En effet, après Brian Eno, si l’on franchit la ligne, frérot, on peu facilement arriver sur le terrain de Sun Ra : un autre ouvreur de monde, créateur de textures, bousculant les genres (ici, le jazz donc) pour le porter vers quelque chose d’unique, vingtiémiste, résolument moderne.
Intergalactique solaire, mythe et science, exactement ce que nous avons ici. Un album composé de trois pièces uniquement, orienté vers le plaisir et le calme languide de l’écoute, sans nerveuses incursions théoriques (ou peu, au pire des pointes rythmiques plus familière au funk) ; mais également un album qui, en clin d’œil à l’histoire même du jazz (la trompette bouchée, par exemple), défriche encore quelques arrhes de fraîcheur (les voix de Springtime again, jouant sous les sax et la batterie).
Quand Doors of the cosmos se veut plus funky, évoquant de manière sans doute plus profonde (élaborant tranquillement un vrai rideau sonore de cuivres), le son électrique de Miles Davis, la part du lion reste incontestablement le morceau éponyme — l’album sert de base, disons, à Lanquidity (#149) et On Jupiter (#626). Il faut décidément bien tout écouter chez Sun Ra.
Nous avons déjà croisé Brian Eno ici, non seulement en tant qu’artiste soliste (à deux reprises), mais évidemment comme collaborateur de bien d’autres personnels (deux autres ici-même).
Cet album est simplement l’un de ses meilleurs, hésitant, selon qu’on préfère le filon pop ou le filon expérimental de l’artiste.
Après un démarrage précisément au seuil de territoire plus ou moins connus, le troisième morceau, The fat lady of Limbourg, nous emmène dans un paysage sonore où règne cette inquiétante étrangeté sonique, qui tire à la fois vers le folk progressif anglais et un je ne sais quoi de la future soupe électro de Björk — et effectivement on intuite un peu le son de Roxy Music, qui n’est jamais loin.
L’album est cohérent, et met en place cette stratégie, mélange de zen et de Sun Tzu bien rendu par le titre, consistant en un collage sonore dans lequel opèrent des trouées, des espèce d’hernies, sièges de mondes intégrés, faisant de la partition un multiverse gigogne extrêmement original. Et préparant le terrain de l’album suivant, le premier que nous avions chroniqué, Another green world, l’année suivante.
Cette inquiétante étrangeté, ou cette réalité déformée… est moins scabreuse — bien que sérieuse ou concernée ou soucieuse — que dépaysante ; j’insiste maladroitement sur ce point : il y a une esthétique de la brèche, chez Eno, qui n’est pas nécessairement friande d’illusions morbides, mais qui n’en reste pas moins une incursion dans un monde qui n’est plus exactement notre monde (je pense présentement à David Lynch). Y réfléchissant encore et encore, peut-être la tesselle entre punk (Third uncle), art-rock (Mother whale eyeless), et électro (Fat lady), bref autant de « genres » autotrophes, sans racines folkloriques nettes (enfin, c’est vite dit). Les cornemuses déraillées de Put a straw under baby ou le morceau éponyme — entre autres — en attestent.
Quant au personnel, enfin, notons la présence de Phil Manzanera et Robert Wyatt, pour ne rien gâcher, prenant part tous deux à la production. L’album est aussi l’occasion pour Eno de réaliser, avec Peter Schmidt, le jeu de cartes Oblique strategies, un ensemble de contraintes à objectif créatif, dont on peut trouver diverses éditions IRL et en ligne, comme ici dans l’archive global d’internet.
Discogs me conseille : ceux qui ont aimé cet album ont aimé : Lhassa, Zebda, Mano Solo, Louise Attaque, Têtes Raides, Thomas Fersen, puis les Rita, Bashung et même Souchon.
Voilà l’état de ces débuts des années 2000. Un mélange de variété et de rock, une irréfragable envie de sortir (en boîte comme « à l’international), un zeste de no-border et de forum social, et de la musique, beaucoup de musique. Le groupe a également un longue tradition de collaboration circassienne et de nombreux kilomètres dans les pattes — et cela s’entend. Denis Péan et ses acolytes ont fait connaître le blues touareg, ont collaboré aussi avec Robert Plant et Jimmy Page, le sale caractère d’Erik Truffaz, ou encore Magik Malik ou Robert Wyatt. Dans le genre mondialisé, ils sont parmi les meilleurs, et c’est tout à leur honneur.
Alors sans tomber jusqu’à Zaz, toute cette période flirte étrangement entre le ridicule et la variété. c’est qu’on n’est qu’au début d’une ventennie où il ne va rien se passer en fait, politiquement, depuis le 11 septembre et l’arrivé de JMLP au second tour, jusqu’à… la guerre en Ukraine. Vingt ans foutus en l’air, les plus belles années, au bout desquels on se réveille la gueule enfarinée, avec trois guerres, les gilets jaunes et le Covid.
Donc bon, la musique… surfait sur les ondes de la gauche plurielle et des budgets positifs avant le grand déclassement. Lo’Jo c’est ça, un peu, que ça représente pour moi ; pour ne pas dire aussi que c’étaient mes dernières jeunes années, avant les réalités du monde d’adulte. Je les ai vus au Poët-Laval, dans cette ferme au pieds des monts d’Aleyrac, tout était parfait.
La pochette est moche, mais elle est fidèle à l’époque (les débuts de la VAO — vie assistée par ordinateur), quant au contenu… Impressionnants en live (dans mon souvenir), Lo’Jo est un groupe hybride qui mélange les sonorités du sud à un rock plus ou moins chanté avec du texte. Je n’en dirais pas beaucoup plus, parce que d’une part souvent le texte se suffit à soi seul (raison pour laquelle il a survécu au terrible jugement de la Souche), et la production est raccord.
La voix rauque de Péant fonctionne bien sur ces sarabandes colorées, un rien naïves, molto rêveuses, pleine de ciel, de mer, de sable, de paysages.
L’avantage de vivre dans un autre pays est d’accéder à toutes les petites choses, expressions, produits, coutumes ou chansons, qui ne transpirent pas des frontières dudit.
Rino Gaetano, par exemple (chez nous ce serait que sais-je Cœur de Loup ? Rémo Gary ?). Que dire, par rapport aux autres ses collègues, Battisti ou Dalla ? D’abord une voix, typiquement écorchée, bon, il n’est pas tout seul. Ensuite un certain désespoir traduit d’abord en ironie, puis en une mort rapide (à 31 ans), dont les circonstances sont loin d’être élucidées (suicide ou services secrets, qui sait ?).
Sous ses airs nonchalants, Gaetano balance, et balance fort : sur la société, la politique et l’inutilité de tout ce cirque. Il y a des morceaux plus « légers » (Glu glu, Al compleanno della zia Rosina, Berta filava), mais il y a aussi de sacrés skuds — ceux-là on ne les entend pas siffler chez Guccini par exemple : Rosita, Sfiorivano le viole, le titre éponyme.
Ou Cogli la mia rosa d’amore La production est rèche, mais honnête (ça aussi c’est un peu différent de l’époque très léchée), la pochette est magnifique.
Tu décroches le téléphone et une voix te dégueule sur l’épaule, ou bien tu marches dans la prairie et soudain tu t’enfonces dans la boue, mais de bien 35cm.
Ou tu avales un des ces chèvres dont seuls les coris et les argyrolobes ont le secret, et qui te tapissent les alvéoles de velours tout en pinçant ce qui te reste de sinus.
Au début la surprise et tu te dis « ah oui, d’accord. » Mais tu reviens, tu ne t’avoues jamais vaincu, eh puis il faut bien sortir de la situation où tu t’es mis.
Rien à faire : cet album est l’une des toutes meilleures premières expériences qu’un humain doit faire dans vie.
J’ai découvert Roxy Music sur le tard, bien que je connaisse assez bien, étrangement, l’histoire de Brian Ferry.
À vrai dire, je pense que le premier morceau que j’ai entendu était If there is something, dans une reprise de Tin Machine — Bowie, ça c’est un pote ! Je sais que les gens n’aiment pas le live de Tin Machine que je retiens comme un des meilleurs live de musique populaire (#236), mais c’est un autre débat ; reste qu’il y a une version sous amphétamines de ce morceau, qui pour moi sert de référence, de nœud, de moyeu à tout l’album.
J’avais lu jadis le commentaire sur YT d’une auditrice qui disait qu’à telle minute, telle seconde, le rythme de la chanson se transformait imperceptiblement, passant d’une country un peu hippie (honky tonk ?) à ce blues urbain et comment dire, victorien ou haussmannien ou weimarien, bref philosophe, industriel et austère — mais poignant. Eh bien cette minutes, cette seconde, existe, et est peut-être l’une des preuves que Bryan Ferry est un dieu ; la batterie se désarticule, le rythme se cambre et reprend, la voix s’enhardit et s’éclipse en même temps, la chanson papillon repart après sa première vie chenille.
Il y a certes des morceaux d’un rock d’un genre un peu nouveau (Would you believe, les marrants breaks de la fin de Remake/Remodel), mais il y a surtout une succession de perles telles que Chance meeting, 2H.B., Sea breezes. Qui en fait un album exceptionnel.
Et puis il y a l’inaltérable et inarrêtable Brian Eno, dont on sens le poids de la main, le poids des doigts.
Notons qu’il paraît en 1972, la p@#!§n d’année de Transformer (#267), Exile on Main St (#76), Harvest (#367), Vol. 4 ((#651), Gumbo (#211), Paul Simon (#535), Foxtrot (#921), Ziggie Stardust (#951), Machine head (#1162) ou Neu ! (#48) ainsi qu’une flopée de putains de bons disques de funk et rythm’n’blues — ou le live à Pompéi. Dans le lot, Roxy Music est un ovni, et de tous reste sans doute le plus actuel et le plus touchant.
Bien, bonsoir, on va donc tenter de bafouiller pour la troisièmefois sur un album de Fela Kuti, le génie de l’afro-beat. Mais il n’y a pas grand chose à chroniquer, finalement. Fela a onze disques dans la Souche, deux sont dans le top top, et que dire de plus ? Il n’y a pas d’album chez Fela, il y a une musique continuelle, toujours maligne et sévèrement bien interprétée. Les albums des années soixante-dix se confondent, lit-on chez les auteurs autorisés, mais Fela parvient toutefois à faire de chacun une plage de surprise et de rigueur musicale. Ici on a du reggae fortement influencé par James Brown, pour notre bonheur à tous et la paix dans le monde.
Paolo Conte est connu pour le morceau éponyme, Via con me ou Come di, et tous ces morceaux — à mon avis, ou à mon souvenir — ont explosé en France dans les années 80, à la faveur d’une compilation, d’un live ou même de publicités télévisées.
Mais Conte a évidemment une longue carrière derrière lui, et on peut dire sans rougir que ses premiers albums sont de petits chefs d’œuvre de chanson à texte (et à musique), à la Simon ou Newman. Les deux premiers albums, intitulés tous deux sobrement Paolo Conte (dans la Souche, respectivement #131 pour celui de 1975 et #389 pour celui de 1974), sont indispensables. Celui-ci, outre le tube éponyme, est tout à fait beau également, sans doute un peu moins surprenant, astucieux ou provocateurs. Mais Conte rencontre le succès international et, tout en conservant son bagout et son élégance retenue, va entrer obliquement dans les années 80 — dont il est l’un des piliers, finalement — en tout cas un de ses décorateurs emblématiques.
Le ton est détaché, toujours à la limite de la rupture et rares sont les morceaux moins mélancoliques ou ironiques (Bartali) ; mais il a de magnifiques lettres déchirantes, Uomo camion ou Arte, ou Rebus. Je me dis que la pochette est exactement ce que vous trouvez à l’intérieur : un type d’un âge certain, pince sans rire, avec une moustache et un piano.
Reprenant un certain filin qu’avait laissé un certain free-jazz, le yakusa retraité Hideaki Ishi rebaptisé Dj Krush s’impose avec le temps comme l’un des plus talentueux et imprévisibles acteurs d’électro matinée de hip-hop, le tout à la sauce expérimentale. Entouré d’une floppée d’invités (Black Thought, Zap Mama, Tunde Ayanyemi, Company Flow, Kazufumi Kodama, N’dea Davenport, Boss the MC, Ahmir « ?uestlove » Thompson, Kukoo da Banana Bangez, Sunja Lee — on ne lira pas ces noms souvent ici, on devrait peut-être, mais profitons-en ! Nous avons toutefois déjà croisé ?uestlove chez D’Amato), il parvient à tisser un remarquable collection de « temps frappés », parmi les plus cohérentes de l’électro.
N’ayant pas un vocabulaire plus abouti que ça dans ce domaine, je préfère laisser l’auditeur avec son expérience propre.
Ce coquin de Malcom McLarren, vers lequel s’étaient retournés les membres de Adam and the Ants pour muscler leurs ventes qui avoisinaient l’infinie asymptote, les prenant donc sous son aile, fomente une mutinerie contre leur chef, nommément Adam Ant, et les autres membres le foutent dehors, et fondent les Bow Wow Wow. N’imp.
Ils avaient pourtant réalisé leur troisième et super album, Prince charming (#521), muni de deux singles notables. N’imp.
Devant cet état de fait n’imp, Adam Ant fonde son propre groupe en solo, sobrement intitulé Adam Ant, et Friend of foe est son premier essai. Puisqu’on n’en est pas à une étrangeté près, on y mettra une reprise des Doors (Hello I love you) et une section de cuivres très présente. On oscillera entre rock’n’roll basique et excursions plus new wave, mais dans l’ensemble, on garde l’esprit punk, c’est à dire, en l’espèce, « desperate and not serious ». Et ça marche.
Adam Ant ira, lui aussi pionnier qui n’a pas froid aux yeux, vers le hip-hop blanc (?), et vers d’autres territoires, toujours avec Marco Pirroni (Sinead O’Connor, The Slits) tout en voyant sa réputation décliner petit à petit, jusqu’à la dépression et un modeste retour ces temps-ci après vingt ans d’absence. Ce premier album reste sans doute, avec le dernier d’Adam and the Ants, son effort le plus notable.
Il m’est toujours difficile d’écrire une chronique sur un disque de hip-hop ; si je l’apprécie (et on ne trouvera dans la Souche à peu près que les disques que j’apprécie, la vie est trop courte), ce sont pour ses qualités intrinsèques, avec deux limites majeures : je n’ai pas une très grande culture du mouvement (ni historique, ni esthétique) et, s’il n’est pas en français, ce qui arrive dans le rap, souvent je ne comprends rien aux paroles, qui sont pourtant paraît-il essentielles en hip-hop.
Donc je chronique à vue. Réécoutant ce drôle d’objet vert, je me sens tout de suite bien (même dans l’intro qui souvent ressemble plutôt à du remplissage inutile).
Kool Keith (aux multiples identités dont l’influent Dr.Octagon) connaît son affaire (le flot, le touche, etc.), mais à la différence de ses camarades, une touche d’excentricité, comment dire, retenue, un côté pince-sans-rire, soutient tout ici des paroles aux samples, des rythmiques au flot. Certes, on est informé des performances sexuelles du bonhomme (Supergalactiv lover), et on a droit à tout le tralala du hip-hop dont visiblement les gens ne sont pas lassés après quarante ans de muscles, de chibres et de bagnoles à la noix.
Mais il y a quelque chose d’abstrait dans ces sons, comme si Antipop Consortium était passé par là, avec même parfois un débit presque proche d’un Zack de la Rocha (de RATM). Comme d’habitude, c’est trop long, mais on est tout de même enchanté par ce son interstellaire, futuriste, faussement sérieux, qui raconte des histoires bizarres comme dans I’m Seein’ Robots ou Lost in Space… le Black Elvis, avec sa banane, nous emmène dans un monde bizarre, pour le moins original dans le paysage très codifié du genre.