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Anna de Sandre • L’ombre a tourné

anna_de_sandreAnna de Sandre a une prédilection pour la forme brève ; elle écrit principalement des nouvelles (‘Le parapluie rouge’, à paraître aux éditions In-8) et de la poésie (‘Un régal d’herbes mouillées’, aux Carnets des Desserts de Lune), et ponctuellement des romans et des histoires pour la jeunesse (‘Iris et l’escalier’, Gallimard). La plupart de ses textes sont publiés dans divers recueils collectifs ou revues. Ses textes sont visibles sur son site Biffures Chroniques.

 

J’ai du mal à décrire ce moment où William Cosne a décidé de ne plus venir nous voir. Je visualise à peine le gros insecte noir à cause du soleil d’automne rasant le mur derrière son visage tourné. Et puis, la trace laissée sur le crépi après le bruit sec et mou de son espadrille était légère, pourquoi ne pas dire que c’était tout autre chose : le ricochet d’un caillou de l’allée après une marche arrière un peu brusque, l’empreinte d’une vieille pluie, ou pourquoi pas le choc d’une balle de caoutchouc noire, lancée avec force et précision ?

J’ai servi à nouveau à la tablée des verres d’antésite et de Jurançon, et le beau-père riait toujours, jambes écartées et tapant sur ses cuisses, Madeleine voulait absolument aider au service et ne servait à rien, accablée par la chaleur et les descentes remarquées de son mari, mon frère faisait semblant de lire le mode d’emploi d’un nouveau jouet pour sa fille, et les chats toléraient le chien de Belle-maman en le tenant à distance raisonnable, l’un couché de tout son long près de la table du jardin, et l’autre sur le rebord de la fenêtre, prêt à lui sauter au garrot en cas de rapprochement indécent des reliefs de l’assiette de charcuterie.

J’ai remercié William pour son « courage » mais il savait que les insectes ne m’indisposaient pas. Je crois que c’est là que j’ai su – les pieds nus dans l’herbe brûlée par l’été et lourde des excuses que je ne lui ferai pas –, qu’il n’exposera plus au village ni ses toiles ni ses manques de force et d’appétit. Deux, trois, quatre jours passeront, remplis des gestes qui vous paraissent quotidiens quand je les exécute avec peine, et donc vides comme des sacs à pain et des corbeilles à linge exposés dans une boutique « pour la maison ».

Puis, ce sera un silence plus insistant de l’autre côté de sa porte qui me donnera l’alerte. Je m’étonnerai de ne pas avoir entendu le bruit du portail et je trouverai probablement les clefs de sa voiture sous le pot fendu de l’aloès (il sait que je passe bientôt mon permis de conduire).

Je regarde la ligne de son dos et de sa nuque tranchée par son tee-shirt rouge et je serre les poings. Je ne sais pas retenir, empêcher ou forcer, mais je sais que les proches cessent de l’être avec de la volonté et le retour des lundis.

L’ombre a tourné, et les invités miment le contenu d’une conversation vulgaire et stérile. L’horizon bouché par les toits sera demain à la même place… Moi aussi, probablement.


© Anna de Sandre, 2013.

Antonio Werli • Entrer en matière

Dans l’accompagnement de la traduction du léviathan et chef d’œuvre ‘Horcynus Orca’ de Stefano d’Arrigo, qu’il a entreprise avec Monique Baccelli, Antonio Werli, que nous remercions, nous livre ce texte.

soleil

J’arrive aux abords de cette masse d’eau immense, étendue pourtant ramassée ~ brevità di quel passo di mare ~, devant moi, qui sépare les deux rivages de Charybde et Scylla, de la Sicile et de la Calabre. C’est le soir, disons un soir d’octobre tout juste d’après-guerre ~ che era il quattro di ottobre del millenovecentoquarantatre ~, la lumière du soleil s’efface au profit d’une nuit qui dévore minutieusement les reflets saillant de toutes choses, rochers, crêtes, arbres isolés, et dans le pavé d’ombre qui grandit devant moi, se découpe la grande forme qui est le terme du voyage et doit se situer à deux ou trois kilomètres à vol d’oiseau ~ varco aperto fra le due sponde ~, et un peu plus loin les petites, apparaissant estompées comme des grands corps échoués de cétacés ~ carcasse di balene cadute in bonaccia. Le soleil finissant m’apparaît dans toute sa majesté, en levant les yeux au ponant, c’est la première chose que je vois, la disparition de l’astre diurne ~ il sole tramontò ~ qui s’engouffre dans les creux du relief que dessinent les îles sur l’horizon de la mer. Je pense que le couchant mot soleil, il sole, n’est rien d’autre qu’une manière d’indiquer la direction du mot caché îles, isole…


courant

La mer, étale depuis le départ il y a quatre jours ~ dalla partenza da Napoli ~, n’a eu de mouvement que l’ondoiement de sa couche superficielle. À l’œil, les brises n’ont fait que peigner la chevelure lisse de sa masse, mais à présent que je me trouve au bord même du canal de Messine, je vois qu’elle commence à s’ébouriffer tout doucement, comme un fauve qui s’éveillerait et serait attisée par le tiède sirocco ~ aveva cominciato sotto sotto ad allionirsi ~, qui combiné aux courants si particuliers du détroit, fabriquent des remous et des bouillons ~ simili a gigantesche murene ~ impossibles à supposer quelques kilomètres plus au nord. La mer paraît devant mes yeux se mélanger, s’intriquer en elle-même, se contorsionner et se retordre ~ nel farsi da mare rema ~ comme pour signifier qu’une nouvelle chose approche, une transformation survient, qu’à l’intérieur de l’opacité liquide se cristallise toute une complexité de courants et de remuements, et qu’un discours est comme prêt à surgir. Je pense que le remuant mot mer, mare, n’est rien d’autre qu’une manière d’indiquer les remous du mot rhème, rema…


nuage

Dans les eaux comme dans les cieux, les formes avancent dans un instant changeant, très bref. Je relève à nouveau les yeux, et je voix l’ombre violacée de la fin du jour, que les réverbérations marines redessinent en aquarelle naturaliste ~ sembrava una grande troffa di buganvillea ~ transformant brume et accumulations vaporeuses en lourds amalgames floconneux ~ nuvolaglie fumose ~ qui sont sur le point de dégringoler des massifs, des éperons, des rocailles depuis les deux rivages, comme des pensées ou des évocations venues de loin et d’à-côté, qui viendraient nourrir la béance du Détroit. Malgré les dernières barbailles luminescentes qui persistent dans l’atmosphère, la nuit surgit d’un coup, délayant du même coup de son noir d’encre les îles, les remous et les nuages ~ come ci dilagasse dentro col suo nero inchiostro ~, comme pour fermer de force mes paupières. Je pense que cette nuageaille noire, nuvolaglia nera, n’est rien d’autre que l’ombre manifeste des récits séculaires qui hantent cette mer illimitée…


espadon

Droit devant, tout au bord du promontoire, une silhouette isolée, c’est ’Ndrja, est penchée au-dessus des eaux ~ s’affacciò sul mare ~, qui semble sur le point de s’immerger non dans la mer de vagues mais dans la mer de ses souvenirs. De loin, on dirait l’un de ces gros poissons ~ snelli di vita, delicati ed eleganti per natura ~ qui sur un navire de pêche, remue d’un geste engourdi par une nostalgie enfouie aux profondeurs d’un temps à jamais perdu ~ come una volta ~ lorsqu’il entrevoit du coin de l’œil la portion d’eau d’où il a été retiré. On dirait que la nuit doublement ténébreuse ~ per oscuramento di guerra e difetto di luna ~ n’a jamais été aussi propice à la remembrance. Je vois son regard invoquer des scènes passées, des scènes où les pêcheurs se bataillent l’espadon agonisant, à coups de chapeaux, de cris et de gesticulations ~ sbracciamento o scappellamento ~, et se rappeler comme il devrait être simple de passer ce court mille marin qui lui reste à faire pour rentrer chez lui, à Charybde ~ Cariddi… visavì con Scilla. Ni l’absence de lune, ni l’absence de barque, ni l’absence de pêcheurs ne semble réellement l’accabler, alors que tout est présage ~ avvisaglia ~ d’une calamiteuse fin de voyage. Je pense que le mot espadon, spada, ne vise rien d’autre que planter le soulagement du mot épée, spada, sur son rivage natal…


mer

Deux vaguelettes, deux ondulations parmi mille ~ quello sventolio flacco flacco dell’onda grigia ~ ont passé devant mes yeux comme un feuillet déplié d’un livre démesuré. Ensuite, ’Ndrja Cambria ~ nocchiero semplice della fu regia Marina ~, marin tel Ulysse de retour après l’errance, tel Achab courant l’océan en quête de lui-même, tel Gilliat qu’aucun écueil ne retient, abandonne le promontoire nocturne et rejoint la marine, certainement avant de traverser. Je pense que cette brève fin de voyage n’est qu’un long commencement, qu’une simple ligne démarque ~ sulla linea dei due mari. Alors, je défais mes lacets et je déboutonne ma chemise, j’ôte chaussures et vêtements, et je plonge aveuglément ~ un salto solo ~ dans les deux-mers de Charybde et Scylla, dans l’épaisse immensité des récits, souvenirs, pensées et paroles de ’Ndrja, dans le faisceau des pages innombrables qu’embrasse Horcynus Orca, et mes traces comme les siennes sont englouties par l’écume rampante, entières englouties, disparaissant dedans, au-dedans là où la mer est mer ~ dentro, piu dentro dove il mare è mare.


Anna de Sandre • L’essayage

anna_de_sandreAnna de Sandre a une prédilection pour la forme brève ; elle écrit principalement des nouvelles (‘Le parapluie rouge’, à paraître aux éditions In-8) et de la poésie (‘Un régal d’herbes mouillées’, aux Carnets des Desserts de Lune), et ponctuellement des romans et des histoires pour la jeunesse (‘Iris et l’escalier’, Gallimard). La plupart de ses textes sont publiés dans divers recueils collectifs ou revues. Ses textes sont visibles sur son site Biffures Chroniques.

 

C’était à la fois étrange et reposant de glisser dans ses vêtements, de les essayer un à un en remontant le décolleté d’un col en V sur mes seins trop gros ou en tournant une jupe un peu flottante à ma taille. Ses chaussures étaient entassées sans distinction dans un sac poubelle. Je chaussais deux pointures au-dessus mais ne souhaitais pas les donner à quiconque.

Un peu de givre sur la fenêtre durcissait avec la fin de la journée et ma respiration sortait en volutes dans la chambre comme d’une opportune cigarette. Les radiateurs éteints depuis ces jours derniers ne m’indisposaient pas. La succession des essayages laissait même une fine sueur sur le haut de mon corps qui alourdissait l’odeur de mon parfum. J’enchaînais les gestes devant les glaces de l’armoire avec rapidité, non pas à la sauvette mais sous l’impulsion d’une frénésie. Je n’attendais rien de mon reflet qui renvoyait mon image affublée de ses fringues. Juste mon sourire dont je ne savais plus s’il était victorieux ou gêné, un peu des deux je crois, en remarquant les moitiés de son lit que je partageais en me tenant debout trois pas devant. J’avais baisé sur sa couette en satin avec un voisin qui n’en demandait pas tant après m’avoir aidée à porter quelques-uns de ses meubles à la déchetterie. Je n’avais pas osé aller jusqu’à ouvrir sa couche pour me tordre et hurler dans ses draps inchangés depuis qu’on l’avait enlevée.

C’était la semaine précédente seulement et j’avais l’impression de rouvrir sa chambre après avoir vécu une longue vie loin de son appartement, ailleurs que dans cette ville où j’avais enchaîné des jobs lamentables pour l’entretenir et lui payer ses putains de médicaments.

Son téléphone bleu, assorti au monochrome de la chambre, prenait la poussière. Elle fut la seule à s’en servir, rarement. En entrant ici, on faisait rapidement le tour de ses possessions, de ses propriétés. Un territoire petit et mal entretenu qu’elle quittait à regret, pressée par tout ce qui pour elle était une obligation. La décence lui interdisait tout juste le pot de chambre et la toilette de chat, et je la croisais quelquefois dans ses peignoirs et ses robes de chambre. Rarement vêtue pour sortir. J’étais sa meilleure domestique et j’expédiais ses affaires courantes sans jamais faillir : j’avais trop peur d’en mourir.

Les cloches de Ste Bénigne sonnèrent l’heure. J’adressai un adieu muet au téléphone, au lit et aux miroirs qui me montraient dans son manteau-redingote favori d’un agréable vert bouteille, je humai un reste de son parfum à l’ylang-ylang accroché sur son pull à col-boule en cachemire gris perle et je sortis de mon sac à main un échantillon de bois de cade pur jus que j’ouvris et répandis par frottements sur le chambranle de sa porte. Il chasse les sorcières à tous coups et je ne souhaitais pas qu’elle me jouât un nouveau tour, même à présent que je l’avais vaincue.

L’oncle Jacques, impatient de se recueillir une énième fois au pied de son lit, apparut dans l’embrasure.

L’effroi lisible sur son visage fut une nouvelle victoire.


Anna de Sandre • La cicatrice

anna_de_sandreAnna de Sandre a une prédilection pour la forme brève ; elle écrit principalement des nouvelles (‘Le parapluie rouge’, à paraître aux éditions In-8) et de la poésie (‘Un régal d’herbes mouillées’, aux Carnets des Desserts de Lune), et ponctuellement des romans et des histoires pour la jeunesse (‘Iris et l’escalier’, Gallimard). La plupart de ses textes sont publiés dans divers recueils collectifs ou revues. Ses textes sont visibles sur son site Biffures Chroniques.

 

Comment trouver une réponse pertinente à la question qui l’absorbe depuis quelques jours, Jules n’en sait rien et ça l’assombrit plutôt. Il a du culot, mais pas avec elles, et pas « pour ça ». Il vaut mieux maintenir sa paume sur la flamme d’un briquet ou obéir à Matt comme quand il tombe sur toi le jour de sa raclée au poker que de leur poser la question, parce que les filles, c’est encore plus étrange que des girafes malades.

Le cours d’histoire est interminable alors que Jules voudrait bien poser ses fesses à l’angle des préfabriqués pour contempler les lézardes dans le mur au fond de la cour.

C’est un ancien élève qui avait offert de le financer pour remplacer le grillage d’origine. Un petit trapu qui fumait des Cohiba et traînait souvent dans le bar où des groupes de gamins sifflaient des bières achetées au Shopi de la rue Monge. Matt disait qu’il les aimait avant quatorze ans avec une poignée de sel, et Jules voyait la grande Maïwenn en débardeur-bermuda et Lucas dans sa chemise à carreaux fétiche, tous les deux ficelés chez le vieux dans sa cuisine.

Un énorme plat en terre cuite sur la table et eux dedans, enfouis sous des kilos de sel comme le chapon en coque de sel du dernier réveillon.

Dans les fissures du mur, il y a des nids d’araignée, des messages secrets, de la moisissure et des mondes parallèles dangereux, hors du commun… ou plutôt non,dans l’ordinaire des rythmes circadiens de leurs habitants minuscules, si proche du nôtre donc que Jules peut les fixer de longues minutes sans se lasser.

Ce sont des fentes qui lui sont familières, presque amicales. Généreuses, même, vu comme elles lui font passer du bon temps avec leur mystère. Pas comme la fente des filles.

La fente des filles, elle cicatrise à la mernopause. Quand elles sont vieilles tu ne peux plus les baiser, leur trou se bouche. Ça aussi c’est Matt qui le dit. Il raconte parfois des craques pour se moquer mais là, c’est du sérieux. Et de toute façon, l’information n’est pas vérif able : la plus vieille du bahut n’a que dix-neuf ans et les enseignantes ne sont pas de vraies femmes. A part mademoiselle Larieu bien sûr, qui donne les cours de gymnastique : les filles de sa classe l’ont vue enfiler deux soutiens-gorge l’un sur l’autre dans les vestiaires pour protéger ses nichons, mais elle, hors de question de lui poser une question sexe. C’est même clair que c’est mort.

Jules plonge la tête dans ses mains et se concentre sur son cahier où les dates le narguent avec les doigts d’honneur dont il les a affublées. Il en rectifie un sur Marignan mais ça ne l’empêche pas de durcir malgré lui et de transpirer. Son stylo glisse et il le jette avec colère. Le regard de la prof dans le brouhaha intéressé de la classe achève de le mettre dans l’embarras. Bon sang, il est le seul à ne pas savoir, parce qu’il se pisse trop dessus pour oser demander !

La prof se retourne une fois le silence obtenu pour écrire au tableau et tout le monde est occupé à recopier. Même le gros Mattéo fait de son mieux pour avoir une partie du cours sur son cahier.
Pourtant, Jules sait que Camille a sûrement la réponse.

Elle est assise à côté de lui depuis deux mois pour ce cours, et il n’a pas seulement repéré qu’elle ne sera jamais pour lui avec ses airs de bourge : il a également compris qu’elle connaissait plus de choses que les filles de son âge.

C’est inscrit dans sa fossette et l’attache fine de ses poignets. Camille, elle est physiquement intelligente. La science infuse, des fringues cool, et un cul de reine. « Oui, et quand j’aurai récupéré mon royaume en tuant le félon qui me l’a piqué, j’en ferai ma reine. Il faut juste que j’ai les pistaches bien accrochées pour le lui dire. Et puis que je trouve le bon moment aussi. Pas évident, ça, de
trouver l’occase. »

Une mouche est entrée par la fenêtre ouverte et choisit de défroisser ses ailes pendue à une des ampoules du fond. Personne n’a levé le nez. Jules déglutit lourdement et profite de cette concentration inhabituelle pour tourner la tête sur sa voisine de table : « C’est vrai qu’le trou d’ta chatte y va s’refermer tout seul à ta mernopause ? »

Il a craché ça avec sa bouche dure et malheureuse.

Les filles sont des comédiennes avec du sang glacé dans les veines. Elle n’a pas bougé. Salope, merde. Réponds-moi ! tu m’as très bien entendu. Allez, si elle me répond, j’apprends tous les verbes irréguliers, j’appelle la copine de mon père Maman, cette radasse, je bois un litre de bière sans roter ni pisser, je fais le tour du quartier à poil, je…

« Non, ce n’est pas vrai. »

Sa voisine lui a sifflé la réponse à travers ses dents fermées en remuant à peine la bouche. Des mois d’entraînement j’en suis sûr. Et ce blond qu’est-ce que ça tue les yeux, et sous les néons c’est pire la vache ! Camille regardemoi…

C’est pas possible Camille, il faut que tu me regardes. J’ai besoin de tes yeux sur mon corps d’éléphant raté, de tes rubans débiles qui m’agacent, d’entendre encore ta voix qui vient de sortir juste pour moi et qui me fout un coup de poing dans la poitrine. Frappe-moi si tu veux, défoule ta colère si tu en as une mais occupe-toi de moi bordel de Dieu !

Camille se penche en avant sur le pupitre jusqu’à poser sa nuque dans son coude replié, ce qui lui permet de continuer à écrire en dévisageant son binôme.

Elle le fixe avec intérêt et sa bouche lui sourit doucement, un peu comme la nounou quand elle prend sa petite soeur dans les bras.

« Attends-moi ce soir au métro. Je te dirai tout ce que tu veux savoir. Mais hé ! chut, hé ! Après, tu me payes un pain aux raisins à la boulangerie. Et quand je l’aurai tout bien mangé, alors seulement j’aurai envie de sortir avec toi. Mais qu’on soit bien d’accord, j’en aurai peut-être juste envie et rien de plus…»

 

Nicolas Richard • Traduisant Thomas Pynchon

« Bleeding Edge » de Thomas Pynchon, en cours de traduction par Nicolas Richard.


Toutes les photos : © Olivier martin-Gambier.


Hélène Sturm • La chambre de Rogojine (I-14) • et dernier

vierge_de_fer

LIVRE I

J’étais devant la porte
Et vous étiez mes clefs

Faust. Goethe

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Moi, si je pouvais j’épouserais les deux, dit une vieille à une autre dans la foule venue voir la mariée.

Moi, si je pouvais dit l’autre vieille j’irais en voyage toute seule et j’en rencontrerais un troisième qui ne serait ni marchand ni fou.

Les honnêtes femmes n’ont pas ces problèmes dit une troisième qui sait de quoi elle cause, dans cette foule venue cracher sur la mariée.


*


Son pouvoir sur eux était si grand que quand elle enlevait un gant ou encore ouvrait un bouton en haut de sa robe ils avaient l’impression qu’elle se déshabillait et ils en étaient tout éperdus et reconnaissants.


*


Au jeu du corps sans âme
Elle l’a perdue elle l’a perdue
Au je de la femme tronc
Elle a gagné elle a gagné
Autant que le pope à la quête


*


Il a des anges gardiens. Quelques jeunes filles fragiles, sensibles et jolies qui l’aiment à leur manière mais non pas sans manières

Mais dans cette chambre il n’y a pas de place pour les anges que sont les jeunes filles.


*


Le concierge balaie la cour. Les volets sont fermés à cause de la chaleur. La maison est noire et les volets blancs ou l’inverse.

Le concierge balaie la neige devant la porte, les volets sont fermés à cause du froid. C’est une saison mentale.


*


Il ne faut pas avoir peur
De ce que vous trouverez
Derrière la porte
Dit le cuisinier
A la mère de Rogojine
Qui cache ses yeux derrière
Ses mains


*


Hélène Sturm • La chambre de Rogojine (I-13)

vierge_de_fer

LIVRE I

J’étais devant la porte
Et vous étiez mes clefs

Faust. Goethe

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Chez elle on venait boire, l’après-midi du thé, le soir du champagne ou du vin. Ils faisaient du bruit dans les escaliers. Les autres locataires n’osaient pas s’en plaindre à elle. Ils s’inclinaient sur son passage à cause de sa beauté et de l’ampleur de ses robes.


*


Elle n’aimait vraiment que les cadeaux scandaleux et les chansons bêtes. Elle distribuait les regards comme des bons points, elle vendait son corps par lots. Un baiser sur son poignet valait très cher et elle donnait en prime le mépris de ses yeux et un sourire un peu cruel qui ne disait rien. Les battements de son cœur faisaient un bruit de tiroir-caisse. Au fond elle faisait partie de la pire race des vierges.


*


Ils savent bien quand ils la regardent qu’elle ne devait pas avoir été grand chose pour cesser si vite de l’être : une apparence de beauté dans laquelle ils avaient déposés leurs rêves comme de l’argent à la caisse d’épargne.


*


Peut-être pensait-elle qu’une histoire d’amour n’est pas quelque chose qui vous arrive, mais quelque chose qu’on fait arriver aux autres et qu’on se raconte pour s’endormir.


*


Elle n’était jamais malade. Elle n’avait pas assez d’âme pour que cela se voie sur sa peau, même sous la forme d’un bouton.


*


Un regard aussi beau, aussi innocent, aussi vide que celui des chèvres. C’est ce qu’elle avait de mieux, et elle en était avare.


*


Quand Parfione était petit, comme il était méchant, coléreux et sournois. Ah, il m’a fait souffrir. Il criait, il pleurait, il ne souriait qu’aux étrangères et moi il me regardait l’air de dire que je n’étais rien et d’ailleurs qu’est-ce que je suis.

Quand il était grand il venait manger et il repartait, c’était toujours trop chaud, trop salé, trop froid, pas assez salé, la porte claquait et il était reparti.

Ce n’est pas comme son frère.


*


Elle a fait peindre son portrait sur un médaillon d’ivoire par un artiste genevois de passage. Elle l’a promis à chacun et ne l’ a donné à personne. Peut-être même que le portrait n’existe pas.
Si elle donne une mèche de cheveux, elle l’a coupée à sa bonne .


*


Allons allons
Dit Nastasia
Aux militaires
Qui la vénèrent

Pressons pressons
Dit Nastasia
Aux militaires
Qui ne paient pas

Mais non mais non
Dit Nastasia
Aux militaires
Qui poussent leur pion


*


Hélène Sturm • La chambre de Rogojine (I-12)

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LIVRE I

J’étais devant la porte
Et vous étiez mes clefs

Faust. Goethe

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Les expressions limitées et rares de sa bouche et de ses yeux avaient fait leurs preuves. C’est pourquoi elle n’en changeait pas.

Il y avait la joie subite qui lui mouillait les yeux et entrouvrait sa bouche. Il y avait la colère subite qui lui mouillait les yeux et pinçait sa bouche. Il y avait l’ ennui total qui ne mouillait rien et fermait tout.

Il y avait le reproche qui lui faisait baisser les paupières et laissait errer sur sa bouche un vague sourire enfantin et triste. De toutes ses « expressions », c’était la plus dangereuse.


*


Ce qu’ils aimaient, l’un et l’autre, chacun à sa manière, c’était le vide caché derrière elle, si énorme, si complet, si parfait et si épouvantable qu’ils y tombaient sans fin comme en enfer ou dans le ciel.

Elle n’était meublée que par les objets de son propre rite : une idée de son corps, un certain nombre de préjugés quant à ses pouvoirs et à ceux des autres. En bref, c’était une poupée de chiffon bourrée de papier monnaie.


*


Elle les avait faits prisonniers de son vide, l’un occupant le ventre et l’autre la poitrine, et il fallait bien que l’un ou l’autre la tue pour qu’ils puissent en sortir.


*


Pour Noël, le cuisinier et la mère de Rogojine ont envoyé un paquet au Prince : des noix, des gâteaux, des chaussettes, de la confiture. Ce qu’on envoie à un enfant qui reste au pensionnat pendant les vacances.
On lui a tout pris ou il a tout donné. Il a gardé une noix parce qu’elle était jolie, légère et ronde dans sa main.


*


Le concierge d’un hôtel à Yalta s’est endormi. Les gens qui devaient venir de Moscou, de Leningrad, de Petersbourg ou de Staffelfelden ne sont pas venus. Leur chambre était prête, pleine de champagne, de parfums et de fleurs.

Ils ne viendront jamais et personne à leur place.


*


Un univers de femmes qui lisent Madame Bovary et vivent de la charité que font les hommes à leur apparence éphémère.


*


Les jeux de cartes étaient, en dehors d’acheter et de vendre, la seule activité où se déployait son intelligence tout entière.

Elle en oubliait même d’être belle. Ce n’était pas le moindre de ses charmes, inconscient, celui-là.


*


Un seul deviendra fou, celui qui l’était déjà, et seule mourra celle qui n’était pas vivante. Rogojine restera Rogojine, aussi bon que mauvais, et pas à moitié.


*


Hélène Sturm • La chambre de Rogojine (I-11)

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LIVRE I

J’étais devant la porte
Et vous étiez mes clefs

Faust. Goethe

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Les autres femmes se partageaient en deux catégories : celles dont elle disait « la petite » et celles dont elle disait « la vieille ».

Elle ne les aimait ni les unes ni les autres : les « petites » étaient de son milieu, les « vieilles » étaient nobles ou riches.


*


Ceux qui viendront les chercher entreront avec un mouchoir sur le nez. Ils ouvriront les fenêtres et ils l’emporteront si vite qu’on aura à peine le temps de voir glisser son jupon sur le parquet et sa main recroquevillée et froide. Une bague glisse et tombe.


*


Sa mère dira je le savais je l’avais dit mais dans le fond elle pense déjà à la chanson qu’ils en feront un peu plus tard après avoir pleuré, dans la cuisine.


*


Il a peut-être acheté le couteau à Raskolnikof, le type qui tient le bistrot deux rues plus loin, ou à Karamazof celui qui vend des bibles de contrebande. Ou il l’a pris à la cuisine quand ils avaient le dos tourné.

Le genre opinel à virole qui vous taille les doigts quand on épluche les pommes de terre.


*


Elle s’était nourrie du désir des hommes sans même s’apercevoir de l’amour qu’il y avait dans leur manière de le manifester.

Le Prince qui ne la désirait pas lui restait donc étranger car ce qu’elle éveillait en lui n’éveillait rien en elle.


*


Elle faisait pour avoir un collier des choses qu’elle aurait été incapable de faire pour rien ou pour le plaisir.


*


C’est en eux que c’est l’hiver, qu’il fait froid et qu’il neige des ombres.
Dehors c’est la canicule et dedans l’odeur est de plus en plus forte.
Sans le savoir ils en sont ivres.


*


Il n’est pas ce qu’il possède.

Si on le prend pour ce qu’il a, il préfère le donner, et trouve ainsi le moyen de se garder sans se prêter au jeu des quémandeurs.


*


Seul le temps qu’elle passait devant son miroir à se poser en face de son image des questions métaphysiques sur son teint, ce temps seul lui laissait quelques fois l’âme très légèrement courbatue.


*


Après, si on lui laissai le temps de devenir vieux, il écrirait des poèmes simples et il écrirait aussi à sa mère, qui n’existe pas.


*


Quand Rogojine sortira de prison, il épousera une jeune fille bourgeoise et riche amoureuse de son scandale et il la haïra toute sa vie.


*


Hélène Sturm • La chambre de Rogojine (I-10)

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LIVRE I

J’étais devant la porte
Et vous étiez mes clefs

Faust. Goethe

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S’il avait su toutes les choses qu’elle ne lui disait pas, il aurait su toutes les choses qu’il n’aurait pas dû lui dire.


*


Le Prince avait vécu longtemps loin de son pays, mais il ne lui serait pas venu à l’esprit de dire qu’il avait beaucoup voyagé. C’est une des raisons pour lesquelles on disait de lui dans les salons : le Prince n’a aucune conversation.

Rogojine avait voyagé en Europe pour ses affaires, on lui prêtait de ce fait une culture qu’il n’avait pas du tout. Il n’avait, en Europe, fréquenté que les casinos et les lieux de beuverie chers aux gens de son espèce.


*


Elle avait si peur de vieillir qu’il n’y avait jamais dans sa conversation de référence au temps, aux saisons ou à l’histoire.

D’ailleurs elle ne demandait jamais l’heure.


*


Il l’emmenait dans des auberges pleines de violons et d’alcool. Ensuite, il la couvrait de fourrures et ils partaient au galop pour de longues promenades qu’elle faisait, dans l’air froid et le mouvement des chevaux, soule, endormie contre lui et ronflant un peu.


*


Ils restèrent près d’elle jusqu’à ce que ça ne serve plus à rien, en ne sachant pas à quoi ça avait servi.


*


Ne me regardez pas vous allez vous salir les yeux
Ne la regardez pas vous allez vous salir l’âme

Ils restaient les yeux baissés tandis que le jour lentement salissait de gris les fenêtres


*


Laissez- moi seule
Disait-elle aux militaires qui se pavanaient depuis des heures dans son salon
Et dès qu’ils étaient partis, elle en faisait venir d’autres avec lesquels elle riait des premiers.

Et le soir en tressant ses cheveux elle se disait
Mon dieu mon dieu comme je m’ennuie


*


A gauche quand on entre dans la chambre de Rogojine il pourrait y avoir des graffitis sur le mur mais il n’y a rien, sinon les rideaux qui battent des ailes quand la fenêtre est ouverte, ou l’un ou l’autre des deux hommes appuyé contre le mur comme dans une salle d’attente quand il n’y a plus de place pour s’asseoir.


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Une chanson aigre-douce monte de la cuisine
D’énervement Rogojine frappe sur les meubles
Le Prince, lui, n’a rien entendu
La chanson continue, aigrelette

Où vas-tu Parfione
Je vais à Milan
Que fais-tu Parfione
Pense à ta maman


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La musique s’éloigne, leur poitrine se déchire. On pourrait voir battre leur cœur, se soulever la masse des poumons. Ils ferment les yeux pour ne pas voir le sang qui tache leur chemise, ils tombent l’un à côté de l’autre, avec eux leur cœur.

Quand ils rouvrent leurs yeux ils voient leur chemise restée blanche et sur la peau jaune de la morte la mouche qui a changé de place.


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