Archives de catégorie : Chroniques

La vieillesse condamne-t-elle à la sagesse ? | HPJ

Le vieillissement, personne n’en doute, est un état progressif qui s’impose malgré les moyens qu’on met en place pour en retarder les effets. Du coup, la sagesse qui en résulte n’est que le fruit d’un échec véritable qu’il est impossible d’ignorer même si on s’acharne à se leurrer sur ses vertus. Accepter un tel échec, c’est déplorer le vieillissement que notre corps ne cesse de vivre au jour le jour, plus le temps passe. Se soumettre à une telle représentation d’un devenir aussi inéluctable symbolise au mieux le cercle vicieux que nous offre la sagesse. Autrement dit, on « est fait » comme dans « un piège à rat ». Sauf que le rat, en l’occurrence, c’est nous !
N’étant pas un état, le vieillissement connaît bien des caprices… Il nous surprend par ses « grains de folie », par l’apparence de nos déraillements qui, parfois, se révèlent salvateurs en nous faisant découvrir notre haine ancestrale de la sagesse. Qui dit signe exacerbé de vieillesse, dit manifestation ironique à l’égard du monde et de la vie. Le sourire moqueur de la vieillesse est un pied de nez fait à l’histoire des êtres humains, et surtout à la sagesse convenue et imposée.
Fumer sa pipe dans un fauteuil (et encore, il s’agit d’une tolérance), rester silencieux et attendre que le temps passe comme on attend le train qui ne siffle plus, tel est le tableau de la sagesse ante mortem. Car la vraie sagesse demeure bel et bien celle du mort, celle de « celui ou celle qui ne fait pas de bruit », hormis quelques éructations rassurantes signalant la fin prochaine.
L’impotence est aussi un signe imparable de la sagesse progressive. L’ultime geste sportif, tenté avec de faux espoirs de retour à la vélocité, servira de preuve à cette volonté de vivre qui justifie le maintien dans la longévité. Après tout, chez les Grecs, l’ataraxie (la paix de l’âme) supposait bien le « repos du guerrier ».
Il faut savoir s’éteindre.
Heureusement, la vieillesse permet le vagabondage de la mémoire. A l’encontre de la nostalgie, la mémoire s’autorise les divagations les plus incroyables, et le jour où on soignera la maladie d’Alzheimer comme les portes ouvertes à la « poésie de la mémoire », le monde de la vieillesse changera.

444. John Martyn, Solid air, 1973 | BV

 


 

Solid air, titre éponyme et ouverture de l’album, donne le ton : genre de Woodstock (Joni Mitchell) sous acide — mais l’image n’est pas bonne, Woodstock était déjà sous acide ; au bas-mot, c’est au moins Woodstock héroïne, mais c’est en réalité pire que ça ; ce n’est pas une chanson sous effet de substances ; c’est une chanson chantée depuis la loge noire, depuis un univers parallèle (elle est écrite pour Nick Drake).

Si plusieurs morceaux sont plus classiques (Over the hill, Go down easy, Easy blues) mais plaisants, ressortissant du folk so british de l’époque (on cite Michael Champman ou Fairport Convention), d’autres, à l’image de Solid air, sont véritablement plus risqués ou entreprenants (faisant appel à une batterie, un rhodes, un saxophone) : entraînant Don’t want to know, soucieux Man in the station, ou suicidesque (je parle du groupe), presque stonien, I’d rather be the devil, petit chef d’œuvre du disque. Faisant de celui-ci une pierre angulaire de la chanson, triste et consacrée, à une époque où tous les possibles se voient figés par l’effroi. Et si tout cela n’était que du vent ?

 

 

914. Jimi Hendrix, Band of Gipsies, 1970 | BV

 


 

L’un des tout meilleurs albums de rock qui est dans le même temps l’un des plus ennuyeux de tous les temps.

Séparé de son Experience, Hendrix trouve deux partenaires valides, Billy Cox et Buddy Miles. Il quitte le psychédélisme rock pour des incursions funk et rythm’n’blues ; son écriture cherche de « nouveaux » territoires… malgré tous les problèmes affrontés alors, le concert est une prouesse, tant techniquement que musicalement. Il est au sommet de son art (et notamment la gestion de quatre pédales d’effets de manière contemporaine). Et nous voilà partis pour des soli infinis, que le talent des deux autres soutient sans déranger… Voire. Les portes de la fatigue sont grandes ouvertes. Et en dépit des efforts musicaux ici déployés, on ne peut s’empêcher de trouver le temps long.

 

 

867. Nina Simone, Wild is the wind, 1966 | BV

 


 

Voilà le cas d’une artiste dont on connaît tous et toutes les meilleurs titres, et pratiquement, je crois qu’on peut le dire, dont chacun reconnaît l’énorme force et intégrité… mais dont on ne dispose pas de réel album pensé de A à Z. Et c’est grand dommage (mais enfin, nous en reparlerons, car…).

Cet album est un assemblage de titres qui avaient écartés par Phillips des précédents albums ; or, paradoxalement, pour éclectique qu’elle soit (rythm’n’blues, calypso, blues, et ninasimone) cette suite fonctionne très bien. Tous ces genres sont magnifiés par la présence vocale et le caractère très perceptible, tactile, de la pratiquante de la soul. Certains morceaux en appellent d’autres (Lilac wine évoque vaguement Mississippi Goddam, l’incomparable et parfaite Four women, Plain gold ring) et il apparaît sans far ici la pleine possession des moyens de la prêtresse.

Les curieux noteront deux titres de Van McCoy, l’auteur du disco Hustle

Autre chef d’œuvre, le morceau éponyme, froid et profond — mais je mets ici Four woman dont la déesse est l’autrice.

 

 

972. Prince, One night alone, 2002 | BV

 


 

Attention, il s’agit bien de l’album studio, sous-titré « Prince piano et microphone », et non de l’album qu’il accompagne, One nite alone… live (la même année donc, #729, marrant ce sont les mêmes chiffres), un double album lui-même accompagné d’un troisième disque d’after show. Lorsque cet album sera chroniqué (hasard), je ferai un point sur Prince*.

D’ici là, voici une genre d’ovni, dont sa discographie est pleine. Prince donc, en solo, au piano. Qui démontre comme d’habitude ses qualités d’écriture puis d’interprétation. On ne peut pas en dire beaucoup plus, finalement : une étonnante reprise de Joni Mitchell que Prince adule (A case of you, de Blue, 1971, #364)

Il y a quelques lassitudes (les titres 2 et 3) et tous les insupportables effets sonores (qui sont sensiblement les mêmes que ceux du disque en guitare acoustique solo, The truth, la quatrième ou cinquième galette de Crystal ball, on ne sait plus), qui parsèment les titres sont extrêmement agaçants (tout comme les quelques pages de synthétiseur), mais ce disque recèle aussi d’étranges petites chansons pop (Pearl B4 the swine, Young and beautiful, Arboretum) mais aussi de vraies belles compositions : Objects in the mirror, Have a heart, One nite alone (aux accents expressément de Keith Jarrett), et surtout Avalanche, petit chef d’œuvre et agression directe à Abraham Lincoln — qui se retrouve d’ailleurs sur le live dont je parlais.

La pochette est horrible, dans la lignée de cette période ‘autogestion assistée par ordinateur ».

(*Ayant mal lu le titre, j’ai déjà écrit ceci pour cette future chronique.
« Deuxième prémisse : je suis en train d’essayer (avec grande difficulté) de terminer les textes qui composent mon Avalanche, troisième opus sur le rock et dédié à Prince. J’écoute donc Prince pas mal, et voilà qu’il tombe de la Souche.

Eh bien, comme pour tous les albums de Prince, la chronique est ardue. L’une de mes lignes est que Prince, malgré son incommensurable talent musical, son increvable énergie et son indiscutable faculté de composition et d’écriture, et peut-être pour cet excès de dons, rencontre les plus grandes difficultés à composer un album décent, cohérent, et bon de bout en bout. On cite Sign O’The Times (#786, 1987), Purple rain (#487, 1984) me paraissent un peu bâclés, et je préfère sauver Parade (#89, 1986). Quant à tous les autres… hormis les trois premiers, il y a trop à boire et à manger. »)

Perdre la tête | HPJ

Il y a des rêves dont le souvenir à l’état d’éveil reste d’une si grande
précision que leur dénouement visuel est comparable à celui d’un
film policier. Et l’enchaînement rigoureux de leurs images, accentué
par l’effet de leur condensation, impose une véritable visualisation
de la radicalité de leur pouvoir de véracité. Jusque-là, on ne
comprendrait rien si je n’ajoutais pas : il n’y a pas de rêve qui soit
un mensonge, mais un rêve a toujours l’air d’excéder sa propre
vérité. Et ces rêves-là nous mettent au bord du gouffre sans fond
de la vraisemblance.
J’étais assis dans mon fauteuil, c’était le début de l’après-midi, je
me suis endormi et j’ai eu ce rêve : je suis entré dans un bistrot qui
m’était familier, je me suis approché du bar pour commander un
whisky, je connaissais bien celui qui derrière le bar servait à boire, il
devait être en train de chercher quelque chose, je ne le voyais pas,
j’entendais sa présence, et quand il s’est redressé, j’ai vu, stupéfait,
qu’il n’avait pas de tête, ou plutôt que sa tête, que je lui connaissais,
n’était pas sur ses épaules, qu’à sa place, il y avait un foulard. Je lui
ai parlé, il m’a répondu comme si de rien n’était, je voyais son visage
qui n’était pourtant pas là, je lui souriais, je voulais lui faire sentir
que la plaisanterie avait assez duré, qu’il pouvait remettre sa tête à
se place, et lui, il continuait à faire comme si elle ne l’avait jamais
quitté. Il semblait me signifier que je délirais, alors que j’étais sûr
d’être bien en face de la disparition de sa tête. Nous avons encore
échangé quelques mots, et je me suis retourné pour aller dans la
salle rejoindre des amis, j’étais bouleversé, je ne savais comment
leur annoncer que le barman avait perdu la tête. Quand je leur ai dit,
ils ont éclaté de rire en voyant mon visage catastrophé.
Je suis revenu vers le bar, je me suis approché doucement, j’ai vu à
nouveau que le barman n’avait pas sa tête sur ses épaules. J’ai eu
l’impression de l’agacer.
44Je me suis réveillé, j’ai cru un instant que c’était la nuit. Si le barman
était resté accroupi derrière son bar, je n’aurais jamais su ou vu qu’il
s’était séparé de sa tête. Ce qui m’a intrigué parmi les images qui
me sont revenues ensuite, c’est le foulard noir placé sur le cou
embryonnaire comme s’il était accroché à un porte-manteau. Il ne
cachait pas la tête manquante, il indiquait que, posé-là, comme sur
un mannequin sans tête, il était en parfaite harmonie avec le reste
du corps.
Il y a toujours cette image qui me revient quand j’ai l’impression
inopinée d’avoir perdu ma propre histoire dans le monde, – celle que
je me raconte. C’est à la campagne, dans un lieu nommé le Paradis,
où sont rassemblés des moulages pour la sculpture industrielle du
XIXème siècle. Parmi eux, il y a un personnage qui se tient bien droit,
vêtu d’une toge courte, il est très mince et de petite taille, et lui
aussi n’a pas de tête. Son cou efflanqué s’étire en exhibant un
magma étrange qui ressemble à une chauve-souris recroquevillée.
Elle me revient souvent cette image d’un point d’interrogation, en
forme de mammifère volant endormi, planté sur des épaules à la
place de la tête.
Dans mon bureau, à Paris, une tête réduite en peau de chèvre est
accrochée à un montant de la bibliothèque. Je l’ai acquise en
Équateur sur un marché d’ersatz d’objets rituels. Quelques heures
après avoir eu ce rêve de tête portée disparue, je suis allé la
chercher, je l’ai prise dans mes mains, j’ai touché ses cheveux qui
devaient être de longs poils séchés. Je me suis souvenu que j’avais
toujours refusé de découvrir l’histoire des têtes réduites, que j’avais
voulu continuer à croire qu’une « tête de linotte », comme on
m’appelait parfois, était une tête qui perdait progressivement son
volume pour finir par disparaître.
Quand on est en quête des antécédents d’un rêve, les fragments
de son histoire constituent un puzzle par lequel on reconnaît la
naissance de notre désir infernal d’énigme. La tête disparue est bien
45là, comme une tête tranchée par le couteau de la guillotine, ses
yeux regardent « le ciel à terre », au-dessous du bar.

714. Ann Peebles, Straight From The Heart, 1971 | BV

 


 

Un album moins connu (que I can’t stand the rain, 1973, #609, et son classique chef d’œuvre éponyme, repris par Larry Graham ou Prince) d’une artiste sans doute moins célèbre que Aretha Franklin ou Nina Simone, mais dont l’élégance et l’efficacité sont remarquables. Écurie Hi de Willie Mitchell, qui découvrira Al Green peu après, elle en devient le plus sérieux représentant.

L’album est expéditif (moins de 30 minutes), mais la production tient la route, et ce rythm’n’blues proche du funk, marque indéniablement le style de la maison. Essentiellement écrit par Peebles et son marie Don Bryant, il contient de solides reprises comme I pity the fool (également reprise par Robert Cray, BB King…) et How strong is a woman (Etta James) ; et il prépare son successeur qui peut être justement considéré comme un classique.

 

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275. Alternative TV, The image has cracked, 1978 | BV

 


 

Un objet à mettre ou ne pas mettre entre toutes les oreilles — un peu comme le Full metal machine de Lou Reed, mais avec ici plus de conviction — sinon tout autant de magnifique dédain. Enfin là je parle des morceaux live de ce premier album du mené par Mark Perry, fondateur du journal punk Sniffin’ Glue, et Alex Fergusson qui après l’éphémère carrière d’ATV réapparaîtront dans divers projets dans les années 90.

Alors documentaire à la va-vite, ou génial brûlot ? Le public est invité à monter sur scène pour cracher son venin, bien ça change des concerts punk où il est de bon ton de cracher sur le groupe. Malgré l’esprit chaotique du projet et du lieu (le 100 Club), plusieurs morceaux étant d’ailleurs des collages de studio et live, et certains sont coupés par un genre de publicité intrusive (parfois on se demande si vraiment le punk, pouvait mener à quelque chose de plus sérieux que du happening — finalement très bourgeois).

Mais ce n’est pas que du punk, mais aussi du post-punk, c’est-à-dire du punk avec du goût ou en tout cas de la mélodie, pleines d’idées (Action time vision, Still live et l’excellente reprise de Zappa réarrangée Why don’t you do me right (Absoluty free, #1050, sous le titre Why don’tcha do me right)

Aux chansons plus convenues mais efficaces (Viva la rock’n’roll, Splitting in two, Good times), on tiffera des explorations tout à fait roboratives comme Nasty little lonely ou l’instrumental Red.

Un excellent premier album avant un deuxième, encore meilleur (#79) !

 

 

479. Van Morrison, Moon dance, 1969 | BV

 


 

L’album n’est pas dénué d’une certaine atmosphère américanolâtre, je veux dire jusque dans son tissu sonore, contemporain sans doute du transfert de l’Irlandais sur les hauteurs de Woodstock — laquelle vient enrober son torrent graveleux de voix avec douceur et expertise (la production est parfaite, on peut le dire), et dans le même temps Morrison s’est rôdé à une écriture plus accessible (surtout depuis le relatif échec d’Astral weeks (#585), son abstrait prédécesseur), une espèce de folk teinté de rythm’n’blues et jazz, et avec une nette inclinaison, une adresse à Dylan le voisin.

L’album le pose comme un nouvel important représentant de musique folk « pour adultes » posant aussi les bases d’un rock doux qui verra des hauts comme des bas. Les éclats de sa voix — le point distinctif, sinon fort de Morrison — est ici préservé, donnant ce cachet singulier à des balades maîtrisées. Je ne détaille pas les morceaux, mais les deux premiers (And it stoned me et le titre éponyme) me paraissent excellents — et tous les autres un chouia au-dessous, sauf Glad tidings peut-être.

 

 

387. Albert King, Born under a bad sign, 1951 | BV

 


 

Nul besoin ici de s’éterniser autre mesure ; le titre comme la pochette donnent le ton ; Albert King, jusque vers la quarantaine, n’a pas eu le succès qu’il méritait. Il enregistre pour Stax cette espèce de compilation avec Booker T. & The MG’s, le groupe de la maison — la plupart des compositions de sont pas de lui (son nom apparaît sur deux de celles-ci seulement) mais le disque devient très vite une référence pour le monde du blues, et très vite (vu l’époque) pour celui du rock (Clapton, Vaughan, Bloomfield et même Hendrix en resteront légataires benoîts).

C’est aussi le moment (et le mode) où le blues électrique, pourtant bien installé depuis longtemps, se heurte au monde du disque vinyle comme format devenu nécessaire. Il doit donc lui aussi s’adapter — comme on l’a vu et verra pour quasiment tous les albums de blues de la souche, du moins ceux de la génération précédent les rockers-boomers. Rassembler des morceaux épars, formater la longueur, se coltiner une boîte de production (ici Stax) et des patrons pas toujours généreux, etc.

Reconnu comme un indispensable de toute bluesothèque — un peu trop de balades pour moi sur la seconde face — il est en effet une pierre miliaire du genre.