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78. Roxy Music, Roxy Music, 1972 | BV ⚫

 


 
Tu décroches le téléphone et une voix te dégueule sur l’épaule, ou bien tu marches dans la prairie et soudain tu t’enfonces dans la boue, mais de bien 35cm.

Ou tu avales un des ces chèvres dont seuls les coris et les argyrolobes ont le secret, et qui te tapissent les alvéoles de velours tout en pinçant ce qui te reste de sinus.

Au début la surprise et tu te dis « ah oui, d’accord. » Mais tu reviens, tu ne t’avoues jamais vaincu, eh puis il faut bien sortir de la situation où tu t’es mis.

Rien à faire : cet album est l’une des toutes meilleures premières expériences qu’un humain doit faire dans vie.

J’ai découvert Roxy Music sur le tard, bien que je connaisse assez bien, étrangement, l’histoire de Brian Ferry.

À vrai dire, je pense que le premier morceau que j’ai entendu était If there is something, dans une reprise de Tin Machine — Bowie, ça c’est un pote ! Je sais que les gens n’aiment pas le live de Tin Machine que je retiens comme un des meilleurs live de musique populaire (#236), mais c’est un autre débat ; reste qu’il y a une version sous amphétamines de ce morceau, qui pour moi sert de référence, de nœud, de moyeu à tout l’album.

J’avais lu jadis le commentaire sur YT d’une auditrice qui disait qu’à telle minute, telle seconde, le rythme de la chanson se transformait imperceptiblement, passant d’une country un peu hippie (honky tonk ?) à ce blues urbain et comment dire, victorien ou haussmannien ou weimarien, bref philosophe, industriel et austère — mais poignant. Eh bien cette minutes, cette seconde, existe, et est peut-être l’une des preuves que Bryan Ferry est un dieu ; la batterie se désarticule, le rythme se cambre et reprend, la voix s’enhardit et s’éclipse en même temps, la chanson papillon repart après sa première vie chenille.

Il y a certes des morceaux d’un rock d’un genre un peu nouveau (Would you believe, les marrants breaks de la fin de Remake/Remodel), mais il y a surtout une succession de perles telles que Chance meeting, 2H.B., Sea breezes. Qui en fait un album exceptionnel.

Et puis il y a l’inaltérable et inarrêtable Brian Eno, dont on sens le poids de la main, le poids des doigts.

Notons qu’il paraît en 1972, la p@#!§n d’année de Transformer (#267), Exile on Main St (#76), Harvest (#367), Vol. 4 ((#651), Gumbo (#211), Paul Simon (#535), Foxtrot (#921), Ziggie Stardust (#951), Machine head (#1162) ou Neu ! (#48) ainsi qu’une flopée de putains de bons disques de funk et rythm’n’blues — ou le live à Pompéi. Dans le lot, Roxy Music est un ovni, et de tous reste sans doute le plus actuel et le plus touchant.

 

 

92. Fela Kuti, Roforofo night, 1972 | BV

 


 

Bien, bonsoir, on va donc tenter de bafouiller pour la troisième fois sur un album de Fela Kuti, le génie de l’afro-beat. Mais il n’y a pas grand chose à chroniquer, finalement. Fela a onze disques dans la Souche, deux sont dans le top top, et que dire de plus ? Il n’y a pas d’album chez Fela, il y a une musique continuelle, toujours maligne et sévèrement bien interprétée. Les albums des années soixante-dix se confondent, lit-on chez les auteurs autorisés, mais Fela parvient toutefois à faire de chacun une plage de surprise et de rigueur musicale. Ici on a du reggae fortement influencé par James Brown, pour notre bonheur à tous et la paix dans le monde.

 

 

707. Paolo Conte, Un gelato al lemon, 1979 | BV

 


 

Paolo Conte est connu pour le morceau éponyme, Via con me ou Come di, et tous ces morceaux — à mon avis, ou à mon souvenir — ont explosé en France dans les années 80, à la faveur d’une compilation, d’un live ou même de publicités télévisées.

Mais Conte a évidemment une longue carrière derrière lui, et on peut dire sans rougir que ses premiers albums sont de petits chefs d’œuvre de chanson à texte (et à musique), à la Simon ou Newman. Les deux premiers albums, intitulés tous deux sobrement Paolo Conte (dans la Souche, respectivement #131 pour celui de 1975 et #389 pour celui de 1974), sont indispensables. Celui-ci, outre le tube éponyme, est tout à fait beau également, sans doute un peu moins surprenant, astucieux ou provocateurs. Mais Conte rencontre le succès international et, tout en conservant son bagout et son élégance retenue, va entrer obliquement dans les années 80 — dont il est l’un des piliers, finalement — en tout cas un de ses décorateurs emblématiques.

Le ton est détaché, toujours à la limite de la rupture et rares sont les morceaux moins mélancoliques ou ironiques (Bartali) ; mais il a de magnifiques lettres déchirantes, Uomo camion ou Arte, ou Rebus. Je me dis que la pochette est exactement ce que vous trouvez à l’intérieur : un type d’un âge certain, pince sans rire, avec une moustache et un piano.

 

 

127. DJ Krush, 漸 (Zen), 2001 | BV

 


 
Reprenant un certain filin qu’avait laissé un certain free-jazz, le yakusa retraité Hideaki Ishi rebaptisé Dj Krush s’impose avec le temps comme l’un des plus talentueux et imprévisibles acteurs d’électro matinée de hip-hop, le tout à la sauce expérimentale. Entouré d’une floppée d’invités (Black Thought, Zap Mama, Tunde Ayanyemi, Company Flow, Kazufumi Kodama, N’dea Davenport, Boss the MC, Ahmir « ?uestlove » Thompson, Kukoo da Banana Bangez, Sunja Lee — on ne lira pas ces noms souvent ici, on devrait peut-être, mais profitons-en ! Nous avons toutefois déjà croisé ?uestlove chez D’Amato), il parvient à tisser un remarquable collection de « temps frappés », parmi les plus cohérentes de l’électro.

N’ayant pas un vocabulaire plus abouti que ça dans ce domaine, je préfère laisser l’auditeur avec son expérience propre.

 

733. Adam Ant, Friend of foe, 1982 | BV

 


 

Ce coquin de Malcom McLarren, vers lequel s’étaient retournés les membres de Adam and the Ants pour muscler leurs ventes qui avoisinaient l’infinie asymptote, les prenant donc sous son aile, fomente une mutinerie contre leur chef, nommément Adam Ant, et les autres membres le foutent dehors, et fondent les Bow Wow Wow. N’imp.

Ils avaient pourtant réalisé leur troisième et super album, Prince charming (#521), muni de deux singles notables. N’imp.

Devant cet état de fait n’imp, Adam Ant fonde son propre groupe en solo, sobrement intitulé Adam Ant, et Friend of foe est son premier essai. Puisqu’on n’en est pas à une étrangeté près, on y mettra une reprise des Doors (Hello I love you) et une section de cuivres très présente. On oscillera entre rock’n’roll basique et excursions plus new wave, mais dans l’ensemble, on garde l’esprit punk, c’est à dire, en l’espèce, « desperate and not serious ». Et ça marche.

Adam Ant ira, lui aussi pionnier qui n’a pas froid aux yeux, vers le hip-hop blanc (?), et vers d’autres territoires, toujours avec Marco Pirroni (Sinead O’Connor, The Slits) tout en voyant sa réputation décliner petit à petit, jusqu’à la dépression et un modeste retour ces temps-ci après vingt ans d’absence. Ce premier album reste sans doute, avec le dernier d’Adam and the Ants, son effort le plus notable.

 

 

933. Kool Keith, Black Elvis / Lost in space, 1999 | BV

 


 

Il m’est toujours difficile d’écrire une chronique sur un disque de hip-hop ; si je l’apprécie (et on ne trouvera dans la Souche à peu près que les disques que j’apprécie, la vie est trop courte), ce sont pour ses qualités intrinsèques, avec deux limites majeures : je n’ai pas une très grande culture du mouvement (ni historique, ni esthétique) et, s’il n’est pas en français, ce qui arrive dans le rap, souvent je ne comprends rien aux paroles, qui sont pourtant paraît-il essentielles en hip-hop.

Donc je chronique à vue. Réécoutant ce drôle d’objet vert, je me sens tout de suite bien (même dans l’intro qui souvent ressemble plutôt à du remplissage inutile).

Kool Keith (aux multiples identités dont l’influent Dr.Octagon) connaît son affaire (le flot, le touche, etc.), mais à la différence de ses camarades, une touche d’excentricité, comment dire, retenue, un côté pince-sans-rire, soutient tout ici des paroles aux samples, des rythmiques au flot. Certes, on est informé des performances sexuelles du bonhomme (Supergalactiv lover), et on a droit à tout le tralala du hip-hop dont visiblement les gens ne sont pas lassés après quarante ans de muscles, de chibres et de bagnoles à la noix.

Mais il y a quelque chose d’abstrait dans ces sons, comme si Antipop Consortium était passé par là, avec même parfois un débit presque proche d’un Zack de la Rocha (de RATM). Comme d’habitude, c’est trop long, mais on est tout de même enchanté par ce son interstellaire, futuriste, faussement sérieux, qui raconte des histoires bizarres comme dans I’m Seein’ Robots ou Lost in Space… le Black Elvis, avec sa banane, nous emmène dans un monde bizarre, pour le moins original dans le paysage très codifié du genre.

 

 

Le mouvement de la fin | HPJ

Quand je sens que mes jambes ne veulent plus me porter pour faire
quelques pas, je demeure étendu sur mon lit jusqu’au moment où le
geste de se lever s’imposera telle une décision qui ne m’appartient
pas. J’ai toujours pensé que l’arbitraire d’un geste était du même
ordre que celui du signe dans le langage. De la même façon qu’il
figure l’origine d’un « état des choses », il préfigure la naissance du
mouvement. Dans la construction du sens possible donné à la vie,
l’intention se retranche derrière l’arbitraire qui fait figure de destin.
Il m’aura été impossible de considérer que le destin ne puisse être
autre qu’une tendre parodie de mon imaginaire. L’apparition de la
silhouette d’un double des autres et de moi-même. Chaque fois que
j’ai la visite du fantôme d’un corps, notre échange de quelques
secondes, se solde par une invitation à entrer dans le monde des
morts. Je m’éconduis tout seul parce que je n’y crois pas. Pourtant
il y a cette sensation d’un lien incommensurable qui ne s’évanouit
pas, et je l’entretiens dans la paralysie même de mon propre corps.
Le désir de vivre, je le ressens dans le besoin insatiable d’un élan
d’amour. Je voudrais embrasser la morte sur son front et voir ses
yeux s’ouvrir un instant. J’ai aussi cette certitude que les
opportunités de ma mort s’annoncent chaque fois que je suis tenté
de ne plus quitter le lit. La douceur de la fin de la vie se glisse dans
cet état de demi-sommeil sans douleur, comme une alternative qui
supprimerait l’accomplissement de la mort elle-même. Sans effroi,
comme un passage.
70J’ai l’impression, et je dois l’avouer, que je pourrais connaître la
chance de vivre cet ultime moment où le désir de vivre, depuis les
bas-fonds de son espérance, épouse la mort en l’enlaçant.
Ce que j’espère de la dernière femme vivante que j’ai rencontrée.
Et elle ne peut venir que d’un autre monde dans lequel les êtres
humains étaient déjà là, hors du temps, attendant, au-delà de ce
qu’ils sont devenus, la révélation de ce qu’ils étaient.
Cette nuit, elle est revenue me dire qu’elle m’attendait, elle me
sourit et m’invite à la suivre par le sentier qui mène à sa tombe.
Quand elle est là, à côté de moi dans notre lit, la forme de son corps
ne cesse de disparaître et de revenir. Je n’ai plus rien d’autre à
penser. Tout peut s’arrêter là. La joie que j’éprouvais de voir le
temps passer, comme une vache à côté d’une voie ferrée attend le
passage d’un train, cette joie-là, je l’ai perdue. Le temps maintenant
s’effrite et je ne vis qu’au rythme de son évanouissement.
Pourtant, je voudrais bien suspendre ce mouvement de l’angoisse
qui accompagne les battements affaiblis de mon cœur. Je ne sais
comment m’y prendre, mon corps me paraît parfois si lourd à porter
que mes jambes se dérobent sous son poids. La légèreté, je peux la
reconquérir dans ma tête, la terre supporte bien une chaleur
démesurée. Son paysage ne change guère même s’il devient plus
jaune. Le lointain n’a pas bougé, le lointain ferme les yeux de
l’horizon. Je crois que je ne verrai bientôt plus rien. Quand le noir
absolu sera là, je m’éteindrai. Le silence avant l’aurore n’annoncera
plus la fin de la nuit.

117. Dominique A, La mémoire neuve, 1995| BV

 


 

Dominique A a représenté pour moi, pendant un temps, parmi les écritures les plus exigeantes que les belles et insouciantes et nerveuses et déprimées années 90 ont pu nous offrir, et c’est à partir de cet album qu’il s’affirme au plus grand nombre.

C’était l’effervescence d’une espèce de renouveau de la chanson française, porté par Dominque Ané, mais aussi Têtes Raides, Katerine, Yann Tiersen ou Noir Désir, pour citer des gens très divers (et Louise Attaque, et Miossec, et Thomas Fersen…) Tous collaboraient plus ou moins ensemble, et tous revendiquaient plus ou moins l’héritage de Bashung ou Higelin, mais aussi de Brel ou Brassens, et via plus récentes étincelles telles Rodolphe Burger ou Hubert-Félix Thiéfaine.

Cet album accède même aux bandes FM grâce à son beau single Le Twenty-Two Bar. Une orchestration d’une esthétique étrangement très cinématographique, presque western (Calexico), qui oscille, musicalement, entre les dingos de cette époque (Burton, Kustorica, Lynch, et oserais-je, Gaultier, Goude, Jeunet…). Dominique A reste sobre, et réservé, tout en étant généreux sur ces arrangements ; la voix de Françoiz Breut amène un peu de sombre légèreté. Les mélodies sont soignées. IL n’y a pas de recommandations (comme sur d’autres albums), dont on se passe, ni de tortures ad libitum. Il y a même un humour distancié qui se tient.. Dans la Souche, c’est le premier de l’artiste, devant Remué, puis La musique.

 

 

518. The Rolling Stones, Dirty work, 1986 | BV

 


 

Vous allez rire, mais j’aime beaucoup cet album.

Je pense même, en conscience, et en toute sérénité de corps et d’esprit, que c’est l’un des meilleurs des Stones (dans la Souche, c’est le… septième !, après la Sainte Quadrilogie Intouchable 68-72 (#2, 30, 76, 107), et Some Girls (157) et Blues and lonesome (160) !), et l’un des meilleurs disques de rock des années 80. Surtout cette année bien bien rude qui voit naître le CD et exploser Money for nothing, entre INXS et Simply Red. On ne nous aura rien épargné.

Certes les fans des Stones (mais pourquoi se faire du mal ?) regrettent à pleine cordes que le groupe se sépare sur cet album. Enrichi de Tom Waits, Bobby Womack, Jimmy Page et Steve Jordan, le disque reflète l’ambiance tendue du moment. Victimes collatérales : Ian Stewart, à qui le disque est dédié ; pire : Charlie Watts, qui sombre dans la drogue. Qui l’eût cru ?

J’en ai déjà parlé souvent, pas la peine de s’attarder. Il y a des morceaux dégueulasses (Back to zéro), ou inutiles (Hold back), mais vite oubliés devant les deux reprises parfaitement interprétées, le single (!) Harlem shuffle (d’Earl and Bobn), et surtout Too rude (de Half Pint), qui deviendra un fer de lance de Keith Riff Hard en live solo. Et puis il y a des morceaux de bravoure comme I had it with you, drôle de boogie déjanté, le lyrique Sleep tonight, et ce qui reste pour moi une petite perle très « Exile », le morceau éponyme (la batterie de la fin est tout simplement époustouflante -> effets de la drogue ?). Et le « morceau caché », l’hommage à « Stu » interprétant Big Bill Broonzy.

C’est un disque en effet de transition, qui tient à la fois de Undercover (1983) (que je considère le moins bon album des Stones pour ma part et le retour de Steel Wheels (1989) ; l’absence, la séparation aura été de courte durée ; et si ce disque en est l’emblème, on peut honnêtement juger que le jeu en a valu la chandelle. C’est un album ou Keith travaille beaucoup, la production est énorme, musclée, et, autre effet collatéral ?, la voix de Jagger est hargneuse et décidée.

On est quelques-uns, je le sais (F, G…) qui l’apprécions. Ça ne le rend que plus aimable.

 

 

778. Prince, Sign o’ the times, 1987 | BV

 


 

Que les choses soient claires, j’aime beaucoup, beaucoup, mais beaucoup, Prince.

J’ai écrit un livre, qui n’a pas paru, sur lui. Je l’ai vu en concert, je l’ai vu en after, j’ai dansé avec lui, j’ai nagé avec lui.

J’aime beaucoup de choses de lui, ses paroles, son malin génie, son astuce, son esprit, son intelligence, son talent, son style. Ok. Ensuite on ne peut constater qu’il peine, incontinent qu’il est, à réaliser un album complet cohérent et soutenu. Pour ma part je trouve une exception, et c’est Parade (#89). Mais Sign o’ the times est une exception dans l’exception.

D’aucuns disent que c’est le pic créatif du pourpre-follet. Universellement acclamé, il pose le rythme, la liberté, et la puissance de l’artiste. C’est certain.

Il y a donc tout un tas de morceaux, puisque c’est un double-album, très hétéroclites, comme de convenu. Des trucs pour s’éclater comme Housequake, des trucs qu’on dirait sortis d’un Atari (The Ballad of Dorothy Parker), des cris, des pleurs, des geignements, des chansons pour aller bosser, d’autres pour ken, d’autres pour chialer sa race, d’autres pour pier, d’autres enfin pour les blancs.

Il y a un coup de génie (Strange relationship, magnifiée en live 15 ans après).

Mais il me semble que la pochette dit tout cela mieux que quiconque ne le ferait quiconque (et je passe aussi sur la production). Aussi, pour conclure, il faut le dire, et aller l’écouter : il y a surtout un PUTAIN DE CHEF D’ŒUVRE, sur cette galette, qui est la chanson éponyme, Sign o’ the times. À la fois grasse et brillante, concernée et relâchée, étonnamment instrumentalisée, guitare présente sans excès, paroles idoines, c’est un sacré petit bijou, d’une force esthétique telle que, s’il l’avait étendue à son royaume, il en serait devenu le souverain.