
Confine à tout ce que le rock’n’roll est et devrait être et ne devrait pas être, à la fois inquiétant et risible, sans doute trop long, pourtant.

Confine à tout ce que le rock’n’roll est et devrait être et ne devrait pas être, à la fois inquiétant et risible, sans doute trop long, pourtant.

Je ne sais pas pourquoi cet album est sous-estimé. La pochette dégueue peut-être. Enfin la photo est bien, mais l’habillage sur Microsoft Word®, aïe.
Oui, comme disait l’autre, il y a du jazz « avant-garde » qui peut ne pas être qu’atonal. De fait, l’album est, chez moi, dans le top dix des albums de jazz (non-free), quatrième même.
Que dire ? L’héritage est évident, appuyé même, dans les titres. Mais il y précisément un petit truc en plus, qui transparaît vaguement dans la photo : ce truc d’Africains. Dès le deuxième morceau (Ornette) la basse, entêtante, ressemble à un riff gnawa, avec ses cymbalines accrochées au cœur. Et encore plus entêtant le titre éponyme. L’album poursuit sa route dans cet élégant assemblage (Trane in mind), avec peut-être un petit décrochage dans Fatsmo, mais qui se clôt sur un hymne (chanté) efficace.

L’auditeur pressé pourra se plaindre de la trop proche proximité (si j’ose dire) avec Trane (ou Mingus), mais n’est-ce pas déjà indiqué dès le titre ? Il faut dire que Guayle ici croise avec des pointures, Rashied Ali qu’on ne présente pas, et ce William Parker que personnellement je ne connais pas bien, mais qui réalise ici une effort estéchnique remarquable (je le souligne encore parce qu’on l’entend sur tout le disque, la double basse, malgré son volume, n’est pas toujours traitée à sa valeur).
Bref, c’est un parcours dans l’histoire du free avec maestria et non moins brio.
Mais cela n’enlève rien au fait que, pour être un hommage au Maître absolu, il n’y a ni reprise, ni citation trop appuyée. Simplement l’inventivité, la débrouillardise, la joie d’être ensemble, petit trio d’humains qui envoient du gros bois en cinq parties remarquables (notamment l’entrée upbeat Part A, et la très inspirée Part E).

Si on ne connaît pas la voix de Magny, à part le fait qu’on est chanceux de pouvoir la découvrir, on risque d’être passablement bousculé par ce disque, à la fois chanson traditionnelle, psychédélisme avant l’heure, poésie pure, rock, et Colette Magnyesque. Magnyfique artiste, pleine d’idées, de force et de joie, d’espérance et de violence esthétique, c’est précisément tout ce qui manquait côté chanson, à cette époque pourtant bénie. Malheureusement, Colette Magny restera confidentielle, peut-être parce que trop blanche pour être noire ou trop femme pour être un bonhomme.
Je ne sais pas : on dirait l’Île aux enfants sous acide, c’est superbe. On est peut-être un peu moins désarçonnés par les reprises américaines — mais c’est que le disque est un assemblage de ses « singles » précédents. Il est peut-être un peu long. Mais les chansons, littéralement, dépècent nos âmes ou écaillent nos larmes. C’est extraordinaire (Melocoton, Les tuileries, Heure grave) et parfois tout simplement parfait : J’ai suivi beaucoup de chemins.
Je l’ai connue à travers un disque de comptines pour enfants (Mon p’tit coco, La p’tite poule rousse, ça vaut le déplacement), et tout à coup, ces chansonnettes devenaient des invocations, des imprécations hallucinées, les enfants n’auraient jamais pu dormir, ils rêvaient de donner la réplique à Loleh Belon sur des planches enflammées, ou ils mouraient terrorisés. Et puis j’ai découvert son œuvre. Un genre de parèdre de Syd Barrett, en plus femme, en plus française, en plus punk.

À dire la vérité, moi qui ai toujours entendu de André après coup, c’est-à-dire une fois que les jeux étaient faits, et qui ai pris conscience de sa puissance, grâce à mon frère, seulement trop tard, je n’avais jamais vu, longtemps, que le disque était non seulement le dernier disque de de André, je veux dire le plus récent, quand je l’écoutai, en 91 92 précisément, mais aussi le premier depuis… Creuza de mä, sept années plus tôt, mais enfin, pratiquement… le dernier disque de de André tout court (comme on dit en italien).
Et c’est ainsi qu’on reçoit une série de chansons du calibre des meilleures du cantautore, avec tout à coup deux classiques immédiat, Don Raffaè’ et La domenica delle salme, qui est comme le contrepoint rageur d’Amico fragile. Mais ce n’est pas tout, il y a les autres chansons ; l’album est divisé en deux parties, l’une en italien parle de l’Italie et du monde contemporains (imperdable Ottocento) ; l’autre, en dialecte, dans la veine de Creuza de mä, propose de nouvelles perles musicales (Mégu mégún), mérite, aussi, de Mauro Pagani, Massimo Bubola et même Ivano Fossati, qui contribuent – et comment – volontairement, Pagani étant d’ailleurs l’Eno de service depuis Creuza.
Un voyage complet, une certaine maitrise et du texte et de la mélodie et des arrangements (toujours Pagani), et ça finit par faire l’un des meilleurs albums des Mille. Et moi qui ne le voyais pas.

Quoi de plus ridicule (Kiss mis à part) et bête (Ramones mis à part) que Black Sabbath ?
Moi je n’écoutais pas Black Sabbath. J’en avais vent, mais je n’ai vraiment jamais écouté, avant cette passion-chronique. Jusque là rien d’original : je n’avais pas non plus vraiment écouté les Ramones, ni Siouxsie, ni les New York Dolls, par exemple. Dans ma tête, BC et AC/DC, par exemple, c’était à peu près kif kif.
Puis j’ai écouté.
Alors bien sûr ce n’est pas la musique que j’emporterai dans une ville déserte. Mais le très léger avantage de Black Sabbath sur les autres, c’est précisément celui du hasard temporel, mais qui dénote (toutefois) une certaine vivacité d’esprit : le premier album est de… 1970 ; on a de la peine à se représenter le paysage sonore de l’époque, le premier truc vraiment punk, du MC5, c’est aussi 1969. Et en face on traîne sur Let it be.
L’ambiance générale est à la décontraction, je veux dire par là qu’il n’y a pas de prétention qui excède les capacités ici réunies. On a évidemment des hymnes classiques du métal (ce qui me touche le moins), qui est toujours cet espèce de rock blanc qui hésite entre chant folklorique irlandais et symphonie gothique, bref entre rythme et blues mitteleuropesques. On a ces exemples avec Hole in the sky et Symptom of the universe.
Mais là où BS nous bluffe c’est lorsqu’il parvient à faire du Led Zeppelin (on vient justement d’en parler) mieux que Led Zeppelin lui-même, avec la voix sensiblement pompée sur celle de Plant (Megalomania, The thrill of it all), et puis, et puis…
un juste dosage de progressif qui permet de, osons le mot, de transfigurer nettement les morceaux, comme dans le floydien Supertzar, voire dans le barrettien Am I going insane (comme par hasard), pour culminer dans le très réussi The writ (un clin d’œil à One of these days ?).
On ne ressort pas déçu de cet album, surtout lorsqu’on entre avec un a priori négatif, on est même plutôt content de son expérience, comme de lire un passage du Hobbit ou regarder un extrait de Game of thrones, avec en fond la très jolie mélodie acoustique de Don’t start (too late).

Toujours le hasard qui nous porte, dans la même période, de grand monstre en grand monstre.
Avouons-le tout net : je ne nourris pas une passion insensée pour Led Zep. Je pense que c’est l’un des groupe les plus surévalués du rock, collectivement, ses membres pris individuellement se défendant dans leur domaine respectif. Je trouve en particulier John Bonham pénible à écouter sur la distance. Je trouve en général qu’au-delà de leurs qualités de musiciens, il y a une espèce de lourdeur qui n’est pas la maladresse du punk (car en effet, au contraire, ils sont adroits), mais précisément cet embryon de métal, à savoir une espèce de naturalisme forcené. Voilà : Page joue les notes qu’il joue, Jones arrange ce qu’il doit arranger et Plant chante ; il n’y a pas beaucoup d’espace à la fantaisie (contrairement à ce qu’il se passe chez les Who par exemple, doués des mêmes qualités et défauts, mais beaucoup plus… « frais »).
Bon, ceci étant posé, dans ma délirante revue des mille disques, quand Led Zep est passé sur le grill-platine, les résultats étaient conformes à mes impressions initiales : le quatrième disque, le « meilleur », est 361e, le II 383e, le troisième 534e, Physical graffiti (qui est très lié à celui-ci)… 791e !
Quel est ce disque ? Âprement discuté par les critiques qui lui reprochent son décalage avec la première période, le manque de titre frappant et l’éparpillement hors du champ de lourd métal, ce sont précisément ces raisons, très certainement, qui le distinguent en qualité des autres albums… À dire la vérité, ça ne commence pas très très fort, mais on peut considérer que The song remains the same, espèce de compte-rendu et de point de la situation, fait la transition entre une première mouture du groupe et cette nouvelle ère qui s’ouvre après le IV. Et la seconde chanson montre cette voie nouvelle, car, pour s’identifier à l’univers, mettons, de Stairway to heaven, le gimmick de The rain song tâche d’expliquer la nouvelle formule.
Or si Dancing days offre un paysage sonore prometteur (et serré, et tenu, et sérieux), le sympathique Over the hills and far away n’amène rien de très nouveau sous le petit soleil de la lande à éricacées.
Mais surtout, surtout, les deux tentatives d’excursion en territoire étranger (donc en danger), le funk (?) pour The crunge, et le reggae (???) pour D’yer Mak’er sont des éclatades notoires : ni le son, ni la voix ne conviennent à ces exotismes (encore que les tentatives de clavier et que le ton de Plant pourraient inventer un truc original), mais surtout la batterie est hors-sujet total. Ça ne va pas, la frappe est trop lourde, les tentatives de syncopes sont téléphonées, les roulements grossiers… C’en est presque embarrassant (surtout si on se rappelle le traitement initial par les blancs du reggae de Paul Simon)…
En guise de conclusion, The ocean, qui est typiquement zeppelinien, finit par nous faire douter d’une quelconque possibilité d’évolution esthétique…

Le premier morceau Crushed bones évoque sans ambages la première époque de Why?, un rap conscient, poli, articulé et aigu, dont l’enveloppe musicale détonnait sans jurer sur l’engagement parolier. Mais les morceaux suivants montrent des ambitions qui étrangement ramènent le disque vers une pop et un rock beaucoup plus conventionnels, sans toutefois, peut-être, avoir les épaules suffisantes pour sortir du diy. S’ensuivent des chansons qui ne sont certes pas désagréables, mais l’ensemble n’est pas franchement intéressant, même si évidemment les mots et leurs voix sont toujours bien présents. Un peu dommage tout de même, surtout quand on a connu Why?, en collaboration avec Odd Nosdam, avec le Split ep.
$Ce n’est probablement un album à porter à une partie surprise un beau jour d’été préadolescent. Obscur, inquiétant, mais pas seulement, également inspiré et tranchant et, ce qui compte, cohérent.
Album auditionné par les fantômes, évidemment Jim Morisson (The end, bien sur, mais aussi You forget to answer…), il est aussi une fine production (arrangements de Nico elle-même) qui associe John Cale, Brian Eno et Phil Manzanera… est une vraie aventure acoustique ; incroyable Innocent and vain, We’ve got the gols). Je ne dirais pas que l’atmosphère est gothique (je ne sais pourquoi, parfois, on sent l’énergie de Björk, mais c’est peut-être le traitement de la langue qui produit cet effet), elle est plutôt bêtement… teutonne ; en outre on touche bien ici aux tendons les plus endoloris de ce que le rock prétend être : une version cool et moderne de vieux chants folkloriques plutôt autocentrés et puérils. Avec Nico, ceux-ci sont sévèrement traités, à la bonne d’ailleurs.
La présence de l’hymne national qui clôt l’album ne suggère guère d’autre issue possible…

Il y a quelque chose d’indécent dans la manière dont Paul Simon parvient à réaliser des choses simplement et excellemment. Un disque de folk, ce n’est pas vraiment facile à faire, le premier (ou deuxième en réalité) encore moins. Et commencer, en 1972, par un reggae enregistré directement à Kingston, c’est gonflé. Gonflé comme cette pochette avec sa tronche et ce manteau que certains pourraient qualifier de ridicule. Et pourtant rien de moins ridicule, dans ce tel qu’en la photo. Paul Simon est plein, et honnête. À ajouter qu’il joue bien et chante parfaitement, il a donc tout pour réussir.
Il y a du Nick Drake pas loin (Everything put together falls apart, Armistice day), il y a éventuellement un autre Paul dans les arrangements (Run that body down, avec Ron Carter), mais il y a surtout du Paul Simon qui, sorti de sa relation avec Art Garfunkel, démontre qu’il comptera bientôt beaucoup à New York, dans la chanson, et dans la musique populaire. Il y a plusieurs chansons célèbres (Me and Julio down by the courtyard, avec Airto Moreira, comme la pénultième citée, et sa face B, le très malin Paranoia blues), de la cuíca et des gammes dissonantes, du doggerel, et même Stéphane Grappeli. Il y a de la tendresse, de l »humour, du cynisme et tout ce qui fait à peu près Simon jusqu’ici : la classe.