Archives de catégorie : Notes de la nuit

Le profil de la mort | HPJ

Quand je revois ton visage de morte, j’ai le désir de l’embrasser, je ferme les yeux pour mieux le regarder, tu me souris, tes lèvres ont murmuré un mot que je n’ai pas compris, et pourtant le son de ce mot fait durer ta présence. Le temps est suspendu, le temps vient de s’enfuir, un silence, et de nouveau ton visage, et cette envie de te faire un baiser, un vrai baiser d’amour, je ne réussirai pas à le faire, l’image nous sépare, l’image me renvoie en pleine figure toute sa violence, je ne peux t’embrasser qu’à distance, toute petite, mais il me faut la respecter pour sentir tes lèvres. Je n’ai aucune autre image de toi, je te vois vraiment morte, comme une gisante, avec cette beauté qu’offre l’immuabilité. J’ai beau m’évertuer à ouvrir ton œil, il continue à regarder ailleurs, à l’intérieur de lui-même. Tu ne peux pas savoir combien tu me manques, combien je ne parviens pas à vivre sans toi, tout ce que je pouvais te dire donnait du sens à ma vie, l’entretenait et je me retrouve face à cette horreur de me donner du sens à moi-même sans toi. Bien que tu aies souffert de mes infidélités, comme toute femme dont l’amour est bafoué, j’ai la certitude, là, avant de mourir, que tu m’as donné pour l’éternité, l’amour de la vie. Toi, seule. Toi, seulement.

Les temps de la vie se succèdent au rythme d’une figuration que la mémoire s’invente. Et j’attends en vain que la transition des oublis fasse surgir ce dont je ne me souvenais plus. Je reste là, à côté de toi, je sais que je peux t’effleurer à tout moment, ta respiration qui t’a quittée, emportée par le silence, a transformé ton corps en statue de chaire. Dans le lointain de l’être, là où la pensée ne s’est pas encore définie, je rencontrerai le sourire de ton esprit.

Je m’apprête à sortir, à affronter la difficulté même de marcher dans la rue, je vais aller voir une fois encore le dehors, sur cette petite place que tu connais où nous asseyions au café « des mésanges ». Je ne sais pas si je peux sortir avec toi, un macchabée dans la rue se remarque à coup sûr. Pourtant, je sais que cette fois-ci tu m’accompagnes, je vais te présenter une serveuse, elle s’appelle Razia, elle est d’origine marocaine, elle est très belle, je lui ai donné un de mes livres dans lequel je parle de toi, elle m’a dit qu’elle avait pleuré. Je t’avoue que je suis heureux d’apprendre qu’une autre femme pleure quand je parle de toi.

Le dehors, me dis-je, n’est tout de même pas un cimetière à l’envers. Si je sors avec toi, c’est comme autrefois, avec la joie d’une soirée qui s’annonce plutôt belle. Tu es un macchabée mais tu restes une princesse. Tel était mon délire quand j’ai abordé le dehors en gardant un soupçon d’hostilité. Mon désir d’amour de la vie ne m’a jamais aveuglé. J’ai toujours vécu avec des morts depuis mon enfance. On raconte que les endeuillé(e)s mettent un couvert au défunt ou à la défunte à table, mais on ne dit pas qu’ils ou elles les emmènent au bistrot prendre l’apirétif. En présence d’un macchabée, le dehors n’est plus ce qu’il était.

Je te regarde, en face de moi, tu ne dis rien, je ne vais pas te dire que je te trouve « décharnée », tu rirais plus que moi. En fait, je suis heureux de t’annoncer que j’ai toujours cru que tu te fichais de la mort, que tu lui avais fait un « pied de nez » dès ton enfance. Pour toi, condamnée à mort pour malformation congénitale de ton cœur, la mort n’aura été qu’une menace simiesque. Tu as appris à ne pas prendre cette « chose-là » au sérieux. Et tu auras tenté, toute ta vie durant, de me transmettre ce message incroyable : « la mort est le trompe-l’œil de la vie ».

 

La maison qui se moque d’elle-même | HPJ

La maison a l’air de se connaître elle-même, elle regarde la vie qui l’investit comme elle entendrait le souffle des histoires qui jamais ne s’épuisent mais finissent par s’endormir dans son immense grenier de souvenirs accumulés. La maison séduit par son accueil discret, énigmatique, comme un monde qui a toujours été là, et qui vous attend parce que le connu et l’inconnu méritent la même hospitalité. Telle une légende ouverte à tous les courants d’air, elle semble absorber les chimères des uns et des autres. C’est le lieu de tous les inconscients qui naviguent dans un temps indéterminé.

Elle se présente plutôt d’une manière abandonnée, au bout du monde, prédisposée à s’offrir à l’exil des mémoires. Elle laisse entendre à qui veut bien l’écouter : vous êtes d’ailleurs, vous vous sentez bien d’être là parce que vous étiez déjà là avant d’arriver sans même le savoir. Ou bien : vous avez la sensation d’être déjà venu là, vous reconnaissez le lieu même si vous n’êtes jamais venu. La maison vous accueille sans vous faire de politesses, et les fenêtres pourtant fermées, elle garde cet étrange sourire qui vous donne un léger froid dans le dos tout en en vous rassurant par sa présence mystérieuse et atemporelle. Elle a l’air vide, abandonnée, destinée à devenir une ruine, mais elle est bien là comme si sa déchéance apparente restait une affaire bien classée. Lieu idéalisé de fêtes de famille, elle a été investie par d’innombrables cérémonies d’anniversaire en se jouant de toute solennité. Elle a ses revenants, vous en connaissez certains, et même si vous ne les avez pas connus, vous avez amené vos propres revenants, ceux de votre mémoire comme si vous aviez l’intention de leur faire visiter les lieux car la maison accueille tous les revenants même s’ils viennent de l’autre bout du monde. Ils se rencontrent d’abord dans l’immense escalier qui mène au grenier.

La maison s’entretient elle-même. Elle conjure avec une persévérance incroyable tout signe de sa propre déchéance. Ses lézardes se font de plus en plus rares, et quand des murs menacent de s’écarter, elle rétablit l’équilibre en transformant les fentes en sources d’aération. Au grenier, on voit bien qu’il faudrait un sacré cyclone pour que la gigantesque charpente s’envole dans le ciel. La maison donne une figure très particulière de l’éternité : la vision de son atemporalité est plus essentielle que l’image trop convenue de sa durée possible. Elle est là comme si elle avait déjà été là, son devenir (ou son destin) est d’être toujours là tel un leurre impossible à détruire.

La maison ne peut que se moquer du monde, les histoires qui s’entrelacent font sa vie, même celles qui n’ont pas encore eu lieu en elle, ont déjà leur place. Telle une boîte à histoires, elle offre son décor comme un paysage amovible.

Quand je suis seul avec elle, elle m’observe, elle me connaît bien, elle me fait peur, une peur peu ordinaire, qui ressemble plutôt à un jeu de provocations. Elle m’effraie et me protège de l’effroi qu’elle me provoque comme si elle manifestait sa tendresse par des signes de sollicitude cachée qui chaque fois montre qu’elle ne veut pas que je meure. Je me demande si elle compte sur moi pour préserver son immortalité. Avec elle, j’aurais au moins appris à m’autoréparer. Je ne dis pas que je parviens à faire des fissures de mon corps, des sources d’aération mais elle me donne un modèle d’auto-équilibre presque inquiétant. Quand je suis seul avec elle, elle entretient un silence qu’elle ne cesse de me contraindre à rompre par la voix de jérémiades des revenants qui en écho dans ma tête anéantit toute apparence du vide. Plus subtil encore : elle présente les impressions de silence, d’abandon et de vide pour mieux les inverser en exaltation de la vie, utilisant leur puissance comme le secret même de son énergie. Que faire quand tout ce qui ressemble à la mort éclate de vie, quand l’abandon même devient l’origine de l’audace de vivre ?

À la tombée de la nuit, je suis seul, je gravis lentement les marches de l’escalier, dans l’antichambre, déjà plongée dans l’obscurité que les faibles lumières électriques éclairent peu, je m’apprête à ouvrir chaque porte des chambres inoccupées. Je rends visite à tous ces revenants auxquels je peux encore donner un nom. C’est la féérie des visages en images comme dans une galerie de portraits. Je ne m’attarde pas, je ne fais que passer. A mi-parcours, sur un étroit pallier, je regarde pourtant plus longuement une photographie des tours de World Trade Center à New-York, avant que celles-ci ne fussent détruites par des avions. Je me retourne pour entrevoir à quelques mètres, deux grandes photographies de la mer prises par un ami. Et dans le couloir plus haut, je suis interpelé par la statuette d’une femme qui ressemble plutôt à une sorcière furieuse. C’est une œuvre de ma femme défunte, qu’elle a réalisée quand elle était en colère contre moi.

Cette balade, je la fais chaque fois que je vais quitter la maison. Il m’arrive aussi de la faire quand je suis là, bien là comme si je visitais un musée habité par des esprits qui reconnaissent ma présence. Je pourrais prendre peur, mais si je m’abandonne à leur apparition, ils m’apaisent en m’attirant. Et je sais qu’ils vont m’accompagner à Paris où je retourne. Ils ne me quitteront pas. Tels des escargots de la mémoire, ils transportent la maison sur leur dos.

L’été dernier, avant mon départ, à la fin d’un orage, des bourrasques ont traversé la pièce où je reste assis dans un fauteuil. Je regardais la colline, j’attendais de l’air pour respirer, pour sortir de cette sensation d’étouffement que l’angoisse augmentait, quand, soudain les six fenêtres de la porte qui donne sur le jardin, se sont effondrées. Elles ont littéralement volé en éclats. J’ai ri, j’ai senti mon rire provoqué par cette merveilleuse manifestation de l’ironie du sort. La maison venait de me dire : « toi, tu veux partir, tu veux me quitter, voilà ce que je te laisse en souvenir. Tu l’auras bien cherché ! Ce n’est pas la catastrophe finale, c’est seulement un signe du destin ! » Je suis resté en silence tandis qu’à l’intérieur de la maison, le vent est venu me frapper le visage m’offrant en même temps comme une survie de la respiration. Un coup de désastre peut-il sauver la vie ?

 

La vieillesse condamne-t-elle à la sagesse ? | HPJ

Le vieillissement, personne n’en doute, est un état progressif qui s’impose malgré les moyens qu’on met en place pour en retarder les effets. Du coup, la sagesse qui en résulte n’est que le fruit d’un échec véritable qu’il est impossible d’ignorer même si on s’acharne à se leurrer sur ses vertus. Accepter un tel échec, c’est déplorer le vieillissement que notre corps ne cesse de vivre au jour le jour, plus le temps passe. Se soumettre à une telle représentation d’un devenir aussi inéluctable symbolise au mieux le cercle vicieux que nous offre la sagesse. Autrement dit, on « est fait » comme dans « un piège à rat ». Sauf que le rat, en l’occurrence, c’est nous !
N’étant pas un état, le vieillissement connaît bien des caprices… Il nous surprend par ses « grains de folie », par l’apparence de nos déraillements qui, parfois, se révèlent salvateurs en nous faisant découvrir notre haine ancestrale de la sagesse. Qui dit signe exacerbé de vieillesse, dit manifestation ironique à l’égard du monde et de la vie. Le sourire moqueur de la vieillesse est un pied de nez fait à l’histoire des êtres humains, et surtout à la sagesse convenue et imposée.
Fumer sa pipe dans un fauteuil (et encore, il s’agit d’une tolérance), rester silencieux et attendre que le temps passe comme on attend le train qui ne siffle plus, tel est le tableau de la sagesse ante mortem. Car la vraie sagesse demeure bel et bien celle du mort, celle de « celui ou celle qui ne fait pas de bruit », hormis quelques éructations rassurantes signalant la fin prochaine.
L’impotence est aussi un signe imparable de la sagesse progressive. L’ultime geste sportif, tenté avec de faux espoirs de retour à la vélocité, servira de preuve à cette volonté de vivre qui justifie le maintien dans la longévité. Après tout, chez les Grecs, l’ataraxie (la paix de l’âme) supposait bien le « repos du guerrier ».
Il faut savoir s’éteindre.
Heureusement, la vieillesse permet le vagabondage de la mémoire. A l’encontre de la nostalgie, la mémoire s’autorise les divagations les plus incroyables, et le jour où on soignera la maladie d’Alzheimer comme les portes ouvertes à la « poésie de la mémoire », le monde de la vieillesse changera.

Perdre la tête | HPJ

Il y a des rêves dont le souvenir à l’état d’éveil reste d’une si grande
précision que leur dénouement visuel est comparable à celui d’un
film policier. Et l’enchaînement rigoureux de leurs images, accentué
par l’effet de leur condensation, impose une véritable visualisation
de la radicalité de leur pouvoir de véracité. Jusque-là, on ne
comprendrait rien si je n’ajoutais pas : il n’y a pas de rêve qui soit
un mensonge, mais un rêve a toujours l’air d’excéder sa propre
vérité. Et ces rêves-là nous mettent au bord du gouffre sans fond
de la vraisemblance.
J’étais assis dans mon fauteuil, c’était le début de l’après-midi, je
me suis endormi et j’ai eu ce rêve : je suis entré dans un bistrot qui
m’était familier, je me suis approché du bar pour commander un
whisky, je connaissais bien celui qui derrière le bar servait à boire, il
devait être en train de chercher quelque chose, je ne le voyais pas,
j’entendais sa présence, et quand il s’est redressé, j’ai vu, stupéfait,
qu’il n’avait pas de tête, ou plutôt que sa tête, que je lui connaissais,
n’était pas sur ses épaules, qu’à sa place, il y avait un foulard. Je lui
ai parlé, il m’a répondu comme si de rien n’était, je voyais son visage
qui n’était pourtant pas là, je lui souriais, je voulais lui faire sentir
que la plaisanterie avait assez duré, qu’il pouvait remettre sa tête à
se place, et lui, il continuait à faire comme si elle ne l’avait jamais
quitté. Il semblait me signifier que je délirais, alors que j’étais sûr
d’être bien en face de la disparition de sa tête. Nous avons encore
échangé quelques mots, et je me suis retourné pour aller dans la
salle rejoindre des amis, j’étais bouleversé, je ne savais comment
leur annoncer que le barman avait perdu la tête. Quand je leur ai dit,
ils ont éclaté de rire en voyant mon visage catastrophé.
Je suis revenu vers le bar, je me suis approché doucement, j’ai vu à
nouveau que le barman n’avait pas sa tête sur ses épaules. J’ai eu
l’impression de l’agacer.
44Je me suis réveillé, j’ai cru un instant que c’était la nuit. Si le barman
était resté accroupi derrière son bar, je n’aurais jamais su ou vu qu’il
s’était séparé de sa tête. Ce qui m’a intrigué parmi les images qui
me sont revenues ensuite, c’est le foulard noir placé sur le cou
embryonnaire comme s’il était accroché à un porte-manteau. Il ne
cachait pas la tête manquante, il indiquait que, posé-là, comme sur
un mannequin sans tête, il était en parfaite harmonie avec le reste
du corps.
Il y a toujours cette image qui me revient quand j’ai l’impression
inopinée d’avoir perdu ma propre histoire dans le monde, – celle que
je me raconte. C’est à la campagne, dans un lieu nommé le Paradis,
où sont rassemblés des moulages pour la sculpture industrielle du
XIXème siècle. Parmi eux, il y a un personnage qui se tient bien droit,
vêtu d’une toge courte, il est très mince et de petite taille, et lui
aussi n’a pas de tête. Son cou efflanqué s’étire en exhibant un
magma étrange qui ressemble à une chauve-souris recroquevillée.
Elle me revient souvent cette image d’un point d’interrogation, en
forme de mammifère volant endormi, planté sur des épaules à la
place de la tête.
Dans mon bureau, à Paris, une tête réduite en peau de chèvre est
accrochée à un montant de la bibliothèque. Je l’ai acquise en
Équateur sur un marché d’ersatz d’objets rituels. Quelques heures
après avoir eu ce rêve de tête portée disparue, je suis allé la
chercher, je l’ai prise dans mes mains, j’ai touché ses cheveux qui
devaient être de longs poils séchés. Je me suis souvenu que j’avais
toujours refusé de découvrir l’histoire des têtes réduites, que j’avais
voulu continuer à croire qu’une « tête de linotte », comme on
m’appelait parfois, était une tête qui perdait progressivement son
volume pour finir par disparaître.
Quand on est en quête des antécédents d’un rêve, les fragments
de son histoire constituent un puzzle par lequel on reconnaît la
naissance de notre désir infernal d’énigme. La tête disparue est bien
45là, comme une tête tranchée par le couteau de la guillotine, ses
yeux regardent « le ciel à terre », au-dessous du bar.

Porté disparu | HPJ

Ce que je regarde à la surface de l’eau n’est plus mon visage ni le
tien, c’est une trace informe à laquelle je me dois de donner des
traits reconnaissables pour qu’apparaisse au moins la lueur d’un œil.
Rendu indéfinie par le temps qui passe, l’expression d’un sentiment
meurtri s’efface au gré du vent léger. Peut-être finira-t-il par ne plus
rien rester entre nous, mes pensées vagabondes esquisseront leurs
boucles spirituelles en maudissant leur origine perdue. A moins
qu’elle ne se séparent de ce qui les a faits naître pour retrouver la
folle liberté qu’elles connaissaient dans les temps jadis. Un retour
joyeux à l’absence radicale d’origine.
Prisonnier des racines de mon enfance, « je n’ai jamais cessé de
voir en toi qui a disparu, l’exilée ». La disparition n’efface pas le
temps, ce qui revient en images est source de jubilation et de
terreur. Imposant un rythme à l’évocation de ce qui a disparu
comme un éternel retour à l’initial, à ce qui fut « à l’origine ».
Bien des choses semblent disparaître, mais quand il s’agit d’un être
humain, celui-ci hante la mémoire plus que s’il n’était tenu pour
absent. Il réapparaît de manière subreptice, et une telle
imprévisibilité rend la disparition active, elle en fait un
mouvement dans la mémoire et dans la pensée. En somme,
sans même nous en rendre compte, on vit à chaque instant
avec la disparition qui prend alors l’allure d’un sentiment à
part entière. On en fait un paysage intellectuel et sentimental
de notre relation au monde et aux autres qui se fonde sur cette
croyance selon laquelle « ce qui disparaît » revient souvent
comme l’effet d’une ironie du sort.
Les objets symboliques présentés lors d’une recherche
d’identification du « porté disparu » ressemblent aux parties
propres d’un corps. Une pipe, une chaussure, un stylo à plume… ces
objets sont là devant les yeux pour constater à qui ils
appartiennent. A la morgue, une mère qui vient de voir le corps
37mutilé de sa fille peut refuser de le reconnaître, préférant le rendre
à ses yeux « porté disparu ». Pareil refus d’identification transporte
le « porté disparu » dans « la nuit des temps ». Vers l’origine
inassignable d’une vérité.
Ce qui, en moi, est mort, se désagrège sans que je ne puisse jeter
un regard sur la splendeur d’une décomposition qui jamais ne
s’épuisera tant que je resterai en vie. Comme une fleur qui dessèche
tandis que ses pétales tombent à l’ombre d’un cyprès. Dis-moi, dis-
moi, comment réussirais-je un jour à tordre le coup à la nostalgie ?
Cette vieille oie qui cherche toujours à planter son bec dans mes
mollets.
Un matin parfois, je constate que les souvenirs semblent s’être
endormis, ils ont perdu le pouvoir de l’image, seules des impressions
naissantes, indéfinies, m’installent dans cet état de langueur que le
lever du jour a lentement produit. Comment peut-on ressentir le
simple fait d’être en vie, d’être encore là, dans le monde ? Comment
laisser s’inscrire dans la somnolence éveillée ce qui impulsera le désir
de se lever ? Attendre l’agitation du petit grain de folie ? Lassé de
chercher à reconnaître ce qui m’attache à la vie, je préfère attendre
quelques instants, la tête vide, assis sur le bord du lit. Et je me dis
comme tout à chacun : comment font-ils toujours, les autres, pour
croire en la réalité, en l’efficacité de leurs actions et en l’assurance
de leur continuation ?
Quand on cherche dans des boîtes à chaussures emplies de
photographies ou de vieilles cartes postales, des traces de nos
souvenirs, on est toujours surpris de ne pas trouver ce qu’on croyait
pouvoir redécouvrir. Il y a une photo qui manque, on sait ou on ne
sait pas bien laquelle est-ce. Parfois, on se dit « tiens, celle-ci a
disparu » comme si le souvenir exact qu’on en avait nous aurait
permis de la décrire malgré son absence… On est alors étonné de
constater que ce qui a disparu demeure gravé dans notre mémoire.
Bien des choses semblent disparaître mais quand il s’agit d’un être
cher, celui-ci hante la mémoire plus que s’il était seulement pris pour
une « pièce manquante ». Il réapparaît de manière subreptice, et un
38tel « hasard de retour » déclenche « une mise en action de la
mémoire ». En somme, sans même nous en rendre compte, on vit à
chaque instant avec le sentiment de la disparition « de quelque
chose ».
Comme il nous est impossible de « revenir en arrière », de construire
autrement ce que nous avons déjà vécu, la disparition nous sert de
consolation chargée d’une nostalgie sans fin. Ce qui est passé, ou
ce qui « s’est passé », étant « porté disparu » persiste dans la
mémoire comme un décor, parfois trouble, de notre vie, avec lequel
on dialogue par moments comme si tout ce qui s’éloignait dans le
temps devait se retrouver brusquement « en arrêt sur image ». Le
maintenant devient, dans l’immédiat, du passé.
Quand on écoute « la ronde du temps » de Bourvil, on aime
s’imaginer que le temps se succède à lui-même et qu’il prend la
forme de boucles. Malgré les ruptures qui le fragmentent, qui
semblent aussi en faire la « découpe », le temps offre les effets de
sa liaison à l’infini comme trompe-l’œil de notre existence. Ce qui
nous précède rencontre ce qui nous succède alors que nous
ignorons les causes mêmes de l’enchaînement comme si la boucle
temporelle se faisait une jolie tête à queue dans l’espace sidéral. Le
temps se parodie-t-il de lui-même dans l’enchevêtrement des
boucles que nous lui dessinons ? Métaphore d’origine de la
circonvolution du temps mais aussi de sa simultanéité, la boucle
temporelle est le symbole d’une réversibilité constante du temps.
Si, ce qui fait retour ne le fait jamais de la même façon, ce qui
revient en mémoire est le fruit d’un déplacement des images qui
naît de la rencontre entre le hasard et l’intention du moment
présent.

Le mouvement de la fin | HPJ

Quand je sens que mes jambes ne veulent plus me porter pour faire
quelques pas, je demeure étendu sur mon lit jusqu’au moment où le
geste de se lever s’imposera telle une décision qui ne m’appartient
pas. J’ai toujours pensé que l’arbitraire d’un geste était du même
ordre que celui du signe dans le langage. De la même façon qu’il
figure l’origine d’un « état des choses », il préfigure la naissance du
mouvement. Dans la construction du sens possible donné à la vie,
l’intention se retranche derrière l’arbitraire qui fait figure de destin.
Il m’aura été impossible de considérer que le destin ne puisse être
autre qu’une tendre parodie de mon imaginaire. L’apparition de la
silhouette d’un double des autres et de moi-même. Chaque fois que
j’ai la visite du fantôme d’un corps, notre échange de quelques
secondes, se solde par une invitation à entrer dans le monde des
morts. Je m’éconduis tout seul parce que je n’y crois pas. Pourtant
il y a cette sensation d’un lien incommensurable qui ne s’évanouit
pas, et je l’entretiens dans la paralysie même de mon propre corps.
Le désir de vivre, je le ressens dans le besoin insatiable d’un élan
d’amour. Je voudrais embrasser la morte sur son front et voir ses
yeux s’ouvrir un instant. J’ai aussi cette certitude que les
opportunités de ma mort s’annoncent chaque fois que je suis tenté
de ne plus quitter le lit. La douceur de la fin de la vie se glisse dans
cet état de demi-sommeil sans douleur, comme une alternative qui
supprimerait l’accomplissement de la mort elle-même. Sans effroi,
comme un passage.
70J’ai l’impression, et je dois l’avouer, que je pourrais connaître la
chance de vivre cet ultime moment où le désir de vivre, depuis les
bas-fonds de son espérance, épouse la mort en l’enlaçant.
Ce que j’espère de la dernière femme vivante que j’ai rencontrée.
Et elle ne peut venir que d’un autre monde dans lequel les êtres
humains étaient déjà là, hors du temps, attendant, au-delà de ce
qu’ils sont devenus, la révélation de ce qu’ils étaient.
Cette nuit, elle est revenue me dire qu’elle m’attendait, elle me
sourit et m’invite à la suivre par le sentier qui mène à sa tombe.
Quand elle est là, à côté de moi dans notre lit, la forme de son corps
ne cesse de disparaître et de revenir. Je n’ai plus rien d’autre à
penser. Tout peut s’arrêter là. La joie que j’éprouvais de voir le
temps passer, comme une vache à côté d’une voie ferrée attend le
passage d’un train, cette joie-là, je l’ai perdue. Le temps maintenant
s’effrite et je ne vis qu’au rythme de son évanouissement.
Pourtant, je voudrais bien suspendre ce mouvement de l’angoisse
qui accompagne les battements affaiblis de mon cœur. Je ne sais
comment m’y prendre, mon corps me paraît parfois si lourd à porter
que mes jambes se dérobent sous son poids. La légèreté, je peux la
reconquérir dans ma tête, la terre supporte bien une chaleur
démesurée. Son paysage ne change guère même s’il devient plus
jaune. Le lointain n’a pas bougé, le lointain ferme les yeux de
l’horizon. Je crois que je ne verrai bientôt plus rien. Quand le noir
absolu sera là, je m’éteindrai. Le silence avant l’aurore n’annoncera
plus la fin de la nuit.

Tableau de retour | HPJ

Le vieux renard édenté erre au bord de la route. Je l’observe depuis
la borne sur laquelle je me suis assis pour reprendre ma respiration.
L’automne a commencé, les feuilles des arbres jaunissent, je vois
advenir ce que j’ai toujours vu, je peux fermer les yeux, la vision
répétitive du temps qui passe crée peu à peu sa propre invisibilité.
Goupil efflanqué s’engage sur la route, il ne la traverse pas, il tourne
sur ses pattes, fait trois ou quatre pas en arrière et tourne sa tête
vers moi. Un geai vient de se poser sur le poteau d’une clôture. Suis-
je certain des couleurs de cet oiseau ? La distance ne me permet
pas de distinguer le gris foncé d’un bleu vif. Parfois, je me dis :
« qu’ai-je vraiment vu dans ma vie ? N’ai-je pas tout inventé ce que
je voyais ? Pourtant il y a des choses qui se sont imposées, des
choses que je n’ai pas décidé de voir… ». Le vieux renard s’est
couché dans le fossé, peut-être est-il aveugle.
Dans le ciel, les nuages s’unissent les uns aux autres, esquissent
d’étranges visages qui se mettent à danser. J’entends sa voix dans
un lointain qui se rapproche de mes oreilles et sa voix crée mon
absence. La violence du monde s’est retirée, au silence se substitue
le léger bruit de fonds d’une nature qui n’aura jamais cessé
d’épouser son temps. Je ne sais pas si je parviendrai à me lever, à
quitter cette borne devenue archaïque avec sa couleur jaune
destinée à la signaler dans la nuit. Que restera-t-il de nos amours si
je ne suis plus là pour y penser ?
66Devant mes pieds, un lézard s’étire. Pourtant, il fait trop froid pour
qu’il puisse, comme à son habitude, s’étirer au soleil. Depuis mon
enfance, j’ai toujours été fasciné par l’idée ou le fait que le lézard
abandonne sa queue à la main qui lui tire dessus. C’est, dans mes
pensées, la plus grande aventure de la vie. Cette faculté de se
séparer d’une partie de soi-même sans en éprouver une souffrance
radicale me rend perplexe. Car la queue repousse… La queue
réapparaît comme si elle n’avait pas disparu. Ce mouvement
magique m’a hanté, et je me suis dit que le lézard était le symbole
d’une mise en négation de la mort simplement comme phénomène.
J’ai vécu avec cette idée qui se fondait tout naturellement sur un
fait, sur un acte originaire. Un mot savant et bizarre venait le
signifier : l’autotomie. La capacité qu’aurait un être vivant de se
séparer d’une partie de lui-même et de ne point en subir des
conséquences désastreuses. Une véritable magie salvatrice de la
métamorphose.
Alors, une buse s’est posée sur un fil électrique. Nous nous sommes
regardés, je n’étais pas une proie, je n’étais qu’un prédateur parmi
d’autres. Je dois avouer que l’idée de la prédation ne m’effleurait
guère, j’avais plutôt la certitude d’avoir échoué là, sur la terre,
expulsé à contre cœur du ventre de ma mère. J’ai observé l’envol
de la buse, il était plein de grâce, j’ai même eu cette impression
invraisemblable qu’elle se moquait de moi.
En faisant mes premiers pas sur la route, j’ai constaté que le vieux
renard était mort. Il ne bougeait plus, sa gueule était légèrement
ouverte. La buse a disparu. Le lézard aussi. Telle une orchidée, une
idée a poussé dans le fossé : avec le temps, tout revient avant
d’avoir été.

« L’autre monde » | HPJ

 

Quand on annonce s’être créé un « autre monde », on s’imagine avoir inventé un monde qui n’est pas celui dans lequel on vit. On revendique le pouvoir de notre imagination à se séparer de la réalité surtout lorsqu’elle est tenue pour objective. Mais l’imaginaire se mesure au réel en le déformant, l’autre monde que nous inventons est le double de celui que nous représentons, et parfois même il en est l’étrange doublure. L’imagination puise ses ressources dans les variations de l’interprétation de ce que nous avons vécu et de ce que nous vivons au temps présent. Elle nous offre une mise en perspective de ce qui nous arrive en tentant d’échapper à la prédétermination du sens qu’impose la soi-disant confrontation à la réalité. Elle ouvre l’espace de nos représentations à l’incursion de l’irréel, du surréel, en somme à la manifestation accidentelle du réel. « L’autre monde » peut devenir une carapace une bulle dans laquelle nous nous enfermons pour lutter contre l’impérialisme de la réalité, mais sa puissance métamorphique lui vient de la mouvance même du réel. Sans elle, cet « autre monde » s’enferme sur lui-même.

Aurais-je vécu une autre réalité comme on s’invente un autre monde ? Tel un enfant-roi, il m’est souvent arrivé de vouloir tordre le cou à la réalité, et je croyais être parvenu à le faire. Il me suffisait pour m’en convaincre de considérer les effets accomplis de mes propres détournements du sens des actes ou des idées qui m’étaient imposés. Ce qui me provoquait une joie subreptice, c’était à l’instant même où « dans la réalité » un événement quelconque prenait un sens différent ou contraire. Telle l’expression d’une ironie du sort. J’étais joyeux d’être dépossédé de ma propre volonté de détournement du sens. Ce n’était pas moi qui étais ironique, c’est la réalité qui se moquait d’elle-même en parodiant l’objectivité qui lui était habituellement attribuée.

Si je dis à quelqu’un « on ne vit pas dans le même monde » est-ce seulement pour lui signifier que « je ne vois pas les choses de la même façon que lui » ? S’agit-il d’une divergence de nos représentations ? Est-ce aussi une manière de signifier que j’ai « décroché de la réalité » ? Les conventions sociales et politiques qui précèdent le sens donné à ce qui « fait le monde » exercent un tel pouvoir sur nos représentations qu’elles incitent à considérer que « l’autre monde » est une fuite, une démission, en vue de se construire un refuge dans un ailleurs.

A la différence de la réalité, le réel semble toujours imprévisible, impromptu, inattendu… comme s’il était à la naissance du mouvement. Le réel est inchoatif. C’est le complice privilégié de l’imaginaire. Ce qui advient subrepticement permet au monde qu’on s’invente de ne point cesser de se réinventer. « L’incandescence de l’instant » (Jankélévitch) et « le réel, c’est le trauma » (Lacan) sont deux adages qui entrent en collision dans notre existence quotidienne en nous projetant chaque fois à la naissance du mouvement. Face à « ce qui se passe », « ce qui advient », « ce qui est », avec un retour mnésique inopiné de « ce qui a été », l’étonnement immédiat et l’émotion violente font naître d’autres figures du monde qu’on s’invente. L’expectative de l’ailleurs se vit de soi à soi mais sa possibilité dépend de ce surgissement perpétuel de l’autre.

Tel un stéréotype résistant à son usure sémantique, la poésie du monde revient alors, comme les fantômes des morts, en plein cœur des éclaboussures intempestives du réel et de l’imaginaire. Ce qui s’abolit de soi-même, c’est le temps, l’idée de la temporalité, laquelle s’absorbe dans les spirales de l’actuel, de ce qui produit l’actuel comme défi à toute éternité rêvée.

 

La baigneuse inchoative | HPJ

Je suis heureux : je vais vivre avec elle pendant quelques jours. Elle sera là dans la pièce principale de la maison, accrochée au mur tout blanc. Je l’ai vue, avant-hier, je l’ai regardée dans un paysage plutôt flou, j’ai tenté de la reconnaître, je suis persuadé que je l’avais déjà vue. Elle était dans la rivière, et sa robe légèrement soulevée, effleurait de ses plis la surface immobile de l’eau. Je l’ai regardée en espérant que ses yeux se tourneraient vers moi, c’était peine perdue, elle était absorbée par cette langueur qui unit un corps à l’impavidité de la nature. Ses pieds nus sous l’eau appartenaient déjà à un autre monde, ils se séparaient comme deux oiseaux aquatiques qui ne distinguent pas la différence entre voler et nager. Et ses pieds, je les voyais commencer à vouloir partir dans l’eau transparente.

Telle une danseuse, la baigneuse s’apprêtait à accomplir le mouvement disharmonique qui la séparait d’abord pour unir son corps. A la naissance de l’agitation, la nudité de ses pieds anticipait le geste d’une baignade qui ne devrait pas avoir lieu. Elle se donnait l’air de pouvoir bouger mais elle ne présentait que les signes de l’intention de se mouvoir.

Maintenant, elle est là, je suis en face d’elle, la porte est grande ouverte, elle est inondée de lumière. Dans un paysage si éthéré, rendu trouble et diaphane par un léger dégradé de couleur grise, des traces de bleu entourent la coiffe qui lui couvre les cheveux. Son visage pourrait bien apparaître, il demeure invisible, seuls ses pieds dénudés semblent le dévoiler en respectant son absence. La baigneuse inchoative joue l’apparition, elle aime surgir à peine visible.

Elle vient d’un autre temps, de celui où l’évocation elle-même était son origine. Quand plus rien ne disparaît et que tout commence seulement à apparaître. Les mirages des mémoires débridées. Le mouvement suspendu par l’évanouissement de sa finalité. Telle une danseuse qui entre dans un ballet aquatique, elle me regarde du coin de son œil perdu dans son visage, pour m’inviter à abandonner un instant les morts de la maison et à entrer dans la danse.

Je commence à avoir peur d’elle. La grandeur de sa présence sur le mur m’empêche d’être absent moi-même, je suis bien là, avec elle et je ne pourrai plus jamais la décrocher. Elle a aussi pris sa place dans ma tête, et quand je quitte la pièce où elle est, je la vois encore. En quelques instants, elle est devenue le mythe de l’origine du commencement. Une victoire trop facile sur la mort.

 

Tourner la page | HPJ

J’ai toujours haï l’expression « tourner la page ». Celle-ci n’a même pas besoin d’être prononcée pour signifier une injonction à changer d’histoire. Ainsi se présente l’impératif : il faut oublier ce qui s’est passé pour vivre le temps présent d’une alternative, il faut surtout rayer ce passé qui entrave la liberté de vivre en imposant un sens préalable à ce qui advient. Dans une lettre officielle, à ma retraite, j’avais lu l’annonce de mon nouveau statut : « rayer des cadres ». Comment pouvait-on rayer le temps d’une vie passée ?

L’invitation à « tourner la page » me semblait être une manière de supprimer le présent de la mémoire en se disant « tout cela doit maintenant être considéré comme du passé ». Ce qui supposait que la page suivante devait être « blanche » et se prêter ainsi à tous les possibles. Cette même page devenait miraculeusement la mise en perspective d’un devenir délivré du piège de tout sens préalable.

L’éventualité de « tourner la page » afin d’éviter de revenir en arrière s’exclut d’elle-même puisqu’elle ne conduit qu’à revivre le passé pour justifier sa « mise sous scellés ». La « nouvelle » page ne peut donc être que « blanche », toute relecture à partir d’une page tournée à l’envers se traduirait par un moratoire qui suspend les lois destinales du passé.

Elle, elle avait été méthodique : elle m’avait remplacé par un petit chien avec une laisse. Un changement radical d’histoire de vie. Comme dans un tableau réaliste, elle se promenait avec son petit chien et le pharmacien, un notable de la ville de province, cité de caractère. Afin de tourner la page d’une manière pour le moins irréversible, elle avait adopté la figure d’un stéréotype, il ne manquait plus qu’elle attribue à son petit chien mon propre prénom pour laisser traîner une trace du passé.

Sans doute lui avait-il fallu « tourner la page » de manière ostensible comme s’il lui était nécessaire de mettre en scène devant ses propres yeux l’acte lui-même. J’étais le représentant d’une histoire passée qui, grâce à ce tableau, était rayé publiquement de la scène. J’ai bien du mal à imaginer le pouvoir de rétroaction que ce même tableau exerçait sur sa mémoire. Tel un remède pour « la dissolution du passé ».

Ne voulait-elle pas montrer à la cantonade que je n’existais plus pour elle ? Pour s’en persuader elle-même, il fallait bien qu’elle interpelle les autres. Le tableau avec le petit chien et le pharmacien lui servait de certificat : elle prouvait qu’elle avait bel et bien « tourner la page ». Et cette confirmation qu’elle mettait en scène pour ses propres yeux l’aidait à « liquéfier son passé ».

Pour me laisser croire que je restais encore vivant dans sa mémoire, je me disais que son inconscient réussirait, comme un allié en qui je pouvais avoir confiance, à lui jouer des tours avec des retours impromptus d’images incongrues. De jour ou de nuit, je croyais faire des apparitions qu’elle chassait d’un revers de l’œil.

Il fallut donc m’habituer, de mon côté, à n’être plus rien, à considérer que j’étais tombé dans les oubliettes de son histoire.

Comment vivre avec un passé porté disparu par l’autre ? Elle devait exercer un certain travail d’occultation qui était destiné à devenir automatique. Est-il plus aisé d’effacer des traces mnésiques que d’oublier des souvenirs ? Sans y consentir, j’étais obligé de participer à ce blanchiment de la mémoire en conservant seul ce que je n’aurais jamais voulu oublier. Ironie de l’histoire : le tableau du petit chien, du pharmacien et de la bien aimée disparue me servait de trompe l’œil apposé sur la porte d’entrée de ma mémoire.