Archives de catégorie : Disque sur disque

379. Brian Eno, Another green world, 1975 | BV

 

 

Brian Eno, un gros morceau. Il est représenté dans la Souche par sept opus personnels plus quatre en collaboration (David Byrne, Robert Fripp de King Crimson, Kevin Ayers/John Cale/Robert Wyatt & Nico et John Hassel, outre son statut de membre de Roxy Music sur leurs deux premiers albums, et sans compter les innombrables participations ou apparitions dans bien des albums ni les multiples productions (Bowie, Gabriel, Coldplay, Talking Heads, U2, collectif No New York, etc.), de sorte qu’il est apparaît plus d’une quinzaine de fois dans la liste (juste après Prince et Neil Young). Il produit notamment la trilogie berlinois de Bowie, dont Low est classé chez nous numéro 1 ! Génie britannique, force de travail dantesque et curiosité à toute épreuve.

Cet album est donc son deuxième album solo et l’un des tout premiers disque d’ambient, avec des pièces brèves, minimalistes et, le plus souvent, instrumentales. On est frappé par la modernité des sons, et on est ravis de l’intelligence mélodique — je veux dire du respect par la musique de l’intelligence de l’auditeur. Sur l’album on retrouve John Cale, Robert Fripp et Phil Collins (?), Rod Melvin, David Hill et Percy Jones.

Le continent Eno nécessite du temps pour être parcouru ; il n’est donc pas aisé de s’en faire une idée avec cet aperçu — il convient également de maintenir à distance l’idée que la musique d’ambiance, la musique d’ascenseur ou d’aéroport qui serait en grande partie tributaire de ces recherches manquent précisément l’idée qu’Eno se fait de la musique : un lieu , un ajustement des parages. Si on peut écouter distraitement, c’est qu’alors la musique est devenu paysage, donc essentielle.

 

 

31. Pink Floyd, The dark side of the moon, 1973 | BV

 


 

La 100e chronique, ça se fête !

Et ça se fête en déroutant le programme qui nous tire au sort les albums, en choisissant nous-mêmes le lauréat de cette centième !

Eh bien le choix n’est pas facile… les centièmes, ça mérite au moins une place parmi les disques préférés… des artistes préférés…

Déjà disons quel le disque qui aurait été tiré au sort aurait été : Another green world de Brian Eno (#379)… ce qui n’était pas mal du tout — il sera donc le 101e.

Eh bien j’ai choisi, le numéro de la semaine sera le numéro 31, The dark side of the moon, premier album du groupe (Pink Floyd, pour ceux qui n’auraient pas suivi) au palmarès.

Et d’emblée, plein de questions : pourquoi Pink Floyd, pourquoi ce disque ? et, s’il est si génial, pourquoi est-il seulement 31e ?

Je réponds à ces questions sereinement : 1. Pink Floyd est, je crois, le groupe qui est mon favori parmi tous les artistes que j’aime très profondément, Stones, Bowie, Young… Ça ne s’explique pas : la diversité des paysages musicaux, la lucidité lyrique, la qualité sonore… l’emportent. Je crois que c’est l’imaginaire esthétique qui dépasse tous les autres : More, Atom Heart Mother, Meddle, et même Wish you were here, Animals, Final cut… l’emportent sur la qualité intrinsèque et objective… En réalité c’est Waters ou mieux, la soudure Waters-Gilmour qui fait la différence. Quoi que l’histoire ait retenu, quoi qu’on en dise et quoi que les deux parties récusent… et au-delà de leur définitive brouille actuelle (pas vraiment à l’honneur du guitariste d’ailleurs). Et puis il y a Mason, qui les embrasse chacun, et c’est tout aussi surprenant que touchant. Le batteur d’ailleurs en plein tour des morceaux datant d’avant Dark side, comme si Dark side marquait une rupture nette, un point de non-retour.

Or, c’est exactement ça.

Exactement ça : Dark side, comme symbole, comme plongeoir, comme pierre miliaire, comme destin, comme escarboucle, comme graal… De Pink Floyd, je crois que je préfère More, Obscured by clouds et Meddle… peut-être même Animals… Et, d’accord, Wish you were here, qui est peut-être l’album parfait. Mais non je choisis Dark side, comme album de la fin du monde… et album de la fin du rock.

Alors certes il n’est pas parfait, il a à mon avis un point faible, c’est Us and them (il y a quelqu chose qui cloche, trop long, trop lent, trop autocentrée…). Mais alors, à part ça, il a deux chansons géniales, Time et Money, mais il a encore deux chansons parfaites, Brain damage et Eclipse, et enfin il y a deux joyaux indépassables : Any colour you like (à écouter à fond la caisse) et The great gig in the sky. On peut constater que pas beaucoup d’autres albums alignent ainsi les réussites — hormis les 30 albums précédents, vous me direz. Breathe, et les coupures vocales, et les bruitages, et l’histoire de son enregistrement… tout est évident, parfait. Et l’ironie, l’ironie du rock, de la contre-culture : indispensable.

Et la pochette ? Comment tu la trouves ma pochette ?

 

 

454. Marvin Gaye, I want you, 1976 | BV

 


 

Evidemment Marvin Gaye, c’est What’s going on, sans doute l’un des dix meilleurs disques du monde (chez nous il est 126e et c’est le 6e du genre, mais c’est parce que nous sommes aussi sévères qu’injustes). Ceci dit, une fois Marvin Gaye ayant atteint les cimes du bon goût, retenue, classe, il reste un emblème de la soul, avec un disque tout à fait… étonnant, Here my dear (675e !).

Avec I want you, Gaye cherche à atteindre un public sinon plus mûr du moins moins mielleux… il lorgne du côté du funk, mais pas toujours avec réussite. L’interprétation est sans doute parfaite… mais ça les arrangements restent toutefois un tant soit peu sirupeux — sans la charge mystique, peut-être de Goin’ on…

(Les feulements, aussi, je ne sais pas, je ne suis pas sûr.)

 

 

866. Procol Harum, A salty dog, 1969 | BV

 


 

Certainement (d’accord avec pas mal d’auditeurs) un album sous-estimé, occulté sans doute par le tube A whiter shade of pale. Le morceau titre est une pierre miliaire du rock progressif, mais on trouve également beaucoup de mélodies, pas mal de pop qui frôle la sensiblerie sans jamais y céder, mais aussi du blues bien croustillant (Juicy John Pink) et de la soul qui décoiffe (>Crucifiction Lane). Franchement, une écoute pas du tout désagréable. Je trouve la pochette très réussi, avec ce je-ne-sais quoi d’inquiétant qui traduit bien l’inquiétude de ces morceaux.

 
 

367. Bror Gunnar Jansson, Moan Snake moan, 2014 | BV

 


 

C’est mon ami Manu Catteau qui m’a découvrir ce drôle de bonhomme. C’est nettement du blues, avec son imagerie et son son, et c’est nettement un homme orchestre. Et ce monsieur est suédois. C’est donc un étonnant mélange, qui fonctionne parfaitement.

Je n’ai pas grand chose à ajouter d’autre… c’est encore plus noir que John Campbell, tout en étant véritablement du blues et non une espèce de rythm’n’blues fade ou sirupeux. Je l’imagine sur le pont d’un drakkar à sacrifier des tourne-pierre, voilà ce que j’en pense.

 

 

774. Roger Waters & Ron Geesin, Music from the body, 1970 | BV

 


 

Un album très étrange mais original. Une bonne manière d’entrer, peut-être, dans le travail de Roger Waters ? Ou pas. Bien. L’album est enregistré en 1968, et sert de « bande-son » à un documentaire sur le corps. Il est crédité Waters mais en vérité il est largement écrit par Ron Geesin… qui est un fou furieux qui coécrit, pour Pink Floyd, la pièce Atom heart mother cette même année 1970 et en conduit l’orchestre.

On a trois formes qui se mélangent : des pièces orchestrales ou de chambre, pas du tout honteuses, comme Sea shell and soft stone (2), quelques pièces folk « à la » Waters, comme Sea shell and soft stone ou Give birth to a smile et tout un tas de montages sonores liés au corps, dont évidemment on pourrait se passer si on était dans un album normal… Les archéologues semblent trouver dans cet ensemble hétéroclite les versions préparatoires de Breathe ou Embryo de Pink Floyd. Cet Embryo qui revient bien trois fois rassemble bien l’idée générale de ces morceaux bizarres, plutôt destinés aux fans de Waters que des Floyd (ce dernier morceau voit le groupe au complet — et un son très seventies très précurseur…).

 

 

197. Neil Young, Freedom, 1989 | BV

 


 

Ah quel plaisir, Freedom ! Album acheté en cassette à sa sortie dans un feu Rond-Point.

C’était donc le creux de la vague rock, et on n’espérait pas mieux. C’étaient les grands festivals humanitaires, c’était assez dur, en réalité. Et voilà que sur la scène du festival pour la libération de Nelson Mandela, entre Neneh Cherry, Simple Minds, Jackson Browne ou Lou Reed, déboule un Neil Young dégingandé mais régénéré, seul, seulement guitare acoustique, harmonica, et voix, jeans troués.

Ce fut pour moi un choc. L’album était sorti à peine six mois auparavant et marquait le retour du solitaire canadien. Ce fut un choc de voir ce petit bonhomme sur cette immense scène, qui semblait vouloir dire à la face du monde que le rock des stades était dépassé, que rien ne valait une guitare sèche.

L’album est surpuissant avec un bonne demi-douzaine de classiques — ça aussi c’était un choc pour un album des années 80. Simple, bruyant, efficace. Crime in the city, Too far gone, une bienvenue reprise de On broadway (avec des accords distordus non moins bienvenus) et la charmante Eldorado. C’est je crois le premier disque de Young dont je parle ici, c’est également le premier que j’ai entendu, et le lien avec Zuma (1975, #357), Tonight’s the night (1975, #51) ou Rust never sleeps (1979, #272) me parut évident.

Il l’avait fait : alors qu’allait paraître Harvest moon (#601), Neil Young avait ouvert la porte au grunge et au renouveau rock ou punk de ces années, couronnées par le long compagnonnage de Pearl Jam.

 

 

462. Black Country, New Road, For the first time, 2021 | BV

 


 

Étrange album que celui-ci, comme on voit très récent, de la part d’un groupe britannique qui mêle des guitares féroces à une ambition non dissimulée de jazz varié, voire d’expérimentation sonores aussi âpres que patinées (ou tantôt tantôt). Il manque un tout petit quelque chose pour que ce soit absolument génial (peut-être dans la mélodie ou l’harmonie, ou alors c’est justement de ne pas s’attaquer de front à un genre, même hybride), mais le septuor (encore septuor pour ce premier disque — son chanteur Isaac Wood annonce son départ avant la parution du second album).

On voudrait donc écouter plus, même si cet album, avec ses six longs morceaux, dévoile un pan massif de leur histoire (et de celle du prototype Nervous Conditions).

 

 

990. The Cars, The Cars, 1978 | BV

 


 

Bon, le dé à mille faces nous entraîne au fond du classement, à 20 places de la fin… mais qu’on se rassure, il y en a pas mal sous le pied, si, pourquoi pas, après dix-neuf années, deux mois et deux jours de ces 1000 chroniques hebdomadaires me prenait l’envie de continuer (on sera en 2041, et j’aurais donc 65 ans), je pourrais encore tenir au moins une décennie !

Bon, quelle drôle de disque, pour nous ici, aujourd’hui. Ce qui m’a le plus dérangé avec les Cars, ce n’est qu’ils sont trop Américains, mais c’est que tout en étant Américains et qu’ils ne cèdent pas aux clichés du bon gros rock américain, ils échouent à quelques encâblures… et ce défaut rend pour le disque aussi indéniablement fade que tristement commun.

Des Cars, vous connaissez sûrement le nom du meneur, Ric Ocasek. Et je me demande si on n’ pas tout dit avec ça. Non, en écoutant ce titre, leur premier album, je note toute une série de groupes de soi-disant grunge ou garage fortement inspirés par ce son (là me vient le nom d’Urge Overkill).

Ce premier effort est souvent décrit comme leur meilleur, et une petit chef d’œuvre empreint de vraie modestie. Bien que proche du rocher un peu dur et de la vague un peu nouvelle, je trouve qu’il manque tout de même un peu trop du sel de ces deux influences. Non, ce n’est pas mauvais, loin de là, mais ce n’est pas impérissable à l’oreille– alors même qu’il y a plein d’idées d’arrangement, et même de composition…

 

 

299. Au Pairs, Sense & sensibilty, 1982 | BV

 


 

L’un des plus intelligents groupes de post-punk qui soient, portés par une vraie ligne méldique et une rythmqiue presque funk (new-wave quoi), et la voix lancinante mais maline de Leslie Woods. L’ensemble de ce mélange musical et politique produit un premier album fort remarqué , Playing With A Different Sex (#152, 1981), dont nous parlerons j’espère vite, et ce second disque juste après, avec un chouia plus d’ambition musicale, mêlant les genres, densifiants les textes, développant les atmosphères sonores.

Sans doute un peu moins frais que son prédécesseur, un peu plus accessible, l’album n’en reste pas moins très bon, et n’a pris presque aucune ride.