Il y a des rêves dont le souvenir à l’état d’éveil reste d’une si grande
précision que leur dénouement visuel est comparable à celui d’un
film policier. Et l’enchaînement rigoureux de leurs images, accentué
par l’effet de leur condensation, impose une véritable visualisation
de la radicalité de leur pouvoir de véracité. Jusque-là, on ne
comprendrait rien si je n’ajoutais pas : il n’y a pas de rêve qui soit
un mensonge, mais un rêve a toujours l’air d’excéder sa propre
vérité. Et ces rêves-là nous mettent au bord du gouffre sans fond
de la vraisemblance.
J’étais assis dans mon fauteuil, c’était le début de l’après-midi, je
me suis endormi et j’ai eu ce rêve : je suis entré dans un bistrot qui
m’était familier, je me suis approché du bar pour commander un
whisky, je connaissais bien celui qui derrière le bar servait à boire, il
devait être en train de chercher quelque chose, je ne le voyais pas,
j’entendais sa présence, et quand il s’est redressé, j’ai vu, stupéfait,
qu’il n’avait pas de tête, ou plutôt que sa tête, que je lui connaissais,
n’était pas sur ses épaules, qu’à sa place, il y avait un foulard. Je lui
ai parlé, il m’a répondu comme si de rien n’était, je voyais son visage
qui n’était pourtant pas là, je lui souriais, je voulais lui faire sentir
que la plaisanterie avait assez duré, qu’il pouvait remettre sa tête à
se place, et lui, il continuait à faire comme si elle ne l’avait jamais
quitté. Il semblait me signifier que je délirais, alors que j’étais sûr
d’être bien en face de la disparition de sa tête. Nous avons encore
échangé quelques mots, et je me suis retourné pour aller dans la
salle rejoindre des amis, j’étais bouleversé, je ne savais comment
leur annoncer que le barman avait perdu la tête. Quand je leur ai dit,
ils ont éclaté de rire en voyant mon visage catastrophé.
Je suis revenu vers le bar, je me suis approché doucement, j’ai vu à
nouveau que le barman n’avait pas sa tête sur ses épaules. J’ai eu
l’impression de l’agacer.
44Je me suis réveillé, j’ai cru un instant que c’était la nuit. Si le barman
était resté accroupi derrière son bar, je n’aurais jamais su ou vu qu’il
s’était séparé de sa tête. Ce qui m’a intrigué parmi les images qui
me sont revenues ensuite, c’est le foulard noir placé sur le cou
embryonnaire comme s’il était accroché à un porte-manteau. Il ne
cachait pas la tête manquante, il indiquait que, posé-là, comme sur
un mannequin sans tête, il était en parfaite harmonie avec le reste
du corps.
Il y a toujours cette image qui me revient quand j’ai l’impression
inopinée d’avoir perdu ma propre histoire dans le monde, – celle que
je me raconte. C’est à la campagne, dans un lieu nommé le Paradis,
où sont rassemblés des moulages pour la sculpture industrielle du
XIXème siècle. Parmi eux, il y a un personnage qui se tient bien droit,
vêtu d’une toge courte, il est très mince et de petite taille, et lui
aussi n’a pas de tête. Son cou efflanqué s’étire en exhibant un
magma étrange qui ressemble à une chauve-souris recroquevillée.
Elle me revient souvent cette image d’un point d’interrogation, en
forme de mammifère volant endormi, planté sur des épaules à la
place de la tête.
Dans mon bureau, à Paris, une tête réduite en peau de chèvre est
accrochée à un montant de la bibliothèque. Je l’ai acquise en
Équateur sur un marché d’ersatz d’objets rituels. Quelques heures
après avoir eu ce rêve de tête portée disparue, je suis allé la
chercher, je l’ai prise dans mes mains, j’ai touché ses cheveux qui
devaient être de longs poils séchés. Je me suis souvenu que j’avais
toujours refusé de découvrir l’histoire des têtes réduites, que j’avais
voulu continuer à croire qu’une « tête de linotte », comme on
m’appelait parfois, était une tête qui perdait progressivement son
volume pour finir par disparaître.
Quand on est en quête des antécédents d’un rêve, les fragments
de son histoire constituent un puzzle par lequel on reconnaît la
naissance de notre désir infernal d’énigme. La tête disparue est bien
45là, comme une tête tranchée par le couteau de la guillotine, ses
yeux regardent « le ciel à terre », au-dessous du bar.
