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Francesco Pittau • Le hérisson

pittauFrancesco Pittau est l’auteur et le concepteur d’une centaine de livres pour la jeunesse (Seuil, Gallimard, Les Grandes Personnes, Albin Michel). Quatre recueils de poèmes, deux destinés à la jeunesse (Des noms d’oiseaux, au Seuil et Un dragon dans la tête chez Gallimard) et deux recueils adultes (Un crabe sur l’épaule, au Seuil et Une maison vide dans l’estomac aux Carnets du Dessert de Lune) ; il est en outre l’auteur d’un recueil d’aphorismes Une pluie d’écureuils paru aux Carnets du dessert de lune.

 

De la pointe de son soulier droit, Paul fit rouler le hérisson qui avait gonflé. Le cadavre bascula sur le dos et s’immobilisa. On voyait parfaitement les petites pattes griffues et raides, le museau scellé et la large blessure du ventre envahie par la vermine. La veille, il avait aperçu le hérisson trottant sous la haie informe du fond du jardin. Ça faisait une semaine que Paul avait remarqué la présence de l’animal. Et depuis, il guettait ses sorties prudentes, quand la lumière déclinait et que la chaleur devenait plus supportable. Un matin, il avait posé sur son chemin une vieille assiette creuse remplie d’eau. Le soir, l’assiette était presque vide mais Paul était incapable de dire si le hérisson avait bu ou non. Il rôdait une kyrielle de chats errants et d’animaux furtifs sans doute assoiffés.

Dans l’herbe haute, un caillou attira son regard. Il était tout en angles et en facettes, rose, orange, veiné, taché de blanc. Sur certaines arêtes, un éclat acéré, presque métallique, brillait. Entre les brins d’herbe, les fourmis s’affolaient. Une saison à fourmis et à insectes, à bestioles de toutes sortes. Il pleuvait, il faisait chaud, et toute la végétation profitait de ce temps-là, proliférait, poussait ses branches et ses feuilles dans une gesticulation insensée. Paul soupira. L’air humide empoissait ses bras.

« Faut tondre la pelouse… elle pousse comme la lèpre… »

Le ciel était encore encombré de nuages immobiles. Il allait pleuvoir d’un moment à l’autre, d’une heure à l’autre. La journée ne s’achèverait pas sans une goutte d’eau. La mécanique était enclenchée : pluie, chaleur, pluie, chaleur…

« Faut l’enterrer sinon ça va puer la mort… »

Il regarda le hérisson encore une fois. On ne pouvait pas laisser ce cadavre traîner là, et attirer mouches et charognards.

Cela ne lui prendrait que quelques petites minutes : trois coups de bêche, et le trou serait assez profond pour le petit cadavre. Bien assez profond pour échapper au flair des animaux. Il avait juste le temps avant le dîner.

Comme il se dirigeait vers la remise pour prendre la bêche, Fanny l’appela pour manger.

Fanny avait des doigts d’or pour la cuisine. Elle avait des doigts d’or pour tout ce qui concernait le travail domestique. D’un bout de tissu elle faisait une chemise, une nappe, une robe. « Elle a des doigts d’or. » pensa Paul en la regardant servir le veau mijoté. Ses bras étaient un peu lourds « Mais pas trop », se dit-il. Il remarqua la légère acidité de sa transpiration. Elle avait eu chaud en cuisinant.

« Tu me diras si c’est bon ? Ne me raconte pas d’histoire pour me faire plaisir. C’est la première fois que je cuisine le veau de cette façon. Si ça ne te plaît pas, dis-le-moi. Je n’en referai plus. Promis ? »

« Promis… » dit-il en enfournant un bout de viande piqué au bout de sa fourchette. Il mastiqua lentement, les paupières mi-closes. Quand il eut avalé, il marmonna : « Délicieux. » Fanny eut un sourire pareil à une blessure.

« Merde ! Je vais pas le retrouver… » Paul avait oublié d’ensevelir le cadavre du hérisson. Il s’en était souvenu alors que la nuit avait occupé tout l’espace. Alors il s’était précipité : avait dégoté sa petite lampe de poche, celle qui fonctionnait une fois sur deux et qui n’éclairait presque pas ; il avait ramassé la bêche dans la remise, et il s’était mis à la recherche du hérisson mort.

Dans l’obscurité, le jardin avait des dimensions mouvantes et incertaines. La pelouse ressemblait à une mare d’eau froide.

Paul se rappelait exactement l’endroit où gisait le cadavre. Bien sûr qu’il se le rappelait — pas loin du buisson, à trois pas du groseillier, à une enjambée du bouleau qu’il faudrait bientôt étêter. La lumière de la lampe de poche tressautait sur l’herbe. Paul s’avança jusqu’à l’endroit supposé. Le cadavre était encore là. Il allait l’enterrer sur place. Serrant la lampe de poche entre ses dents, il commença de creuser. La bêche s’enfonça aisément, le sol était détrempé. En trois coups, Paul obtint un trou suffisant pour le hérisson. Il le posa au fond puis le recouvrit avec la terre entassée sur le côté. Puis il dama la terre avec le plat de la bêche, et à chaque coup asséné, il sentit le tremblement de la bêche passer du manche à son bras, puis du bras jusque dans sa poitrine.

Quand il eut terminé, il était en nage. « J’suis dans un sale état pour un trou de rien du tout. J’vais attraper la crève… » Mais au lieu de rentrer, il demeura sans bouger, ses mains croisées sur le bout du manche de la bêche, la lampe de poche toujours entre ses dents.


Francesco Pittau • La dernière station

pittauFrancesco Pittau est l’auteur et le concepteur d’une centaine de livres pour la jeunesse (Seuil, Gallimard, Les Grandes Personnes, Albin Michel). Quatre recueils de poèmes, deux destinés à la jeunesse (Des noms d’oiseaux, au Seuil et Un dragon dans la tête chez Gallimard) et deux recueils adultes (Un crabe sur l’épaule, au Seuil et Une maison vide dans l’estomac aux Carnets du Dessert de Lune) ; il est en outre l’auteur d’un recueil d’aphorismes Une pluie d’écureuils paru aux Carnets du dessert de lune.

 

Eric avait baissé la vitre de la voiture et se laissa enivrer par l’air nocturne qui pénétra en lui comme un gant froid. Une vague vive emplit l’habitacle, effaçant d’un coup la moiteur qui y régnait. Il se tortilla, se redressa, se cala dans son siège et s’efforça de respirer avec toute la profondeur de ses poumons. Il roulait depuis des heures… il avait traversé des plaines lisses et monotones ; des vallées ravagées par le soleil et à présent il s’enfonçait dans un vaste paysage de forêts endormies. 

L’autoroute déserte paraissait immobile dans la trouée fixe des phares. Il se frotta les paupières d’une paume lasse et rapide, essaya de se désengourdir en faisant quelques mouvements étriqués, mais il continua de se sentir raide comme du bois mort. 

« Putain d’autoroute… »

Il eut un pincement aigu à l’estomac en se rappelant la bretelle de sortie qu’il avait croisée, 500 kilomètres auparavant— une sortie minuscule qui courait se fondre dans un bourg ensoleillé… Il y avait eu d’autres bretelles de sortie mais celle-là l’obsédait.
L’air froid était devenu glacial. Il remonta la vitre et se retrouva dans sa coquille à peine égratignée par le monde extérieur. Des voix tentaient de s’agripper à la carrosserie, glissaient sur toute la longueur puis lâchaient prise avec une espèce de crissement exaspéré.  
Là-bas, par-dessus les cimes, il aperçut une lumière diffuse et bleuâtre. Au fur et à mesure qu’il s’en approchait, du rouge et du jaune vinrent s’ajouter. Une station-service. Il allait pouvoir faire le plein, boire quelque chose…

Huit pompes à essence étaient alignées sous une sorte de gigantesque marquise blanche en forme d’aile d’oiseau. Il s’arrêta à hauteur de la pompe 6, descendit de voiture et fit le plein. Ensuite, il remonta dans son véhicule et démarra pour aller se garer devant le bâtiment vitré qui s’étalait en face des pompes. Une enseigne bleue et rouge brûlait sur le toit plat.
Quelques énormes camions étaient pétrifiés sur le parking un peu plus loin, et deux petites voitures engluées dans l’obscurité et l’humidité. Au lieu de sortir de sa voiture, il resta de longues minutes sans bouger, les yeux mi-clos, la nuque abandonnée à l’appuie-tête. Lorsqu’il ouvrit les paupières, il vit qu’un homme avait collé son visage contre la vitre du bâtiment et le regardait d’un air perplexe.

« Il doit penser que j’essaie de resquiller… »

L’homme, vêtu d’un polo rayé jaune et noir, se tenait derrière la caisse. D’une voix étouffée, il annonça la somme due pour l’essence. Sans lever les yeux, il happa les billets d’une main preste, fit tinter la caisse et jeta la monnaie sur le banc. Eric fit comme s’il n’avait rien remarqué de l’hostilité larvée, et il s’éloigna vers les toilettes. Le local était humide et frais, avec une odeur qui emportait le nez et la gorge. Il pissa rapidement, en retenant son souffle.

Trois types épais et massifs traînaient près des machines à café, ainsi qu’une jeune femme mince serrant contre sa poitrine un bébé qui dormait. Elle marchait de gauche et de droite tout en marmonnant. Comme il allait glisser une pièce dans la fente de la machine, la jeune femme s’approcha et, fixant un point par-delà son épaule, elle dit : “Il a mal…” Sa voix était terne. « Il a très mal. Il s’est endormi mais il a très mal. Il faut le soigner. Mon mari dort dans la voiture. Il n’en peut plus. J’attends qu’il se réveille. Lui, il dit que son fils n’a rien. » Le bébé, renfrogné, la peau comme frottée, tétait un sein invisible de ses lèvres avides. 

Eric ne savait que répondre. Il la regarda, recula d’un pas en lâchant un « ah ». Elle avança d’un pas et dit de sa voix qui semblait s’effilocher : « Je peux venir avec vous ? Vous me déposerez à la première sortie… Puis je me débrouillerai pour trouver un hôpital, n’importe qui capable de sauver mon bébé… »

Il recula encore ; elle n’eut aucun mouvement dans sa direction. Alors il lui tourna le dos.
Dans les grands réfrigérateurs du fond, il prit deux sandwichs au fromage emballés dans de la cellophane, et une grande bouteille de jus d’orange. En se rendant à la caisse, il vit que la jeune n’était plus là, et qu’il ne restait qu’un seul type près des machines à café.

Il paya ses achats et sortit les bras encombrés.

L’air s’enroula autour de son cou instantanément. 

« Monsieur… »

Eric reconnut la voix de la jeune femme. Elle se tenait à deux mètres sur sa gauche, à moitié éclairée par les lampes du bâtiment, le bébé toujours dans ses bras, le pressant encore plus fort contre elle pour le préserver de la fraîcheur. Sans lui adresser la parole, Eric se dirigea vers sa voiture. Il entendit les pas de la jeune femme claquer derrière lui sur un rythme court et nerveux.

Il ouvrit la portière arrière de sa voiture. La jeune femme s’installa sans un mot. 

Eric n’avait plus sommeil. La voiture était parcourue par une vibration paisible. Il regarda dans le rétroviseur et vit la jeune femme endormie à l’arrière, la tête appuyée à la vitre, légèrement inclinée, la bouche entrouverte, le bébé à moitié reposant sur ses genoux.

Plus tôt, ils avaient mangé chacun un sandwich, puis ils avaient bu le jus d’orange au goulot de la bouteille. Elle l’avait remercié d’un murmure, lui avait souri avant de dire en ayant un regard attendri vers son bébé : « Je le savais. »


Jacques Serena • Licence trois

toulonFinFev2014 011 copieJacques Serena est né à Vichy en 1950. Après de nombreux petits boulots, il se consacre à l’écriture. Son premier roman Isabelle de dos paraît aux Éditions de Minuit en 1989 où il publiera ensuite six romans. En parallèle à sa production romanesque, il écrit pour le théâtre et, notamment, Rimmel qui a été monté par Joël Jouanneau, en 1998, au Théâtre Ouvert, à Paris, au Théâtre du Point du Jour, à Lyon et au Théâtre National de Strasbourg.

 

Aurore, Ingrid, Caro et moi n’avons plus qu’une idée, aujourd’hui, nous fuir. Je nierai en bloc avoir animé des options dans un quelconque établissement et tout ce qui aurait pu s’en suivre. Et elles, de leur côté, démentiraient mordicus avoir jamais été certains vendredis soirs mes élèves préférées. Alors que pourtant il nous semble bien que, autour d’avril, fin avril début mai, à tour de rôles. Mais la vérité. La vérité n’existe plus, voilà la vérité. Ou si elle existe encore, elle n’est plus pour nous. Jamais plus nous ne pourrons prendre le risque de croire à l’objectivité de qui que ce soit, ni à aucun témoignage, ni à aucun souvenir, même de bonne foi, surtout de bonne foi. En ce qui nous concerne, Aurore, Ingrid, Caro et moi, nous ne pouvons plus croire, au fond, qu’en ce que nous désirons follement et craignons terriblement de croire. A ces heures où ça ne fait plus tellement de différence, où on peut s’avouer redouter ce qu’on désire et bien sûr désirer au fond ce qu’on redoute à ce point. En général après vingt-deux heures. Mais dans la journée, aujourd’hui, force nous est de constater que nous passons notre temps à nous fuir, à ne plus nous répondre ou à nous inventer de fausses crises d’allergies. Nous ne voulons plus au grand jour de ces secrets qui agacent nos gencives, font pourrir nos mollets et titillent notre sang comme des spinelles sous la peau. Fuir et nier, d’accord, mais la question, une des questions, c’est comment expliquer l’indéniable concordance des détails, des temps et des lieux dans les récits de chacune d’elles et de moi. Comment expliquer aussi cette incompréhensible photo retrouvée entre les pages de mon second roman. On peut assez facilement y reconnaître mes trois, Aurore, Ingrid et Caro, mais les deux autres. Le pire restant quand même la similitude de nos versions, ces bribes et lacunes si analogues, la seule fois où nous avons osé prendre le risque de nous revoir elles et moi et d’en reparler cartes sur table en terrain neutre, au fond du vieux bar mégoteux de La Farlède. Ces versions juste assez semblables, juste assez divergentes et avec juste assez d’oublis pour être crédibles. Pour bien s’immiscer en nous et y commencer leur lent travail. Ces versions d’où ressortait nettement qu’en licence trois autour du mois d’avril, fin avril début mai, je les gardais bel et bien à tour de rôle en retenue à l’intérieur de ma salle. Quand le plafond de la salle se craquelait. Quand comme en guise d’avertissement derrière-moi était restée scotchée mon affiche représentant l’étang de l’Aveyron, l’ombre profonde comme une frayeur céleste sous la voûte d’arbres, des noyers, pour ce que j’en savais. C’était en fin d’après-midi quand dehors il y avait tout ce bleu, tout ce ciel, quand le moindre bruit avait pris un écho clair. Quand la salle sentait la terre sèche, la craie et la poussière. Alors elles devaient obéir. La poussière de craie, que le frottement des pas avait fait pénétrer dans le plancher, agglutinée dans les craquelures, elles devaient la remuer en y enfonçant l’extrémité de leurs stylos. Tandis que dehors, sur le terrain de jeu déserté, des portiques faisaient osciller des chaînes. Quand je me détournais d’elles, elles allaient en silence au fond de la classe et inventaient des jeux. Quand je finissais d’écrire au tableau le mot rétribution, elles devaient cesser et s’aligner contre le mur du fond et attendre. Que j’en pointe une du doigt. Alors il semble que je ne gardais que celle-là. Qui peu après se retrouvait, je ne sais pas comment, elles non plus, mais semble avéré que celle que je gardais se retrouvait en jupe et socquettes, debout sur mon bureau à tournoyer en fredonnant des réminiscences de chansons. Et moi, assis, je regardais au-dessus de moi la jupe devenir un parapluie, parfois une corolle. Je voyais les pâles et minces jambes de pouliche. Les socquettes glissaient sur les mollets. J’apercevais la culotte blanche et le ventre plat, c’était aussi propre qu’une poupée et sentait le talc. Je me souviens bien de l’odeur de talc et je revois nettement des objets restés solitairement sur la table de celle en retenue, un classeur ouvert, un stylo parme, un sachet d’abricots secs, un petit brick de jus de pamplemousse. Mais ce devait être à une toute autre époque, c’est ce que je me dis, maintenant, et ce que je finirai par croire. C’est certainement ce qu’elles se disent aussi, préfèrent penser. Ce devait être à un temps où on aurait encore pu confier à un type dans mon genre des filles en licence trois dans un établissement. En tout cas, aujourd’hui elles nieraient en bloc, les trois, Aurore, Ingrid, Caro. Et moi donc. Nous n’avons plus qu’une idée, nous fuir et démentir mordicus.

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Francesco Pittau • Par les couloirs

pittauFrancesco Pittau est l’auteur et le concepteur d’une centaine de livres pour la jeunesse (Seuil, Gallimard, Les Grandes Personnes, Albin Michel). Quatre recueils de poèmes, deux destinés à la jeunesse (Des noms d’oiseaux, au Seuil et Un dragon dans la tête chez Gallimard) et deux recueils adultes (Un crabe sur l’épaule, au Seuil et Une maison vide dans l’estomac aux Carnets du Dessert de Lune) ; il est en outre l’auteur d’un recueil d’aphorismes Une pluie d’écureuils paru aux Carnets du dessert de lune.

 

Sarah portait son bras gauche comme une aile malade. Elle se l’était cogné en passant la porte vitrée peinte en blanc jusqu’à mi-hauteur. La douleur, brutale, vive et passagère avait engourdi son bras et, depuis, elle le tenait recroquevillé. Elle avait à peine gémi pourtant. Ce n’était pas le moment de jouer au bébé.

Une sorte de gémissement étouffé avait éclos au fond de sa gorge mais sous le regard de sa mère il s’était rabougri d’un seul coup, et transformé en grimace. La mère n’avait rien vu ; la mère ne voyait rien, la mère ne pouvait rien voir, obnubilée par sa destination, braquée vers son but ; le menton légèrement tendu vers l’avant, les lèvres amincies par l’effort, elle semblait haler un poids mort sur ses pas.

« Il faut suivre la ligne bleue » murmura-t-elle comme si elle craignait de l’oublier.

Sarah sursauta au son de cette voix qu’elle n’avait pas reconnue. Une voix qui s’épuisait dès qu’elle venait au jour. Une voix qui paraissait retomber sur ses lèvres en petits lambeaux.
« Ne traîne pas, Sarah, papa nous attend… »

Sarah ne pensait plus du tout à son bras, elle ne pensait qu’à cette ligne bleue qu’il fallait suivre absolument comme l’avait recommandé la jeune femme rousse de l’Accueil, dans un sourire de dents très blanches : « Gardez bien la ligne bleue à l’œil et vous ne vous perdrez pas dans ce labyrinthe. »

Sarah avait mâchonné le mot “labyrinthe” dans l’ascenseur qui descendait, puis elle l’avait écarté de son esprit afin de ne pas être distraite : « Papa attend… Suivre la ligne bleue… »
Des couloirs, des portes qui s’ouvraient et se refermaient sans bruit, des hommes et des femmes vêtus de blanc ou de bleu pâle, parfois de vert, et qui marchaient sur des semelles muettes. Pas comme celles des chaussures de sa mère, qui clac-clac-clac-claquaient trop fort entre les murs silencieux. Sarah clignait des yeux à chaque “clac” qui se fichait comme une épingle dans son bas-ventre.

La ligne bleue filait droit, s’estompait par endroits, réapparaissait plus loin, après deux ou trois enjambées, s’effilait, s’épaississait, partait en morceaux avant de reprendre sa forme initiale. Et puis, elle s’arrêta brusquement.

La mère, qui serrait dans son poing une petite balle rouge qu’elle venait de sortir de son sac à main dont la sangle faisait un trait sombre sur son épaule, dit dans un souffle à peine audible : « La ligne… », avant de rester pétrifiée devant la ligne interrompue à ses pieds. Elle se pencha pour vérifier qu’elle ne se trompait pas ; se redressa ; eut un bref regard vers Sarah puis elle laissa échapper un soupir.

Le couloir se poursuivait encore quelques mètres, puis il s’écartelait en croix.
Sarah se tortilla. « Pipi… » se dit-elle tandis que sa mère s’avançait jusqu’au croisement d’un pas stupéfait.

Elle regarda à gauche, puis à droite, puis encore à gauche, puis encore à droite, puis elle regarda devant elle ; ses cheveux masquaient un peu son visage. Elle revint vers Sarah.
« Il n’y a plus de ligne…»

A ces mots, Sarah bloqua sa respiration pendant quelques secondes. Elle reprit une goulée d’air seulement lorsqu’elle sentit une bouffée chaude envahir son crâne et picoter la racine de ses cheveux.

« Viens… » dit sa mère « on va finir par trouver quelqu’un pour nous aider… »

Elles s’engagèrent dans le couloir de gauche. De larges portes à battants ponctuaient leur marche. On devinait des présences dans des lumières blanches ; parfois, dans une sorte de hublot, on apercevait un lit, un visage endormi, une silhouette immobile. Les pas de la mère clac-clac-clac-claquaient encore plus clairement sur le revêtement. Sarah avançait à pas serrés.
Sa mère avait recommencé à triturer la petite balle rouge et, de temps en temps, elle ralentissait son allure pour permettre à Sarah de la suivre. Mais Sarah marchait de plus en plus lentement. La douleur à son bras s’était réveillée.

« Allez, ne traîne pas… papa nous attend… »

Sarah eut un sourire qui tremblait, et comme elle élargissait sa foulée, elle sentit une coulée tiède glisser rapidement sur sa jambe droite.


Francesco Pittau • Une attente infinie

pittauFrancesco Pittau est l’auteur et le concepteur d’une centaine de livres pour la jeunesse (Seuil, Gallimard, Les Grandes Personnes, Albin Michel). Quatre recueils de poèmes, deux destinés à la jeunesse (Des noms d’oiseaux, au Seuil et Un dragon dans la tête chez Gallimard) et deux recueils adultes (Un crabe sur l’épaule, au Seuil et Une maison vide dans l’estomac aux Carnets du Dessert de Lune) ; il est en outre l’auteur d’un recueil d’aphorismes Une pluie d’écureuils paru aux Carnets du dessert de lune.

 

— Oh, t’as vu ?
— Non, quoi ?
— La neige. Il neige. Je ne sais pas depuis quand. Y a dix minutes, il neigeait pas, je crois. Et là, on dirait qu’il a neigé pendant des semaines…
— Fallait s’y attendre. Ça menaçait depuis un moment. Ouais, tout est blanc. On voit plus rien
— Ça me fait peur tout ce blanc. Pire que du noir. Le noir, tu peux l’éclairer mais le blanc…
— Eclairer le blanc ?
— Rien, je dis rien. Ce qui me passe par la tête seulement.
— Mouais, toi et ta fantaisie…
— J’ai pas d’imagination, je vois des choses et je les dis. Mais j’ai pas d’imagination.
— T’en as à revendre à n’importe qui. Comme maman. Elle avait toujours des trucs à raconter, des histoires invraisemblables. J’aimais bien mais parfois elle me foutait la trouille avec ses histoires. J’avais même l’impression qu’elle voulait me faire trembler dans ma culotte.
— Oh, non… pas elle…
— En tout cas, elle est arrivée à me faire peur…
— T’as toujours été un trouillard.
— Non, j’ai jamais été un trouillard. Prudent, ça c’est vrai. Je me lance pas comme un bouc sur la chèvre. J’attends le bon moment. Mais je suis pas un trouillard.
— C’est vrai. J’ai trop parlé, là. Je regrette.
— Oh, le père m’en a dit des pires et je suis toujours debout… Je m’en remettrai.
— Oui.
— Lui, il s’en remettra pas.
— Non.
— Il l’a cherché.
— Oui, il l’a cherché. On dirait même qu’il le cherche sans le savoir. Comme par instinct.
— En tout cas, il a trouvé.
— Oui…
— Mais peut-être qu’il va pas revenir…
— Il revient toujours. Maman le disait : “Il est increvable.”
— C’est vrai qu’elle disait souvent ça : “Il est increvable.” Mais il va bien finir par crever, un jour. Y a rien qui reste debout tout le temps. Tu te rappelles le boucher ? Rouge, costaud comme deux bœufs, des poignets comme des mollets et des mollets comme des bûches… il est tombé d’un coup ! au milieu des tripes et du sang du cochon qu’il venait d’égorger…
— Ahahahahahahah ! et comment que je m’en souviens… ce saligaud… Il tripotait tout ce qui passait à sa portée. Ici, il a essayé dix fois… Avec ses vendeuses, il se gênait pas beaucoup.
— On l’a dit. J’ai jamais vu…
— La camionnette ! Je crois que j’entends la camionnette !
— La camionnette ?… Non, j’entends rien… Et puis, le temps de descendre dans la vallée, de faire des provisions, de remonter avec les routes enneigées, il lui faudra bien quatre heures en tout. Ça fait juste un peu plus de deux heures…
— J’espère qu’il ne reviendra pas…
— Ce serait plus simple mais il va revenir. Plus d’une demi-journée éloigné de sa maison, il reste pas. Il est quasiment né ici…
— Et il y crèvera, c’est sûr.
— J’ai envie d’un café…
— Moi aussi, tiens, histoire de dire.
— T’es pas obligée.
— Je sais. Mais ce qui est dit est dit.
— Je le prépare.
— Je vais sortir le pain du four. Faudra le changer plus tard.
— Oui…
— Il fonctionne plus très bien. Il chauffe plus d’un côté que de l’autre… le pain retombe pas cuit…
— Du pain reste du pain, même pas bien cuit.
— Maman aimait les choses bien faites. Moi aussi. J’ suis comme ça, c’est tout.
— Personne n’est jamais mort d’un pain mal cuit.
— C’est pas une raison. En tout cas, moi j’aime bien quand il est cuit égal partout.
— Le café est prêt. Ta tasse, sur la table…
— Un bon pain doit ressembler à de la brioche. Je vois le pain comme ça.
— C’est une phrase du père…
— Il a pas tort sur tout. Il a pas tort quand y parle du pain. Sa mère était une finassière pour le pain. Je dois tenir ça d’elle.
— Ou de lui.
— De lui aussi. Mais c’est un homme, et moi pas. J’ai dû hériter de sa mère. Il a répété mais sans comprendre vraiment. Il a jamais fait de pain. Il l’a mangé, c’est tout. Il en a bâfré du pain ! Bon Dieu qu’il en a bâfré !
— Il se nourrit presque que de ça. Et de viande. Là, il va en vouloir encore une platée monstrueuse. Surtout avec le temps qu’il fait.
— Ecoute… c’est pas la camionnette ?…
— Impossible ! J’ai calculé avec toi… il sera pas là avant deux heures… Un peu plus, si la neige continue de tomber. Ton café refroidit. L’oublie pas.
— Je l’oublie pas. Je le bois puis je prépare pour son retour…
— Dans deux heures…
— Oui, dans deux heures.

Francesco Pittau • Un jour à la mer

pittauFrancesco Pittau est l’auteur et le concepteur d’une centaine de livres pour la jeunesse (Seuil, Gallimard, Les Grandes Personnes, Albin Michel). Quatre recueils de poèmes, deux destinés à la jeunesse (Des noms d’oiseaux, au Seuil et Un dragon dans la tête chez Gallimard) et deux recueils adultes (Un crabe sur l’épaule, au Seuil et Une maison vide dans l’estomac aux Carnets du Dessert de Lune) ; il est en outre l’auteur d’un recueil d’aphorismes Une pluie d’écureuils paru aux Carnets du dessert de lune.

 

Marianne avait toujours prétendu ne pas savoir nager, et là, il la voyait pousser sa brasse (sans allure, il est vrai) dans l’eau transparente et verdâtre par endroits à cause de la végétation qui couvrait le fond près du rivage. La plage était étroite, constituée de petits galets et d’un gros sable gris ; on y accédait par un sentier en pente, large comme un pas, qui sinuait entre des pierres et des touffes d’herbes solides et minérales— d’énormes rochers lisses étaient fichés un peu partout, comme après une explosion.

José s’était laissé convaincre. Marianne aimait la chaleur, les longues heures baignées par l’air poisseux, les siestes interminables et les silences ; vers dix heures du matin, ils avaient quitté l’hôtel situé à deux kilomètres de la côte— un panier bourré de petites bouteilles d’eau, de tranches de pain, de tomates allongées comme des courgettes, de fromage de chèvre et de quelques pêches, posé sur le siège arrière de la voiture.

Tout cela avait été préparé par la patronne de l’hôtel, qui leur avait dit dans un mauvais français qu’ils ne seraient pas déçus par la plage, même si elle n’était pas de sable fin. En plus, elle était toute proche de l’hôtel. Ils auraient vite fait de rentrer lorsqu’ils en auraient assez. Ils avaient choisi cet hôtel pour ces raisons : son isolement dans les collines, et sa proximité avec la mer— afin que Marianne puisse profiter à l’occasion de la plage. Les premiers jours, José avait réussi à tenir un programme serré de visites diverses : petites églises à moitié effondrées, chicots de temples gréco-romains et même une fromagerie artisanale tenue par un vieil homme qui sentait la sueur et la crasse. La région était pauvre en lieux à prospecter : on y rencontrait surtout des combes désertes, des roches basaltiques et des terres rouges qui faisaient mal aux yeux quand le soleil était à son zénith. Marianne avait feint de s’intéresser aux visites de José, mais il n’avait pas été dupe. Surtout qu’elle ne cessait de répéter qu’il faisait une chaleur à se foutre à l’eau tout habillée. Pour toute réponse, José lui souriait doucement, comme il aurait souri à une fillette ; elle lui souriait en retour, secouant sa chevelure rousse coupée au carré.

Après avoir épuisé son réservoir de visites, José ne voulut plus sortir de l’hôtel pendant deux jours, prétextant que la canicule le terrassait, et il passa ces deux jours à lire quelques pages d’un livre sans intérêt, et à sommeiller dans la cour de l’hôtel, sous un parasol vert et blanc. Marianne avait grogné que l’inactivité à l’hôtel lui pesait. “Si c’est pour rester allongée à ne rien faire, j’aime autant le faire au bord de l’eau.” José avait dit qu’il la comprenait mais il n’avait pas réagi avant le lendemain.

« Je vais demander qu’on nous prépare un panier-repas… et on ira à la plage toute la journée… »

 

*
 

Il sentait le soleil sur ses épaules nues ; il avait ôté sa chemise à manches courtes— gardant ses pantalons beiges et ses espadrilles bleu foncé. Assis sur un rocher plat, il se laissait ensommeiller par la touffeur et le remuement régulier de la mer ; de temps en temps, quelques vagues brisaient le rythme, accouraient depuis l’horizon, s’enroulaient puis venaient se déployer et s’éparpiller sur le gros sable gris ; de rares oiseaux glissaient dans le ciel vide de tout nuage ; très haut, un point scintillant était passé et une sorte de vibration était parvenue jusqu’aux oreilles de José, quand le point scintillant avait déjà disparu.

« Jo ! »

Marianne, de l’eau jusqu’aux lèvres, agitait un bras dans sa direction tandis que de l’autre elle se maintenait maladroitement à flots. Il agita une main en réponse. “On dirait un veau marin…” pensa-t-il. Il n’avait aucune idée de ce qu’était un veau marin mais ça lui était venu d’un coup à l’esprit. Il regarda Marianne qui s’était remise à patauger, à grands battements de pieds, comme si elle voulait faire écumer toute l’eau de la mer.
Il ferma les yeux. La chaleur était raide. Le panier-repas attirait quelques mouches bleues qu’il éloigna de la main, visant au hasard. L’air était figé.

« Joooo ! »

Marianne s’était éloignée du rivage d’une dizaine de mètres ; comme tout à l’heure, elle s’était tournée vers José et lui faisait un signe de la main. Il répondit cette fois par un mouvement de la tête et un sourire qu’elle ne dut pas voir. Elle était trop loin. De toute façon, elle s’était de nouveau tournée dans la direction du large et s’était remise à nager.
Exaspéré par la chaleur, José plongea la main droite dans le panier-repas et en tira une pêche dans laquelle aussitôt il mordit à pleine bouche, sans l’avoir pelée. La chair fondait, il la déglutissait, puis recrachait la peau velue qui se coinçait entre ses dents. Deux ou trois guêpes s’ajoutèrent aux mouches. Elles dérivèrent lentement autour des fragments de peau de pêche, se posèrent dessus brièvement puis repartirent, alertées par un invisible danger, avant de revenir se poser.

José les contemplait, de plus en plus envahi par une torpeur irrésistible. Il était en sueur ; les guêpes et les mouches grouillaient sur la peau de pêche. De très loin, il entendit qu’on l’appelait. Il releva la tête. Marianne n’était plus qu’un point roussâtre sur l’eau, un point perdu parmi les paillettes qui palpitaient comme de minuscules volets. Le bras de Marianne devait probablement se balancer de gauche à droite, pour le saluer, mais il n’en perçut qu’un trait clair et fugace.

A l’aide de sa chemise roulée en boule, il se tamponna sous les aisselles, puis il s’épongea le visage, et sa propre odeur lui sauta au nez avec la violence d’un coup de poing.

 

Anna de Sandre • Une fissure, comme dans un mur

anna_de_sandreAnna de Sandre a une prédilection pour la forme brève ; elle écrit principalement des nouvelles (‘Le parapluie rouge’, à paraître aux éditions In-8) et de la poésie (‘Un régal d’herbes mouillées’, aux Carnets des Desserts de Lune), et ponctuellement des romans et des histoires pour la jeunesse (‘Iris et l’escalier’, Gallimard). La plupart de ses textes sont publiés dans divers recueils collectifs ou revues. Ses textes sont visibles sur son site Biffures Chroniques.

 

Ce qu’il manquait à Samuel « Os-de-seiche », c’était la putain d’idée qui lui permettrait de garder la main sur les fesses de la grande Lulu.

« T’as plutôt intérêt à nous sortir de ce piège », qu’elle lui avait dit, et depuis, le cauchemar d’une bulle de chewing-gum monstrueuse dans laquelle il hurlait en vain lui prenait le peu d’espace disponible qu’il aurait pu utiliser pour réfléchir à tout ce qu’ils venaient de vivre.

Il restait trois jours avant la visite des hommes de Berdoues. Trois jours, et la peinture qui tenait les murs de sa case ne lui inspirait rien. Il contemplait cette surface lisse dans un hébètement qui le reposait jusqu’à ce qu’une des lézardes s’impose dans son champ de vision, celle qu’il avait laissée courir, comme cette femme qui allait bientôt foutre le camp (et il se savait incapable de la supplier de tenir encore un peu), avec le canari aphone et la Takamine pour gaucher à pan coupé dont elle avait joué mieux que lui à la soirée des ouvriers chez Berdoues.

Rien, donc, à part la sensation d’une fuite de sable par les jambes de son pantalon, et cela suffisait pour qu’il comprenne qu’il avait eu une vie immobile.

 

© Anna de Sandre, 2013.

Anna de Sandre • Après le chemin

anna_de_sandreAnna de Sandre a une prédilection pour la forme brève ; elle écrit principalement des nouvelles (‘Le parapluie rouge’, à paraître aux éditions In-8) et de la poésie (‘Un régal d’herbes mouillées’, aux Carnets des Desserts de Lune), et ponctuellement des romans et des histoires pour la jeunesse (‘Iris et l’escalier’, Gallimard). La plupart de ses textes sont publiés dans divers recueils collectifs ou revues. Ses textes sont visibles sur son site Biffures Chroniques.

 

Un glacis de quatre nuits troue les orties que je frôle en dévalant le chemin des Vieux Lavoirs. Des églantiers ensevelis évoquent les formes de gros pénitents blancs, et les gratte-culs rouges à point noir qui s’en échappent me regardent avec mépris. Mille yeux sévères, mais ce n’est pas ce qui hâte mon pas. Je lève haut les jambes et mes traces sont des trous moyennement profonds, assez en tout cas pour que la neige entre par le haut de mes bottes et gèle mes mollets puis le dessous de mes talons. J’aurais pu y glisser des feuilles de journal roulées. J’aurais pu aussi m’habiller sous le manteau que j’ai jeté à la hâte sur mon pyjama. Mon cœur va péter et ce n’est pas à cause des bouffées glacées que j’avale en courant presque. Je ne prends pas le temps de souffler longuement et je masse la douleur qui démarre ses coups de lance du côté droit. Des geais et des mésanges trifouillent sous les buissons et un petit tas blanc surmonte leur bec, comme une mousse autour des lèvres d’un gourmand sauf qu’ils n’ont pas de quoi manger. Et ça m’est égal. Je me fiche de ces piafs et de ce mime de Barnum, des gens que je croise et qu’étonne mon accoutrement quand hier encore je leur souriais dans une tenue sobre et impeccable. Du désordre des voitures sur le parking de la supérette, des plantes malingres étalées devant le magasin du père Laforgue qui fermera ses portes dans quelques jours, et des papiers gras et des canettes jetés cette nuit par les jeunes cons désœuvrés du lycée Fournier contre le mur des maisons – qui abritent des vies qui peuvent crever sans qu’aujourd’hui cela m’inquiète ou me soulage -.

Je connais ce chemin et puis après le virage à gauche. Je ne salue pas les Humbert. Mon élan tête baissée les intrigue et ils jaseront avec le buraliste après la promenade du chien et l’accompagnement de leur fils à l’école. C’est la loi de Murphy et je la laisse me plier les épaules et frapper mon ventre au creux de ma trouille. Le village s’éveille en couche-tard après les fêtes qui ont martelé son pavé et sali les trottoirs devant ses porches, et pourtant ce matin ils semblent s’être tous donné rendez-vous sur mon chemin, celui qui me paraît à présent interminable alors que je ne l’ai jamais descendu à cette vitesse auparavant, alors que j’ai horreur de marcher vite et que la dernière fois que je me suis pressée, j’étais dans une ancienne décennie et accoutrée autrement.

Je tourne à droite et m’éloigne des trajets familiers pour arriver sur le territoire de Geneviève Lucas. Le portail est ouvert, bloqué par la neige, et c’est moi qui imprime les premières empreintes jusqu’à son perron. Je gravis cinq marches (je ne sais pas pourquoi je les compte), et je sonne un coup bref même si je n’ai pas peur de la réveiller. Pourquoi est-ce que je ne suis pas hors d’haleine ?

Un autre coup prolongé et je colle ma bouche ouverte sur le bois gelé, je frappe les mains à plat à hauteur de mon visage et je crois que c’est moi qui commence à hurler — mais qu’elle ferme sa gueule, c’est qui cette hystérique ? (Je n’ai pas reconnu mes propres hurlements).

C’est toi qui a répondu : « entre ! » et j’attrape une poignée grosse et ronde. Je la serre à blanchir mes jointures. Je n’ai pas le temps de la tourner, un haut-le-cœur me précipite en bas de l’escalier.
Je ne peux pas franchir le seuil de ton nouveau chez-toi.

 

© Anna de Sandre, 2013.

Lucie Taïeb • Au lit avec Mayröcker

Lucie Taïeb

Lucie Taïeb écrit et traduit.
Textes en revues : remue.net, l’intranquille, retors.net, aka
Ouvrages : Groite et dauche, anthologie du poète autrichien Ernst Jandl en 2011 à l’Atelier de l’Agneau ; Tout aura brûlé, en 2013 aux Inaperçus

 

Il est souvent tard lorsque je commence à traduire. Lorsque la journée est finie, avec ses multiples exigences. Le plus souvent je me mets au lit avec mon ordinateur, et avec le livre que je traduis depuis plus d’un an désormais : ich sitze nur GRAUSAM da, de Friederike Mayröcker. C’est la troisième ou quatrième partie du jour qui commence, et elle s’intitule : « au lit avec Mayröcker ».

Le travail de traduction commence avec les yeux. Quelques pages lues, puis défrichage lexical, car l’allemand de Friederike Mayröcker est particulièrement recherché, avec des noms de fleurs à foison (tussilage, fougères arborescentes, scabieuses, digitales, glaïeuls, iris, myosotis, bourrache, pensées). Avec les yeux et avec la main (droite), qui souligne annote, flèche. Une fois le passage lu plusieurs fois, les mots manquants trouvés, je traduis un peu dans ma tête. Et à un moment donné, je m’y mets, je prends le texte et le passe en français.

Quelques jours, parfois quelques semaines plus tard, ce même passage, je le traduis avec la bouche. Je le lis à voix haute, je l’écoute, je le passe dans mon souffle, j’entends alors ce que je n’entendais pas avant. J’imprime, je supprime, je réécris. Et relis. Et réécoute. Et relis encore. Il reste toujours des choses en suspens. Je les garde pour plus tard. Je n’ai pas vraiment envie de finir, même s’il le faut.

Tout cela, c’est ma routine.

Je ne suis pas du genre exclusive. Si je gagnais ma vie en traduisant, je pourrais probablement traduire autre chose que la très belle et extraordinaire prose de Friederike Mayröcker. Mais je ne traduirais pas au lit. Il y a là une intimité, et, pour dire les choses simplement (comme elles sont) : un amour. J’aime l’écriture de Friederike Mayröcker. Ernst Jandl, que j’ai traduit avant elle, m’a occupée des après-midis entières, à chercher en français des équivalents acceptables pour ses mille déplacements et jeux sonores. Mais Mayröcker, c’est une rencontre.

Quelques semaines après avoir commencé à traduire, j’ai fait un rêve de fleurs. J’ai vu en rêve ce que Mayröcker avait vu elle-même avant de le décrire. Et dans mon rêve je me suis dit : je vais prendre ce massif de fleurs en photo, ainsi je traduirai, le livre à ma gauche, la photo à ma droite, et, regardant tantôt l’un, tantôt l’autre, je déroulerai au milieu le texte français.

La photo est toujours manquante, naturellement, mais quel rêve merveilleux.
Lorsque j’ai fini de travailler à traduire Mayröcker, ou un peu avant de commencer à m’y mettre, ou parfois pendant, j’écris pour moi. J’écris avec mes mains, avec mes yeux, avec ma bouche. J’écris avec Mayröcker, car j’écris avec ceux que j’aime. J’écris, surtout, délivrée du poids du doute, de la question de la valeur, du souci de la reconnaissance. En compagnie de cette femme très âgée (et de quelques autres) qui voue véritablement sa vie à l’écriture, dans son appartement de Vienne, se lève tous les jours à quatre heures du matin, et dans une sorte d’accès ou d’extase, passe les toutes premières heures du jour à écrire.

notre lit est notre bureau, dis-je, c’est ici qu’on dort qu’on écrit
(extrait de CRUELLEMENT là, traduction en cours, à paraître en 2014 à l’Atelier de l’Agneau)


© — 2013, Lucie Taïeb

Anna de Sandre • Un parfum de vieux

anna_de_sandreAnna de Sandre a une prédilection pour la forme brève ; elle écrit principalement des nouvelles (‘Le parapluie rouge’, à paraître aux éditions In-8) et de la poésie (‘Un régal d’herbes mouillées’, aux Carnets des Desserts de Lune), et ponctuellement des romans et des histoires pour la jeunesse (‘Iris et l’escalier’, Gallimard). La plupart de ses textes sont publiés dans divers recueils collectifs ou revues. Ses textes sont visibles sur son site Biffures Chroniques.


Un visage terminé par un menton pointu mais avec un rond plat lui donnant l’air presque carré, ça ferait bien son affaire. Une simple épaisseur de chair qui viendrait contrarier le tracé droit dans la mousse à raser. Une petite gueule vallonnée tout en bas et pourquoi pas compliquée d’une fossette virile comme chez ces enfoirés de mâles Douglas.

Le fragment de miroir ne reflète pas l’ensemble de sa figure mais le front, les yeux et la bouche, il peut les voir. D’ailleurs il les regarde et ça ne lui pose pas de problème. C’est quand il arrive au menton qu’il se mettrait presque à pleurer.

Salut, Hepburn ! lui a lancé la vieille Chang-O l’autre soir au réfectoire, et tout le groupe a ri. Il reste un petit cercle de poils sous le lobe gauche, et aussi dans son cou. A son âge il arrive encore à faire ces gestes intimes et contraignants. C’est une sorte de victoire désagréable qui le maintient dans le clan des autonomes, lui prend un temps infini – luxe qu’il s’offre malgré la douleur dans ses mains –, repousse l’échéance du troisième étage où il n’ira pas, et pour tout dire lui rappelle les années du bleu, du vert et du métal, sa tenue d’ouvrier, le Puy de Dôme et l’usine de ferronnerie où il a failli trépasser (la barbe coincée dans la machine, sauvé d’un geste prompt avec les ciseaux de son multi-lames suisse).

La vieille Chang-O, (que Saint Antoine retrouve son éventail en ivoire), jamais elle ne voudra faire entrer dans sa chambre à l’insu du personnel un homme anguleux et sans poils autour de la bouche. C’est comme ça, et elle lui a déjà dit de faire plutôt ses avances à cette guenon de Marguerite.

Jean apaise le feu du rasoir avec une pierre d’alun humide et claque son cou deux fois, paume ouverte, à gauche puis à droite, pour s’imprégner d’une eau orientale cendrée, aux notes camphrées.

Le cabinet de toilette et la chambre ne sentent plus le médicament et la Javel. Chang-O va le rejoindre, c’est sûr, et baiser ses lèvres avant de descendre le prendre dans sa bouche. Demain il rentrera à la maison avec elle. Demain, enfin disons… après-demain ou le jour encore d’après, Seigneur s’il te plaît, j’ai tout mon temps, je suis patient, le jour que Tu veux, nous serons déjà chez moi.

Dans le sillage du parfum il s’étend sur le lit, et quand il pose les mains sur ses yeux, l’éventail de Chang-O ne traîne plus dans une ornière à la sortie d’un ancien camp. Quand il les place le long de son corps, son fils est un bon petit et s’occupe bien de lui. Quand sa respiration devient régulière, il a survécu à l’incendie de l’usine.


© Anna de Sandre, 2013.