Archives de catégorie : Disque sur disque

49. Henri Grimes Trio, The call, 1966 | BV

 


 
Un disque représentant parfaitement les développements de l’avant-garde free, il est le fruit d’un trio pour le moins étonnant : un bassiste, le leader, auparavant méritant sideman d’une pléthore d’artistes de Benny Goodman à Archie Shepp et de Lenny Tristano à Sonny Rollins !, un clarinettiste, qui a jouté avec Dave Brubeck et qui est invité sur Mama too tight (#86, 1967) du même Shepp, Perry Robinson, et un batteur pour le moins obscur — mais très efficace — Tom Price (qui jouera avec Frank Wright)…

En 1967, Grimes disparaît de la scène, et de manière si radicale que tout le monde le croira mort. En 2002, on le retrouve dans un hôtel de Los Angeles, où il vivait depuis vingt ans, totalement désintéressé de tout ce qu’il s’est passé en jazz depuis son départ. Il recommence une carrière et ses explorations sonores, avant de succomber cette fois de la covid.

Le disque, pour être un vrai manifeste free, n’en demeure pas moins très écoutable, et même plutôt élégant, très réussi notamment sur le morceau titre (de Robinson) et sur For Django et le très réussi Sons of alfalfa de Grimes. La pochette est magnifique.
 

 

853. Barclay James Harvest, Barclay James Harvest and othr short stories, 1971 | BV

 


 
Sur la lancée de la quête de musique avide qui m’avait pris après la découverte de Pink Floyd, j’épluche de nombreux disques dits progressifs (mais pas ceux, encore, plus expérimentaux de Tangerine Dream par exemple). Si les arrangements sont pompiers, ils sont tout à fait typique et de l’époque et du genre… en revanche on est surpris de la qualité et même de la présence des morceaux eux-mêmes (mélodies…). Comme chacun écrit dans le groupe, l’ensemble est bigarré, mais il est toujours tenu.

Moderne il l’est par certains aspects, de même qu’entêtant. J’ai cherché d’autres albums avec plus ou moins de bonheur, mais celui-ci conserve pour moi cette espèce de pilule de nostalgie, cette glande pinéale qui secoue les nerfs, en particulier deux morceaux au-dessus des autres, Harry’s song et Blue John Blues.

 

 

530. Enzo Janacci, Fotorecord, 1979 | BV

 


 

Janacci est un autre ovni de la chanson plus ou moins pop plus ou moins rock italienne, au même titre que Battiato ou Gaber… des auteurs tellement pleins de leur écriture, reconnaissables au premier coup d’oreille, et intrigants.

Ce n’est peut-être pas le meilleur album (je préfère le suivant, Ci vuole orecchio, 1980, #420), mais au moins est-il original : il s’agit d’un recueil de morceaux déjà publiés ou enregistrés par lui ou d’autres en d’autres format, lesquels sont agrémentés de trois monologues plus ou moins irrévérents (Il ficus, Il labrador, Il sintetizzatore). C’est un album qui amène plus de visibilité à l’artiste, porté par Io e te, une classique balade italienne.

Mais l’introduction fantomatique de Natalia, la simplicité touchante de Mario (coécrite avec Pino Danaggio qui l’avait même publié), puis Ecco tutto qui (déjà enregistrée par Mina) e l’excellente Saltinbanchi sont décidément bien valables… et font de cet album, comme de multiples autres essais des années 70 des œuvres entières, expérimentales pour une part, celle où l’auteur se sert de sa chanson pour explorer des paysages neufs, plus ou moins inconfortables, en ce qu’ils doivent impérativement, semble–il, sortir de l’assiette de ces années dures par ailleurs.

On retrouve aussi du Conte, puisque Janacci reprend ici ses créatures, Sudamerica, et l’extraordinaire Bartali. Les arrangements sont osés, généralement maîtrisés du point de vue technique (le son de ces disques italiens des années 70 n’a rien à envier aux nôtres, et peu aux références anglaises ; étonnant comme tout est parti en eau de boudin dans les années 80).

 

 

331. Richard Hell & The Voidoids, Blank Generation, 1977 | BV

 


 

Un pure album de punk, première vague, base de New York… Alors eh bien, on sent le lien au rock, voire au rock’n’roll, on sent l’énergie et même un peu la sophistication notamment des arrangements de guitare, et puis la verve de Hell, ancien membre de Television et des Hertbreakers, pardon !

C’est une poignée de chansons tout à fait plaisantes, parfois même presque « normales » (Bretrayal Take Two, All the way), plaisantes (The plan, I’m your man), et même chouettes (Down at the rock’n’roll, Another world)

Etant essentiellement un genre « méta », c’est-à-dire un genre commentant (par le texte ou même par les citations, les structures emblématiques du genre) plus ou moins avec habileté son détachement d’un genre précédent (plutôt que les conditions d’existence de telle ou telle musique, à une ou deux exceptions près), le punk avant qu’il ne devienne post, c’est-à-dire avant qu’il ne voie que ces revendications sont peine perdue et se dédie enfin à l’art, le punk est invasif, soit agressif bêtement, soit plaintif… Mais ici on a plutôt affaire à un consciencieux travail de punk, éclairé et motivé.

Remarquable reprise d’un morceau que j’adore aussi (et reprends) et provenant du premier album chroniqué ici ! Remarquable, donc, l’intégrité, la fraîcheur et l’intelligence de Richard Hell, qui se consacrera plus tard à l’écriture.

 

 

776. Siouxsie And The Banshees, Juju, 1981 | BV

 


 

Ah, hasard des faces.

Comme je l’ai indiqué dans la recension de son prédécesseur Kaleidoscope, ce Juju est inférieur en qualité, me^me si il faut bien constater que l’énergie et la technique sont toujours présents. Ça part même moui, les deux premiers morceaux sont presque insipides (malgré le succès du premier, que je trouve trop… américain ?), même si les ingrédients sont là, dont la fantomatique voix de Siouxsie… et c’est à partir d’Arabian knight que s’installe l’atmosphère presque germanique de leur son (Headcut, Monitor) : avec Voodoo dolly, on touche au gang des morceaux épiques emblématiques, et avec Night shift, on retrouve presque le génie de Kaleidoscope.

On ne peut pas totalement en vouloir à un groupe qui a accueilli Sid Vicious, Marc Pirroni, Robert Smith et John McGeoch en son sein. Il est vrai que le boulot sur les guitares est précieux (dira Johnny Marr), mais d’ailleurs on ne leur en veut pas. Siouxsie et Budgie deviendront les Creatures (qu’on ira voir), mais le groupe poursuivra sa route, fièrement, et poliment.

 

 

775. The Velvet Underground & Nico, The Velvet Underground & Nico, 1967 | BV

 


 

Difficile de trouver un album aussi iconique dans l’histoire de la musique populaire…

Ça commence fort, par une balade, ce qui rompt tous les codes admis jusque là, surtout pour un groupe de « rock », mais dès le second morceau on mesure ce que va défoncer l’album sur son passage.

La voix nasillarde de Reed avec son accent pas possible, et ces paroles — pour le coup — explicites, à mille lieux des gentilles expérimentations anglaises ou californienne, c’est toute la violence de la ville qui vous tombe dessus ; et il remet ça, le bougre, un peu plus loin avec Heroin, d’une beauté formelle froide indiscutable. Difficile d’imaginer qu’au même moment on chante All you need is love, ou Somebody to love ; même les accents les plus raides de The end ou de Goin’ home semblent gentillets en comparaison, ces mecs et ces nanas ont décidément une longueur d’avance.

Et pas seulement concernant leur modernité, mais aussi sur leur maturité, dans les paroles ou l’approche.

Mélangeant des styles très différents, avec des réussites très différents (Run run run fait pâle figure à côté du smithien Venus in furs) et l’association d’un versant arty (celui de Cale, et donc de Nico, puis de Warhol) avec une énergie plus basiquement rock (Reed) est osée, il fallait la tenter, et pour un moment ça fait bien illusion (par exemple All tomorrow’s party) ; en outre, maturité disais-je : ce sont des visions, des flashs, car on a aussi des chansons très 60’s (There she goes again, Sunday morning donc, I’ll be your mirror).

Ensuite, il y a les excès de tout ce qui est trop expérimental (European sons, bon), et puis la mousse, qu’il faut secouer pour accéder. L’album reste une sruprise, toutefois, je pense, dans la vie d’un auditeur, il est original et dans son hé »téroclicité », cohérent ; The Black angel’s death song est typique. Si on laisse ce côté faussement bohème, qui pour moi nuit à l’ensemble (l’horrible production de Warhol), on peut passer un bon moment.

 

 

101. Dave Brubeck Quartet, Time out, 1959 | BV ▥

 


 
Mon père n’était pas mélomane et pourtant il adorait les deux thèmes phares de cet album, par ailleurs devenus des classiques, Blue rondo à la turk et Take five.

Je n’ai aucune idée de la raison ou de la cause qui a fait atterrir ce disque, en CD, aux tout débuts du CD, à la maison.

Dans Take five il y a un solo de batterie, exceptionnel, parce qu’étrangement (ou pas) très mélodique. Il plaisait tellement à mon père qu’il a été d’accord, peu après pour m’acheter une batterie d’étude, pour le premier groupe où j’ai joué.

Évidemment j’écoute ce disque avec mélancolie, mais je dois dire qu’avec le temps, après avoir entendu mille et plus disques de jazz, celui-ci reste vraiment dans les disques favoris. Les deux morceaux cités sont des classiques donc, avec Three to take ready, et Take five (de Paul Desmond, et non de Brubeck, qui écrira d’ailleurs une version renversée, Take ten), elle-même est au-delà du classique, une petite perle (et allez), mais les autres morceaux Kathy’s waltz, Everybody’s jumpin’ et Pick up sticks sont un pont parfait entre le jazz classique et le bop qui entre-temps travaille, travaille.

Possible que je doive toute cette chronique à ce disque, à Take five, et à mon père.

 

 

64. Pere Ubu, Dub housing, 1978 | BV ⚫

 


 
Comment mieux finir l’année, et cette deuxième série de chroniques hebdomadaires, avec un album que je tiens pour l’un de mes vingt ou dix préférés de la création.

J’ai utilisé l’album pour des improvisations poétiques : https://www.amboilati.org/chantier/echos-maisons/.

C’est du pur Pere Ubu : du délire, du rire, et de l’expérience limite. Après une ouverture en trombe, On the surface décrit cette mixture on ne peut mieux. Et on enchaîne avec inénarrable et remarquable titre éponyme, clavier et lancinant saxophone ponctué de vocaux spirituels, solidement ancré à la guitare où vient se plaindre la voix du frontman David Thomas, qui se termine sur des hululements improbables (uh-uh-uh-uh-uh-uh-uh) hantés par un François Hollande fantomatique (heuuu, heuuuuuu). De même acabit, Caligari’s miror, qui suit, réécriture du classique chant de marins Drunken sailor, débouche sur un étrange Thriller! bruitiste. S’ensuivent des morceaux classiques de post-punk, et puis, comme si cela ne suffisait pas, deux perles (et deux de plus !) : le moderne Blow Daddy-O et le mystérieux et inquiétant Codex.

À la fois comique, pathétique et enragé, l’album est l’un des meilleurs efforts du genre, associant facilité et distorsion, paysages et claustrations, typique de l’ère sombre qui s’ouvre ces années-là — et qui colle tout à fait à notre temps.

I think about you all the time…
 

 

Eh bien… voudrions-nous poursuivre les statistiques initiées à la fin de la première saison (2023) ?

Les dates
50s : 1 (1,91%) (Souche, mis à jour depuis l’an précédent = 2.26)
60s : 7 (13.46%) (12.88)
70s : 18 (34.61%) (37.76)
80s : 10 (19.23%) (13.08)
90s : 5 (9,61%) (15.63)
00s : 6 (11.53%) (10.23)
10s : 5 (9,61%) (7.28)
20s : 2 (3.84%) (0.88)
Les « genres »
Rock : 9 (17.3%) (Souche, mis à jour depuis an précédent : 23,7)
Chanson : 5 (9.61%) (12,2)
Alternatif : 6 (11.53%) (17.5 avec Savante)
Savante : 2 (3.84%)
Funk : 5 (9,61%) (12.1 avec RNB)
Rythm’n’blues : 7 (13.46%)
Machines : 3 (3.84%) (14.1 avec Rap)
Rap : 4 (7.69%)
Jazz post bop : 2 (3.84%) (12,5 avec Jazz classique)
Jazz classique : 1 (1,91%)
Progressif : 7 (13.46%) (7.1)
Musique originale de film : 0 (0%) (0.8)
et plus si affinités…

 

896. David Johansen, In style, 1979 | BV

 


 
Si-si, vous le connaissez, il est le croisement de votre cothurne à la fac et de Mick Jagger, et il est surtout le chanteur des New York Dolls. Il se lance dans une carrière solo peu après la séparation du groupe et la fin de l’usage du nom, pour opter pour le sien propre. Un excellent premier album (homonyme, #722, 1978), qui lui permet le respect des confrères, il démontre dans le second, accompagné par Mick Ronson, toutes les capacités caméléonnes de sa voix et de sa stature de première ligne.

Mélange étrange entre Un Iggy Pop bowiisé, un Nick Cave moins indécis, un Springsteen avec des idées, l’album est étrangement vaguement souly (notamment Melody qui l’ouvre)… un rien crooner, mais aussi assez punk dans la démarche, avec des morceaux qui parfois ressemblent à des maquettes des Stones période garage (1976-1982 ; on comprend pourquoi les Stones sont les Stones).

Un peu moins bon que le précédent, à mon avis, l’album reste toutefois tout à fait indiqué pour un tour de New York de New Haven à Newark.
 

 

925. Fleetwood Mac, Rumours, 1977 | BV

 


 
Alors, Fleetwood Mac… Récemment et bientôt mis en documentaire, le groupe américano-britannique à la trajectoire on ne peut plus chaotique (lineup dynamique !), est à peu près représentatif de toute la contre-culture dans son genre de pointe, le ou la « pop-rock ». Affrontant crises existentielles, problèmes relationnels, séparations des couples internes, affres de la drogue, boomerang du succès, etc., avec une inégale bravoure, il n’en reste pas moins qu’on trouve chez eux des morceaux très réussis, aux côtés de machins sirupeux indigestes.

Déjà propriétaire d’une belle flopée d’album quand sort celui-ci qui les balance à tout jamais dans la stratosphère du glamour, dont plusieurs sont tout à fait valides, au demeurant (je veux dire pour des albums de blues-rock, cour où bien sûr ils ne sont pas les seuls à jouer), comme Fleetwood Mac [1975] (#1098, 1975) ou Then play on (#1114, 1969), le coup de force de Rumours, à l’orée du punk, soit dit en passant, est de réussir à mélanger pop et rock, country, blues et progressif, à la manière d’Eagles qui auraient réussi à atteindre leur proie.

C’est tout de même un album éclectique, avec des balades, des blues, de la variété un peu, à l’image du travail très personnel de chacun des membres du groupe. Et puis des réussites flagrantes : le simple Go your own way (Lindsey Buckingham), les sympathiques Dreams, Gold dust woman (toutes deux de Stevie Nicks) et Don’t stop (de Christine McVie) et une véritable perle The chain (écrite à cinq, dont les seules signatures des deux bonhommes décharnés John McVie et l’inénarrable Mick Fleetwood), comme quoi l’union fait la force, parfois. Force du disque, soulignée souvent, notamment de la production et de la qualité des harmonies vocales.