Archives de catégorie : Chroniques

161. Jacques Brel, BREL, 1977 | BV ⚫



 

Paraphrasant Akhénaton, je dirais « Je me souviens encore mais pourtant je devais être petit » et sans évoquer Scarface, je dois avouer qu’en 1977 je ne peux pas me souvenir. Mémoire familiale, déjà-vu collectif, réimpression ? Chez Phillips, à Dieulefit, la pochette de ce disque en vitrine. Pochette un peu trop kitsch d’ailleurs, mais efficace oui.

Dernier album du maître belge donc, et est-ce que ça vaut le coup, est-ce que ça a pu valoir le prix de l’attente, presque 10 ans depuis 1968 et l’album numéro dix intitulé plus tard J’arrive, et 11 ans depuis les adieux à la scène.

Et ce n’est pas exagérer de dire que cet album incarne les adieux aux humains tout court (comme disent les Français). Du Brel net, précis, qui défonce tout sur son passage, pulvérise dans tous les recoins, politique, social, intime, personnel… un petit concentré de Brel finissant, et, comme il le dit, « qui persiste et signe ». Des gauloiseries comme Les remparts de Varsovie, Le lion, parfois plus cyniques comme Les Flamingants, des farces acerbes et lucides, comme Mourir, Knokke-le-Zoute tango (qui rappelle La chanson de Jackie) ou des pièces intimistes qui confinent à la sensiblerie sans y tomber, comme Jojo, Le bon Dieu, Voir un ami pleurer…

Mais Brel, informé de sa fin, transfiguré par sa clairvoyance, se pose également en auteur accompli, figure intermédiaire entre Quichotte et Drogo, dont il distribue le destin dans des vers ciselés, de magnifiques chansons qui sont de véritables poésies : Orly, et l’intemporelle La ville s’endormait.

Et lucide, avec ça, « pourquoi ont-ils tué Jaurès » ?

 

 

971. Eminem, The Marshall Mathers Lp, 2000 | BV



 

I’m like a head trip to listen to, dit Eminem dans ce troisième album (probablement celui qui est le plus connu), et effectivement, on est convié à un long voyage de mots, impeccablement battus et posés sur le coup (beat). Pas facile d’entrer avec une réalité qui nous échappe, mais l’hommage appuyé au rap de gangster de Dre, Dogg & Dogg, donne une belle manière d’anastomose entre le désastre biographique de Mathers et l’histoire du rap au moment où viennent de disparaître Tupac, B.I.G, et tout juste après Columbine. On entend d’ailleurs Dre, on sent la présence de Dre (quand il n’est pas cité ou quand il ne prend pas directement le micro) partout, et dès le premier morceau, Kill you (point haut, avec Stan feat. Dido, The real Slim Shady, Marshall Mathers, I’m back…) : le silence comme coup (beat).

Comme souvent ou presque chaque fois, ces albums de hip-hop sont trop longs (j’ai une boîte : dois-je la remplir à ras-bord ?), et l’on se perd parfois dans les chansons qui ont le défaut pour un francophone d’être en anglais, mais il est certain qu’Eminem, rappeur hors-pair (et c’est une tarte à la crème), parvient à trouver ici une voix pour exorciser ses démons — et ceux de la musique noire.

 

 

464. Daevid Allen, Bananamoon, 1971 | BV



 

Joyeux bazar psychédélique, parfois qualifié de « manifeste », de l’ancien de Soft Machine, et futur Gong. Avec un soin apporté au détail hippie, un peu comme l’évaluation de la gamme pilaire, l’accoutrement, ou la pondération des effets, du fait de son évidente racée britannique, il en sort un disque à la fois plus incisif et plus malin que les meilleurs travaux de Beefheart ou surtout Zappa (sans parler des véritables hippies : All I want is out of here, White neck blooze).

D’abord crédité Gong, c’est bien un album de transition entre les deux groupes, et bien un effort solitaire d’Allen — ses prochains disques seront moins datés. L’ensemble malgré tout se tient, aucune chanson n’est à jeter, et une nouvelle version de Memories de Hugh Hopper (bassiste de Soft Machine), chantée ici par Robert Wyatt (et l’un de ses futurs singles produit par Nick Mason en 1974), est la cerise sur le gâteau.

 

 

103. Bojan Z, Solobesssion, 2000 | BV



 

Changement d’ère et changement d’âme. Au loin les nuages s’étaient amoncelés, comme une promesse d’un réveil, d’une rosée nouvelle. Les dangers pourtant étaient immenses (surtout en ces temps reculés, je veux dire tellement plus tard qu’un Rollins, qu’un Coleman). Eh bien non : il en sera ainsi. Les plages viendront caresser vos chevilles puis vos flancs. Les silences aspireront vos troubles. Et si les ombres inquiètent escortent la mesure, vous serez bien vite apaisé par le pur génie de l’hybride. Un disque donc habité, qui échappe au délire de perfection silencieuse du jazz contemporain, et rend grâce à la musique par l’épiphanie de l’instrument.

 

 

428. Philippe Katerine, L’homme à trois mains, 1999 | BV

 



 

La musique, et la musique populaire surtout, s’écoute avec oreille disposée à la profondeur de champ. Comment dire : vous découvrez un jour un disque, il vous accompagne, vous l’oubliez. Dix ans plus tard il revient, et c’est comme si vous ne l’aviez pas quitté (pour peu qu’il vous ait un tant soit peu plu, évidemment). Le cas Katerine est plus que problématique. Il a fallu tout ce travail d’absurde gentrification de la personne, sciemment, consciencieusement, pour aboutir à une espèce de chef d’œuvre comme Le film (#161 de notre liste), paru après bien des réussites éparpillées ici ou là, ou encore l’inénarrable (et génial) 52 reprises dans l’espace. Et en même temps, il a fallu à l’auditeur tout l’apprentissage de ce cabotinage mélancolique cinéphile expérimental hype et décontenancé, tout ce qui, a priori, n’est pas notre tasse de thé (je veux dire nous, les cinq-cent quarante millions de francophones de cette planète, moins les habitants intramuros de Paris), pour parvenir à entendre ce genre de disque, paru en 1999, au milieu des Chemical Brothers, Red Hot, Jamiroquai, Moby, pas une grosse année anglophone, mais c’est aussi, en français, Céline Dion, Florent Pagny, Pascal Obispo. Seul le 113 (Les princes de la ville, #375 de notre liste) relève le gant. Donc, c’est une chance d’écouter ces chansons solo, guitare/chant, toujours surprenantes, et même, cruellement mélodiques (qualité qui semblait alors être devenue totalement marginale alors). Katerine, déjà farfelu et tendre, se prend au sérieux, se pose comme auteur, et il faut bien reconnaître que cela fonctionne. Il y a bien des choses un peu révolues (le grand usage du montage sonore), mais dans l’ensemble les chansons se tiennent et fonctionnent, et même si on est rétif à la bossa nova (comme mon épiderme). (À noter que l’album est venu avec son parèdre, Les créatures (#283), où se trouve l’un de ses premiers tubes grand public, Je vous emmerde; que j’ai choisi de traiter séparément, parce qu’il s’agit somme toute d’un projet différent.)

 

 

76. The Rolling Stones, Exile on Main St, 1972 | BV

 



 

Je jure sur la tête d’Andrew Loog Oldham que c’est le hasard qui place ici les Stones, avec leur album le plus ambitieux (mais pas le moins impur, d’où sa position lointaine du sommet), mais aussi le plus foutraque. Comment décrire cet ensemble, qui a déjà d’ailleurs été décrit des milliers et des milliers de fois (y compris par moi-même !). Eh bien je ne sais pas : exactement comme les Stones eux-mêmes ? Des nouveaux bourgeois laids qui ont des ambitions arty (on ne dira jamais assez la qualité des textes de Jagger jusqu’à cet album) et des moyens limités. Le gang, la caravane, la meute des Stones arrive à Villefranche-sur-Mer et autour, et c’est le bordel. La meute est enrichie de très grands artistes : Robert Frank (✝) à la photographie (!), Glyn et Andy (✝) Jones aux manettes, Jim Price et Bobby Keys (✝) aux cuivres et le demi-dieu Nicky Hopkins (✝) aux claviers, avec le 6e Stone Ian Stewart (✝) (Shake Your Hips, Sweet Virginia, Stop Breaking Down) et le nième Stone Billy Preston (Shine a light). On a Al Perkins (?) (Torn and frayed), Venetta Fields, Clydie King (Tumbling dice, I just want…, Let it loose, Shine a light), Kathie McDonald (All down the line), et un trio de chœurs composé de Shirley Goodman (✝), Tami Lynn (✝) et… Dr John (✝) (Let it loose). On a du bayou et du calcaire azuréen. La Provence (et pas la plus gardiane) instillerait ainsi des paysages du grand sud poisseux ? Des perles, beaucoup de perles : Ventilator blues (la meilleure chanson des Stones avec Sway, et toutes les deux sont de Mick Taylor), Shine a light (que Scorsese reprendra comme titre de son film sur le groupe), Loving cup, Rip This Joint, Casino Boogie… des reprises bien senties, Shake your hips et Stop breaking down, et des chansons véritablement innovantes comme I just want to see His face… Pas de tube sur cet album, ce qui est un signal fort ; en effet l’écoute nécessite une certaine maturité, moi à 13 ans je n’ai pas tout de suite compris ; et puis cette production audacieuse, marécageuse, d’où surnage à peine la voix de Jagger et où la batterie est aussi souvent en roue libre (grand grand Charlie Watts ✝). C’est une œuvre exigeante et totale, un aboutissement. D’ailleurs un aboutissement pour les Stones, qui ne s’en remettront mais — et pour le rock qui débute ce 12 mai 1972 sa fatale nuit jusqu’au 1er mars 1973 avec la parution de The dark side of the moon.

 

 

Mouchette, Robert Bresson | HS

 

Une nouvelle choronique [Faut voir] d’Hélène Sturm.

 

 

Rappelez-vous, rappelez-vous ! supplie Mouchette. Me rappeler, me rappeler ? répond Arsène.

Les villages de Gargas et Reillanne, dans le Vaucluse, où le film a été tourné en 1966 ou 67 n’en font pas état dans leurs fiches Wikipédia. Ils n’ont, à l’image, pas grand-chose de méridional ; ils sont sans accent et on y boit du genièvre comme on le fait plutôt dans les villages dont il est question dans les dialogues du film : Lignières et Bassompierre situés dans le nord.

Rien n’existe de ce film, de n’importe quel film, si on ne se le rappelle pas si on ne s’en souvient plus. Personne ne chante faux, personne ne regarde jouer les petites filles qui montrent leur culotte, personne n’est appelée 12 fois ! Mouchette ! Mouchette ! Mouchette ! Mouchette ! Mouchette ! Mouchette ! Mouchette ! Mouchette ! Mouchette ! Mouchette ! Mouchette ! Mouchette ! Personne ne pleure, ne boit ni ne meurt.

Une mouchette ça sert à moucher les chandelles, à arrondir les angles des baguettes, à apprendre au bétail les règles de la vie du bétail, c’est une manière de vitrail. Mouchette serait Sainte Misère et n’aurait trouvé sa place dans aucun calendrier. Mouchette pleure mais ne prie pas.

Je ne sais pas ce que sa mère dit à Mouchette juste avant de mourir. J’entends que c’est une mise en garde qui concerne les hommes, les ouvriers peut-être, une injonction de plus, un « fais pas ci fais pas ça » qui n’avait pas encore été proféré ; je saisis que c’est d’un autre ordre que celui des choses ordinaires : cris de bébé, lait à chauffer, fenêtre à ouvrir. C’est facile de se raconter tout simplement que c’est Mouchette qui fait tout à la maison, ça va de soi cette pauvreté.

Parmi ceux qui ont vu Mouchette il y a ceux qui ont regardé Mouchette et on aimerait croire que ceux qui rédigent les fiches de présentation du film l’ont vu plusieurs fois et regardé au moins une et au moins une fois sur un écran de cinéma, pour qu’au moins une fois le bol de café ait été plus grand que leur tête.

Je lis dans un de ces textes qu’après la mort de sa mère, Mouchette trouvera refuge près d’une femme qui aime les morts. Elle ne trouve pas refuge, elle vient parce qu’on l’appelle, elle vient quand on l’appelle et cette protagoniste comme dirait l’auteur, est une personne mauvaise, odieuse, qui ne veut aucun bien à cette jeune fille dont la robe sans manches nous dit qu’on est en été et qu’il fait soleil. Mais sa mère est morte et Mouchette est partie chercher du lait pour le bébé après avoir dit merde à son père.

Je n’ai lu dans aucun de ces textes que le père de Mouchette quand il rentre le soir se couche sur son lit, et sa casquette dans les mains comme un volant, fait des bruits d’automobile comme on se berce, comme une métaphore de branlette pour s’endormir. On ne dit pas branlette dans ce genre de texte. Mais j’ai le droit de le penser en le voyant.

Comment Mouchette cherche le vertige dans les hautes herbes, contre les arbres, dans le tour d’auto-tamponneuse que lui offre en silence une femme qui tient un bébé dans ses bras, dans le tour de manège qu’elle ne fait pas mais qu’elle regarde d’autres faire, dans le verre d’alcool que son père lui donne à boire le dimanche quand elle a fini de laver la vaisselle chez Fernand, où Louisa la serveuse sème le trouble chez les mâles : Arsène le braconnier et Monsieur Mathieu le garde-champêtre.

On dit dans les fiches de la cinéphilie que Mouchette est violée par Arsène, oui. Pourtant elle referme ses bras sur lui dans un abandon rare et elle dit qu’il est son amant. Elle dit qu’il y a eu un cyclone et c’était juste du vent. On peut toujours essayer d’empêcher Mouchette de s’inventer une vie qui sonne juste ou qui sonne faux comme la chanson du film selon où Mouchette la chante. C’est une chanson qui lui ressemble qu’il faut apprendre par cœur, elle vaut bien des mantras.

Espérez plus d’espérance
Trois jours leur dit Colomb
En montrant le ciel immense
Le fond de l’horizon
Trois jours et je vous donne un monde
À vous qui n’avez plus d’espoir
Sur l’immensité profonde
Des yeux s’ouvraient pour le voir
Musique de Jean Wiener, Paroles de Jean Dréjac

Les fiches des ciné-clubs qu’on voudrait pouvoir prendre au sérieux racontent que la vieille qui lui donna refuge lui donna (le passé cinéphilique n’est pas simple) aussi une robe de mariée. En réalité c’est une robe à col rond en organdi et il suffit d’avoir été un peu catholique dans une vie antérieure pour reconnaître dans ce qui sera le linceul de Mouchette, une robe de première communiante.

Il y a des scènes de chasse, une colombe meurt au début, des lapins meurent à la fin, c’est la règle du jeu comme dans La règle du jeu. Comparaison n’est pas raison mais pas tort non plus.

 

Le film :

 

95. Roy Harper, Stormrock, 1970 | BV



 

Un disque à faire rougir Tim Buckley, Nick Drake, et tous leurs descendants. Et on sent même que Roger Waters a beaucoup tiré de cette verve guitarienne, veine folk so british, mais pas tellement londonienne. Mais au-delà des autres (même Johnny Marr l’avoue), il y a ce côté tragique, disons d’un Arthur déjà passé du côté obscur (ce qui est finalement le fonds d’Arthur). On évite ainsi le romantisme puéril de Led Zep (John Paul Jones, comme Gilmour, seront des fidèles toutefois, le mec envoie, ils le savent). Y’a un brin de psychédhipisme à la Barclay James Harvest, mais toujours plus malin, plus désespéré, plus méchant.

 

 

617. Lou Reed, Metal machine music, 1975 | BV ▥



 

Comment te dire ? C’est du bruit, de la noise, pure et dure. Avec Lou Reed, on hésite toujours entre engagement et ironie, voire sarcasme. Mais là, c’est un mur, défoncé par la critique, sauf Lester Bangs, qui écrit que c’est le meilleur opus de l’histoire du rock. Pied-de-nez ou geste artistique ? je pense qu’on ne saura jamais répondre. Mais on peut tenter l’expérience d’écouter ces quatre pistes. Vraiment, et jusqu’au bout. Et bon, finalement, ce n’est pas pire que bien des trucs de pop ou de trap qu’on nous sert à longueur d’ondes.

 

 

129. Rogers Waters, Amused to death, 1992 | BV



 

Meilleur album de Waters et de loin, il aligne, pour n’en citer qu’une, six chansons parfaites (PAR-FAI-TES) enchaînées à la fin du disque. Où l’on découvre que Jeff Beck est plus fin et sobre que Clapton (on en aurait douté largement). Et où l’on découvre que Waters ne rigole plus « You don’t hve to be a Jew to disaprove of murder »)…