Archives de catégorie : Disque sur disque

117. Dominique A, La mémoire neuve, 1995| BV

 


 

Dominique A a représenté pour moi, pendant un temps, parmi les écritures les plus exigeantes que les belles et insouciantes et nerveuses et déprimées années 90 ont pu nous offrir, et c’est à partir de cet album qu’il s’affirme au plus grand nombre.

C’était l’effervescence d’une espèce de renouveau de la chanson française, porté par Dominque Ané, mais aussi Têtes Raides, Katerine, Yann Tiersen ou Noir Désir, pour citer des gens très divers (et Louise Attaque, et Miossec, et Thomas Fersen…) Tous collaboraient plus ou moins ensemble, et tous revendiquaient plus ou moins l’héritage de Bashung ou Higelin, mais aussi de Brel ou Brassens, et via plus récentes étincelles telles Rodolphe Burger ou Hubert-Félix Thiéfaine.

Cet album accède même aux bandes FM grâce à son beau single Le Twenty-Two Bar. Une orchestration d’une esthétique étrangement très cinématographique, presque western (Calexico), qui oscille, musicalement, entre les dingos de cette époque (Burton, Kustorica, Lynch, et oserais-je, Gaultier, Goude, Jeunet…). Dominique A reste sobre, et réservé, tout en étant généreux sur ces arrangements ; la voix de Françoiz Breut amène un peu de sombre légèreté. Les mélodies sont soignées. IL n’y a pas de recommandations (comme sur d’autres albums), dont on se passe, ni de tortures ad libitum. Il y a même un humour distancié qui se tient.. Dans la Souche, c’est le premier de l’artiste, devant Remué, puis La musique.

 

 

518. The Rolling Stones, Dirty work, 1986 | BV

 


 

Vous allez rire, mais j’aime beaucoup cet album.

Je pense même, en conscience, et en toute sérénité de corps et d’esprit, que c’est l’un des meilleurs des Stones (dans la Souche, c’est le… septième !, après la Sainte Quadrilogie Intouchable 68-72 (#2, 30, 76, 107), et Some Girls (157) et Blues and lonesome (160) !), et l’un des meilleurs disques de rock des années 80. Surtout cette année bien bien rude qui voit naître le CD et exploser Money for nothing, entre INXS et Simply Red. On ne nous aura rien épargné.

Certes les fans des Stones (mais pourquoi se faire du mal ?) regrettent à pleine cordes que le groupe se sépare sur cet album. Enrichi de Tom Waits, Bobby Womack, Jimmy Page et Steve Jordan, le disque reflète l’ambiance tendue du moment. Victimes collatérales : Ian Stewart, à qui le disque est dédié ; pire : Charlie Watts, qui sombre dans la drogue. Qui l’eût cru ?

J’en ai déjà parlé souvent, pas la peine de s’attarder. Il y a des morceaux dégueulasses (Back to zéro), ou inutiles (Hold back), mais vite oubliés devant les deux reprises parfaitement interprétées, le single (!) Harlem shuffle (d’Earl and Bobn), et surtout Too rude (de Half Pint), qui deviendra un fer de lance de Keith Riff Hard en live solo. Et puis il y a des morceaux de bravoure comme I had it with you, drôle de boogie déjanté, le lyrique Sleep tonight, et ce qui reste pour moi une petite perle très « Exile », le morceau éponyme (la batterie de la fin est tout simplement époustouflante -> effets de la drogue ?). Et le « morceau caché », l’hommage à « Stu » interprétant Big Bill Broonzy.

C’est un disque en effet de transition, qui tient à la fois de Undercover (1983) (que je considère le moins bon album des Stones pour ma part et le retour de Steel Wheels (1989) ; l’absence, la séparation aura été de courte durée ; et si ce disque en est l’emblème, on peut honnêtement juger que le jeu en a valu la chandelle. C’est un album ou Keith travaille beaucoup, la production est énorme, musclée, et, autre effet collatéral ?, la voix de Jagger est hargneuse et décidée.

On est quelques-uns, je le sais (F, G…) qui l’apprécions. Ça ne le rend que plus aimable.

 

 

778. Prince, Sign o’ the times, 1987 | BV

 


 

Que les choses soient claires, j’aime beaucoup, beaucoup, mais beaucoup, Prince.

J’ai écrit un livre, qui n’a pas paru, sur lui. Je l’ai vu en concert, je l’ai vu en after, j’ai dansé avec lui, j’ai nagé avec lui.

J’aime beaucoup de choses de lui, ses paroles, son malin génie, son astuce, son esprit, son intelligence, son talent, son style. Ok. Ensuite on ne peut constater qu’il peine, incontinent qu’il est, à réaliser un album complet cohérent et soutenu. Pour ma part je trouve une exception, et c’est Parade (#89). Mais Sign o’ the times est une exception dans l’exception.

D’aucuns disent que c’est le pic créatif du pourpre-follet. Universellement acclamé, il pose le rythme, la liberté, et la puissance de l’artiste. C’est certain.

Il y a donc tout un tas de morceaux, puisque c’est un double-album, très hétéroclites, comme de convenu. Des trucs pour s’éclater comme Housequake, des trucs qu’on dirait sortis d’un Atari (The Ballad of Dorothy Parker), des cris, des pleurs, des geignements, des chansons pour aller bosser, d’autres pour ken, d’autres pour chialer sa race, d’autres pour pier, d’autres enfin pour les blancs.

Il y a un coup de génie (Strange relationship, magnifiée en live 15 ans après).

Mais il me semble que la pochette dit tout cela mieux que quiconque ne le ferait quiconque (et je passe aussi sur la production). Aussi, pour conclure, il faut le dire, et aller l’écouter : il y a surtout un PUTAIN DE CHEF D’ŒUVRE, sur cette galette, qui est la chanson éponyme, Sign o’ the times. À la fois grasse et brillante, concernée et relâchée, étonnamment instrumentalisée, guitare présente sans excès, paroles idoines, c’est un sacré petit bijou, d’une force esthétique telle que, s’il l’avait étendue à son royaume, il en serait devenu le souverain.

 

 

1138. The Walkmen, Everyone who pretended to like me is gone, 2002 | BV

 


 

Bizarre de sortir ce disque après le Barrett de la semaine dernière… il y a quelque chose dans le chant qui n’est pas très lointain.

Album typique de l’époque, trop long à mon goût, pas excellemment produit, avec de bons morceaux (les deux premiers), et d’autres tout à fait passables. Intelligent, sans être génial, il devient vraiment bon dans l’abstraction (Roll down, Wake up, Stop talking)

 

 

902. Syd Barrett, The madcap laughs, 1970 | BV ⚫

 


Premier album de Syd Barrett, cette fois définitivement issu du Pink Floyd qu’il a pensé, et en partie produit par David Gilmour (son successeur au sein du groupe) et Roger Waters, il est tout à fait dans la lignée de la fantaisie de l’artiste échevelé. Les morceaux produits par ses comparses sont un chouia plus intéressants — mais la matière est bien la même, celle de Barrett même.

J’ai sans doute une préférence pour le deuxième album (Barrett, #46) parce qu’il est peut-être vaguement plus inspiré (difficile à dire, sorti la même année, cette fois produit en partie par le même Gilmour avec Richard Wright), et peut-être aussi un peu moins longuet, plus direct (j’ai contrôlé,il fait pourtant une minute et deux secondes de plus).

Il y a de belles choses, bien sûr, toutefois, ici, comme l’étrange Dark globe ou l’envoûtant Golden hair. Dans bien des instances, on a l’impression d’un disque de garage, d’un folk bancal, original mais qui se serait coincé la guitare dans la porte (Feel et surtout If it’s in you sont tout de même bien gonflées à balancer au public).
 

 

447. Jacques Brel, Ces gens-là, 1966 ▥

 


 
Comme c’est le cas pour les collègues de son époque, la discographie de Brel est particulièrement chaotique à ses débuts, où la formule ‘album’ n’est pas première. Celui-ci, à l’origine sans titre, parfois comptabilisé dixième (dans l’intégrale), est renommé plus tard Ces gens-là.

Eh bien Brel est pratiquement au sommet de son art, et toujours plus désespéré. Magistralement servi par Gérard Jouannest et Jean Corti, plus les arrangements et la direction de François Rauber, l’album est joue plutôt dans la catégorie « sombre ». À se jeter dans la Meuse.

Si l’on met de côté les « gentillesses » typiques du jeune Brel (Les bergers) et son côtés pacifiste grandiloquent (L’âge idiot), qui sont deux morceaux un peu inférieurs dans la composition, et les sensibleries comme les Désespérés qui rappellent Les paumés du petit matin et anticipent Orly… et, si on les trouve un peu trop joyeuses, si l’on passe sur l’excellente et satyrique Grand-Mère (sur le versant humoristique… meusien), et l’irrésistible Tango funèbre, le reste est proprement parfait, dramatiquement parfait. Qu’on en juge : Mathilde, Jacky (salut Dieulefit), Jef… Enfin, extraordinaire Fernand, incroyable Ces gens-là. A mettre d’urgence entre toutes les oreilles.

 

 

666. Moondog, Sax pax for a sax, 1994

 


 

Quelle flaveur new-yorkaise dans cet opus qui fait presque office de bilan d’une carrière et d’une vie mouvementée. Du moins est-ce mon impression, puisqu’il est bien stipulé que l’album et une collaboration entre Moondog et le London Saxophonic, ensemble de saxophones.

C’est peut-être moins d’avoir gardé en image ce grand guerrier casqué et aveugle dans les rues de New York City que de cet entrelacs de jazz tout droit sorti d’un gala du Radio City Music Hall qui donne cette impression.

Bilan, en tout cas de ses travaux pour le saxophone, dont Moondog (Louis Thomas Hardin) a le pétulant secret… faisant la part belle aux sonorité et aux variations savamment orchestrées d’un instrument qui sait difficilement rester discret. Et il y parvient, loin de l’improvisation, dans un art du contrepoint maîtrisé à l’extrême (et donc chacun reconnaît la maîtrise).

 

 

410. Bonnie « Prince » Billy, The letting go, 2006 | BV

 


 

Lo-fi, freak music, gothic ou alternative country, americana ou punk acoustique, les étiquettes conviennent difficilement au profil de Will Oldham, qui a adopté sur le tard le pseudonyme de Bonnie « Prince » Billy.

Cet album, qui est parfois considéré comme son plus abouti, présente essentiellement des balades qu’on peine à rattacher à de la pure country en effet, oscille entre Bert Jansch et Nick Drake (clairement assigné), mais aussi étrangement un je-ne-sais-quoi de Neil Young ou de Tim Buckley.

L’atmosphère étrange (l’album est enregistré en Islande), la fermeté de la voix (et de son double Fiona Dickinson), et la hardiesse des arrangements (The seeding ?), offrent un recueil de petits contes plus ou moins cruels, faussement mièvres ou naïfs, d’une drôle de mélancolie.

 

 

156. Gang Of Four, Solid gold, 1981 | BV

 

 

Démarrage en fanfare, enfin une fanfare bringuebalante, hachée, de zombies, Paralyzed en effet, cet album est une réussite qui permet d’allier en quelque sorte énergie punk et fantaisie funk (mais sans les paillettes). Gang of Four, politiquement conscient, mais sans moraline, a produit de beaux albums, dont Entertainment!, son premier classé dans la Souche 18e, c’est-à-dire… 3e si lo’n compte les ex-æquo.

Comme on l’a déjà dit, la meilleure guitare rythmique du monde de feu Andy Gill, vient taillader des textes déjà carrément acérés — sur cet étrange rythme funky (If I could keep it for myself). Ce n’est pas exactement dansant, mais c’est exactement ce qu’on attendrait d’un samizdat musical. Quelques titres rappellent le premier opus, et sont du même acabit, tant du point de vue du son (Ouside the trains don’t run on time) que des paroles (Cheeseburger).

Un disque énergique, une virée dans les subtilités du soft power occidental, sans doute un peu moins parfait (comme si ça existait) que le précédent, mais certainement tout aussi plaisant et surtout actuel.

 

 

262. Jacques Higelin, Live 2000, 2000 | BV

 

 

Pour une raison ou une autre, mais sans doute également dues aux circonstances personnelles (j’ai vu un concert de cette tournée), cet album d’Higelin, qui est à la fois live et acoustique, me paraît être l’un des mieux réussis ; en effet il permet de goûter toute la subtilité potache de ses chansons sans se perdre en trop de flabalas. Les morceaux nouveaux sont tout à fait solides (Chambre sous les toits) aux côtés de classiques comme Champagne.

Mais il faut dire deux chose, mis à part le caractère du personnage ou la teneur des titres : le son est impeccable, les arrangements sombres et somptueux et le niveau musical se pose là. De plus, l’album est bref (plus bref que les interventions souvent déliées d’Higelin, notamment entre les morceaux, le concert que j’ai vu a duré bien trois heures !), et le choix drastique, et c’est très bien comme ça.