Le vieillissement, personne n’en doute, est un état progressif qui s’impose malgré les moyens qu’on met en place pour en retarder les effets. Du coup, la sagesse qui en résulte n’est que le fruit d’un échec véritable qu’il est impossible d’ignorer même si on s’acharne à se leurrer sur ses vertus. Accepter un tel échec, c’est déplorer le vieillissement que notre corps ne cesse de vivre au jour le jour, plus le temps passe. Se soumettre à une telle représentation d’un devenir aussi inéluctable symbolise au mieux le cercle vicieux que nous offre la sagesse. Autrement dit, on « est fait » comme dans « un piège à rat ». Sauf que le rat, en l’occurrence, c’est nous !
N’étant pas un état, le vieillissement connaît bien des caprices… Il nous surprend par ses « grains de folie », par l’apparence de nos déraillements qui, parfois, se révèlent salvateurs en nous faisant découvrir notre haine ancestrale de la sagesse. Qui dit signe exacerbé de vieillesse, dit manifestation ironique à l’égard du monde et de la vie. Le sourire moqueur de la vieillesse est un pied de nez fait à l’histoire des êtres humains, et surtout à la sagesse convenue et imposée.
Fumer sa pipe dans un fauteuil (et encore, il s’agit d’une tolérance), rester silencieux et attendre que le temps passe comme on attend le train qui ne siffle plus, tel est le tableau de la sagesse ante mortem. Car la vraie sagesse demeure bel et bien celle du mort, celle de « celui ou celle qui ne fait pas de bruit », hormis quelques éructations rassurantes signalant la fin prochaine.
L’impotence est aussi un signe imparable de la sagesse progressive. L’ultime geste sportif, tenté avec de faux espoirs de retour à la vélocité, servira de preuve à cette volonté de vivre qui justifie le maintien dans la longévité. Après tout, chez les Grecs, l’ataraxie (la paix de l’âme) supposait bien le « repos du guerrier ».
Il faut savoir s’éteindre.
Heureusement, la vieillesse permet le vagabondage de la mémoire. A l’encontre de la nostalgie, la mémoire s’autorise les divagations les plus incroyables, et le jour où on soignera la maladie d’Alzheimer comme les portes ouvertes à la « poésie de la mémoire », le monde de la vieillesse changera.
