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664. Talking Heads, Fear of Music, 1980 | BV ⚫

 


 

Finir la première année de ces chroniques absurdes avec Arc et débuter la nouvelle avec Fear of music… comment ne pas baiser les pieds invisibles d’Aédé ? J’ai un cornet à disques, je le secoue, et un disque de la Souche est tiré au sort.

Peur de la musique ? Ah oui ! Drôle de disque ? Bah, comme tous les autres (de la Souche). Et comme tous les disques des Talking Heads, un groupe qui est extrêmement important (n’est-ce pas Eno et Bowie ?). Sans doute un peu moins facile d’accès que ses deux prédécesseurs, Talking Heads:77 (#652), et More songs about food and cities, (#810).

Dans les pics de l’opus, je mettrais volontiers Air et Electric guitar aux côtés des célèbres Heaven, I Zimbra et Life during wartime (« this ain’t no disco… »), ces derniers servant de marchepied pour le prochain album, qui sera sans doute leur plus abouti, Remain in light (#294).

Et j’en profite pour citer un jouissif commentaire de @Pantsmode sur YT :

0:00 – david byrne and his band go on a rampage in africa
3:05 – david byrne gives up on being a therapist
7:18 – david byrne tells you about how paper and optics work
9:58 – david byrne gives you a « detailed » tour of london
14:15 – david byrne walks around in new york
17:57 – david byrne eats edibles with david lynch and bangs his head on the wall
21:27 – david byrne gets sunburnt and complains
25:00 – it’s boring, don’t go there
29:02 – david byrne discovers furries and goes insane
32:32 – sentient electric guitar tells david byrne to buy a car on a highway and ends up committing a crime against the state of new york
35:34 – eno, those edibles aint shi—

La pochette est magnifique.

 

 

584. Neil Young, Arc, 1991 | BV

 



Eh bien pour un disque de Noël, c’est un disque de Noël !

Trente-quatre minutes et cinquante-sept secondes d’un unique morceau composé d’une suite de larsens, accordages, interminables préparations, infinis finaux, quelques vers de Hurricane et autres, rires, etc., de chansons saisis en concert (avec le Crazy Horse). Et initialement servi avec l’album live Weld (#390 et 792).

Pour être un collage sonore, tout à fait classique finalement dans son expérimentale vêture, le disque reste surtout surprenant par son aspect prometteur : on attend toujours ce départ, cette chanson qui ne vient pas… et cette attende déçue, ce fatum déceptif (si le destin est ce qui doit survenir, alors la chanson est éminemment fatidique) est assez jouissive pour aboutir ici avec une telle note (de 4) !

 

 

Note de bilan annuel
Eh bien qui l’eût cru ? Nous avons parcouru l’année, semaine après semaine, avec 52 disques, pour 51 artistes, Fela apparaissant deux fois.

Cela paraît beaucoup, mais à y regarder de près, ce n’est rien (un peu plus de 5% des Mille disques, donc ; cela signifie qu’il reste 95% à faire, soit 19 fois ce parcours ! Dix-neuf ans !)

Quelques statistiques pour déjouer le hasard :
Les dates
50s : 1 (1,91%) (Souche = 2.02)
60s : 4 (7,69%) (12.8)
70s : 26 (50%) (37.6)
80s : 3 (5.76%) (13.31)
90s : 12 (23,07%) (15.63)
00s : 6 (11.53%) (10.48)
10s : 0 (0%) (7.26)
20s : 0 (0%) (0.91)
Les « genres »
Rock : 9 (17.03%) (Souche: 24,9)
Chanson : 10 (19.23%) (12,7)
Alternatif : 6 (11.53%) (17.3 avec Savante)
Savante : 3 (5.76%)
Funk : 5 (9,61%) (10,7 avec RNB)
Rythm’n’blues : 3 (5.76%)
Machines : 2 (3.84%) (15,1 avec Rap)
Rap : 2 (3.84%)
Jazz post bop : 6 (11.53%) (12,2 avec Jazz classique)
Jazz classique : 1 (1,91%)
Progressif : 3 (5.76%) (6,6)
Musique originale de film : 0 (0%) (0.6)
et plus si affinités…

857. PJ Harvey, Stories From The City, Stories From The Sea, 2000 | BV

 



Ce n’est pas un très bon score, dites-donc, pour une artiste accomplie comme Polly Jean Harvey ?

Eh bien en effet, comment le nier ? Ceci dit, un artiste en son nom propre qui parvient à donner deux albums (sinon trois) dans les 236 premiers titres de la Souche, c’est-à-dire avec une note supérieure ou égale à 4,5 (jusque ici) ce n’est pas du tout négligeable.

Cet album est donc bien meilleur que la plupart des albums d’autres artistes pour la simple raison que PJ Harvey est une artiste accomplie.

Mais délaissons la tautologie pour nous aventurer dans ce monde du doublet d’accords. Rien à redire sur la production, qui est-peut-être parfois un peu trop lisse (au regard des albums évoqués), un peu moins punk, mais c’est semble-t-il le prix à payer de cet album (et dommages collatéraux). Peut-être cède-t-on trop facilement aux sirènes contemporaines (Big exit, en ouverture) ou s’aventure-t-on trop dans des territoires tout à la fois étrangers et convenus (We float, dernier morceau), toutefois avec de beaux moments (Kamikaze)… mais probablement rien d’assez impérissable, d’inédit, pour ne pas dire un chouia embarrassant (The mess we’re in, avec Thom Yhorke).

 

 

Lucie Desaubliaux | Feu(x) souterrain(s) 4/7 : Guide de visite : La Montagne Qui Brûle

 

Nous accueillons Lucie Desaubliaux pour un feuilleton inédit qui nous mènera de Samain à Imbolc. On est très heureux de recevoir l’auteure de La nuit sera belle (Actes Sud, 2017).

Lucie Desaubliaux écrit, pour les adultes et pour les enfants. Elle réalise aussi des performances et des installations. Elle code des sites internets, des bases de données, des jeux vidéos et des outils de cartographie ou de collaboration. Elle micro-édite des livres et des expériences numériques. Elle s’intéresse à l’agencement des formes de pensées, aux notions de travail et d’oisiveté et à la différence entre ce que est perçu et la réalité invisible du monde, en se nourrissant de différents domaines scientifiques qu’elle ne comprend pas trop et réinterprète beaucoup. Elle vit et travaille en Bretagne, seule ou en collectif : elle fait notamment partie de La Guerrière, du Vivarium et de WMAN.

 

GUIDE DE VISITE : LA MONTAGNE QUI BRÛLE

 

Le Mont Wingen est aussi appelé Burning Mountain : la Montagne qui Brûle. Il y a beaucoup de montagnes qui brûlent dans le monde, mais le Mont Wingen est sûrement celle qui brûle depuis le plus longtemps. Le Mont Wingen brûle depuis au moins 6600 ans.

Le Mont Wingen (prononcer “Win-jen”) se trouve en Nouvelle-Galles du Sud, en Australie. Il fait 653 mètres de haut, le feu qu’il couve brûle à 30 mètres de profondeur et c’est maintenant une réserve naturelle.

On ne sait pas comment le feu sous le Mont Wingen est né. Ce pourrait être la veine de charbon contenue dans le mont qui s’est enflammée spontanément. Ce pourrait être la foudre qui n’est pas tombée loin. Ce pourrait être un homme wonnarua emprisonné dans le mont par le Méchant Homme qui a allumé le feu pour prévenir du danger. Ce pourrait être une femme wonnarua changée en pierre sur le flanc Est qui pleure des larmes de feu. On ne peut pas vraiment savoir.

La surface du sol au sommet atteint 350°C. La terre est multicolore, rouge profond à cause de l’oxyde de fer, moutarde à cause de la poudre de soufre concentrée et blanc éclatant à cause de l’alun.

Les Wonnarua ont habité le Mont Wingen des dizaines de milliers d’années. Ils y récoltaient de l’argile un peu jaune qui contient du soufre, le ko-pur-ra. Dans le feu, le ko-pur-ra devient ocre et brillant et les Wonnarua en faisaient des pilules et des cachets. Ils réduisaient le ko-pur-ra en poudre et le mélangeaient à un émollient, comme la graisse de rein de kangourou ou l’huile d’émeu, pour faire des crèmes et des pommades. Les Aborigènes ont été les premiers à utiliser les minerais et les minéraux pour guérir.

Des tribus entières se déplaçaient au Mont Wingen pour se faire soigner. C’était toute une logistique de stockage, d’emballage et de troc. Le Mont était considéré comme sacré. Ses flancs étaient ornés de représentations de kangourous, de wallabies, d’oiseaux et de serpents.
On trouve encore le mot “découvert” dans beaucoup d’articles de presse pour parler de la première fois qu’un Européen a vu la Montagne qui Brûle. Les Européens arrivent en 1820 dans la vallée autour du Mont Wingen.

Les Aborigènes partagent volontiers la recette de leurs remèdes qui aident à soigner les hommes et les bêtes, les coupures, les brûlures, les blessures, les infections des sabots et des pieds, les épaules et le dos des colons et des chevaux.

Les Européens partagent volontiers leurs maladies infectieuses, alors inconnues sur les flancs du Mont Wingen.

À partir de 1827, lors des nuits froides, au sommet du Mont, le bétail des colons et la faune sauvage se réunissent sans distinction d’espèce autour des parois des crevasses d’où s’échappe la chaleur du feu.

À partir de 1827, au pied du Mont, les Aborigènes sont repoussés par les Européens qui veulent implanter leurs maisons, leurs exploitations et leur bétail.

Des entrepreneurs cherchent comment commercialiser les remèdes des Wonnarua. Le Département des Territoires refuse d’accorder l’exclusivité de l’exploitation minière et l’aliénation du sol. Mais l’entreprise Muston & Co interdit quand même l’accès du Mont Wingen aux Aborigènes et à tous les autres colons. L’entreprise interdit aussi le prélèvement de toute substance de la montagne et revendique sa propriété.

Les Aborigènes perdent l’accès aux ressources minérales. Ils perdent aussi la transmission empirique du processus d’extraction, de sublimation, de préparation, de stockage et d’échange de leurs remèdes.

Début 1900, la compagnie blanche Winjennia Remedies Company démarre sa production de médicaments. Ses remèdes, savons, pommades, lotions, traitent 44 maux, comme l’eczéma, les coupures et les brûlures, la gorge enflammée, les cloques et les ampoules, les fesses irritées des bébés, les morsures d’insectes, les bleus, les furoncles, les abcès, les verrues, les conjonctivites, les problèmes de cicatrisation liés au scorbut, les panaris et les fistules. Ses affaires marchent du feu de dieu.

Dans les années 50, Mandy Halls récupère la recette de la pommade. Il la rebaptise Sulfazone. Sur la boîte du Sulfazone, il y a le Mont Wingen. Il paraît que le Sulfazone est doré comme le caramel et qu’il sent la cabane en bois un après-midi d’été.
Mandy Halls meurt d’une crise cardiaque sur le Mont Wingen lui-même, en 1964. La majorité des stocks de Sulfazone disparaît lors de l’incendie qui ravage Victoria en 1983. Le dernier propriétaire des droits du Sulfazone est Roger Carr, le neveu de Mandy Halls. Carr suggère en 1997 de rendre les droits au peuple aborigène. Il meurt en 2013, avant que les droits n’ait été rendus. Aucune démarche n’a été entreprise depuis.
Sur TripAdvisor, la Montagne qui brûle n’a qu’une note de trois étoiles, “Moyen”. C’est une belle balade mais on ne voit pas assez de fumées. Heureusement, il y a beaucoup de tables de pique-nique.
 

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728. Magazine, Secondhand Daylight, 1979 | BV

 



En excellent groupe de cosidit post-punk, Magazine franchit le test de collision du deuxième album sans trop de difficulté. Si Secondhand daylight est légèrement inférieur à Real life (#483) ou The correct use of soad (#600), le troisième et excellent opus, ce n’est que d’un chouia (on rappelle que dans la Souche les ordinations sont extrêmement sensibles).

Ici on dénote sans doute une légère baisse d’énergie, un léger manque de conviction, mais aussi une ouverture vers de nouveaux horizons, sans que ce geste soit totalement convaincant, malgré de très beaux moments, comme Cut-out shapes, Back to nature, ou le glorieux final, Permafrost.

Marquent fort surtout l’ouverture de Feed the ennemy ou The thin air, rehaussées notamment par les arrangements des synthétiseurs (et aussi bizarrement le saxophone) très Bowie’s-Low-esque. À vérifier, dans le futur, le maintien ou non de la facture punk, chère à I wanted your heart, des morceaux rapides sans doute le plus réussi..

 

 

456. Free, Fire and water, 1970 | BV

 




 

Dans une chronique sur l’album, le chroniquer évoque, à propos de Free, les noms de Fleetwood Mac, Humble Pie, Foghat, concurrents directs et plus chanceux, Black Sabbath, Deep Purple, avec qui ils partageraient le public, Cream, Blind Faith, Derek & the Dominos, formations équivalentes de style.

Mais que se passe-t-il, ou plutôt que s’est-il passé avec Free ? Plutôt que tous ces noms, auxquels on pourrait également ajouter Ten Years After, et, pourquoi pas, Led Zeppelin, il faudrait chercher dans le groupe lui-même, une groupe entier, un groupe complet, les raisons de cet oubli notoire (si j’ose dire)… Mais les raisons, hélas, on les connaît, problèmes relationnels, drogue, qui aboutira au décès de Paul Kossof en 1976… Paul Rodgers s’en ira former Bad Company, mais enfin, l’essentiel est là. Ce troisième est le plus abouti, bousté par le tube Alright Now, il ne contient que sept morceaux (ce qui est une bonne chose), et surtout une production qui l’assimile donc à la préhistoire du hard-rock, et surtout plein d’idées (Heavy Load, Fire And Water). La guitare et la voix excellent, comme on sait. Et puis il y a Mr.Big, le gros morceau, magnifié sur scène.

Un album qui calme les hormones du hard-rock américain (et qui ne cesse de le hanter, comme l’Amorica des Black Crowes #856 par là). Et sur lequel pèse le poids du destin musical de l’époque. Que se serait-il passé si Free avait continué ?

 

 

Le chat qui miaule la nuit | HPJ

 

Toute la nuit, je l’aurais entendu comme un gémissement qui jamais ne cessera. Je ne le connais pas, je l’ai sans doute déjà rencontré dans le jardin, je ne le reconnaîtrai pas, je crois avoir bien du mal à distinguer un chat d’un autre chat. Et cette nuit, même la chouette s’est tue. J’ai attendu un moment de silence, j’ai dû m’endormir. J’ai rêvé, et j’ai revu une scène que ma mémoire a conservé comme une carte postale qu’on pose sur le chambranle d’une cheminée en souvenir d’un voyage. C’était dans le bûcher, j’allais chercher du bois pour mettre dans le feu, sur le tas de bûches, au moment où j’allais en prendre une, j’ai vu le corps raide d’un chat terrorisé, ses poils étaient dressés tels des épis plantés dans sa chair morte, ses pattes tendues, sa queue rigide. Je n’ai pas bougé, je suis resté là, immobile comme lui, paralysé par la seule image de la terreur avant la mort brutale.

Quand j’ai ouvert les yeux, le chat miaulait encore dans la nuit. Sa musique qui, au commencement me déchirait, me berçait maintenant sur un rythme presque languissant, comme celle d’un tango argentin. Ton corps m’est apparu et surtout ton visage sédaté, les paupières écartées, figées dans leur absence d’animation, ta parole suspendue entre tes lèvres écartées, ton visage de morte atterrée. Je me suis mis à danser avec toi, je t’ai même invitée à te relever, aucun mouvement n’est venu ni de la vie, ni de la mort.

Le chat est devenu un orchestre. Son miaulement de violon et de violoncelle semblait bien avoir retenu la nuit pour toujours.

Tu n’as plus jamais bougé autrement qu’en image.

 

Lucie Desaubliaux | Feu(x) souterrain(s) 3/7 : la marche

 

Nous accueillons Lucie Desaubliaux pour un feuilleton inédit qui nous mènera de Samain à Imbolc. On est très heureux de recevoir l’auteure de La nuit sera belle (Actes Sud, 2017).

Lucie Desaubliaux écrit, pour les adultes et pour les enfants. Elle réalise aussi des performances et des installations. Elle code des sites internets, des bases de données, des jeux vidéos et des outils de cartographie ou de collaboration. Elle micro-édite des livres et des expériences numériques. Elle s’intéresse à l’agencement des formes de pensées, aux notions de travail et d’oisiveté et à la différence entre ce que est perçu et la réalité invisible du monde, en se nourrissant de différents domaines scientifiques qu’elle ne comprend pas trop et réinterprète beaucoup. Elle vit et travaille en Bretagne, seule ou en collectif : elle fait notamment partie de La Guerrière, du Vivarium et de WMAN.

 

LA MARCHE

 

La marche d’un feu de tourbe est inexorable,

celle des sorcières aussi.

Les sorcières avancent, inexorables, depuis le carrefour de Millaud jusqu’au cœur de Bogswood, pour réaliser le rituel d’Imbolc au pied d’un chêne sans âge au bord de la clairière sans nom.

Les feux de tourbe peuvent survivre des centaines d’années, certains existent depuis des millénaires.

Les sorcières avancent, inexorables mais prudentes, elles n’ont pas de chaussures. Elles les ont laissées dans le coffre de leurs pick-ups au carrefour de Millaud. Les graviers et les bogues de châtaigne sur le chemin de la garde sont très inconfortables. Les sorcières aspirent l’air entre leurs dents pour ne pas geindre.

Les feux de tourbes peuvent rester cachés sous le sol pendant des générations.

Les sorcières avancent, inexorables et presqu’invisibles, elles portent des couleurs ternes et minérales qui se confondent avec la forêt de février. Leurs vêtements sont en fibre végétale, en coton, en lin, en chanvre. Ava voulait faire des costumes mais Ember a dit : c’est pas carnaval.

Dans les bonnes conditions, avec un apport d’air correct et un stress hydrique conséquent, la combustion de la tourbe se ravive et la chaleur se transmet au couvert végétal qui s’embrase.

Les sorcières avancent, inexorables et au rythme des grelots en ferraille accrochés à leurs chevilles gauches. Elles rejoignent un sentier forestier couvert de mousse, douce après les graviers du chemin de la garde. Les grelots premier prix sonnent faux et la marche des sorcières ressemble à celle d’un petit troupeau enrhumé.

Malgré les dégâts causés par les incendies des feux souterrains réveillés, certaines tourbières ont besoin des flammes pour se régénérer.
Les sorcières avancent, inexorables et équipées, elles ont emmené beaucoup de matériel. Pour Imbolc il faut trois couleurs de bougies. Ember en a acheté des rouges, des noires et des lilas au rayon Arts de la Table du supermarché. Il faut aussi du charbon qu’elles ont récolté l’année dernière à la fin de la saison des barbecues. Elles l’ont réduit en poudre dans le grand seau que Sandy porte et qui forme un hématome bleu en cognant contre son mollet droit.

Le feu détruit les grands arbres de la tourbière qui laissent ensuite la place à d’autres plantes plus fragiles.

Les sorcières sont arrivées au chêne sans âge au bord de la clairière sans nom. Les bougies rouges, noires et lilas brûlent au bout des branches du pentagramme dessiné avec la poudre de charbon. Les sorcières oscillent d’une jambe à l’autre autour du pentagramme et espèrent que ça ne se remarque pas. Le sol semble très chaud sous leurs pieds nus.

Après la purge d’un grand incendie, le sol des tourbières se couvre de plantes carnivores, de sarracenia, de dionaea, d’utricularia et de nombreuses espèces de lys et d’orchidées.

Ember invente la prononciation des paroles du rituel d’Imbolc. Il n’y a pas la phonétique des formules sur wikka-coven.com. Les sorcières répètent après elle, personne ne parle l’ancien gaëlique. À la fin de la récitation, elles aspergent le sol d’eau de lune. Quand l’eau touche le sol, elle émet un sifflement et s’évapore en petite fumée. Ava sursaute, Ninon pousse un cri et Sandy est très impressionnée. Ember fait comme si tout était normal, elle n’a pas prononcé la bonne incantation, les bougies sont plus mauves que lilas et ce n’est pas la date du rituel d’Imbolc mais cette année, Imbolc tombait un samedi et samedi soir, la cadette a hockey.

Pour éteindre une tourbière, il faut inonder la terre et la mélanger jusqu’à obtention d’une pâte liquide, puis mesurer la température de la couche souterraine. Si celle-ci est égale ou supérieure à 40°C, recommencer l’opération.

Les sorcières dansent maintenant, elles ne peuvent pas s’en empêcher, le sol est trop chaud sous elles. De la fumée s’échappe de sous les racines du chêne. La fumée monte entre les sorcières, Ninon ne s’arrête plus de pousser des petits cris, Ava tousse avec la fumée car elle fait de l’asthme. La fumée monte et des petites flammes naissent parmi les feuilles de chêne mortes par terre, Sandy est déjà repartie en courant vers les pick-ups, Ember derrière la fumée crie : Ninon calme-toi, la respiration d’Ava et le tronc du chêne sifflent aigu. Ember trouve la main d’Ava dans la fumée et l’écorce du chêne explose au niveau des premières branches. Au milieu du tronc un énorme œil rouge et brillant s’allume et les braises de son iris regardent s’enfuir les dernières sorcières, derrière les cris de Ninon qui durent jusqu’au carrefour de Millaud.

Le feu de tourbe met trois jours et quatre nuits à regagner la terre

il continue sa marche inexorable vers le Sud

la tourbe encore en combustion

rallumera le feu de végétation

à Imbolc prochain

au milieu de la clairière sans nom

personne ne l’attendra

sous le chêne sans âge

entièrement consumé.

 

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149. Sun Ra, Lanquidity, 1978 | BV

 




 

Des multiples et variés albums de Sun Ra présents dans la Souche, celui-ci tranche peut-être par la concession qu’il fait, notamment dans ses trois morceaux centraux, avec le temps présent, dans une espèce de jazz fusion entre africasme et fusionisme (ou milesdavisme ; rappelons qu’on est en 78 (juste après Agartha (#703) et Pangaea (#590)).

C’est finalement une excellente entrée en matière dans l’univers, dans la cosmologie, de Sun Ra, mystique fasciné par l’infini de l’univers, mais solidement ancré aux terres africaines, revisitant le monde du jazz à travers des lumières déformantes.

En effet, on est ici assez peu dépaysé pour ce qui est de la structure (funk ou fusion) des morceaux, et on reçoit tout de même, sur le fond rythmique obsessif et régulier, la grâce des différents claviers de Ra, non que le (très apprécié ici) baryton de Danny Ray Thompson.

On fait ainsi un saut depuis le mingusien Lanquidity, à travers ces trois morceaux de funk, jusqu’au très sunra-ien (étrange, excentrique, mystique, improvisant) There Are Other Worlds (They Have Not Told You Of) qui pourraient conduire l’auditeur à de plus amples excursions dans cet univers immense et coloré.

 

 

569. Alain Bashung, Play blessures, 1982 | BV

 




 

Un autre client difficile, pour un album qui ne l’est pas moins. Un disque de cold-wave, peut-être, un disque expérimental, peut-être, un disque libre et finalement plus joyeux (malgré son son) que d’autres, né du succès de Pizza (#776), peut-être, mais quand on voir la cosignature exceptionnelle de Gainsbourg, on se dit, peut-être.

Il y a des trouvailles, évidemment, et dans l’ensemble, cela fonctionne, aussi bien les arrangements que les morceaux. On sent toutefois (et c’est le malheur de l’histoire) que le meilleur est à venir, alors peut-être on s’impatiente un peu…