Archives de catégorie : Chroniques

330. Bert Jansch, Birthday blues, 1969 | BV

 


 

L’influence de Bert Jansh sur nombre de créateurs, dans le folk ou dans le rock, est énorme. Membre du groupe folk (anglais) Pentangle, Jansch est un auteur décidé, créatif et poignant ; à côté de son premier solo (dans le lointain 1965), cet album est certainement l’un des plus intenses. Blues dans la veine de Roy Harper, il est plus personnel mais tout aussi entreprenant ; vaguement plus blues qu’à son habitude (il faut dire que l’époque pèse beaucoup sur l’élan british vers le blues et concomitamment les Amériques) ou que strictement de chanson écossaise, cela ne le rend que plus accessible encore à de plus nombreuses oreilles. Pas gran’chose à dire de plus, c’est un très très bon album.

 

 

Porté disparu | HPJ

Ce que je regarde à la surface de l’eau n’est plus mon visage ni le
tien, c’est une trace informe à laquelle je me dois de donner des
traits reconnaissables pour qu’apparaisse au moins la lueur d’un œil.
Rendu indéfinie par le temps qui passe, l’expression d’un sentiment
meurtri s’efface au gré du vent léger. Peut-être finira-t-il par ne plus
rien rester entre nous, mes pensées vagabondes esquisseront leurs
boucles spirituelles en maudissant leur origine perdue. A moins
qu’elle ne se séparent de ce qui les a faits naître pour retrouver la
folle liberté qu’elles connaissaient dans les temps jadis. Un retour
joyeux à l’absence radicale d’origine.
Prisonnier des racines de mon enfance, « je n’ai jamais cessé de
voir en toi qui a disparu, l’exilée ». La disparition n’efface pas le
temps, ce qui revient en images est source de jubilation et de
terreur. Imposant un rythme à l’évocation de ce qui a disparu
comme un éternel retour à l’initial, à ce qui fut « à l’origine ».
Bien des choses semblent disparaître, mais quand il s’agit d’un être
humain, celui-ci hante la mémoire plus que s’il n’était tenu pour
absent. Il réapparaît de manière subreptice, et une telle
imprévisibilité rend la disparition active, elle en fait un
mouvement dans la mémoire et dans la pensée. En somme,
sans même nous en rendre compte, on vit à chaque instant
avec la disparition qui prend alors l’allure d’un sentiment à
part entière. On en fait un paysage intellectuel et sentimental
de notre relation au monde et aux autres qui se fonde sur cette
croyance selon laquelle « ce qui disparaît » revient souvent
comme l’effet d’une ironie du sort.
Les objets symboliques présentés lors d’une recherche
d’identification du « porté disparu » ressemblent aux parties
propres d’un corps. Une pipe, une chaussure, un stylo à plume… ces
objets sont là devant les yeux pour constater à qui ils
appartiennent. A la morgue, une mère qui vient de voir le corps
37mutilé de sa fille peut refuser de le reconnaître, préférant le rendre
à ses yeux « porté disparu ». Pareil refus d’identification transporte
le « porté disparu » dans « la nuit des temps ». Vers l’origine
inassignable d’une vérité.
Ce qui, en moi, est mort, se désagrège sans que je ne puisse jeter
un regard sur la splendeur d’une décomposition qui jamais ne
s’épuisera tant que je resterai en vie. Comme une fleur qui dessèche
tandis que ses pétales tombent à l’ombre d’un cyprès. Dis-moi, dis-
moi, comment réussirais-je un jour à tordre le coup à la nostalgie ?
Cette vieille oie qui cherche toujours à planter son bec dans mes
mollets.
Un matin parfois, je constate que les souvenirs semblent s’être
endormis, ils ont perdu le pouvoir de l’image, seules des impressions
naissantes, indéfinies, m’installent dans cet état de langueur que le
lever du jour a lentement produit. Comment peut-on ressentir le
simple fait d’être en vie, d’être encore là, dans le monde ? Comment
laisser s’inscrire dans la somnolence éveillée ce qui impulsera le désir
de se lever ? Attendre l’agitation du petit grain de folie ? Lassé de
chercher à reconnaître ce qui m’attache à la vie, je préfère attendre
quelques instants, la tête vide, assis sur le bord du lit. Et je me dis
comme tout à chacun : comment font-ils toujours, les autres, pour
croire en la réalité, en l’efficacité de leurs actions et en l’assurance
de leur continuation ?
Quand on cherche dans des boîtes à chaussures emplies de
photographies ou de vieilles cartes postales, des traces de nos
souvenirs, on est toujours surpris de ne pas trouver ce qu’on croyait
pouvoir redécouvrir. Il y a une photo qui manque, on sait ou on ne
sait pas bien laquelle est-ce. Parfois, on se dit « tiens, celle-ci a
disparu » comme si le souvenir exact qu’on en avait nous aurait
permis de la décrire malgré son absence… On est alors étonné de
constater que ce qui a disparu demeure gravé dans notre mémoire.
Bien des choses semblent disparaître mais quand il s’agit d’un être
cher, celui-ci hante la mémoire plus que s’il était seulement pris pour
une « pièce manquante ». Il réapparaît de manière subreptice, et un
38tel « hasard de retour » déclenche « une mise en action de la
mémoire ». En somme, sans même nous en rendre compte, on vit à
chaque instant avec le sentiment de la disparition « de quelque
chose ».
Comme il nous est impossible de « revenir en arrière », de construire
autrement ce que nous avons déjà vécu, la disparition nous sert de
consolation chargée d’une nostalgie sans fin. Ce qui est passé, ou
ce qui « s’est passé », étant « porté disparu » persiste dans la
mémoire comme un décor, parfois trouble, de notre vie, avec lequel
on dialogue par moments comme si tout ce qui s’éloignait dans le
temps devait se retrouver brusquement « en arrêt sur image ». Le
maintenant devient, dans l’immédiat, du passé.
Quand on écoute « la ronde du temps » de Bourvil, on aime
s’imaginer que le temps se succède à lui-même et qu’il prend la
forme de boucles. Malgré les ruptures qui le fragmentent, qui
semblent aussi en faire la « découpe », le temps offre les effets de
sa liaison à l’infini comme trompe-l’œil de notre existence. Ce qui
nous précède rencontre ce qui nous succède alors que nous
ignorons les causes mêmes de l’enchaînement comme si la boucle
temporelle se faisait une jolie tête à queue dans l’espace sidéral. Le
temps se parodie-t-il de lui-même dans l’enchevêtrement des
boucles que nous lui dessinons ? Métaphore d’origine de la
circonvolution du temps mais aussi de sa simultanéité, la boucle
temporelle est le symbole d’une réversibilité constante du temps.
Si, ce qui fait retour ne le fait jamais de la même façon, ce qui
revient en mémoire est le fruit d’un déplacement des images qui
naît de la rencontre entre le hasard et l’intention du moment
présent.

686. Peter Gabriel, I/O, 2024 | BV

 


 

Je ne suis pas un grand connaisseur de Peter Gabriel, mais j’avoue que j’aime beaucoup son album Peter Gabriel [3] (celui de 1980, #897) ; très fin esthète, qui s’est bonifié avec le temps, il reste pour moi un chouia trop attaché à la pop et avec une certaine forme de variété, mais radical chic ; So et Us sont pour moi trop ancrés dans les son des années 80.

Ajoutons à cela qu’il n’est pas si courant de chroniquer un album « tout neuf » (il est sorti il y a un an et demi) : c’est d’abord que ce n’est pas simplement une galette de plus ; d’abord, c’est le premier album de Gabriel depuis plus de 20 ans. Ensuite, monsieur s’est payé le luxe d’avoir un projet — ce qui n’est plus si courant autour d’un « disque ») : il a sorti chaque morceau en single téléchargeable tout au long de 2024. En outre, le musicien propose deux versions, une « face claire » et une « face sombre », avec deux mixages différents.

Alors bien sûr il y a des passage plus romantiques ou inspirés qui tombent un peu à côté — et de ce point de vue, le mixage « dark » n’y peut pas grand chose malheureusement — ce « dispositif » apparaissant un peu comme forcé — comme le morceau éponyme ou Playing for time ; d’autres sont des morceaux à mon avis un peu moins puissants, mais qui fonctionnent vraiment (par exemple avec une mélodie), comme Four kinds of horse ou Olive tree, tandis que Panopticon, Road to joy, This is home sont des chansons pop qui n’éveillent pas chez moi plus d’intérêt que ça ; Live and let live et The court sont typiquement de l’auteur, bien mieux écrites mais vaguement ennuyantes — on conçoit que ça puisse être un style. Les meilleurs efforts sont le hollisien/björkien Love can heal et les watersiens So much et And still, c’est-à-dire des tentatives de sortir de ses habitudes. Mais l’ensemble est réalisé (en dépit des mixages somme toutes pas tellement radicalement différents) avec savoir-faire (passant si l’on veut de la tarte à la crème au café, de l’énième coucou de Manu Katché à l’inébranlable Brian Eno, venus donner un coup de main), et assez bon goût, et reste un ensemble solide.
 


 

637. Robert Wyatt, Ruth is stranger than Richard, 1975 | BV

 


 

Chaque album de Wyatt est une aventure. Celui-ci paraît un an à peine après son fameux Rock bottom (#120), qui l’a propulsé dans un minimalisme un peu excentrique, entre expérimental et jazz, finalement assez cohérent, après la carrière de Soft Machine, et peut-être encore plus ; produit par Nick Mason, comme son prédécesseur, ici Wyatt s’inspire et se réapproprie des morceaux variés, et laisse la place aussi à ses amis ou collègues, Phil Manzanera (Roxy Music), Brian Hopper (qui a joué avec Soft Machine), Bill MacCormick (bassiste de l’épigone de Soft Machine, Matching Mole, ha ha), Mongezi Feza (saxophoniste sud-africain) et le bien connu Fred Frith (ces trois derniers opérant déjà sur Bottom), ou influences (Charles Haden, Offenbach).

Bref une collection très agréable de douces mélopées à la fois mélancoliques et étranges, avec une excellente qualité sonore (en plus de la production). C’est toujours surprenant (i.e. singulier et/ou inouï littéralement) mais toujours de bon goût (cohérent, méticuleux).

Aux côtés des sons étranges de Muddy mouse, a, b et c, où l’auditeur peut profiter à plein du fausset de Wyatt, et des pièces plus traditionnelles (peut-être moins intéressantes), Soup song et, dans une moindre mesure, Team spirit (chantée par un ballon de foot) on trouve de magnifiques pièces musicales, telles 5 black notes and 1 white note, Solar flares (bande originale d’un obscur film d’Arthur Jones), SoniaSong for Che, de Haden, où piano et cuivres s’embrassent joliment, est tout simplement magnifique.

Richard est la face avec les Mice, Ruth est l’autre. À partir de la version de 1998 (CD), les faces sont inversées, on ne sait pas pourquoi.

 

 

240. Sun Ra & His Intergalactic Myth Science Solar Arkestra, Sleeping beauty, 1979 | BV

 


 

En effet, après Brian Eno, si l’on franchit la ligne, frérot, on peu facilement arriver sur le terrain de Sun Ra : un autre ouvreur de monde, créateur de textures, bousculant les genres (ici, le jazz donc) pour le porter vers quelque chose d’unique, vingtiémiste, résolument moderne.

Intergalactique solaire, mythe et science, exactement ce que nous avons ici. Un album composé de trois pièces uniquement, orienté vers le plaisir et le calme languide de l’écoute, sans nerveuses incursions théoriques (ou peu, au pire des pointes rythmiques plus familière au funk) ; mais également un album qui, en clin d’œil à l’histoire même du jazz (la trompette bouchée, par exemple), défriche encore quelques arrhes de fraîcheur (les voix de Springtime again, jouant sous les sax et la batterie).

Quand Doors of the cosmos se veut plus funky, évoquant de manière sans doute plus profonde (élaborant tranquillement un vrai rideau sonore de cuivres), le son électrique de Miles Davis, la part du lion reste incontestablement le morceau éponyme — l’album sert de base, disons, à Lanquidity (#149) et On Jupiter (#626). Il faut décidément bien tout écouter chez Sun Ra.

 

 

375. Brian Eno, Taking Tiger Mountain (by strategy), 1974 | BV

 


 

Nous avons déjà croisé Brian Eno ici, non seulement en tant qu’artiste soliste (à deux reprises), mais évidemment comme collaborateur de bien d’autres personnels (deux autres ici-même).

Cet album est simplement l’un de ses meilleurs, hésitant, selon qu’on préfère le filon pop ou le filon expérimental de l’artiste.
Après un démarrage précisément au seuil de territoire plus ou moins connus, le troisième morceau, The fat lady of Limbourg, nous emmène dans un paysage sonore où règne cette inquiétante étrangeté sonique, qui tire à la fois vers le folk progressif anglais et un je ne sais quoi de la future soupe électro de Björk — et effectivement on intuite un peu le son de Roxy Music, qui n’est jamais loin.

L’album est cohérent, et met en place cette stratégie, mélange de zen et de Sun Tzu bien rendu par le titre, consistant en un collage sonore dans lequel opèrent des trouées, des espèce d’hernies, sièges de mondes intégrés, faisant de la partition un multiverse gigogne extrêmement original. Et préparant le terrain de l’album suivant, le premier que nous avions chroniqué, Another green world, l’année suivante.

Cette inquiétante étrangeté, ou cette réalité déformée… est moins scabreuse — bien que sérieuse ou concernée ou soucieuse — que dépaysante ; j’insiste maladroitement sur ce point : il y a une esthétique de la brèche, chez Eno, qui n’est pas nécessairement friande d’illusions morbides, mais qui n’en reste pas moins une incursion dans un monde qui n’est plus exactement notre monde (je pense présentement à David Lynch). Y réfléchissant encore et encore, peut-être la tesselle entre punk (Third uncle), art-rock (Mother whale eyeless), et électro (Fat lady), bref autant de « genres » autotrophes, sans racines folkloriques nettes (enfin, c’est vite dit). Les cornemuses déraillées de Put a straw under baby ou le morceau éponyme — entre autres — en attestent.

Quant au personnel, enfin, notons la présence de Phil Manzanera et Robert Wyatt, pour ne rien gâcher, prenant part tous deux à la production. L’album est aussi l’occasion pour Eno de réaliser, avec Peter Schmidt, le jeu de cartes Oblique strategies, un ensemble de contraintes à objectif créatif, dont on peut trouver diverses éditions IRL et en ligne, comme ici dans l’archive global d’internet.

 

 

613. Lo’Jo, L’une des siens, 2002 | BV

 


 

Discogs me conseille : ceux qui ont aimé cet album ont aimé : Lhassa, Zebda, Mano Solo, Louise Attaque, Têtes Raides, Thomas Fersen, puis les Rita, Bashung et même Souchon.

Voilà l’état de ces débuts des années 2000. Un mélange de variété et de rock, une irréfragable envie de sortir (en boîte comme « à l’international), un zeste de no-border et de forum social, et de la musique, beaucoup de musique. Le groupe a également un longue tradition de collaboration circassienne et de nombreux kilomètres dans les pattes — et cela s’entend. Denis Péan et ses acolytes ont fait connaître le blues touareg, ont collaboré aussi avec Robert Plant et Jimmy Page, le sale caractère d’Erik Truffaz, ou encore Magik Malik ou Robert Wyatt. Dans le genre mondialisé, ils sont parmi les meilleurs, et c’est tout à leur honneur.

Alors sans tomber jusqu’à Zaz, toute cette période flirte étrangement entre le ridicule et la variété. c’est qu’on n’est qu’au début d’une ventennie où il ne va rien se passer en fait, politiquement, depuis le 11 septembre et l’arrivé de JMLP au second tour, jusqu’à… la guerre en Ukraine. Vingt ans foutus en l’air, les plus belles années, au bout desquels on se réveille la gueule enfarinée, avec trois guerres, les gilets jaunes et le Covid.

Donc bon, la musique… surfait sur les ondes de la gauche plurielle et des budgets positifs avant le grand déclassement. Lo’Jo c’est ça, un peu, que ça représente pour moi ; pour ne pas dire aussi que c’étaient mes dernières jeunes années, avant les réalités du monde d’adulte. Je les ai vus au Poët-Laval, dans cette ferme au pieds des monts d’Aleyrac, tout était parfait.

La pochette est moche, mais elle est fidèle à l’époque (les débuts de la VAO — vie assistée par ordinateur), quant au contenu… Impressionnants en live (dans mon souvenir), Lo’Jo est un groupe hybride qui mélange les sonorités du sud à un rock plus ou moins chanté avec du texte. Je n’en dirais pas beaucoup plus, parce que d’une part souvent le texte se suffit à soi seul (raison pour laquelle il a survécu au terrible jugement de la Souche), et la production est raccord.

La voix rauque de Péant fonctionne bien sur ces sarabandes colorées, un rien naïves, molto rêveuses, pleine de ciel, de mer, de sable, de paysages.

 

 

561. Rino Gaetano, Mio fratello è figlio unico, 1976 | BV

 


 

L’avantage de vivre dans un autre pays est d’accéder à toutes les petites choses, expressions, produits, coutumes ou chansons, qui ne transpirent pas des frontières dudit.

Rino Gaetano, par exemple (chez nous ce serait que sais-je Cœur de Loup ? Rémo Gary ?). Que dire, par rapport aux autres ses collègues, Battisti ou Dalla ? D’abord une voix, typiquement écorchée, bon, il n’est pas tout seul. Ensuite un certain désespoir traduit d’abord en ironie, puis en une mort rapide (à 31 ans), dont les circonstances sont loin d’être élucidées (suicide ou services secrets, qui sait ?).

Sous ses airs nonchalants, Gaetano balance, et balance fort : sur la société, la politique et l’inutilité de tout ce cirque. Il y a des morceaux plus « légers » (Glu glu, Al compleanno della zia Rosina, Berta filava), mais il y a aussi de sacrés skuds — ceux-là on ne les entend pas siffler chez Guccini par exemple : Rosita, Sfiorivano le viole, le titre éponyme.

Ou Cogli la mia rosa d’amore La production est rèche, mais honnête (ça aussi c’est un peu différent de l’époque très léchée), la pochette est magnifique.

 

 

78. Roxy Music, Roxy Music, 1972 | BV ⚫

 


 
Tu décroches le téléphone et une voix te dégueule sur l’épaule, ou bien tu marches dans la prairie et soudain tu t’enfonces dans la boue, mais de bien 35cm.

Ou tu avales un des ces chèvres dont seuls les coris et les argyrolobes ont le secret, et qui te tapissent les alvéoles de velours tout en pinçant ce qui te reste de sinus.

Au début la surprise et tu te dis « ah oui, d’accord. » Mais tu reviens, tu ne t’avoues jamais vaincu, eh puis il faut bien sortir de la situation où tu t’es mis.

Rien à faire : cet album est l’une des toutes meilleures premières expériences qu’un humain doit faire dans vie.

J’ai découvert Roxy Music sur le tard, bien que je connaisse assez bien, étrangement, l’histoire de Brian Ferry.

À vrai dire, je pense que le premier morceau que j’ai entendu était If there is something, dans une reprise de Tin Machine — Bowie, ça c’est un pote ! Je sais que les gens n’aiment pas le live de Tin Machine que je retiens comme un des meilleurs live de musique populaire (#236), mais c’est un autre débat ; reste qu’il y a une version sous amphétamines de ce morceau, qui pour moi sert de référence, de nœud, de moyeu à tout l’album.

J’avais lu jadis le commentaire sur YT d’une auditrice qui disait qu’à telle minute, telle seconde, le rythme de la chanson se transformait imperceptiblement, passant d’une country un peu hippie (honky tonk ?) à ce blues urbain et comment dire, victorien ou haussmannien ou weimarien, bref philosophe, industriel et austère — mais poignant. Eh bien cette minutes, cette seconde, existe, et est peut-être l’une des preuves que Bryan Ferry est un dieu ; la batterie se désarticule, le rythme se cambre et reprend, la voix s’enhardit et s’éclipse en même temps, la chanson papillon repart après sa première vie chenille.

Il y a certes des morceaux d’un rock d’un genre un peu nouveau (Would you believe, les marrants breaks de la fin de Remake/Remodel), mais il y a surtout une succession de perles telles que Chance meeting, 2H.B., Sea breezes. Qui en fait un album exceptionnel.

Et puis il y a l’inaltérable et inarrêtable Brian Eno, dont on sens le poids de la main, le poids des doigts.

Notons qu’il paraît en 1972, la p@#!§n d’année de Transformer (#267), Exile on Main St (#76), Harvest (#367), Vol. 4 ((#651), Gumbo (#211), Paul Simon (#535), Foxtrot (#921), Ziggie Stardust (#951), Machine head (#1162) ou Neu ! (#48) ainsi qu’une flopée de putains de bons disques de funk et rythm’n’blues — ou le live à Pompéi. Dans le lot, Roxy Music est un ovni, et de tous reste sans doute le plus actuel et le plus touchant.

 

 

92. Fela Kuti, Roforofo night, 1972 | BV

 


 

Bien, bonsoir, on va donc tenter de bafouiller pour la troisième fois sur un album de Fela Kuti, le génie de l’afro-beat. Mais il n’y a pas grand chose à chroniquer, finalement. Fela a onze disques dans la Souche, deux sont dans le top top, et que dire de plus ? Il n’y a pas d’album chez Fela, il y a une musique continuelle, toujours maligne et sévèrement bien interprétée. Les albums des années soixante-dix se confondent, lit-on chez les auteurs autorisés, mais Fela parvient toutefois à faire de chacun une plage de surprise et de rigueur musicale. Ici on a du reggae fortement influencé par James Brown, pour notre bonheur à tous et la paix dans le monde.