Le mouvement de la fin | HPJ

Quand je sens que mes jambes ne veulent plus me porter pour faire
quelques pas, je demeure étendu sur mon lit jusqu’au moment où le
geste de se lever s’imposera telle une décision qui ne m’appartient
pas. J’ai toujours pensé que l’arbitraire d’un geste était du même
ordre que celui du signe dans le langage. De la même façon qu’il
figure l’origine d’un « état des choses », il préfigure la naissance du
mouvement. Dans la construction du sens possible donné à la vie,
l’intention se retranche derrière l’arbitraire qui fait figure de destin.
Il m’aura été impossible de considérer que le destin ne puisse être
autre qu’une tendre parodie de mon imaginaire. L’apparition de la
silhouette d’un double des autres et de moi-même. Chaque fois que
j’ai la visite du fantôme d’un corps, notre échange de quelques
secondes, se solde par une invitation à entrer dans le monde des
morts. Je m’éconduis tout seul parce que je n’y crois pas. Pourtant
il y a cette sensation d’un lien incommensurable qui ne s’évanouit
pas, et je l’entretiens dans la paralysie même de mon propre corps.
Le désir de vivre, je le ressens dans le besoin insatiable d’un élan
d’amour. Je voudrais embrasser la morte sur son front et voir ses
yeux s’ouvrir un instant. J’ai aussi cette certitude que les
opportunités de ma mort s’annoncent chaque fois que je suis tenté
de ne plus quitter le lit. La douceur de la fin de la vie se glisse dans
cet état de demi-sommeil sans douleur, comme une alternative qui
supprimerait l’accomplissement de la mort elle-même. Sans effroi,
comme un passage.
70J’ai l’impression, et je dois l’avouer, que je pourrais connaître la
chance de vivre cet ultime moment où le désir de vivre, depuis les
bas-fonds de son espérance, épouse la mort en l’enlaçant.
Ce que j’espère de la dernière femme vivante que j’ai rencontrée.
Et elle ne peut venir que d’un autre monde dans lequel les êtres
humains étaient déjà là, hors du temps, attendant, au-delà de ce
qu’ils sont devenus, la révélation de ce qu’ils étaient.
Cette nuit, elle est revenue me dire qu’elle m’attendait, elle me
sourit et m’invite à la suivre par le sentier qui mène à sa tombe.
Quand elle est là, à côté de moi dans notre lit, la forme de son corps
ne cesse de disparaître et de revenir. Je n’ai plus rien d’autre à
penser. Tout peut s’arrêter là. La joie que j’éprouvais de voir le
temps passer, comme une vache à côté d’une voie ferrée attend le
passage d’un train, cette joie-là, je l’ai perdue. Le temps maintenant
s’effrite et je ne vis qu’au rythme de son évanouissement.
Pourtant, je voudrais bien suspendre ce mouvement de l’angoisse
qui accompagne les battements affaiblis de mon cœur. Je ne sais
comment m’y prendre, mon corps me paraît parfois si lourd à porter
que mes jambes se dérobent sous son poids. La légèreté, je peux la
reconquérir dans ma tête, la terre supporte bien une chaleur
démesurée. Son paysage ne change guère même s’il devient plus
jaune. Le lointain n’a pas bougé, le lointain ferme les yeux de
l’horizon. Je crois que je ne verrai bientôt plus rien. Quand le noir
absolu sera là, je m’éteindrai. Le silence avant l’aurore n’annoncera
plus la fin de la nuit.