenir désormais. Au coin, vilain garçon, on vous rappellera.
Rogojine va au coin.Il croise les mains derrière son dos et joue tout seul à la mourre tout le temps de la punition. N.Ph. le regarde faire en haussant les épaules
N.Ph. — Pauvre petit castrat chéri…
Elle reprend la lecture à haute voix de son journal.
N.Ph. — « La désillusion, c’est de se rendre compte que personne n’est d’accord avec nous, ceux-là même qui sont de notre côté et luttent avec nous. Cette désillusion atteint son maximum lorsqu’on se rend compte qu’il n’y a rien à faire, que personne ne peut se transformer. Les points sur lesquels nous sommes d’accord avec autrui sont importants, jusqu’au jour où nous comprenons clairement ceux sur lesquels le désaccord est irréparable. Alors on se dit qu’on écrira pour soi-même et pour des étrangers, qu’on vivra pour soi-même, et pour des étrangers, et l’on devient un vieil homme, ou une vielle femme. »
Vous écoutez, Rogojine, n’est-ce pas ?
« […] On éprouve un sentiment très bizarre lorsque, par exemple, on aime une certaine horloge et que tous les gens de notre classe la trouvent laide et mal construite, et pourtant, on l’aime vraiment, on attache de l’importance à ce sentiment. Ou encore, vous aimez un mouchoir de soie brillante, et tous les gens de votre milieu le trouvent laid et prétentieux, et disent que vous l’aimez par pose, alors que votre sentiment est sincère. Ou encore, vous écrivez un livre […] »
Vous écrivez un livre, vous ?
« […] et pendant que vous l’écrivez […] »
On devrait écrire un livre sur vous.
« […] et pendant que vous l’écrivez, vous vous sentez rempli de honte et d’effroi, car on vous croira stupide, ou fou, vous savez qu’on vous traitera avec moquerie ou pitié, et, rempli d’incertitude, vous continuez quand même. Or, il se trouve quelqu’un pour partager votre manière de voir, pour accepter ce que vous aimez, ce que vous faites, et plus jamais vous ne serez entièrement en proie à l’effroi et à la honte. » (Gertrude Stein, Américains d’Amérique)
Rogojine, cessez ce jeu stupide, j’ai honte pour vous, vous m’effrayez. Soyez normal, un court instant, voulez-vous. Prenons une tasse de thé.
R. — Madame, je ne suis pas un légume qu’on arrose avec de l’eau, même chaude, même agrémentée de citron et d’herbes délicates. Je suis un homme, madame, et j’entends boire du feu, au moins du feu !
N.Ph. — Vous êtes fou mon ami, mais soit. Goûtez donc ce parfum français, il est très fort. Je rêve de vous voir boire ce parfum. Oh !!! faites-le s’il vous plait pour votre Nasta, Nasta ssia ssia
R. — Matame, che ne manche bas de ce bain là !
N.Ph. Comme vous savez être amusant quelques fois, à vous voir on ne s’y attend pas du tout!
Rogojine a ouvert la bouteille de parfum et il en asperge la pièce.
N.Ph. Encore, encore ! gaspillons, gaspillons, j’adore gaspiller. Sur moi, oui sur moi, ah, Parfione !
R. — Une tasse de thé vous ferait le plus grand bien, mon amie. Je vous sens très nerveuse. Ou une tisane de fleurs d’oranger ? Oui, la fleur d’oranger, ce serait parfait, n’est-ce pas ?
N.Ph. — Vous finissez toujours par devenir ennuyeux. Savez-vous jouer au mahjong ? Non. Savez-vous jouer au je de go ? Non. Rien. Rien. Rien.Je vais vous apprendre à jouer au strip-poker. Nous jouerons tous les jours, tous les jours.
R. — Aux cartes ou aux dés ?
N.Ph. — Tous les jours d’autres cartes, tous les jours d’autres dés. Et vous prendrez un bain tous les jours, je ne voudrais pas courir le risque de vous voir à la fois nu et crasseux.
Rogojine, puez-vous des pieds ?
R. — Je ne vous permets pas !
N.Ph. — Mais si, vous me permettez tout. Vous êtes comme un peu d’eau dans ma main. Si j’ouvre tout à fait ma main, que va-t-il arriver ? Rien qu’un peu d’eau. Si j’ouvre ma main, vous tombez et vous faites une tache sur mon tapis. MON TAPIS ! Dehors, dégoûtant personnage, revenez demain avec des cartes et des dés, et soyez un peu plus drôle.
Benoit Jeantet • Ici, c’est un peu le nouveau monde (02)
Nous publions à nouveau Benoit Jeantet, dans un texte narratif bref. Avec grand plaisir.
2
Les choses, ici et maintenant, tu pourrais les diviser en deux catégories. Y’a celles auxquelles je dois être attentif, sans quoi, c’est sûr, il m’arriverait tout un tas de bricoles. Des trucs pas très cool. Par exemple : ne pas donner à manger aux lapins du bout des doigts. Même sans le faire exprès, leurs petites dents elles peuvent te pincer très fort. Et d’abord, les lapins, c’est des rongeurs, alors ça ronge à qui mieux mieux, tu penses, fanes de carottes et phalanges comprises. Ne pas passer derrière une vache qui fait téter son veau. A tout moment un coup de sabot peut partir tout seul. Et alors, shlack, en plein sur la tempe et puis vlan, te voilà en train de couler à pic dans la rigole à purin. Pouah. Faut pas non plus boire le lait qu’on vient juste de traire, parce que là c’est crampes d’estomac garantis.
Jamais sourire pour dire bonjour aux gros chiens de berger qui montent la garde auprès des troupeaux, parce qu’eux de suite y vont se penser que tu leur montres les crocs, que tu cherches l’embrouille, la bagarre quoi. En même temps la salive de ces vieux chiens, paraît que ça peut guérir les piqures d’orties, oui, paraît. Alors si tu sais faire patte douce le respect s’instaure tout seul et voilà, entre vous ça devient vite à la vie à la mort.
Et puis aussi, éviter de courir sous l’orage. Bien sûr, toi t’as peur du tonnerre qui gronde et tout ça, et en détalant tu cherches juste à te mettre à l’abri le plus vite possible, bien sûr. Mais tout ce que tu vas réussir à faire c’est seulement exciter la foudre. Pour elle, t’es comme un bout de chiffon rouge qui s’agite dans tous les sens et ce bout de chiffon, elle s’amuserait bien un peu avec. La foudre, ça tient à la fois du taureau furieux et du jeune chien fou, paraît. Bon, même sans courir, faut surtout pas se réfugier sous un arbre. Parce que la foudre, s’abattre au hasard dessus, c’est assez son truc, voyez. Ca fait même partie de ses petites manies de foudre de faire ça. Voilà.
Y’a encore une dernière chose dont y faut que je me méfie et c’est le silence des plaines juste avant la forêt. Ce silence qui fige tout à coup la campagne, ça veut dire que les chasseurs sont quelque part par là, pas loin, prêts à tendre une embuscade à quelque bête traquée. Y’a des fois, leurs chiens, tu les entends hurler après leur proie. Quand tu les entends paraît qu’il est trop tard. Surtout si l’homme caché derrière son fusil vient à louper sa cible. Une balle perdue ça peut courir plusieurs kilomètres. Parait que ça court jusqu’à ce que ça rencontre quelqu’un ou quelque chose, bref, un truc sur quoi ça va enfin pouvoir s’arrêter. Une balle perdue, tu dirais une voiture sans frein.
Papa de toute façon, les jours où y’a la chasse il tient pas trop à ce que je m’éloigne de la ferme. Papa ça le met en rogne ces rumeurs de guerre. Il m’a dit un jour que quand la vie ça tue la vie, c’est qu’elle peut pas faire autrement, qu’elle est bien obligée pour continuer à vivre. Que la vie, si elle se nourrissait pas de ce qu’y est vivant, alors elle mourrait. Après, tout ça c’est une question d’équilibre. La vie parfois tue la vie mais c’est parce qu’elle a faim et c’est tout, ça s’arrête là, ça va pas plus loin. Au début de l’humanité, quand l’homme c’était encore à moitié une bête, alors il chassait pour avoir de quoi se nourrir et voilà. Les chasseurs de maintenant, y tuent surtout par plaisir, et ça…
Bon, y’a donc toutes ces choses qui pourraient m’attirer des ennuis si je faisais pas un peu attention et puis y’a ce que Papa appelle les miracles de la nature. Ces merveilles qui sont partout à condition de savoir les regarder et qui regorgent de promesses. Mon film de montagnes, par exemple, mais ça on vient de le voir. Le brouillard qui se lève sur les terres pendant que le soleil s’étire avec ses grands airs paresseux. C’est beau. Tu dirais que l’aurore c’est une fille et que cette fille elle porte un joli voile de brume. Ce qui est beau aussi c’est quand le vent fait onduler l’herbe et alors il te semble que la grande prairie c’est devenu un océan avec des vagues qui frisent un peu partout à la surface. Et puis y’a le chaume quand les coquelicots commencent à pousser par-dessus. La pluie sur les labours et le monde qui se reflète dans ces jolis miroirs improvisés. Et puis y’a les saisons.
Les enfants d’ici, ces choses-là, tu penses bien qu’ils les connaissent par cœur. Pour eux ça a fini par ressembler à toutes ces leçons apprises à force de rabâchage. Oui mais voilà. Leurs parents les ont apprises avant eux, ces leçons. D’avoir des parents pareils, ça doit forcément aider. Au début de notre installation, je vais vous dire, Papa était presque aussi ignorant que moi. Notre installation ici, vous savez, ça ressemble un peu à ça. A une deuxième chance. Voilà.
Hélène Sturm • La chambre de Rogojine (II-01)
Nous publions le Livre II de La chambre de Rogojine, fresque parallèle de personnages dostoïevskiens, dans la plus pure tradition mélancolique et burlesque d’Hélène Sturm — auteur de Pfff (Joëlle Losfeld) en 2011, et tout récemment, cette année et chez le même éditeur, du roboratif Walter, véritable manuel de littérature portative. Et cette fois c’est au format théâtral.
LIVRE II
Acte I
N.Ph. est seule, nue devant sa table de toilette. Elle se poudre le corps avec une houppette grande comme un oreiller. Elle se maquille comme un clown. Elle chante la chanson du Livre 1, Dis-le à son regard.
Cela peut durer assez longtemps. Elle peut chanter dix fois la même strophe en se transformant ou en la transformant. Tous les exotismes sont possibles, jusqu’à la dégradation complète du chant.
Enfin elle s’habille. Elle met une ceinture de grenades et des cartouches dans ses jarretières, des couteaux le long de ses bras et des ciseaux entre ses jambes. Par-dessus le tout, un flot de rubans et de dentelles, une magnifique robe noire et un vieux châle très laid de vieille femme — pompons, fleurs de laine rouges et roses.
Elle s’assied et prend un livre ou un journal. Elle lit quelque temps jusqu’à ce quelqu’un sonne.
Elle lit à haute voix :
« Je vois tant de gens qui, j’en suis certaine, ne s’intéressent point du tout à mon idée que chacun a un être propre en lui et appartient à une certaine catégorie d’hommes et de femmes, en sorte que je pourrais faire un tableau assez complet de ces différentes catégories et qu’un jour je serai en état d’expliquer la personnalité de chacun et démontrer les relations des êtres entre eux, selon leur façon de manger, de penser, de sentir, de travailler, de boire, d’aimer, de commencer et de finir, de percevoir les choses comme des réalités soit d’une façon intuitive, soit d’une façon brusque et impatiente, ou patiente, ou passive, ou active. Je saurai les classer par groupes, et ce sera si amusant, si important pour moi, car je montrerai dans chaque groupe ceux qui réussissent, ceux qui échouent et les autres, ceux qui ont une personnalité plus claire et plus forte, et je chercherai à faire comprendre à tout le monde la personnalité de chacun en sorte que tous puissent voir ce que signifient mes explications, mais toujours je resterai certaine que moi j’appartiens au groupe des actives passives, et que je porte en moi ces caractéristiques, car je suis à ma façon une passive désemparée qui sait très bien que les gens que je connais ne veulent pas se donner la peine d’écouter avec soin ce que je leur dis, oui.
On sonne
J’en suis sûre, presque tous ceux à qui je veux donner cette explication ne se donnent pas la peine d’écouter avec soin. (Gertrude Stein, Américains d’Amérique).
N.Ph. — Entrez ! »
Entre Rogojine. Il porte un manteau de fourrure, une canne et des gants. Il fume un long cigare fin. Il marche de long en large sans rien dire. N.Ph. reprend son livre ou son journal. On entend le même texte à mi-voix, intelligible par hasard et par intermittences. Au mot qui avait été suivi d’un coup de sonnette Rogojine tousse.
A la fin du texte.
N.Ph. — Asseyez-vous
R. — Merci à vous, merci bien. Sans blague, merci, si, si, j’insiste, merci, merci.
Il se met à genoux.
R. — Merci.
N.Ph. — Je vous en prie, allons, voyons, ah, ah, mais non, c’est fini, bon chien, sage.
Puis, très mondaine :
N.Ph. — Prendrez-vous une tasse de thé ?
R. — Peut-être, oui sans doute… vous permettez que je… Excusez-moi, mais pardon il faudrait
N.Ph. — Ne faites pas tant de manières, enlevez au moins votre chapeau ou vos gants. Enlevez quelque chose, asseyez-vous, vous serez mieux. Vous n’êtes pas obligé de parler si vous n’avez rien à dire. Je lisais ce journal, là, vous voyez ; je peux continuer, faire comme si vous n’étiez pas là ; ce n’est pas un problème puisque j’étais en train de le faire ; d’ailleurs c’est très intéressant.
Elle replonge dans son journal ; de temps en temps on l’entend rire ou grogner ou protester.
Le jeu de Rogojine pendant ce temps dépend du hasard, du génie, de la culture et de l’humeur de celui qui le joue. S’il manque de hasard, de génie ou d’humeur, il peut chanter une chanson du Livre 1, ne rien faire, ou encore lire l’autre côté du journal.
N.Ph. — Vous ne trouvez pas que ça a assez duré ?
Racontez-moi quelque chose, faites-moi rire.
C’est inconcevable d’être aussi désagréable.`
Vous ne me donnez jamais envie de vous toucher.
Au moins vous pourriez baiser l’ourlet de ma robe, embrasser les traces de mes pantoufles, me gratter le dos. Imbécile.
R. — Grrrrrr…
Il grogne et grince des dents avec des yeux qui roulent de cinéma muet.
N.Ph. — Mon pauvre chéri, comme je suis vilaine avec vous, mais vraiment vous êtes empoté, chère, chère petite plante verte… Allons allons calmez-vous, asseyez-vous là, voilà, sage, comme on a été vilain avec sa maîtresse, on ne le fera plus ou on aura le fouet. Voyons, voilà…
Elle reprend son journal et lit à haute voix :
N.Ph. — « Il était environ neuf heures du matin ; c’était à la fin de novembre, par un temps de dégel. Le train filait à toute allure vers Petersbourg. » Dostoïevsky, L’Idiot.
En lisant elle s’endort.
Benoit Jeantet • Ici, c’est un peu le nouveau monde (01)
Nous publions à nouveau Benoit Jeantet, dans un texte narratif bref. Avec grand plaisir.
1
Tout ce que je dois savoir de ma nouvelle vie, maintenant y’a plus que Papa pour me l’expliquer. Voilà. Ici pour moi, vous savez, c’est un peu le nouveau monde. Une terre inconnue. Des dangers qui vous guettent en terre inconnue, il y en a tant et tant, vous pouvez me croire. Surtout si cette terre inconnue, d’abord c’est une vieille ferme plantée au milieu d’un grand nulle part et puis, pour finir, que ce grand nulle part c’est rien qu’un pays perdu, des hautes plaines plates et tristes par moment. Même que sur cette immense terre plate, tu dirais que les vents s’aiguisent. Même que quand le jour baisse, les ombres rampent un peu partout comme des animaux blessés et même que ça fait peur. Oui. Très peur.
Ce pays perdu, comment vous dire, c’est comme si la main de quelqu’un, un dieu d’une autre époque, le doigt de quelque chose, un brusque changement de climat, comme si ceci ou cela l’avait laissé tomber là par mégarde. Les dieux, vous savez, c’est un peu étourdi. Ils font le monde en sept jours et après ciao, salut la compagnie. Le climat, avec le temps, ça varie. Ce pays perdu, n’empêche, tu dirais qu’il est pris au piège, coincé entre des collines recouvertes de grands arbres tout noir et des montagnes dont les sommets affutés comme des lames se dressent vers le ciel.
Ces montagnes, vous savez, elles sont jamais tout à fait pareilles. Au début, chaque matin tu te lèves et alors à la fenêtre de ta chambre tu t’apprêtes à leur dire bonjour quand, tout à coup, t’en reconnais plus une seule. Tu te dis qu’elles ont du changer de place pendant la nuit, que c’est pas possible autrement. Ou alors qu’elles ont joué aux chaises musicales quoi. En fait c’est pas du tout ça. Non. Pas du tout. Il suffit que la brume efface tel ou tel sommet ou que le soleil décide de jeter ses rayons là-haut dessus au petit bonheur la chance, ou bien que la pluie se mette à délaver toutes les couleurs, suffit de ça pour brouiller les pistes. Les montagnes de par ici, voilà, c’est pas qu’elles aient la bougeotte. Non. C’est pas ça. En fait, je crois qu’elles jouent dans un film. Un film de montagnes. Et c’est un film étrange dont la bobine continue à défiler pendant la nuit. Ce film, toujours tu le quittes sur une séquence bien précise, c’est le soir et tes yeux se ferment tout seul, et puis chaque fois c’est pareil, le lendemain tu te rends compte qu’il a taillé la route sans toi. Chaque matin, ce film de montagnes, ça fait comme un rêve enfui. Bref.
Charles Fort-Vert • Cristaux de mots (17)
Charles Fort-Vert est botaniste, spécialiste impliqué dans le domaine du végétal et de l’environnement. Sa pratique d’écriture trouve son inspiration principale dans la musique contemporaine ; en tant que sources secondaires, la géologie (roches, structures, couleurs, strates, reliefs…), la perception aromatique et la photographie artistique. L’écriture se concentre autour des mots et des lettres, point de départ et d’arrivée des textes, après leur voyage en lignes.
17. Roche et fleuve, un amour réfléchi
Fais-moi. Suis moi ! Je suis moi.
Fuis-je ? Que fuis-je ? Que suis-je ? Suis-je moi ? Aide-moi ! Au secours !
Fais-moi moi ! Refais-moi moi ! Reconstruis-moi !
Je me fuis. Je m’enfuis de moi. Fin de moi.
Où m’emmènes-tu ? Vers moi ? !
Quel moi ? Le vrai moi ! ?
L’émoi est trop fort. Aide-moi. Soutiens-moi.
Ce n’est pas le vrai moi ?
Le vrai nous ?
Tu confirmes !
Moi, infirme ! ? Je suis perdu. Fin de moi.
Guide-nous ! Marine !
Le moi doit devenir l’émoi !
Et mon destin se noue sur le nous !
Mais… Je dois laisser faire.
Mais… L’amour fera le reste.
Que dis-tu ? “ Nous ne sommes pas égaux ”.
Pourquoi ce rictus moqueur ? Ah ! Oui, égo et non égaux.
On dirait que tu es l’ancien moi. Fragment.
Tu m’as fragmenté, dissocié.
Pourquoi ris-tu ? C’est dur pour moi.
Ah ! C’est bien pour nous ! Je ne sais plus où j’en suis !
Turbulences, Karl, turbulences. C’est toi qui m’a appris ce mot. La turbulence c’est pour toi. Je préfère mouvance. Je mène ta mouvance. Et tu es pris à ton propre piège. Pourquoi ? Mais tu as oublié l’amour, Karl. Lecture plurielle, dimensions, facettes, et l’amour ? Ah toi, l’amour de toi seulement, c’est-à-dire l’amour-miroir, un amour réfléchi, un amour fictif, comme les images des miroirs. Eh oui ! Karl, l’amour est pluriel, il est nôtre.
Amours profondes, certes. Mais nos amours profondes.
Il faudra que tu t’y habitues.
Tu ne dis plus un mot. Karl, qu’as-tu ?
Tu es dominé ? Tu n’as pas l’habitude ? Prends cette habitude.
Notre nous va s’imposer, s’exprimer, tu vas re-nous-er avec la vie.
Re-nous-er. C’est même le nom d’une plante.
A défaut de te déplaire, tu n’existes plus, car tu es nous.
Respire bien. Ça va aller.
Je t’ai détruit comme tu brises, analyses les raisonnements, les idées, les concepts. Mais je ne suis pas une idée, ni un concept, mais un être aimant.
Et ma velléité nouvelle, c’est nous.
Nous sans toi, ou rien.
Nous sans toi, ou rien.
Cette phrase, enfin cette sentence, résonnait en moi comme la vibration d’un métal frappé. Serais-je en train de te perdre ? Sans toi ! Sans toit ! Sans protection. Vulnérable. La moindre pluie, la moindre averse, la moindre controverse, et je fonds, je me dilue, me disperse, me dissous, perds ma cohérence. Tu n’as pas conscience de ton toit, du parapluie (de golf, vaste coupole) que tu tiens en permanence au-dessus de moi. Cet objet anodin quoiqu’utile fait partie de nous, Marine. J’apprécie ta constance, la constance de ta conscience, la force du poignet, la prise au vent de la coupole. Inspiration. Tu inspires, tu respires, acte inconscient. Tu aimes. Acte réflexe aussi, chez toi. Cela semble instinctif, naturel. Tu aimes naturellement. Quelle montagne, quel doux et profond magma ? Inconscience ? Amour conscient et inconscient à la fois. Voilà les fils entressés de ta corde, ta ligne de vie. Amour double, double trouble. Tu veux pouvoir avoir, veux voir, prendre, effleurer, caresser, désirer, posséder. Et pour cela quelle arme ? Quelles larmes ? Celles d’amours profondes, bleues comme la nuit, sombres pour cacher ta force au monde, la force de ta force, cet amour double, en nombre et en nature, double spirale orientée, dirigée…
Dirigée, dans quel sens ? Et qui dirige ? Le moi ou le nous ? Et cette corde si précieuse (vitale, indestructible car qui la rompt te tue), ta corde de vie, quel est son dessin, sa trajectoire ? Où commence-t-elle, où finit-elle ?
Un anneau, Karl, un anneau. Tu aurais dû comprendre plus vite. Je suis le fleuve sans source ni fin, je suis la boucle de l’eau, je suis tes raisonnements circulaires, tes graines qui lèvent au printemps célébrant leur espèce. Un anneau fait de deux brins entrelacés. Entrelacs de brins torsadés. Torsade-cercle infini. C’est cela mon être. Cet amour fleuve à deux courants qui se boucle en moi.
Et la vitesse de mon fleuve varie. Quand je te vois, le courant s’active. L’émotion (lecture, texture de la voix, sourires, lèvres, joie, éclat des yeux) vient, comme une crue. Elle m’emplit. Tu le vois bien. C’est facile. Je ne suis pas comme toi montagne. Je ne retiens pas. Parce que l’activation de ce fleuve intérieur me réchauffe, me porte. Cri. Tu n’as pas entendu mon cri qui s’est répercuté sur les flancs de tes pentes, réverbéré sur tes falaises. Tu sais, le cri le plus fort, celui qui force ma force, le cri silencieux.
Ah ! Comme d’habitude, tu pensais à l’écrit, aux figures verbales. Mais quel sourd ! Tu n’as entendu ni le cri, ni la fin du cri qui me soulage.
Soulagement. Respiration. Émotion. Passion.
Tu as lu que le cri était un mouvement de conscience, et cela me convient bien. C’est bien la définition de mon cri.
C’est bien la définition de mon cri.
A la fin du cri, le son s’estompe. Mais en moi, c’est ce son silencieux qui s’estompe. Mon fleuve reprend sa course normale, son flot, sa vibration. Je ne sais qui les règle en fait, peu importe, j’attends ses débordements, ses rugissements.
Marine, je crois que l’aspiration est dehors. Le réglage de ta boucle d’eau, ce n’est pas toi. Au-delà de ta force d’indépendance, de ta conscience volontaire, de ton moi très moi, capacité de moi, preuve de moi et de soi, identité et existence. L’existence de l’existence, c’est l’indépendance et sa personne, bouclée sur elle-même. Indépendance d’esprit, de corps et de cœur ? Vanité que tout cela. Illusions. Tu as beau courir, rattraper le temps (qui est la mort narquoise), te consacrer à ton œuvre qui construit ton toi, le pétrit comme le potier son argile haletante. Quelle figurine prépares-tu ? Attention. L’argile est une roche. Ici commence la montagne, au piémont l’argile imperméable. Imperméable ou parapluie ? Attention, le géologue te parle : l’argile n’aime pas le soleil, avec la chaleur, elle se rétracte, elle se couvre de craquelures. Cri. Je l’ai entendu celui-là. Celui de la poupée d’argile, ou plutôt celui du fleuve-torsade intérieur qui redoute cette argile inconsistante. Trop tendre comme enveloppe ! Trop tendre ! L’anneau-fleuve sait. Il sait qu’il entamera le corps de l’argile, qu’il l’érodera, et qu’à terme, il s’échappera de son lit circulaire. Cri. Fleuve en danger. A corps d’argile, la volonté ne suffit pas. L’argile ne se pense pas, elle est, se dépose en lies fines peu à peu, sous le regard sadique de l’ogre-temps.
Les argiles font partie des terres froides.
Encrier, qu’as-tu ? Oh ! Mon encre bleu marine est épuisée. Il faut que j’arrête l’écrit : roche et fleuve, amours interdites.
A cet instant de mon récit, au sein du petit jardin d’hiver où j’avais pris l’habitude de présenter, soumettre mes textes à Marine, je sentis qu’elle (retrait presque imperceptible trahi par l’œil dont l’éclat soudain plus profond, ralentissement du rythme respiratoire, tête un peu plus en arrière, léger déplacement des cheveux…) se demandait bien quelle étrange relation nous avait noués, ensemble. Je percevais qu’elle s’était maintenant positionnée sur le mode analytique, se remémorant les bribes d’éléments que lui avais libéré au fil des rencontres, avec la sincérité la plus objective et la plus stricte. Certes, si l’ensemble était vrai, le mode de libération avait fluctué, tout d’abord la forme – verbale, écrite – le style – direct, littéraire, allusif … et le contexte – les lieux et les moments propices et non propices. Un puzzle, forcément un puzzle de morceaux de vérités, à rassembler. Je l’imaginais bien repartir de mon aveu initial, celui de l’enchaînement de mes sept nuits blanches consécutives du mois d’Octobre. Elle n’en doutait plus maintenant, comprenant mieux qui j’étais, comment je fonctionnais, réalisant qu’il ne s’était pas agi simplement d’un éclair amoureux fulgurant qui s’était prolongé, car aucune proposition directe ne lui avait été faite en fait, voire même suggérée en fait, malgré la couleur sensuelle de quelques textes ou fragments de textes. Un choc émotionnel, il avait reçu un puissant choc émotionnel – et intuitif aurait-il ajouté. Il lui avait d’ailleurs exposé la prééminence de ses intuitions décisionnelles, analysées et expliquées (explicare) par la suite. Mais cette façon de penser était nouvelle pour elle, cette manie de ré-apparier les mots, les syllabes et de leur trouver un sens symbolique, philosophique et tout simplement autre. L’image, l’assemblage du puzzle se précisait maintenant au fil du récit qu’elle écoutait quand même et qui par moment lui faisait passer des émotions masquant momentanément son analyse. Mais l’enquête continuait. Elle tenait un fil et ne voulait pas le perdre. Sept jours d’insomnie. Sept, son chiffre fétiche. Il ne le savait même pas à l’époque ! Une longue et grande semaine sans dormir. Qu’avait-il dit déjà ? Ah oui ! Cela trahissait chez lui une zone de turbulence, de réorientation (majeure compte tenu de l’envergure de sept jours à la mesure des expériences passées : les chocs d’inflexion qui avaient auparavant défini sa trajectoire avaient été beaucoup plus courts). Mais définitivement, elle n’y voyait vraiment pas clair. Certes, la passion de la géologie, de ces couches, ces strates qui s’additionnent, se superposent dans le temps, se succédant, s’étageant sans fin.
La géologie, les roches, les couches qui se suivent dans le temps. Et cela représente quoi se demandait-elle ? Des séries… Non, trop logique. Non. Des teintes ? Des nuances ? Non, je ne le sens pas, trop complexe et trop léger à la fois. Voyons, je ne sais pas, de la dureté, du poids,… Oui, du poids, du poids ! Un poids énorme. Des millions d’années entassées les unes sur les autres et sur la balance. Un poids énorme, inimaginable. Et cette pesanteur géologique appuie pesamment et irréversiblement sur l’écorce terrestre. “ Orogénèse ”, “ orogénèse ”, la naissance des montagnes. Ainsi les connaissances accumulées depuis l’enfance, les sédiments au détriment des sentiments, ont créé, avec le temps, un édifice cérébral de type montagne, donc lourd, mais montagne jeune, faite de roches dures, à l’éclat vif, et, de surrection des strates, mêlées, entremêlées à n’y rien comprendre. Pas un esprit logique, mais un esprit géo-logique.
Et justement, n’y rien comprendre. Comprendre.
Marine, ta vibration a franchi directement ces murailles, escarpements, falaises, corniches, ressauts et toute l’épaisseur des couches sous-jacentes. Directement, entends-tu, directement. Jusqu’à instiller une vibration intime au cœur de la matière… humaine. Directement et sans difficulté, comme une onde se jouant de la dureté et de la résistance de la roche.
Sentiments sédimentés.
Tu cherches la strate de mes amours profondes et tu l’as trouvée. Amours profondes, réactivées, prêtes à entendre. Chez moi roche, roche tendre.
Chez toi, fleuve, fleuve méandre.
Je levais la tête. J’avais fini mon récit. Et, dans le jardin d’hiver, de l’autre côté de la petite table ronde en pierre, la vraie Marine, silencieuse, avait libéré la source de ses larmes.
Tu aimes ? dis-je. Elle répondit oui par un signe de tête, sans dire un mot, me fixant des yeux.
« Allons, Marine, allons, dis quelque chose ». Mais elle restait muette, passant simplement ses doigts sur ses joues. Et ce silence qui se prolongeait, entra en moi. Moi aussi, je ne pouvais plus dire un mot. Plus un mot. Une envie irrésistible m’avait gagné, une envie folle, tendre, apaisante et tenace, celle de me noyer dans ses larmes, de fondre ma roche dans son fleuve de larmes.
Crie ! Crie moi ! Semblait-elle dire.
Écris-moi ! Décris-moi !
Noue ! Encorde nous ! Encorde nous et serre !
Serre-moi fort.
Corde, brins, flèches, tempes
Lie nos fleuves ensemble.
Lis moi ton texte, le fleuve de tes mots.
Lis moi et lie moi.
Embrasse moi ! Embrasse moi du regard, de ton œil cristal.
Embrasse moi de tes larmes qui s’échappent !
Embrasse moi
et
Embrase moi !
Désir, Amour, Passion.
Le silence qui suivit dura longtemps. L’émotion se prolongeait. Karl, immobile, respirait mal, avait peine à retenir le fleuve d’émotion qui était aux portes de ses yeux. La source. L’émotion.
En réalité, relisant ces lignes, Fordern comprenait désormais mieux ce terme, émotion.
La cristallisation des mots n’était en fait qu’une partie d’un phénomène plus vaste, à savoir la formation et la naissance des mots, leur genèse, en termes techniques la motion.
Il était dès lors clair pour lui que l’é-motion représentait l’action de faire sortir les mots, leur accouchement, le mouvement de leur extraction du corps (Herausforderung), leur expression orale, leur genèse orale (l’oro-genèse), voire leur première vie dans l’environnement du sujet.
Motion. É-motion. Formation et naissance des mots.
Après quelques recherches dans ses encyclopédies, Fordern en apprit bien plus sur ce phénomène, notamment en matière de biologie et de physiologie humaines. Le cerveau humain disposait en fait d’un centre spécialisé pour la formation des mots, nommé centre moteur ou neuro-moteur selon les auteurs. Ainsi les mots naissaient-ils de l’action du centre neuro-moteur sur une matière préalable inorganisée, une masse de lettres et diphtongues en vrac, une sorte de vaste vivier de signes, appelé par certains “ lettres intimes ”.
Il était encore dans ses lectures quand il entendit le klaxon de Marine. Il lui avait demandé de le prendre à son domicile (un spacieux appartement proche du centre ville où il vivait au milieu de ses livres) pour aller faire une balade dans la nature proche, entre midi et deux. La vallée de la Doller près de l’abbaye de l’Œlenberg, et les belles forêts riveraines. Il fit juste par la fenêtre un signe de la main à Marine qui était sortie sur la rue. Il l’aimait bien avec ses lunettes de soleil. Prenant juste sa musette qui contenait les mini-jumelles, le Nikon avec trois optiques et du petit matériel de terrain, il descendit rapidement les étages.
Aussitôt qu’il fut installé sur le siège du passager, Marine lui adressa un grand sourire détendu et d’un geste énergique, mis en route son moteur.
Après-propos
Ce texte ne serait-il – au final – qu’un autoportrait avec moteur ?
Cristaux de mots : partie 1 (texte 1-1), partie 2 (texte 1-2 et 2), partie 3 (textes 3 et 4), partie 4 (textes 5 et 6), partie 5 (textes 7, 8 et 9), partie 6 (texte 10), partie 7 (texte 11), partie 8 (textes 12, 13, 14 et 15), partie 9 (texte 16), partie 10 (textes 17).
Charles Fort-Vert • Cristaux de mots (16)
Charles Fort-Vert est botaniste, spécialiste impliqué dans le domaine du végétal et de l’environnement. Sa pratique d’écriture trouve son inspiration principale dans la musique contemporaine ; en tant que sources secondaires, la géologie (roches, structures, couleurs, strates, reliefs…), la perception aromatique et la photographie artistique. L’écriture se concentre autour des mots et des lettres, point de départ et d’arrivée des textes, après leur voyage en lignes.
16. La montagne ensourcelée (psychologie d’un horizon sédimentaire)
Secousse ? Doute. Secours.
Secousse ! Ce coup-ci Rescousse.
la terre tremble. Ensemble, tous ensemble.
Tu trembles aussi. Familles rassemblées.
Tout tremble encore. Ré-unies.
Piquets de la tente On taille
balayés. de nouveaux piquets.
Le feu On cherche
sur la toile tombée. des toiles de réserve.
Tu étais dehors. On récupère
Curieusement, il fait beau. les tisons.
Secousse ! On réinvente le camp
Cris. Peurs. Frayeurs. auprès de la … Mais ?
Gens qui courent. Pourquoi ? Tu as vu.
Pas ou peu de mal. Tu as réagi la première.
Habitat léger. A sec.
Secousses. La source est à sec.
Dans la montagne, La secousse a mis
le choc des blocs la source à sec.
Pans ! de montagne Ce cours d’eau
qui s’entrechoquent. interrompu.
Arbres brisés Vide,
par des rocs dévalant. vide comme les têtes.
Bruits forts, secs. Pâleur du chef
Contacts claquent, aussitôt cherché.
Roc contre roc. Sans eau-ressource.
L’Anti-Liban est passablement oxfordien.
La toute-puissance des reliefs calcaires crée la condition de montagne sèche. En effet, la craie s’organise en grandes tables, longues, homogènes, uniquement et optiquement ouvertes par la persévérance obstinée de quelques rivières devenues épisodiques avec le temps. Lors des soubresauts utérins qui donnèrent naissance au massif du Caucase, ces plateaux calcaires se sont fracturés. Sacrilège de la jeunesse auquel on pardonne car le Caucase est beau, l’enfant a bien grandi. L’Anti-Liban est donc fracturé et les modestes pluies qui amusent parfois ses hauteurs s’infiltrent en profondeur.
Les horizons marneux sont rares et jaloux. La montagne garde son eau, le peu qu’elle a, pour elle. La montagne n’a jamais aimé les hommes. Périodiquement, elle s’en lasse, elle ne les supporte plus, ces petits temporels de passage qui gesticulent sur son derme. Leurs pulsions médiocres l’exaspèrent, la mettent sur les nerfs. Alors, elle tremble, de rage, d’exaspération. Et la secousse lui fait du bien.
Le chef a pris une bonne décision. Deux commandos d’hommes, six pour chacun, l’un pour remonter l’éboulis et les parois qui dominent l’ex-source. Objectif, trouver la cause du tarissement et y remédier si possible. L’autre pour rechercher un nouveau point d’eau, libre d’occupation. Nul besoin de long discours : chacun tait ses querelles, chacun sait. C’est la survie de la communauté ou non. Plus bas, dans la Bekaa, il y a bien les rivières, mais les Khrénites sont bien armés, ils ont de bons armuriers, ils occupent et défendent leur espace. Sur le Liban — auquel il faudrait déjà accéder sans dommages – la plupart des points d’eau are settled.
Oxfordien et cornélien avant l’heure.
Les colonnes d’hommes sont parties. Auparavant, ces hommes ont regardé leurs enfants, dans les yeux, fortement, intensément. Ils tiendront moins longtemps sans eau que les autres.
En fait, il n’y avait pas de solution. Effectivement, ces hommes n’ont plus revu leurs enfants. Le second groupe a été pris par surprise ; des chasseurs khrénites à la recherche d’animaux effrayés par les secousses et devenus imprudents. Quelle joie féroce de diriger leurs flèches vers ces hommes, de plus affaiblis par l’effort et par les privations, la soif. Le premier commando est lui remonté assez haut, a franchi des escarpements difficiles, mais n’a pu expliquer le tarissement. Et la montagne s’est réveillée lors de leur redescente. Un nouveau tremblement, elle est très irritable, apparemment. Aucun survivant. Mais, la source a repris, la secousse ayant dérangé des horizons profonds, remis les marnes en contact, un filet d’eau jaunâtre au début, une eau boueuse, plus abondante au fil du temps. Et donc, les enfants, les femmes, les hommes restés au camp ont survécu.
Car l’ultime et cruelle secousse les a re-sourcés.
Leur peuple, les Aranathréens, s’est même développé par la suite, ils ont colonisé tout l’Anti-Liban et prospéré plus à l’est vers l’actuelle Syrie. Ils ont capté les sources, édifié des réservoirs, bâti des tours de guet, des mausolées, et même quelques palais dont les fresques racontent cet épisode où leur peuple a failli disparaître. Ils sont fiers des fontaines de porcelaine qui ornent leurs patios. L’Anti-Liban, lui est resté oxfordien.
Le récit qui précède est faux, imaginaire. Je me demande pourquoi j’ai écrit cela, un soir, en écoutant les deux premiers mouvements de la septième symphonie de Beethoven et en pensant à toi. Je ne sais. Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr. Je n’ai que des impressions. On dirait que l’Anti-Liban, c’est moi. Une montagne de quoi ? De fragments de connaissances, de données ponctuelles, partielles, toutes aussi nombreuses, les unes que les autres, à apprendre, à ordonner, à comprendre et à ne pas comprendre, à synthétiser sans réduire, à transmettre… Une montagne lourde, géologique, alourdie par le temps. Une montagne qui garde ses larmes, son eau. Œil sec, cœur sec, barrage, retenue, réserve.
Et tu es venue à mon secours. La secousse s’est toi. Tu vibres. En moi, tout s’est sédimenté, formant un horizon épais de particules fines, les marnes du savoir, une argile scientifique qui retient l’eau, les larmes, l’émotion. Quelle secousse a-t-il fallu pour cela, quelle volonté, quelle force, quelle inconscience pour bousculer, ébranler, perturber cette strate installée, pour entrer dans la psychologie de cet horizon sédimentaire ? Tu es la source de mes vibrations.
Un archet
sur la corde
Un archer
tend la corde.
Le son de la flèche
fend le silence.
La corde vibre
et,
de l’arc-violoncelle,
l’arme de la muse
qui excelle,
s’élance
le son grave et gai
qui unit
les voix intérieures.
mot de base : source
phase préparatoire et d’écriture : L. van Beethoven, 7
Cristaux de mots : partie 1 (texte 1-1), partie 2 (texte 1-2 et 2), partie 3 (textes 3 et 4), partie 4 (textes 5 et 6), partie 5 (textes 7, 8 et 9), partie 6 (texte 10), partie 7 (texte 11), partie 8 (textes 12, 13, 14 et 15), partie 9 (texte 16), partie 10 (textes 17).
Charles Fort-Vert • Cristaux de mots (12 à 15)
Charles Fort-Vert est botaniste, spécialiste impliqué dans le domaine du végétal et de l’environnement. Sa pratique d’écriture trouve son inspiration principale dans la musique contemporaine ; en tant que sources secondaires, la géologie (roches, structures, couleurs, strates, reliefs…), la perception aromatique et la photographie artistique. L’écriture se concentre autour des mots et des lettres, point de départ et d’arrivée des textes, après leur voyage en lignes.
12.Collapsus
Las. Être las. Spasme du temps. Espace-temps. Là.
Apte. Être apte. Désir psychosomatique.
Pâle. Être pâle. Paille pâle comme la robe jeune.
Spall. To spall. Éclat bleu du lapis juste le laps d’une éclipse.
En longeant les isohypses, la veine de gypse,
le jebsal pâle,
en traquant le salpêtre,
la racine-hydre du sol, aspire et lappe, suce
la roche mère et ses enfants effrités, ses sables libérés,
les arènes voyageuses et les argiles fines.
Psalmodie ! Chante un psaume attique ! Grec.
Puis lappe le sang. Lapsang ! Thé fumé et tokay gypsé.
Chant mille fois réécrit, laspi sur laspi,
vieux palimpseste, parchemin des vignes hautes.
Et reste apte.
Las ? Collapsing ? Spasmes ? Quel laps ?
Un temps indéfini, celui de la lampée qui diffuse le venin-vin,
doux venin qui,
t’en souviens-tu,
rappelle ce laps de terre et de ceps.
Ceps. Bois. Cèpes des bois.
Gît sur le gypse.
Éveille la merveille !
mot de base : laps
phase préparatoire et d’écriture : Dusapin Laps (1987)
Texte dédié à Léonard Humbrecht et son génial Jebsal (pinot gris sur gypse à Turckheim).
13. Portique stoïque
L’époque est musquée. Héros érotiques, ego authentiques.
Éthique ? Where ? Wo ? Dove ? Masques. Loups.
L’époque est abêtie, ab-éthique.
Il nous faut retrouver le portail stoïque, la porte éthique,
sans prophétie, sans fêtes ni prophètes,
un grès stoïque, red sandstone ou bunt sandstein éthique.
La base, le début de la matière.
L’entrée de l’oikos, le stoikos !
Le grès du portique est primaire, paléozoïque, paléostoïque.
Il faut donc descendre, redescendre à travers le magma
pour trouver le fin fond, la roche dure, la pierre fondatrice.
Musc ? Mousse, mousseron. Feuilles ! Mortes ? Bunte blätter.
Oronge orange sous le cognac de la feuille et ses veines.
Reine automne. Humus musqué, noirâtre. Cendres. Bruyère.
Bois ! Bois le bois. Résine. Hume la résine,
Hume l’humus lent et rampant.
Œil, exerce et traque la teinte, la nuance, nue,
enlacée, la fusion de la forêt orange
avec le vert sombre smaragd de ta pupille.
Braque l’iris sur la roche en attente, le grès patient.
Qui prendra le burin ? Quelle main saisira l’acier ?
Et découpera dans l’odeur du silex
les flancs droits des pierres équarries
qui engendreront le stoïque portique !
mot de base : stoïque
phase préparatoire et d’écriture : Xénakis, Morsima-Amorsima, Anaktoria
14. Hélitreuillé de l’eau
Œil ! Que braques-tu
Dans les flots verts,
à distance ?
Quelle tache jaune
parmi les lames se balance ?
Un corps ? Un homme ?
Entre deux eaux, il oscille.
Vite, cours ! Forces ta force.
Force ton corps docile.
Le phare allumé, au loin.
Ton axe. Espoir fragile.
Spirale des marches. Monte,
Inspire, halète.
Crie plus fort de ta voix
ténue qui vacille.
Il entend, descend, pensant
Qui a mal ? penchant la tête.
Filet de voix. Visage parlant.
Visages se parlant.
Jaune / Tache.
Larmes / Alarme.
Tu pleures encore ? / Rotor.
Pâle ? / Pales tournoyées.
Tu craches ? / Le bourdon s’arrache.
Tu redescends les marches.
Et sur les vagues lames, il y a le corps à l’eau noyé.
Câble, filin, tends-toi,
tire.
Hisse ta prise.
Hélitreuillé de l’eau, bravant la bise
il s’élève, hors eau,
héros flasque
dans la bourrasque.
Sur le sable, le voilà
inconscient, immobile.
Cet homme ramené, cet homme ranimé, qui-est-il ?
Elle s’agenouille. Dégage
son visage. Sexe. Age ?
Et dans l’iris, cristal de l’œil, éclat subit, mirage ?
Il vit, mais oui il vit,
son corps s’anime.
Œil ! Que braquais-tu
dans les flots verts ?
Hélitreuillé de l’eau, vivant !
mot de base : œil
phase préparatoire et d’écriture : Mylène Farmer, Ainsi soit je et chansons de la même époque
15. Toi
Blond et bleu : même origine.
Pers et bleu de soie : nuance.
Tes yeux et leurs reflets changeants.
Au Portugal, une terre poussiéreuse gris-jaunâtre.
La veine qui court le long du bras pâle.
L’homme livide et inquiet.
La jacinthe qui fleurit au cœur du désert.
Et le bleuet au milieu des blés.
Même origine.
Ton jean qui te va si bien, pastel de Gênes.
Le bolet frais cueilli qui bleuit à la coupe.
L’encre qui sort de ma plume.
Le ciel. Tu lèves les yeux. Trop pâle encore.
Ton visage étonné de me voir.
Les deux enfants blonds jouent sur la plage. Le blond de leurs cheveux est très clair, homogène. Nous sommes au nord de l’Allemagne, sur le littoral baltique. Ils ont les yeux d’un bleu délavé, et sur leur corps nu, la peau est pâle, blanchâtre et laisse voir le réseau de leurs veines bleues. Le linguiste est là qui les regarde : sont-ils blæwaz ?
Le bleu du cuir de tes valises.
L’aéroport gris, froid, ombreux.
Tu pars ! La veine du cœur qui se gonfle.
L’air fendu par la flèche.
Mes larmes bleu pâle.
Le vol sans problèmes puis la panne.
L’atterrissage forcé. Pose en catastrophe sur la glace.
La banquise tiendra-t-elle ?
Je t’attendais. Temps immobile.
Même origine.
Temps suspendu. Souffle suspendu.
Tu as froid, je le sens.
Tu vis, je le sens.
Tu n’as pas fini tes jours dans les glaces de la Baltique.
Puissante et chaleureuse intuition.
Certes, ils sont blæwaz ou blawir, blao et finalement blau. Bleus. Bleu a une double origine : la teinte légèrement bleuâtre-livide des peaux exsangues et nordiques et le bleu plus sombre des veines qui y tracent leurs ramifications. Non pas deux origines distinctes, mais réunies, vivantes dans ces enfants blonds et bleus sur le sable. A la cour de Darius, les chevaliers entrent en procession. Ils portent le ruban moiré et bleu de leur rang et de leur sang. C’est un bleu foncé tirant sur le noir, croit-on. Mais les avis sont partagés. La science est passée par là … Alors le bleu des Perses est resté vague et tes yeux sont pers devenus, c’est-à-dire d’un bleu nuancé à reflets changeants.
Mes bras où tu tombes.
Quelle cuirasse as-tu arraché ?
Je me sens fait de sang et d’eau.
L’amour coule à grands flots.
Mais ne restons pas là, sur ce marbre.
Pierre livide, je t’aime pour tes veines bleues.
Moire et bleu du ruban perse.
L’entrée des chevaliers et leur danse.
Même origine.
Amour pourquoi nous tiens-tu ?
Quel fil bleu nous rassemble ?
Quel fil bleu nous ressemble ?
Hélitreuillée de l’eau, vivante.
Et dans mes bras pour un instant éternel.
L’ancien germanique blæwaz a donné en latin blavus. Est-ce un mauvais copiste, un malentendant ou un poète qui a compris flavus, blond ? Blond et bleu sont apparentés par la fluctuation de leur initiale. En espagnol, blavo désigne un gris-jaunâtre terreux, rappelant la lividité des teints nordiques. Les chevaliers forment maintenant un double rang d’honneur. On déroule un tapis perse. L’assistance attend l’arrivée du dauphin. Les chevaliers trépignent aussi. Il apparaît. Une clameur. C’est un enfant d’un blond insolent aux grands yeux bleu clair. Dans son habit de diamant, il a oublié la plage et le sable.
mots de base : bleu et pers
phase préparatoire et d’écriture : musique médiévale Hespérion XX ; Lully, Marche pour la cérémonie des turcs (Tous les matins du monde) ; Prokoviev, Roméo & Juliette, Danse des chevaliers
Cristaux de mots : partie 1 (texte 1-1), partie 2 (texte 1-2 et 2), partie 3 (textes 3 et 4), partie 4 (textes 5 et 6), partie 5 (textes 7, 8 et 9), partie 6 (texte 10), partie 7 (texte 11), partie 8 (textes 12, 13, 14 et 15), partie 9 (texte 16), partie 10 (textes 17).


Charles Fort-Vert est botaniste, spécialiste impliqué dans le domaine du végétal et de l’environnement. Sa pratique d’écriture trouve son inspiration principale dans la musique contemporaine ; en tant que sources secondaires, la géologie (roches, structures, couleurs, strates, reliefs…), la perception aromatique et la photographie artistique. L’écriture se concentre autour des mots et des lettres, point de départ et d’arrivée des textes, après leur voyage en lignes.