Archives de catégorie : Fiction

Charles Fort-Vert • Cristaux de mots (11)

Charles Fort-Vert est botaniste, spécialiste impliqué dans le domaine du végétal et de l’environnement. Sa pratique d’écriture trouve son inspiration principale dans la musique contemporaine ; en tant que sources secondaires, la géologie (roches, structures, couleurs, strates, reliefs…), la perception aromatique et la photographie artistique. L’écriture se concentre autour des mots et des lettres, point de départ et d’arrivée des textes, après leur voyage en lignes.

 


11. Erre vers l’adverse, erre !

Oui erre, malgré la trajectoire imprimée par la corde, le crin lâché par l’arc ployé puis libéré et malgré la droite ligne, la voie tracée, la vigueur de la flèche qui se vrille dans l’air, guidée, nonobstant la droite ligne où est enchâssée, emprisonnée la flèche, cette tension rectiligne, malgré le sifflement continu et feutré, la flèche erre.
Elle erre, car transperçant la gorge de l’adversaire qui s’écroule et qui gît, elle agit.

Qui agit ?
Flèche, tu n’es pas autonome, libre, indépendante. Quelqu’un te conduit.
Mais qui te conduit ?
Toi, l’homme à l’arc, toi qui a courbé le bois d’if, qui l’a ployé à rompre, qui a tendu le crin, à la limite, et qui dans cet instant d’équilibre des tensions (entre celle de la corde et du bois et celle de la flèche impatiente, fière de sa pointe en métal) qui a décidé de lâcher ce doigt, propulsant la mort ? Décidé ? Toi-même décidé ? En es-tu bien sûr ?
Tu pensais dominer l’action, pour dominer ton adversaire.
Dominais-tu vraiment ? Que dominais-tu exactement ?
Vaniteux ! Tu ne dominais rien ! L’arc était ton maître, l’arc, bois, corde, flèche te dominaient toi.
Car l’if au bois rouge et aux aiguilles sombres puise dans les entrailles de la terre un suc profond, chaud comme le magma, et ce suc est damné, il imprègne le bois d’if et quand tu le coupes, le tailles, le façonnes, il pénètre par tes mains, il fait le même chemin en toi, il remonte tes veines, suit tes artères, t’envahit, il passe les parois ce venin ancien, ce venin martien.

Mars n’a jamais été un dieu, c’est un fluide malsain. Il est la mort de toute chose, la fin des êtres et il vit dans le magma central. Quelques ulcères volcaniques en projettent parfois à la surface.

Mais il est plus insidieux. Il a capté les racines profondes, il les pénètre, circulant dans la sève et Mars qui fait le printemps cache son jeu meurtrier. Il diffuse en toi, irrigue ton mental, te pollue.

Touche l’arc, vois l’arc, pense l’arc et tu en es le robot. Tu penses mort. Tu le saisis et tu es guidé. Tu te lèves, décidé, ton carquois plein. Tu vas vers ton œuvre, impuissant à l’entraver.

Et tu fomentes ainsi guerres après guerres.

Homme ! Instrument, tu n’es qu’un instrument ! Un piteux instrument.

Mais ce jour est autre car une autre flèche se dirige vers toi. Elle fend l’air humide, qui s’enroule en petits tourbillons autour des plumes qui rectifient sa trajectoire. Elle va vite, propulsée par un arc de plus grande taille.

Cet arc est différent, taillé dans le bois d’un charme. La flèche est elle-même plus longue, faite de rouvre. La pointe n’est pas métallique, c’est un os pointu, enduit d’un onguent huileux, noirâtre, un baume très concentré.

Et cette flèche-là n’erre pas. Non, elle n’erre pas. Car la main qui l’a lâchée est vivante, fine et assurée. Elle domine l’arc, l’arme. Sa force a résisté au venin martien et à la sève polluée. Car, dans le corps de la femme, il y a un principe de vie plus fort encore. Comme toute chose, ce principe vient aussi de la terre, Déméter. Femme anti-Mars, ton sang est de Vénus et tu n’es pas un instrument de vie, tu es la vie même. Dès que le venin paraît, tu entres en résistance et il te fuit reconnaissant le corps étranger, l’erreur d’adresse. Il cherche le mâle bien réceptif, mû par son sexe plus que par sa tête, proie idéale. Celui-là voudra dominer, détruire l’autre, l’exterminer, l’écraser, l’éliminer, un régal pour Mars, le fluide ophidien, un vrai bonheur de malheurs.

La longue flèche poursuit sa route. Pourquoi toi ? Tu t’es retourné et tu l’as vue à distance, elle avance. Tu vois l’os et le baume. Ton œil ralentit tout.

Mais tu es pétrifié ! Figé. Vers quel organe se dirige-t-elle ? Quel point névralgique l’archère a-t-elle choisi ? Ton œil, ta tempe, ton front ? Tu jauges, tu juges la trajectoire. Non ! Ta cuirasse ! ? Ta cuirasse ! Pourquoi ta cuirasse ? Et à peine a-t-il pensé cela que la flèche se fiche net dans la cuirasse, le faisant reculer sous le choc et même s’agenouiller en arrière. Seule la pointe a percé et l’a égratigné, injectant le baume.

Il saisit la flèche longue qui l’entrave et tente de la dégager. Il tire sur elle mais l’os taillé en forme de harpon est bien entré. Il tire plus fort et son torse pivote. Il voit alors la seconde flèche dans sa pureté rectiligne. Il est sûr que, cette fois, elle frappera un point essentiel et attend la mort immédiate. Mais elle se plante à nouveau dans la cuirasse à hauteur de l’épaule. Doublement handicapé par les deux flèches, il saisit alors son glaive et sectionne les flèches, laissant les bouts restants dans la cuirasse. La troisième flèche est pour son dos, l’archère a dû changer de place. Il ne comprend pas sa tactique, il devrait être mort à l’heure qu’il est. Il titube, il a du mal à se mettre à courir, à vite trouver une protection dans la taïga. Et les flèches arrivent toujours et encore. Flac ! Sur le côté. Flac, région de l’omoplate. Flac ! Les reins. Et toujours la cuirasse. Puis — l’archère a-t-elle tremblé — il hurle, la cuisse gauche, transpercée de part en part. Juste au début de sa course. Il tombe en avant, abîmant son visage dans les troncs de bouleau couchés au sol.

Il se retourne. Elle est là, au-dessus de lui. Il la regarde, grimaçant de douleur. Elle ne porte pas de cuirasse, mais une armure métallique qui cache ses formes féminines. Le heaume enlevé, elle se baisse vers lui, prend à sa ceinture un fort poignard pour l’achever, pense-t-il. Mais, elle continue en fait son œuvre. Elle coupe, déchire, taille dans la cuirasse de l’homme, s’acharne à la mettre en pièce. On sent sa volonté dans la puissance un peu rageuse du geste. Le cuir épais saute, les lanières et les morceaux arrachés tombent au sol. Elle dégage alors sa poitrine d’un coup final. Il attend l’estocade, la lame qui l’éventrera.

Mais non, elle le prend par le bras, le soulève, l’appuie sur son épaule et l’entraîne avec elle. Il boîte, crie, grimace à cause de la jambe abimée. Il se rappelle qu’il a dissimulé dans sa ceinture de tissu une petite lame effilée, il cherche des yeux malgré la douleur les jointures de l’armure, lignes vulnérables. Mais l’armure est bien faite, technique, experte, bien maîtrisée. Elle passe un linge sur son front sale et humide de sueur. Il n’a pas encore compris. Elle veut l’arracher aux griffes de Mars. Ce baume qui enduit la flèche est femelle, bourgeon de peuplier et de cerisier.

Deux natures pour la flèche, instrumentale et femelle, ou guerrière et mâle.

Homme, réfléchis ! Evite la flèche, l’arc et la corde. Jette-les dans la flamme. Ne reprends pas ta cuirasse.

Femme, ôte ton armure, si élaborée soit-elle.

Allez l’un vers l’autre. Unissez-vous. Partagez vos élans. Aimez-vous.

Homme, tu ne domines rien. Protège, comprends, aime cette femme. Garde la. Elle seule possède en elle l’antiMars, l’antidote qui t’empêchera de succomber au dieu printanier qui te guette.
Tu vois cet arc à tes pieds, ce carquois, ces flèches. Fixe les bien de tes yeux et ne les ramasse pas. Laisse les là, au sol, se dégrader lentement, la corde s’effilocher, le bois rouge pourrir, mourir peu à peu, se décomposer, devenir humus ; le suc qui s’en échappera reviendra à la terre, il percolera à travers la matière et rejoindra son magma.

Et sur la peau de la femme, le duvet a frémi.

Son ennemi la caresse.

mot de base : Mars
phase préparatoire et d’écriture : G. Holst, The planets – G. Ligeti – Miles Davis


Cristaux de mots : partie 1 (texte 1-1), partie 2 (texte 1-2 et 2), partie 3 (textes 3 et 4), partie 4 (textes 5 et 6), partie 5 (textes 7, 8 et 9), partie 6 (texte 10), partie 7 (texte 11), partie 8 (textes 12, 13, 14 et 15), partie 9 (texte 16), partie 10 (textes 17).

Charles Fort-Vert • Cristaux de mots (10)

Charles Fort-Vert est botaniste, spécialiste impliqué dans le domaine du végétal et de l’environnement. Sa pratique d’écriture trouve son inspiration principale dans la musique contemporaine ; en tant que sources secondaires, la géologie (roches, structures, couleurs, strates, reliefs…), la perception aromatique et la photographie artistique. L’écriture se concentre autour des mots et des lettres, point de départ et d’arrivée des textes, après leur voyage en lignes.

 

10. L’amour bouclier

Okeanos est le nom d’un fleuve sans source ni fin qui coule autour du monde terrestre. Ce fleuve sans fin se jette dans sa source…

Propulsées et portées par leurs aigrettes, les graines s’échappent, vacillent plus ou moins, sont transportées par la brise et s’abîment dans le sable plus loin. La bouche de l’enfant s’est enflée, arrondie, ses joues se sont gonflées, ont fait une bosse lorsqu’il a soufflé. Buccula, “ petite bouche ”, comme dit son père en le voyant.

Les grands boucliers de protection permettent aux guerriers romains d’avancer en position de tortue. Un anneau central est fixé dans un creux façonné dans leur face interne. A l’extérieur, cela fait une bosse, la buccula comme l’a appelée l’inventeur, le père de l’enfant aux graines volantes.

Une île de lumière sur ton visage. Captons l’instant : ma main fébrile cherche le Nikon, la bonne optique. Vite, le soleil est fugace. Quand te reverrai-je ?
Les mots “bout” et “but” diffèrent peu ; en fait, un but est un bout sans son “o”, sans son petit cercle, petite figure sans bout.
« Son but était d’atteindre le haut de la butte ». Mais une butte n’a pas de “o”, de petit cercle, sauf les anciens sites celtes, couronnés de leurs cercles de pierres levées. Calendriers cosmiques.

Le bout de la vie, est-ce le but, a demandé Michel. Le but ou le début d’une autre. Ce début, est-ce le but ? Ou l’un des buts ?
Quel but as-tu dans la vie ? Dis-moi. Puis-je t’aider ? Quelle sera ta route ? Le mot route – je te l’apprends – vient du terme rupture, une route est une rupture dans l’espace, une ligne directrice illuminant un espace continu, morne, monotone, sans repères.
Quelle sera ta route ?

Les planètes suivent indéfiniment leurs trajectoires, prisonnières de leurs chemins cycliques, routes-boucles.

La petite bouche de l’enfant a une fonction guerrière.

Le fleuve qui épaissit ses flots à chaque affluence file vers son destin maritime, bleu marine.

Déjà une bruine invisible sous l’insolente persévérance du rayonnement solaire s’élève de la surface marine. L’océan transpire. Ainsi viendra la pluie, simple boucle, retour de l’eau.

Inondées de soleil, les feuilles des arbres frémissent ; la vibration atteint vite l’arbre entier et l’eau du sol, appelée par les feuilles, l’irrigue. L’arbre partage : une part pour lui, une autre nébulisée dans l’atmosphère. Déjà une bruine invisible sous l’insolente persévérance du rayonnement solaire s’élève de la surface verte. Ainsi viendra la pluie, simple boucle, retour de l’eau.

Boucle ta ceinture, nous repartons. Padoue n’est plus très loin. Sourire énigmatique. Le coupé bleu a repris l’autoroute : il trace son trajet dans la plaine de Pô. Les pneus lapent l’asphalte et malgré leur matière souple, le contact reste dur, gris sombre sur plus pâle. Rotation technique, rouages sur ruban de ciment, panneaux métalliques, traits blancs vite avalés, messages « in caso di nebbia »… Mais la passagère peut orienter son regard vers les lignes pures des processions de peupliers qui dansent sur l’arrière des rizières et des prés calmes, gorgés d’eau, la vigueur des pousses et des verts, les reflets furtifs, rapides et les bruns labourés dans la profondeur de l’alluvion, quelques fleurs de brume encore accrochées aux buissons. Des lignes étirées dont la chasteté est sous la garde des peupliers sentinelles…
Homme, n’arrêtes pas les cascades, ni les sources, ni les océans, ne tarit pas leurs cycles. N’es-tu pas une fraction, une modeste fraction d’un trajet sans retour ? Tu le crois. Eh ! bien non. Tout s’encycle, tout tourne sur lui-même, planètes, eaux, êtres, matières, tout s’enroule autour du temps et revient un jour.

Torrent, où tournes-tu tes eaux ? Et malgré ta véhémence, ta volonté d’avancer, ton flux rapide, tu es toujours le même, immobile apparence.

Cascade inverse, Anne. Pluie inverse, Anne. Sur le radeau des cimes, tu es trempée sous le soleil ardent. La grande usine végétale s’est mise en route pour le retour de l’eau. Et tes vêtements, ton corps mouillé témoignent du flux inverse. Chaque arbre coupé est une parcelle de sécheresse.

Sandrine, tu es la fin de ma finitude.

Du haut de la tour, regarde les tours et les détours des routes sans retours. Regarde ces entrelacs où se perdent les lignes. Où est ta ligne de vie ? Étoffe de routes, ruptures enroulées, tissu de déroutes, ruptures déroulées. Piège, aucun fil de tissu tressé ne bifurque, évidemment. Où est l’erreur ? C’est la tour : tu es sur Tour, dieu hermaphrodite qui veille sur les cycles, sur les boucles. Est-ce que Tour ment ? Non, c’est nous qui sommes dans l’erreur, nous brisons les cycles, et Tour enregistre et transmet. Tour, mesure immanente de la persistance des boucles.

A quelle fin as-tu employé ce terme ? Quel terme ? Terme ! Boucle.

Il est faux de dire que la tour mente. Cela me tourmente. Existe-t-il une étoffe, un paysage où les fils s’unissent, se fusionnent ?
Le tournant de la vie, c’est quand ? C’est mon tour ? ! C’est toi ! ? Toi qui oriente mon destin, toi que je regardais sans comprendre.

Dans le jardin de Padoue, l’espace est circulaire et s’ouvre quatre fois, au levant et au ponant, au septentrion et au midi. Est-ce à dire que le cercle est rompu ? Non. Les graines cueillies par les jardiniers seront semées au printemps et la vie lèvera.

Le consul est de passage dans son protectorat. Il inspecte les troupes, l’avancement des routes, les constructions. Les autorités lui montrent les cultures gagnées sur la nature, les réserves alimentaires, lui font goûter les meilleurs vins, entendre les poèmes et les chants les plus beaux. Mais l’homme aime les armes, avant d’être consul, il était général des armées de César. Il visite les forges, essaie les armes, les caresse en connaisseur. Il s’arrête devant le nouveau bouclier. Qu’est-ce, demande-t-il au père de l’enfant, qu’est-ce que cet anneau au centre ? Le père, intimidé par cet imprévu, cherche ses mots, le peu qu’il a. Il ne veut pas faire attendre le consul, montrer son illettrisme. C’est la buccula dit-il, conscient de l’inexactitude, mais ne trouvant que ce mot dans sa tête, bien mémorisé à cause de l’enfant.
Le consul essaie l’arme. Il la saisit, la relâche puis la reprend avec précipitation, appréciant la rapidité avec laquelle le bouclier se place en bonne position.
C’est bien cette buccula, dit-il, très bien. Et il ordonne la fabrication du modèle qui équipera désormais les armées romaines. Et depuis, la buccula, la boucle, c’est l’anneau. La forme, la bosse a été oubliée au profit de la fonction, l’anneau de maintien. C’est très romain, l’efficacité avant le verbe.

Tendresse. Elle revient, elle, aussi, cyclique, tournoyante, tendrement tournoyante. Visage de passage, lumière vacillante. Amour, te boucles-tu ? Quel bouclier te protège ? Quel partage est ta fin première ? Ne bouge pas, immobilise cet instant où l’amour passe, invisible et beau, échange irréel. Courant. Récit sans paroles, à bouches qui se touchent. Le contact des lèvres boucle le cycle, comme l’eau, la matière, la nature, comme la planète qui accomplit sa révolution, l’amour boucle. Prends, je te le donne, il ne m’appartient pas, je ne sais d’où il vient, je le sens impatient au fond de moi. Il est pour toi, il m’échappe. Il fuit vers son destin magique.
Amour est le nom d’un fleuve sans source ni fin.

mot de base : boucle
phase préparatoire et d’écriture : A. Bruckner, Symphonie n° 8 1er mouvement – P. Kaas, Les mannequins d’osier


Cristaux de mots : partie 1 (texte 1-1), partie 2 (texte 1-2 et 2), partie 3 (textes 3 et 4), partie 4 (textes 5 et 6), partie 5 (textes 7, 8 et 9), partie 6 (texte 10), partie 7 (texte 11), partie 8 (textes 12, 13, 14 et 15), partie 9 (texte 16), partie 10 (textes 17).

Charles Fort-Vert • Cristaux de mots (7 à 9)

Charles Fort-Vert est botaniste, spécialiste impliqué dans le domaine du végétal et de l’environnement. Sa pratique d’écriture trouve son inspiration principale dans la musique contemporaine ; en tant que sources secondaires, la géologie (roches, structures, couleurs, strates, reliefs…), la perception aromatique et la photographie artistique. L’écriture se concentre autour des mots et des lettres, point de départ et d’arrivée des textes, après leur voyage en lignes.

 

7. Bloc

Bloc, stock, roc, étoc.
La nuit est douce sur la mousse.
Le stockfish sèche sur sa perche.
Et la souche anglaise s’accroche encore dans la glaise, à son aise.
Accroc, croc.
Du Bellay écrit “ stoc ”, chassant le K qu’a gardé
Klavierstücke ou Klavierstock…hausen !
Bloc-notes.
Le morceau de bois est tout d’un bloc.
Roche est un prénom féminin.
Elle est allongée, dormant dans le sol, sous sa couverture de mousse.
Etoc et Roc sont des prénoms mâles.
Etoc est un croc de mer, une vague pétrifiée, et
Roc est un bloc, non de bois comme à l’origine,
mais un bloc de roche, comme l’étoc.
La femme est sa matière mais il est fait bloc, dur, résistant au temps.
Le tronc abattu gît près de la souche. Il geint encore,
bois sonore,
dont nulle oreille ne perçoit la plainte.

Fermant la nuit, l’étau clos est fixe, bloc de métal joint, les crocs serrés.
Roche s’approche et commence à le desserrer.
Le jour paraît peu à peu. La marée découvre les étocs.
Dans la forêt, les troncs verticaux, équiens, attendent la lumière
qui réanimera d’abord leurs feuilles minces.
Mais ils sont inquiets : quand la scie, quand la hache,
à coups de crocs, les feront blocs et stock,
pas plus vivants que le roc et l’étoc ?

L’homme est un croc pour l’arbre, c’est le terme ad hoc !

Accroc, rupture, dure. Appogiature.
La respiration de la terre est à terre, terminée.
Müsik im bauch.
Il faudra recommencer éternellement, à partir de la mousse,
où germera la graine,
à reconstituer avec le temps, le manteau forestier.
Le jour passe vite et l’étau se referme.
Roche pourvoit son ombre et la nuit enveloppe tout.
Souches au sol, troncs longs, brindilles, perches.
Le pêcheur a lancé son carrelet.
Il fiche en terre la perche du stockfish.
Le filet doit être sans accroc, sous l’écume, espace clos ;
alors il capture en bloc,
soles, perches de mer, raies, lieues et plies.
Tout un stock de poissons poisseux.
Perché sur son roc, le pêcheur scrute les rets qui reviennent.
Car les rets ne sont plus à cent lieues.
Son œil bleu perçoit, dénombre les surnageants, évaluant le reste.
Il prend son croc pour tirer la masse grouillante sur le rivage.
Il ouvre le carrelet, en défait les plis, trie la marée au sol.
Bombe ! Les bras lui en tombent !
Un banc de harengs ! Que des harengs ! Hilarant ! Marrant !

L’homme est un loup de mer pour l’homme, pense-t-il,
c’est le terme haddock !

mot de base : bloc
phase préparatoire et d’écriture : L. Berio, Circles / Sequenza I III V ; K.-H. Stockhausen, Klavierstücke


8. Étrange

J’ai pensé raconter l’histoire d’un ange raciste qui suit les races à la trace. C’est la trame du drame. Il prend l’âme des races, partout, en rase campagne, partout, sur l’eau en suivant les traces des rames. Lui ne fait pas de trace de pas, car l’ange lévite.
Il a ainsi au fil de ses campagnes ramassé une masse de races. Il a même des thraces qu’il a laissés avec les autres races, en mélange dans le haras où il les entasse. Et dans le haras des races, les âmes errent, alors que l’ange, lui, se réjouit, il entre en transe devant son tas de races, son tas d’âmes.
Mais parfois l’ange est inquiet : aurait-il perdu la trace d’une race ou de son âme ? Alors il classe ses races, il les place face à face, les trie, puis, insatisfait, les brasse, et les replace, les reclasse à l’infini. A peine classées, et dès que l’ange est rasséréné, dès qu’il a les ailes tournées (il part en chasse à la race), les âmes errent aussitôt, leurs pas se mêlent et les races s’amalgament.
Car l’ange n’a rien compris : les races n’existent pas, seules les âmes des hommes existent. Mais l’ange est un chasseur et un classeur. Il a besoin de races pour être ange. Étrange. La transe de l’ange passe par la chasse à la race ? Pour justifier le statut d’ange gardien de races !

Dans le haras, les âmes divaguent sans arrêt. Mais un jour, par inadvertance, elles passent par un autre stade d’errance. Plus d’errance de masse, une errance organisée, solidaire. Une véritable « co-errance ». Alors les âmes s’amassent, se rassemblent et s’ébranlent par vagues d’âmes, par files, par rames d’âmes. Elles entrent en transe et s’entassent contre les barres du haras. Et, patatras ! Les barres cassent sous la masse. Et les âmes se barrent du haras, elles débarrassent le plancher du haras, elles tracent !
L’ange, rentrant de la chasse, place à la hâte ses races dans son haras. Mais, par Horace ! s’écrie-t-il, terrassé sur sa terrasse : où sont mes races, j’ai perdu toute trace de mes races, quelle poisse ! J’aurai dû amarrer les âmes des races aux barres du haras ! Et l’ange gardien de races est triste : il erre comme une âme en peine, il est en plein marasme.
Cette histoire n’est pas triste. Car, vous l’avez compris, cet ange est un rapace, un vautour-pape-race ; il n’a que ce qu’il mérite. Harassé, sans haras et sans races, l’ange perd le goût de la chasse à la race, ce qui met l’ange en déchéance, en « dés-errance ». Il est déchu, très déchu, tellement déchu qu’il trépasse.
Alors les âmes retrouvent leurs places dans le cœur des hommes ; elles se délassent, se prélassent, occupent l’espace. Et lorsqu’une âme passe près d’une autre âme, elles se parlent à voix basse : “ Ça change sans ange ! Pas de dérangement ! C’est la classe, sans chasse ! Pas d’angoisse ! Mais l’ange, qu’a-t-il ? Malade ? Une angine ? Ou aurait-il fini sa vie d’ange ? Sa vie de chasseur ! De prédateur ! D’emprisonneur ! De destructeur ! Une vie sans âme ! Quelle vie, être ange ! ”.

mot de base : trace
phase préparatoire et d’écriture : A. Webern, nombreuses œuvres ; dédié à Jacques Prévert


9. La lune fauve (de Laure l’ocre)

Ce soir la lune est ovale. En fait, il s’agit d’un faux-ovale car c’est une éclipse qui redessine son pourtour, lui donnant un visage fauve, ovale. Dans la garrigue, le buisson tremble au passage de Daphné ; ses rameaux longs partant en boule sont flexibles, ils portent à leur sommet des têtes de fleurs odorantes, suaves, d’un blanc laiteux, lunaire. On l’appelle le garou.
Daphné presse le pas. Il faut que l’empreinte soit prête à temps. Une empreinte peinte avec la main plaquée sur la roche et l’ocre mâchée projetée par la bouche.
Possession. Symbole de possession.
Laure arrive par l’autre versant de la colline. Le promontoire calcaire est ici naturellement dégagé en une plate-forme rocheuse où est érigé le dolmen. Laure fera aussi une empreinte, mais une empreinte noire, avec du charbon de bois. Elle accélère sa marche, se moquant des égratignures des buissons agressifs de la garrigue. Elle veut également être là à temps. L’éclipse se prolonge et les deux jeunes femmes sont désormais en vue du dolmen. Elles se voient au loin et se rejoignent. Elles s’approchent lentement l’une de l’autre. Puis, elles s’embrassent longuement sur la bouche. Rite ? Amour lesbien ? Préparent-elles la séance de peinture soufflée ? Leur baiser se prolonge, les ombres s’allongent.
Les voilà nues. Le rite continue. Elles ouvrent les petites outres de cuir qu’elles ont emportées ; elles contiennent la teinte. Daphné prend dans sa bouche l’ocre et la mâchonne. Elles grimpent toutes les deux sur le dolmen. Et les voilà sur la pierre, nues, agenouillées, face à face, les paumes bien à plat sur la roche. Laure s’est étirée, tendant bien ses bras et appliquant plus encore ses mains sur le dolmen. Daphné crache alors, elle crache de toutes ses forces sur les mains de Laure l’ocre en bouillie. On voit son ventre se crisper sous l’effort, car la teinte doit être projetée avec énergie. Souffle ocre ! Boue ocre orale !
Daphné a terminé. Les deux femmes relèvent leur buste, et dans la garrigue, attirés, les loups approchent.
Elles doivent faire vite et ne prennent pas le temps de regarder la lune ovale.
Elles intervertissent les rôles.
C’est maintenant Daphné qui, à genoux, étend ses mains vers l’avant et les appuie le plus qu’elle peut sur la surface.
Et Laure crache du noir. Elle prend une longue inspiration, une véritable inspiration d’artiste, son torse se gonfle sous l’effort, les côtes apparaissent et se jetant violemment vers le bas, presque comme quelqu’un qui vomit, elle projette le charbon mâché et mouillé sur les mains de Daphné. Souffle noir ! Noir oral !
Dans cette éructation symétrique, on dirait que la terre d’ocre et le charbon sortent des jeunes femmes même, d’elles-mêmes, qu’ocre et charbon sont leur matière constituante, et non la chair.
A peine descendues du dolmen, les loups sont sur elles, les mordent à la gorge, les déchirent, les déchiquètent, les mettent en pièces sanglantes. La horde est satisfaite. Daphné et Laure n’ont pas crié. Rien. Rien qu’un rictus à la lèvre de chacune.
Les loups traînent. Le pays n’a pas de hyènes, seulement quelques vautours, mais ils ne sont pas là. Les loups ont le temps. Ils terminent tranquillement leur festin puis repartent, lourds, le ventre plein, vulnérables, piteux, ayant accompli leur fonction carnassière.

Près du dolmen, deux points peu distants.
La roche calcaire commence à y changer de teinte. Elle se colore d’un halo rose, le calcaire rosit, et la lune toujours ovale est rousse. Puis bientôt la roche vire au rouge. La chaleur se répand, intenable. Des colonnes d’air chaud s’élèvent, tournoyantes. C’est le signe du magma qui remonte du ventre de la terre.
Près du dolmen, en deux points peu distants, la roche est en fusion. Elle est liquide. Sur ces deux plages bouillonnantes se forment même des vaguelettes de calcaire liquide.
De cette matrice brûlante, de ces entrailles fumantes, émergent alors droites et dressées, Laure et Daphné, intactes, renaissant de la lave. Elles prennent appui sur le bord du puits de magma puis pied sur la roche ferme. Leurs corps se ressuient des gouttelettes de calcaire en fusion qui en tombant forment des galets et des petits cailloux arrondis.
Elles s’embrassent à nouveau, encore embrasées et chaudes. Longuement. Puis, se tournant vers la garrigue, dos au dolmen, elles crachent des panaches de minuscules graines fauves. Leurs joues se resserrent et projettent les semences à distance. Souffle fauve. Graines ovales, orales.
Les dernières graines ont été expulsées. Elles se sont cachées parmi la végétation basse. Et sous la lumière lunaire voilée, les graines tressaillent, elles remuent, germent, incapables de dormance. Les jeunes racines cherchent les interstices du sol et leurs tigelles se dressent déjà. Leur croissance s’accélère. Les feuilles se déploient et les tiges deviennent des rameaux. Les buissons se ramifient en boule et les branches longues et flexibles portent à leur sommet des bourgeons en attente.
Laure et Daphné cheminent de l’une à l’autre. Elles posent un baiser furtif sur chaque bouquet de boutons qui épanouissent alors leurs fleurs lunaires, capiteuses.
Autour du dolmen, la colonie des garous s’est ainsi agrandie. Leur feuillage mobile contraste avec le dolmen intraitable, stoïque, inaltérable. Sur sa pierre, les quatre empreintes de main sont sèches, auréolées de teintes.
Possession.
Laure et Daphné sont reparties rejoindre leur campement. Outre les mains d’ocre et de charbon, il y a les empreintes des loups et de leur carnage. Et puis, à peu de distance du dolmen, en deux endroits, quelques galets et petits cailloux ronds qui interpellent le promeneur comme le géologue : quel torrent, quel courant est venu jusqu’ici les poser ?

mot de base : empreinte
phase préparatoire et d’écriture : G. LIGETI concerto pour violoncelle et orchestre (1966)


Cristaux de mots : partie 1 (texte 1-1), partie 2 (texte 1-2 et 2), partie 3 (textes 3 et 4), partie 4 (textes 5 et 6), partie 5 (textes 7, 8 et 9), partie 6 (texte 10), partie 7 (texte 11), partie 8 (textes 12, 13, 14 et 15), partie 9 (texte 16), partie 10 (textes 17).

Charles Fort-Vert • Cristaux de mots (3 et 4)

Charles Fort-Vert est botaniste, spécialiste impliqué dans le domaine du végétal et de l’environnement. Sa pratique d’écriture trouve son inspiration principale dans la musique contemporaine ; en tant que sources secondaires, la géologie (roches, structures, couleurs, strates, reliefs…), la perception aromatique et la photographie artistique. L’écriture se concentre autour des mots et des lettres, point de départ et d’arrivée des textes, après leur voyage en lignes.

 

3. Explication (Le cordelier invisible)

Expliquer expliquer, maintenant.
Parcourir cette boucle !
“ Ante explicationem flores purpurascunt ”
Traduction
“ Les fleurs sont pourprées avant leur épanouissement. ”
Danse, dans cet espace sans place, danse.
Tourne, virevolte, tresse ta trace dans l’espace.
Et que mon œil, infatigable sur toi l’embrasse.
Et que mon esprit, si sensible à toi, la place
Au cellier des souvenirs heureux.
Explicare. Déplier. Défaire le pli, dérouler. Soigneusement, pli après pli, pour à la fin embrasser du regard l’étoffe du concept, son grain, son point, sa moire, son assemblage, sa trame. Expliquer. Épanouir. Dérouler la parure de la fleur, lui donner sa couleur, l’ouvrir au soleil, au jour et l’aider dans sa mission secrète.
La vie se déroule mais ne s’explique pas.
C’est complexe et ça laisse perplexe. Pas étonnant. C’est le plexus, cette tresse de fils tendus qui a donné le pli. Plexere – plicare, le lien est là. Vérités latines.
Quelle est ta trajectoire ? Ta ligne ?
Non pas celle de ta danse,
Mais celle de ton existence.
Est-elle courbe ? Fourbe ?
Droite ? Stricte ?
Non, elle est tressée par un cordelier invisible et moqueur, jamais distrait, toujours habile.
Laisse ta corde souple. Ne la tends pas. Ne l’éprouve pas sans arrêt. Ne perds pas les fils de la tresse. Le temps gourmand ronge sa part. Délasse-toi. Enlace-moi. Étreins-moi.
Tu combattras le sens strict (sensu stricto, strictement sensuelle) d’étreindre qui est l’étroitesse et l’oppression.
Je suis toujours excité
Par la perplexité
Devant la complexité.
Alors mon esprit se met en route. Sans détresse, il dé-tresse, dénoue, suit la trajectoire des cordelettes, cherche le fil de l’histoire, décompose, opère : le cristal logique, le fond animal, la perspective historique, l’émotif, le mystique, l’éclat créatif, la puissance culturelle, la présence éthique,… l’inventaire de tous les prismes. Retirer le sujet de sa gangue. L’examiner sous toutes ses facettes, brillante et pénétrante analyse… D’Anne à Lise, il y a moi, blotti, heureux.
Elles sont si tôt sensuelles. Sans un mot, elles m’expliquent la vie, la faculté d’être.
Magiques. Elles ne décomposent rien, pas de prismes, pas de stress, de détresse. La vie en ligne directe.
Tu presses le pas. Ne le presse pas !
Tu fonces. Ralentis. Rien n’est clair quand on fonce !
Si tu veux t’épanouir, mets ta joue au soleil et l’y laisse un moment. La couleur viendra.
Je veux te comprendre, expliquer ton toi, te révéler ton toi. Trouver les espaces encore clos, les tresses profondes. Repérer les graines en dormance.
Et
Déclencher leur développement.
Puis attendre, attentif à toi.
La couleur de ta joue, le rictus au coin de ta bouche, ton œil complice te trahiront. Ils me diront si j’ai compris le sens dans lequel le cordelier invisible a tressé les brins.

mots de base : explication
phase préparatoire et d’écriture : A. Vivaldi, Concerti – J.-B. Lully, Marche pour la cérémonie des turcs (Tous les matins du monde) – S. Prokofiev, Roméo & Juliette Danse des chevaliers – G. Mahler, Symphonie n° 2, 1er mouvement


4. Colonne torse

Dos. Buste.
Au fond de Saint-Séverin, sous les ogives,
se visse la pierre
et les lignes s’enserrent, se tressent,… stress !
Or crypté, oracle et tarse du démon.
Mentor.
Spire. Inspire. Respire le torse nu,
comme la pierre à nu, sans ornement, sans peinture,
sans bustier ocre !
Store. Jalousie. Rais d’or. Reste dans la lumière du store.
Storage, orage, rage.
Elle éclaire ton buste et caresse son relief.
Torse ocre. Peau bise.
Ombres de la jalousie sur le corps bai,
qui en souples les formes ondoient.
Onde, quelle onde, une onde torse et spirale, râle.

Inspire, souffle. Gonfle la voile du torse.
Sans voile, le torse réapparaît plus bis encore, en or,
car le vent a poussé les persiennes et
l’éclat de Râ inonde la nef, la travée, les dalles grises,
les parcourant comme pressé.
Il atteint la colonne torse, l’anime
et l’âme de la nef vibre, le son gronde sous les voûtes.
L’or a libéré le son.
Orage sonore.
Les piliers s’écartent et le buste ocre est là, contre le volet
persan, le repoussant, claquant le bois
et fermant l’espagnolette.
Et le corps sombre dans la nuit comme
la colonne de Saint-Séverin qui s’enfonce
dans le sol et met la terre en perce.
Démets Terre, Or reste !

mot de base : tors
phase préparatoire et d’écriture : G. Scelsi, Pfhat Konx-Om-Pax Aion


à suivre


Cristaux de mots : partie 1 (texte 1-1), partie 2 (texte 1-2 et 2), partie 3 (textes 3 et 4), partie 4 (textes 5 et 6), partie 5 (textes 7, 8 et 9), partie 6 (texte 10), partie 7 (texte 11), partie 8 (textes 12, 13, 14 et 15), partie 9 (texte 16), partie 10 (textes 17).

Charles Fort-Vert • Cristaux de mots (1, seconde partie, et 2)

Charles Fort-Vert est botaniste, spécialiste impliqué dans le domaine du végétal et de l’environnement. Sa pratique d’écriture trouve son inspiration principale dans la musique contemporaine ; en tant que sources secondaires, la géologie (roches, structures, couleurs, strates, reliefs…), la perception aromatique et la photographie artistique. L’écriture se concentre autour des mots et des lettres, point de départ et d’arrivée des textes, après leur voyage en lignes.


Lucile avait fermé les yeux. La tête légèrement penchée en arrière, elle cherchait à ressentir au plus profond d’elle-même les effets sensuels des gestes et des phrases de Fordern.

Elle était torse nu, ayant gardé son blue jean (son bleu de Gênes) bien moulant qui lui allait à ravir. Fordern s’était aussi mis torse nu, mais il ne faisait qu’approcher le buste de Lucile, tout juste pour qu’elle sente sa présence, sa chaleur, mais sans pour l’instant la douceur du contact, créant ainsi une nouvelle attente, une nouvelle et tendre attente.

D’un coup, il la souleva dans ses bras, la porta et la posa sur le lit où elle s’enfonça dans le matelas profond d’autrefois. Caressant à pleine main cette fois-ci son ventre chaud, et lui parlant aussi, l’incitant à se détendre pleinement, à rechercher la plus profonde décompression (tout cela au creux de l’oreille, à la limite de la perception et avec la délicatesse de la confidence), il s’était dans son bagage subrepticement saisi d’une poignée de crayons de maquillage bleus, et avait commencé, tout en continuant les caresses de l’autre main, à tracer sur le corps de Lucile des lignes et des plages bleues.

Le bleu s’ombre. L’espace bleu clair ainsi dessiné descendait de la clavicule à la naissance du sein, et, outre le fait de proposer au regard un double plan de lecture, le volume de la forme et l’irruption de la couleur, se recouvrait par places et peu à peu d’un autre bleu plus dense, plus profond qui auréolait et s’étirait en croissants et bordures Prusse, levant d’autres volumes et des vagues virtuelles. Ces bleus ombrés et ourlés, par contraste, rendaient le reste du buste plus impressionnant encore.

Fordern avait délicatement et progressivement atténué ses caresses puis les avait abandonnées. Il avait installé un petit éclairage halogène et photographiait maintenant Lucile d’abord allongée, puis ensuite levée debout, lui demandant de passer ses mains dans les cheveux pour mettre en valeur son buste. Il alternait les objectifs, allant du plan large à la photographie rapprochée. Lucile avait apprécié en premier toutes ces caresses très douces et localisées puis cette séance de prise de vues où l’homme tentait de traduire la beauté de son corps à elle, de garder la trace de son regard et d’imprimer aussi un peu de sa créativité.

En fait, aucune relation sérieuse, plus approfondie n’avait succédé à ce contact entre les deux êtres. Il faut dire que les évènements ne l’avaient pas vraiment facilité. Fordern avait décroché un contrat sur la préservation de la forêt atlantique brésilienne et était parti six mois outremer, et Lucile, ayant pris du retard sur sa thèse car beaucoup de sources germaniques s’étaient révélées incontournables et avaient exigé des déplacements et des traductions fastidieuses, avait dû s’enfermer au travail pour respecter les délais.

Elle fut donc très surprise, et même un peu flattée, lorsque dans la salle d’attente de son dentiste, elle tomba, dans l’une de ces revues bon chic bon genre en papier glacé, truffées de pubs et de mode, sur son buste bleui – de forts belles photos ma foi, Fordern avait trouvé les angles pour exprimer les courbes… – une série de photos couleur vraiment superbes, sans aucune vulgarité, toutes centrées sur l’esthétique, la beauté des formes et teintes. Le photographe avait simplement signé “KF” et intitulé la série “le corps, don bleu”. Le journaliste qui signait l’article était comme à l’habitude dans ce genre de périodiques, dithyrambique (le « renouveau photo-graphique du nu », le « nu new style », vite à New York, etc…) et plat. Au fond d’elle-même, elle en voulait un peu à Fordern, mais cela l’amusait plutôt, rassurée par l’anonymat sur sa personne. Elle sortit du dentiste avec un sourire un peu narquois qui accompagna son trajet à pied jusqu’au campus.

Cette aventure n’avait eu chez elle, en apparence, qu’un effet minimal. Depuis ce temps, en effet, elle avait légèrement modifié son vocabulaire, légèrement, et pour des moments précis. La marque de l’étonnement qu’autrefois elle exprimait de façon anodine par des « ah ! bon ! », des « hein ! » ou plus maîtrisés des « vraiment ! » ou des « incroyable ! » s’était muée en des « ventrebleu ! », proférés avec une douceur feutrée et un éclat malin du regard, et des « palsambleu ! » dits également avec une douceur sensible et un œil un peu moqueur, mais celui-là, pas très bien prononcé, le “an” de “am” tirant plutôt vers un son “un”, donnant un résultat intermédiaire : « pâle sein bleu ! ».

Dure et douce. Sens-tu comme cette après-midi fut dure et douce, Karl ? La douceur des feuilles au sol, de leurs tons, du contact souple sous nos pieds, l’air frais au sortir de la forêt, vers les prairies.

Et dure par le métal, l’engrenage des mécaniques, les portières, les sons convulsifs du démarreur, les pneus s’usant sur l’asphalte, la vitesse du véhicule pénétrant l’air comme pour y échapper, la voiture, espace métallique et plastique clos.

C’était Lucile qui avait parlé.

Tu vois, Karl, cette après-midi, c’était très toi. Doux et dur à la fois. Karl avait froncé le sourcil. Lucile savait sans crier gare l’atteindre au fond de lui-même, près de son être. Aimant dominer son sujet, il n’avait pas l’habitude. Elle lui montrait ainsi qu’il parlait de choses superficielles, bien qu’intéressantes, documentées, copieuses, certes, mais la profondeur de l’être ne transparaissait pas.

L’être profond ! Aveugle, Karl, tu es aveugle. L’être profond. Insistante recherche de Lucile, insistante de tous les instants. Soif d’être. Elle a soif d’être ! L’humanité intérieure de Lucile commençait à poindre aux yeux de Karl ; une perception qui quoique tenue, filiforme lui entrait même par les yeux, diffusait en lui, se dirigeait, non pas vers son esprit mais vers la profondeur de son torse, dans son intimité respiratoire cadencée. Que produisait-elle là ! Karl sentait son souffle opérer un autre rythme, non plus son rythme mécanique habituel (le moteur, les vitesses, les cylindres… ils avançaient vite sur la voie rapide, au son happé des jointures du bitume), non plus son rythme mécanique habituel, mais un tempo plus fragile, ouvert sur l’extérieur, sensible, irrégulier comme une musique contemporaine qui serait harmonieuse.

Les feuilles. La forêt. La courbe du sentier et le talus éclairé… Ces nouveaux intervalles respiratoires provoquaient aussi chez Karl une mutation plus intime encore, cela semblait extirper (herausfordern) son émotion, ses émotions.

Submergé par ces modifications, et peut-être par précaution, son mental coupa net, revenant au présent routier. Pas trop à la fois !

Mais Lucile ne l’entendait pas ainsi. D’autres incidentes fondamentales étaient prêtes pour le reste du parcours. Heureusement Mulhouse approchait. Il tenta de mémoriser toutes ces questions tout en sachant ou ressentant qu’elles le pénétraient comme les autres et qu’elles seraient stockées quelque part en lui, agissantes.

L’être profond, seule cette expression demeurait dans son esprit, obsédante. Il tenta une analyse grammaticale idiote, quoique.

L’être profond, cette expression était-elle au singulier ou au pluriel ?
Toi et moi singuliers. Nous pluriel ?

Le véhicule se rangeait en cahotant dans le parking provisoire du centre de Mulhouse, espace livré à la voiture après de nouvelles démolitions. Les pneus essayaient d’éviter les clous et autres résidus métalliques. Karl sourit en revoyant le cabriolet bleu sombre de Lucile : il se rappelait les bleus tracés sinueux qu’il avait apposé sur son corps, les trouvant tout-à-coup superficiels. En surface. Surfant sur le corps, surfant sur sa surface. Alors qu’elle, elle dessinait en lui un autre être, modelé dans la couleur profonde des sentiments et façonné par lui-même ! Un autre être ! Qui prenait naissance en lui, au fond de lui.

Ils se séparèrent rapidement.

Bouleversé, Fordern rentra directement chez lui, supprimant son traditionnel passage au bureau en fin de journée. Quel nouvel être sommeillait désormais en lui ? Il s’allongea, tentant de remettre de l’ordre dans ses idées ; mais cet ordre ne venait pas, mais à sa place un autre, impérieux : écrire ! Ecrire, comme le disait Barthes, au merveilleux sens intransitif du verbe. Ecrire. Cristalliser les mots. Il lui fallait désormais écrire…
Lucile, la musique et les mots.


2. Ode à l’x


Ex-il

L’ex-il de Saxe s’exerce, sexe herse.
Il voit la cible, cherche l’axe exact, axe et cible.
Ex-il prend le temps, des entractes, des entre-axes, Ex est lent.
Ex qui ? Saxon évadé, évasif, désaxé, désexé, hors axe, hors âge !

Ex-elle


Ex-elle, qui est-elle ? L’âge exact, l’âge actuel.
Ex-actuelle, qu’acte-t-elle ? L’exil du sexe, l’ex-sexe ?
Ou (houx, ilex) le retour de son saxon, redevenu axe et cible.
Ex-perte, exactement. Elle acte la fin de sa perte, la fin de l’exil.

Eux

Ex-elle et Ex-il unis à neuf, ré-unis, Ex-il uni vers elle.
Ex-elle aimant, Ex-elle enserrant, tous deux se dés-ex-ant
Devenant ré-il, ré-elle et eux, ré-eux.
Eux re-liés, heureux. Elle et lui. Sexe et Saxe. Excès axés !


Ile de Saxe.
Aile de sexe.
Hasard d’eux ?
Cafard d’eux ?
Non.
Escale à deux.

mot-lettre de base : x
phase préparatoire et d’écriture : G. Scelsi, Triphon, Pranam II, In nomine lucis I, V.

dédié à I. XENAKIS

à suivre…


Cristaux de mots : partie 1 (texte 1-1), partie 2 (texte 1-2 et 2), partie 3 (textes 3 et 4), partie 4 (textes 5 et 6), partie 5 (textes 7, 8 et 9), partie 6 (texte 10), partie 7 (texte 11), partie 8 (textes 12, 13, 14 et 15), partie 9 (texte 16), partie 10 (textes 17).

Charles Fort-Vert • Cristaux de mots (1, première partie)

Charles Fort-Vert est botaniste, spécialiste impliqué dans le domaine du végétal et de l’environnement. Sa pratique d’écriture trouve son inspiration principale dans la musique contemporaine ; en tant que sources secondaires, la géologie (roches, structures, couleurs, strates, reliefs…), la perception aromatique et la photographie artistique. L’écriture se concentre autour des mots et des lettres, point de départ et d’arrivée des textes, après leur voyage en lignes.

 

Avant-propos

Ce texte a été écrit d’octobre 1997 à mars 1998 à Mulhouse (Haut-Rhin). L’écriture a été générée par trois sources obligatoires et concomitantes :
— une muse inspiratrice (ici Lucile) ;
— un mot-clé choisi intuitivement, et son étymologie (étudiée avec l’aide du
Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey) ;
— et une musique vécue (et non simplement écoutée), ressentie comme propice. Tout démarre du mot qui vibre par la muse et sur la musique. Seuls les deux textes initial et final ont pu s’affranchir de la musique.

Place aux mots qui animent et dominent le scribe.

 

1. Don bleu

Passionné des teintes, des couleurs, notamment naturelles, mais aussi de celles crées par l’homme sur le fil du temps, il avait un jour passé sa main dans les cheveux de Lucile, presque sans le vouloir, comme un peu absent, en photographe qu’il était, car ce blond et ce paille dans cette lumière incidente venue de l’arrière, par la main qui atténuait l’épaisseur de la chevelure, la présentait en mèches fines dans le soleil, se muaient en mille teintes voisines, des miels, odorants échos des forêts sombres ou reflets tilleul de fragiles parchemins, des bruyère et terre, fils, veines de merisier, traits de bruns, éclats de Sienne, et rideaux de fibres fines dont le lent glissement animé par sa main devant l’or de l’arkhe-machine solaire avait fait scintiller dans l’œil véronèse de Fordern des lumières profondes.

La main avait gagné l’épaule, puis ils s’étaient serrés l’un contre l’autre.

Vous m’intéressez vous !

Cette réaction à la fois volontaire et spontanée – le verbe, l’action bien enchâssée, bien corsetée entre deux incisifs “vous” — avait surpris Fordern.

Lucile était venue le voir dans le cadre de sa thèse. Elle recherchait des sources botaniques anciennes, liées à l’histoire de Mulhouse. Le sujet qui lui avait été confié conjointement par l’Université et l’École de Chimie de Mulhouse — la très ancienne école fondée en 1822 — s’attachait (s’attaquait) à l’histoire des colorants. C’était à Mulhouse que l’industrie des colorants artificiels était née, rupture avec un long passé d’utilisation des plantes, et aussi des terres (ocres et autres). Alizarine, garance, fuchsine, Mer Rouge… une ribambelle de mots colorés avaient depuis quelques mois investi le vocabulaire de Lucile, prolongeant et démultipliant sa passion naturelle pour les bleus sombres – nuit – Prusse – bleu-noir et autres pastels.

Fordern – on connaissait sa vieille passion pour la Botanique — était ravi, comme tout naturaliste, historien ou collectionneur,… d’exposer son savoir , même s’il demeurait conscient de ce fait et détestait l’érudition pour l’érudition , mais tentait toujours par volonté de pratiquer la connaissance dans l’optique d’un projet précis et construit.

Fordern avait donc indiqué à Lucile, aussitôt, sans se référer à des ouvrages, directement, du tac-au-tac, l’ensemble des sources qui lui seraient nécessaires.

Impressionnée par le discours de Fordern, son érudition accessible et ses incidentes prospectives ou anecdotiques, épiçant son verbe, Lucile l’avait recruté !

« Vous m’intéressez vous ! » Quelle formule ! La jeune femme n’avait pas froid aux yeux, pensa-t-il ; il ne put esquiver un sourire, signe qu’il avait aussi été séduit et amusé par cette mi-remarque, mi-proposition, mi-injonction de type jeune dirigeant, et surtout par l’attitude de Lucile lors de son intervention : la tête légèrement baissée en avant, les mèches miel et paille de sa chevelure mi-longue couvrant en entier son œil droit, et son œil gauche dégagé et jade pointé, fixé sur Fordern.

 

Ils s’étaient revus et la confiance les avait gagnés.

Ils se revoyaient souvent, en général pour une promenade dans la nature. Cela les sortait de la vie urbaine et ils aimaient bien. Beaucoup de promenades courtes car Lucile vivait une fin d’études très prenante et ne pouvait se libérer qu’entre midi et deux. Destinations : environs proches de Mulhouse, les premières ondulations du Sundgau, le vignoble sur Thann ou Guebwiller, plus simplement la Hardt, voire les bords du Rhin.

Ils observaient les couleurs, les formes, les paysages, les petites plantes comme les troncs imposants des plus vieux arbres. Souvent, soudain, ils interrompaient leur marche pour, se sentant seuls en contact avec la nature, s’embrasser longuement, fougueusement ou tendrement, recherchant une vibration commune.

Pour leur première nuit, ils choisirent Montbéliard.

Outre les enfilades industrielles, y domine encore le château, comme dressé par orgueil au milieu de l’urbanisation. Mais la région proche était très belle, rythmée par les falaises claires et les lourds manteaux forestiers, allongés en ourlets sur les corniches et frangeant les vallées dont la fraîcheur vivace ourdissaient chez le visiteur quelque inquiétude : trop tranquille cette nature à l’unisson, trop calme pour ne pas être aussi magique ou maléfique.

Ils avaient recherché une chambre d’hôte blottie dans une petite vallée affluente, irriguée par des routes bien étroites mais plutôt accueillantes. Pendant le trajet, dans la voiture (une ancienne Volvo des années 60, caprice de Fordern qui aimait ce modèle), il avait entrepris d’expliquer, de déplier, en choisissant chaque mot, et avec toute la lenteur désirée, quel était, quel serait son attente sensuelle. Il ne souhaitait que s’occuper d’elle, refusant son propre plaisir pour cette fois, s’excluant plus ou moins de la relation pour exacerber son plaisir à elle, le rechercher dans toute sa complexité et sa différence.

Décomposer ce plaisir, enchaîner les sensations, les localiser, les exprimer, les faire ressentir dans leur propre originalité, les extraire et modeler leurs limites…

Lucile avait été quelque peu surprise, mais désormais habituée aux frasques littéraires et autres originalités comportementales de son compagnon, elle n’était en fait qu’à moitié étonnée.

La chambre était meublée d’un beau mobilier simple, rustique et solide en fil de chêne sombre, infiniment jurassien. Le lit était épais, lourd et rassurant.

Fordern commença par caresser les cheveux de Lucile, retrouvant ainsi ses premières sensations, s’y ré-abreuvant, y puisant toute la ténuité qu’il sentait nécessaire. Puis, écartant le bouton nacré du chemisier bleu sombre, il effleura de ses doigts le relief claviculaire, en en suivant sa ligne horizontale, le touchant à peine, et même par moment simulant le contact, le simple déplacement d’air exerçant la sensation. De l’autre main, il soulignait l’aréole du sein gauche qui transparaissait à la surface tissu bleu du bustier. Il tenait à ces attouchements contrastés et délocalisés, car la distance et la différence ainsi créées (entre la clavicule évoquant plutôt force et charpente et le sein…) attisaient une tension sensuelle qui, outre les liaisons corporelles qu’elle suscitait, procurait aussi la surprise, possible révélatrice de sensations inattendues.

Lucile n’était pas au bout de ses surprises. Il l’embrassa promptement sur les lèvres, là encore dans un contact léger, un peu fugace, accompagnant ce geste d’une étreinte douce, sans brusquerie aucune, sans masculinité déplacée, et il écourta le contact de leurs langues, refusant la fougue qu’il avait senti se déclencher en elle.

Il avait aussi ce faisant peu à peu découvert le buste, dégageant d’abord les épaules qu’il orientait dans la lumière de la lampe de chevet (pied de bois sombre surmonté d’un abat-jour écru, grossièrement cousu à la main, et délivrant des lueurs feuille morte). Avec toute la lenteur voulue, il dévoila les seins aux mamelons prune, les enveloppa de son œil de photographe, puis repris ses caresses infinitésimales et distancées. Nouvel effleurement de l’aréole avec un contact direct du bout des doigts, de façon circulaire, répétitive et tout en tendresse, et, caresse délicate de l’oreille opposée, pour éveiller le frêle duvet qui l’auréolait.


à suivre


Cristaux de mots : partie 1 (texte 1-1), partie 2 (texte 1-2 et 2), partie 3 (textes 3 et 4), partie 4 (textes 5 et 6), partie 5 (textes 7, 8 et 9), partie 6 (texte 10), partie 7 (texte 11), partie 8 (textes 12, 13, 14 et 15), partie 9 (texte 16), partie 10 (textes 17).

Francesco Pittau • Dormir

pittauFrancesco Pittau est l’auteur et le concepteur d’une centaine de livres pour la jeunesse (Seuil, Gallimard, Les Grandes Personnes, Albin Michel). Quatre recueils de poèmes, deux destinés à la jeunesse (Des noms d’oiseaux, au Seuil et Un dragon dans la tête chez Gallimard) et deux recueils adultes (Un crabe sur l’épaule, au Seuil et Une maison vide dans l’estomac aux Carnets du Dessert de Lune) ; il est en outre l’auteur d’un recueil d’aphorismes Une pluie d’écureuils paru aux Carnets du dessert de lune.

 

Simon pénétra franchement dans la pièce surchauffée, malgré le vertige qui le submergeait par vagues. Il accomplit un pas puis, hop ! il appuya sa main droite sur le coin arrondi du buffet ; un meuble sombre, long comme une péniche, avec ses hublots, ses glaces, ses poignées en laiton et son ancienne odeur de cire et de peinture.

« Merde ! faut pas que j’me pète la gueule… sinon, elle va m’casser les couilles pendant trois jours… » Il avala une profonde goulée d’air et réussit à mener deux foulées, juste assez pour atteindre la table nue sur laquelle une assiette contenant une côte de porc et du chou blanc était posée. La côte de porc ressemblait à un gros morceau de carton.

Simon tira la chaise vers lui et tomba dessus, en sac de viande.

Maman le suivait comme une cible de son regard bleu fondu. Un regard qu’il n’avait jamais pu croiser sans frémir. Maman était assise près du vieux poêle à charbon qui fumait, les bras mi-tendus devant elle, les mains nouées autour du pommeau en cuivre de sa canne. Elle ne disait rien, assise de toute sa largeur sur la petite chaise à fond de paille qu’elle occupait dès le matin, et jusqu’à ce qu’elle cède au sommeil, tard dans la nuit. Elle dormait très peu.
Il n’avait pas faim, seulement envie de se taire et de laisser sa nuque s’incliner vers l’arrière, et ses yeux fixer l’ampoule éblouissante jusqu’à ce qu’il oublie. Mais la voix de Maman l’arracha d’un coup à son début d’engourdissement : « Maintenant, qu’tu rentres, saligaud ? On s’demandait… et tu r’viens, plein comme une bourrique… »

Simon se redressa sur sa chaise. « Droit, bordel, j’ dois rester droit. » Il y parvenait mal. « Qu’elle crève ! » se dit-il fugitivement, en évitant le regard de Maman.

« Alors, t’as fait c’ que tu devais faire ? Tout fait ?… »

Il hocha la tête à plusieurs reprises pour dire “oui”, et il sentit ses yeux basculer vers l’intérieur à chaque mouvement. Il allait vomir. Une bouchée acide remonta dans sa gorge. Il déglutit. « Rien montrer, bon sang, rien montrer ! » Il leva le bras gauche d’une façon incertaine, comme s’il brandissait un poids énorme, mais le bras retomba aussitôt. La main claqua sur la table. 

Maman ne tressauta même pas.

Oui, il avait fait tout ce qu’il devait faire. Il avait encore dans les narines l’odeur sombre de l’eau du canal ; il sentait encore sur son visage les fines éclaboussures qui avaient monté jusqu’à lui ; il humait encore la brise humide qui avait passé sur ses cheveux…

« Tu veux pas manger ? »

Il voulait s’effondrer et mourir de sommeil. Rien de plus. S’enrouler sur lui-même et dans la tiédeur de ses vêtements, puis s’enfoncer. S’enfoncer sans penser à rien.

« Si t’as pas faim, mets l’assiette dans l’frigo. Pour demain. Et puis, on va dormir… »

Simon fermait les yeux quand un grand bruit le fit remonter brutalement à la surface. Maman venait de frapper la table avec sa canne, sans quitter sa chaise, sans même s’être penchée.

« L’assiette dans l’ frigo ! T’as entendu ? »

Il se leva, saisit l’assiette et, d’une allure ondoyante, il fit ce que Maman lui avait demandé.

Dans le frigo, ça puait le légume gâté et le lait tourné. Un jus marron stagnait dans un bol aux flancs décorés de fleurs bleues. Simon plaça l’assiette sur le bol, ailleurs c’était impossible tant il y avait de pots et de paquets, de sachets de nourriture et de matières informes.

En se levant de sa chaise, les bras appuyés sur la canne, Maman grogna : « Allez, au lit, salopard d’ivrogne ! Tu mérites que j’te casse ma canne sur les reins ! T’es juste bon à bouffer, chier, boire et m’faire ronger les sangs. La ferme s’rait une ruine, si j’étais pas là ! Passe devant… Et réveille pas ta sœur… »

Le grand lit aux draps dévastés, occupait presque toute la surface de la chambre, laissant à peine une galerie étroite de chaque côté. Simon s’en approcha doucement et, après avoir ôté sa veste et ses chaussures, il se jeta dessus, côté droit, tandis que sa soeur, encore vêtue de sa jupe et sa blouse rouge, était allongée à gauche, recroquevillée. Simon souffla et ferma les paupières sans même prendre le temps de fixer le plafond réticulé, comme il le faisait habituellement avant de s’endormir.

Peu après, il sentit le matelas ployer sous le poids de Maman qui venait se coucher entre lui et sa sœur.

Plus tard, il émergea du sommeil durant quelques secondes massacrées, et il perçut confusément les sanglots de sa sœur.


Francesco Pittau • Fin de journée

pittauFrancesco Pittau est l’auteur et le concepteur d’une centaine de livres pour la jeunesse (Seuil, Gallimard, Les Grandes Personnes, Albin Michel). Quatre recueils de poèmes, deux destinés à la jeunesse (Des noms d’oiseaux, au Seuil et Un dragon dans la tête chez Gallimard) et deux recueils adultes (Un crabe sur l’épaule, au Seuil et Une maison vide dans l’estomac aux Carnets du Dessert de Lune) ; il est en outre l’auteur d’un recueil d’aphorismes Une pluie d’écureuils paru aux Carnets du dessert de lune.

 

Elle avait renversé le verre du plat de la main, puis regardé le lait se répandre sur la toile cirée et dessiner ainsi le fantôme d’une pieuvre. Le lait avait goutté sur le carrelage avec un bruit d’aiguilles. Ensuite elle s’était levée, laissant son père, stupéfait, écouter le cliquetis du lait. En passant dans le hall d’entrée, hop ! elle avait croché son vieil anorak d’un balancement du bras, l’avait enfilé d’un seul mouvement et bondi sur le trottoir recouvert d’une mince couche de neige gelée et patinée par les piétinements de la journée.  Une seconde durant, elle hésita, se retourna vers la maison. La porte restée ouverte montrait le corridor pénombreux, les escaliers étroits à droite et, tout au fond, le rectangle cassé de la porte de la cuisine.

« Y va s’ réveiller et s’ foutre à mes trousses ! » Elle démarra aussitôt d’une foulée qui tremblait. « Ja-mais-ja-mais-ja-mais… » Des larmes lui montèrent dans la gorge depuis le ventre. Il lui sembla entendre qu’il l’appelait mais ce devait être une illusion. Un chien lui mordait les reins.

L’heure du repas et le froid et la nuit approchante avaient chassé toute agitation des rues malingres. Quelques fenêtres commençaient à s’éclairer.

Elle n’osait plus se retourner.

Réunissant d’une main les pans de son anorak, elle courut encore dix minutes, peut-être plus, peut-être moins, jusqu’à ce que ses jambes soient engourdies. Une sorte de rage lui serrait la nuque. Elle avait frappé chaque pas de sa course, et une douleur confuse faisait à présent trémuler ses mollets et ses cuisses.

Elle renifla. Ça coulait chaud d’une narine. A cause de l’air glacé, une veinule avait dû péter. Du dos de la main gauche elle essuya le gros du sang puis elle tamponna le reste à l’aide d’un mouchoir rose qui sentait encore la lessive.

La tête renversée vers le ciel blanc sale, elle attendit que cesse le saignement. Puis elle repartit d’un pas traînard. Le froid l’étreignait de partout. Des voitures passèrent au ralenti entre les congères souillées, et elle allongeait sa foulée quand elle voyait les bagnoles faire mine de s’amarrer au trottoir.

« Salaud ! » grognait-elle à voix basse comme pour dissuader toute approche. On ne devait pas l’entendre mais aucune voiture ne s’arrêta à sa hauteur.

Elle avait un peu d’argent dans la poche de son anorak, de la mitraille, mais suffisamment pour se payer un sandwich jambon/beurre qu’elle mangea à petites dents, contre une porte grêlée par la neige.

« Y doit me chercher dans tous les coins. Cette fois, y m’ retrouv’ra pas. Y m’ retrouv’ra pas. Plutôt crever ! »

Elle se voyait, gisant dans une ruelle encombrée de cartons effondrés, de bouteilles brisées, le visage marqué au bleu, le corps labouré par les coups, et lentement recouverte par une neige plus légère que le souffle d’un oiseau.

« Plutôt crever ! » se dit-elle avant d’éclater d’un petit rire qui lui donna envie d’uriner. Elle dégota un coin sombre dans la cour intérieure d’un immeuble, près du local aux poubelles, elle baissa son pantalon et s’accroupit. Et alors qu’elle lâchait la première goutte, elle s’aperçut que la neige recommençait à tomber.


Francesco Pittau • Les fourmis

pittauFrancesco Pittau est l’auteur et le concepteur d’une centaine de livres pour la jeunesse (Seuil, Gallimard, Les Grandes Personnes, Albin Michel). Quatre recueils de poèmes, deux destinés à la jeunesse (Des noms d’oiseaux, au Seuil et Un dragon dans la tête chez Gallimard) et deux recueils adultes (Un crabe sur l’épaule, au Seuil et Une maison vide dans l’estomac aux Carnets du Dessert de Lune) ; il est en outre l’auteur d’un recueil d’aphorismes Une pluie d’écureuils paru aux Carnets du dessert de lune.

 

Arthur avait d’abord agité les jambes pour se distraire.

Ensuite, il avait regardé ses jambes s’agiter. Et il avait fini par s’ennuyer. Alors, il s’était mis à examiner le décor autour de lui. La véranda dans laquelle il se trouvait : le plafond traversé par de longues fissures, le lampadaire couturé de chiures de mouches, les murs crème, les vasques de plantes affalées le long du mur ; puis ses yeux avaient balayé la cour aux grands carreaux rouges, la porte de la remise aux vitres fendues, le tas de bois pour l’hiver, la porte du garage désormais vide, le grillage de l’entrée, la poignée d’arbres fruitiers dans leur carré de terre, le mur mitoyen qui soutenait deux orangers… Et entre les orangers, il avait aperçu une sorte de trait vague et sinueux grouiller sur la blancheur éblouissante du lait de chaux.

D’un petit coup de reins, il avait quitté le siège en plastique vert sur lequel on lui avait demandé d’attendre.

« Reste assis là, on a des discussions de grands. Sois sage. Tu as soif ? » avait dit sa mère en lui apportant un verre de limonade. Il n’aimait pas la limonade. David aimait la limonade. Il en raffolait mais, lui, Arthur, il ne l’avait jamais aimée. Il secoua la tête pour dire qu’il n’en voulait pas. Qu’il n’en boirait jamais.

Sa gorge était sèche mais il ne boirait pas une goutte de limonade. D’ailleurs, il ne voulait plus boire. Il s’arrêterait de boire jusqu’à la fin du monde. Même pour atténuer la force de la poigne en fer qui lui écrasait l’œsophage.

« Tu es sûr que tu n’as pas soif ? Sûr et certain ? Il a fait chaud à mourir aujourd’hui… »
Arthur leva les yeux sur sa mère puis il marmonna que, non, il n’avait pas soif.

Elle l’avait fixé de ses yeux rougis, esquissé un geste pour lui toucher la joue mais elle s’était figée à mi-chemin avant de se redresser et de rentrer dans la maison en disant que s’il changeait d’avis, il n’avait qu’à demander.

Mais il n’avait rien demandé.

             
Maintenant, il faisait un pas timoré vers la cour, l’oreille aux aguets. A l’intérieur, ça continuait de bavarder. Un murmure franchissait à peine le rideau de perles sombres.
Il quitta l’ombre de la véranda.

D’un seul coup de langue, le soleil enveloppa son visage. Son costume lui parut soudain cousu sur sa peau. Il eut une grande inspiration. Une chaleur fade emplit ses poumons. Il essaya de respirer doucement pour avaler le moins possible de cet air sec comme un morceau de laine brute.
Il s’approcha du mur, suivant des yeux le trait qui grouillait de plus en plus nettement. Il savait ce que c’

« Des fourmis… » pensa-t-il. Et aussitôt, il les détesta.

Il s’en approcha encore, l’estomac noué. Pourtant, il ne craignait pas les fourmis. Ou, du moins, il ne les craignait plus. David lui avait appris à surmonter sa peur.

Il avait presque le nez sur le mur. Les fourmis menaient leur va-et-vient de brins et de graines, comme s’il n’était pas là. Durant quelques instants il les examina sans bouger. 
Il souffla doucement sur les fourmis. Certaines d’entre elles s’arrêtèrent une fraction de seconde puis elles reprirent leur course.

Arthur les détestait vraiment, ces fourmis, à cause de la peur qui revenait lui tordre le ventre.

A l’aide d’une brindille, il cassa le cortège des fourmis. Il y eut un affolement parmi les insectes. A gauche, à droite, puis les files se reformèrent.

Arthur cassa le cortège plusieurs fois de suite, et les files se reconstituèrent à chaque fois. Une espèce de colère s’empara de lui. Et hop-hop-hop-hop ! il brouilla les files à coups de brindille, expulsant les fourmis loin de leur chemin balisé.

Et il les regarda errer dans une panique totale, écrabouillant l’une ou l’autre, de la pointe de sa brindille.

Là, David aurait été fier de lui. Et à cette seule idée, un sourire vint sur ses lèvres. David aurait été fier de lui.

« Qu’est-ce que tu fais ? »

Sa mère s’approchait à rapides enjambées. Sa robe noire l’amincissait et faisait paraître ses cernes encore plus bleus.

« Ne reste pas en plein soleil. Tu vas être malade. » Elle planta sur lui un regard presque furieux.

« Tu veux être malade, toi aussi ? »

Non, il ne voulait pas.

« Alors, reste à l’ombre, comme j’ai dit. »

Il ne faisait rien de mal : il jouait avec les fourmis sur le mur. Comme David.

Sa mère s’accroupit à sa hauteur et murmura : « Tu sais bien… » mais elle n’alla pas plus loin.
Arthur sentit la poigne en fer lui serrer de nouveau l’œsophage.

Francesco Pittau • Le hérisson

pittauFrancesco Pittau est l’auteur et le concepteur d’une centaine de livres pour la jeunesse (Seuil, Gallimard, Les Grandes Personnes, Albin Michel). Quatre recueils de poèmes, deux destinés à la jeunesse (Des noms d’oiseaux, au Seuil et Un dragon dans la tête chez Gallimard) et deux recueils adultes (Un crabe sur l’épaule, au Seuil et Une maison vide dans l’estomac aux Carnets du Dessert de Lune) ; il est en outre l’auteur d’un recueil d’aphorismes Une pluie d’écureuils paru aux Carnets du dessert de lune.

 

De la pointe de son soulier droit, Paul fit rouler le hérisson qui avait gonflé. Le cadavre bascula sur le dos et s’immobilisa. On voyait parfaitement les petites pattes griffues et raides, le museau scellé et la large blessure du ventre envahie par la vermine. La veille, il avait aperçu le hérisson trottant sous la haie informe du fond du jardin. Ça faisait une semaine que Paul avait remarqué la présence de l’animal. Et depuis, il guettait ses sorties prudentes, quand la lumière déclinait et que la chaleur devenait plus supportable. Un matin, il avait posé sur son chemin une vieille assiette creuse remplie d’eau. Le soir, l’assiette était presque vide mais Paul était incapable de dire si le hérisson avait bu ou non. Il rôdait une kyrielle de chats errants et d’animaux furtifs sans doute assoiffés.

Dans l’herbe haute, un caillou attira son regard. Il était tout en angles et en facettes, rose, orange, veiné, taché de blanc. Sur certaines arêtes, un éclat acéré, presque métallique, brillait. Entre les brins d’herbe, les fourmis s’affolaient. Une saison à fourmis et à insectes, à bestioles de toutes sortes. Il pleuvait, il faisait chaud, et toute la végétation profitait de ce temps-là, proliférait, poussait ses branches et ses feuilles dans une gesticulation insensée. Paul soupira. L’air humide empoissait ses bras.

« Faut tondre la pelouse… elle pousse comme la lèpre… »

Le ciel était encore encombré de nuages immobiles. Il allait pleuvoir d’un moment à l’autre, d’une heure à l’autre. La journée ne s’achèverait pas sans une goutte d’eau. La mécanique était enclenchée : pluie, chaleur, pluie, chaleur…

« Faut l’enterrer sinon ça va puer la mort… »

Il regarda le hérisson encore une fois. On ne pouvait pas laisser ce cadavre traîner là, et attirer mouches et charognards.

Cela ne lui prendrait que quelques petites minutes : trois coups de bêche, et le trou serait assez profond pour le petit cadavre. Bien assez profond pour échapper au flair des animaux. Il avait juste le temps avant le dîner.

Comme il se dirigeait vers la remise pour prendre la bêche, Fanny l’appela pour manger.

Fanny avait des doigts d’or pour la cuisine. Elle avait des doigts d’or pour tout ce qui concernait le travail domestique. D’un bout de tissu elle faisait une chemise, une nappe, une robe. « Elle a des doigts d’or. » pensa Paul en la regardant servir le veau mijoté. Ses bras étaient un peu lourds « Mais pas trop », se dit-il. Il remarqua la légère acidité de sa transpiration. Elle avait eu chaud en cuisinant.

« Tu me diras si c’est bon ? Ne me raconte pas d’histoire pour me faire plaisir. C’est la première fois que je cuisine le veau de cette façon. Si ça ne te plaît pas, dis-le-moi. Je n’en referai plus. Promis ? »

« Promis… » dit-il en enfournant un bout de viande piqué au bout de sa fourchette. Il mastiqua lentement, les paupières mi-closes. Quand il eut avalé, il marmonna : « Délicieux. » Fanny eut un sourire pareil à une blessure.

« Merde ! Je vais pas le retrouver… » Paul avait oublié d’ensevelir le cadavre du hérisson. Il s’en était souvenu alors que la nuit avait occupé tout l’espace. Alors il s’était précipité : avait dégoté sa petite lampe de poche, celle qui fonctionnait une fois sur deux et qui n’éclairait presque pas ; il avait ramassé la bêche dans la remise, et il s’était mis à la recherche du hérisson mort.

Dans l’obscurité, le jardin avait des dimensions mouvantes et incertaines. La pelouse ressemblait à une mare d’eau froide.

Paul se rappelait exactement l’endroit où gisait le cadavre. Bien sûr qu’il se le rappelait — pas loin du buisson, à trois pas du groseillier, à une enjambée du bouleau qu’il faudrait bientôt étêter. La lumière de la lampe de poche tressautait sur l’herbe. Paul s’avança jusqu’à l’endroit supposé. Le cadavre était encore là. Il allait l’enterrer sur place. Serrant la lampe de poche entre ses dents, il commença de creuser. La bêche s’enfonça aisément, le sol était détrempé. En trois coups, Paul obtint un trou suffisant pour le hérisson. Il le posa au fond puis le recouvrit avec la terre entassée sur le côté. Puis il dama la terre avec le plat de la bêche, et à chaque coup asséné, il sentit le tremblement de la bêche passer du manche à son bras, puis du bras jusque dans sa poitrine.

Quand il eut terminé, il était en nage. « J’suis dans un sale état pour un trou de rien du tout. J’vais attraper la crève… » Mais au lieu de rentrer, il demeura sans bouger, ses mains croisées sur le bout du manche de la bêche, la lampe de poche toujours entre ses dents.