Archives de l’auteur : admin

34. Fabrizio de André, Le nuvole, 1990 | BV

 

 

À dire la vérité, moi qui ai toujours entendu de André après coup, c’est-à-dire une fois que les jeux étaient faits, et qui ai pris conscience de sa puissance, grâce à mon frère, seulement trop tard, je n’avais jamais vu, longtemps, que le disque était non seulement le dernier disque de de André, je veux dire le plus récent, quand je l’écoutai, en 91 92 précisément, mais aussi le premier depuis… Creuza de mä, sept années plus tôt, mais enfin, pratiquement… le dernier disque de de André tout court (comme on dit en italien).

Et c’est ainsi qu’on reçoit une série de chansons du calibre des meilleures du cantautore, avec tout à coup deux classiques immédiat, Don Raffaè’ et La domenica delle salme, qui est comme le contrepoint rageur d’Amico fragile. Mais ce n’est pas tout, il y a les autres chansons ; l’album est divisé en deux parties, l’une en italien parle de l’Italie et du monde contemporains (imperdable Ottocento) ; l’autre, en dialecte, dans la veine de Creuza de mä, propose de nouvelles perles musicales (Mégu mégún), mérite, aussi, de Mauro Pagani, Massimo Bubola et même Ivano Fossati, qui contribuent – et comment – volontairement, Pagani étant d’ailleurs l’Eno de service depuis Creuza.

Un voyage complet, une certaine maitrise et du texte et de la mélodie et des arrangements (toujours Pagani), et ça finit par faire l’un des meilleurs albums des Mille. Et moi qui ne le voyais pas.

 

 

638. Black Sabbath, Sabotage, 1975 | BV

 

 

Quoi de plus ridicule (Kiss mis à part) et bête (Ramones mis à part) que Black Sabbath ?

Moi je n’écoutais pas Black Sabbath. J’en avais vent, mais je n’ai vraiment jamais écouté, avant cette passion-chronique. Jusque là rien d’original : je n’avais pas non plus vraiment écouté les Ramones, ni Siouxsie, ni les New York Dolls, par exemple. Dans ma tête, BC et AC/DC, par exemple, c’était à peu près kif kif.

Puis j’ai écouté.

Alors bien sûr ce n’est pas la musique que j’emporterai dans une ville déserte. Mais le très léger avantage de Black Sabbath sur les autres, c’est précisément celui du hasard temporel, mais qui dénote (toutefois) une certaine vivacité d’esprit : le premier album est de… 1970 ; on a de la peine à se représenter le paysage sonore de l’époque, le premier truc vraiment punk, du MC5, c’est aussi 1969. Et en face on traîne sur Let it be.

L’ambiance générale est à la décontraction, je veux dire par là qu’il n’y a pas de prétention qui excède les capacités ici réunies. On a évidemment des hymnes classiques du métal (ce qui me touche le moins), qui est toujours cet espèce de rock blanc qui hésite entre chant folklorique irlandais et symphonie gothique, bref entre rythme et blues mitteleuropesques. On a ces exemples avec Hole in the sky et Symptom of the universe.

Mais là où BS nous bluffe c’est lorsqu’il parvient à faire du Led Zeppelin (on vient justement d’en parler) mieux que Led Zeppelin lui-même, avec la voix sensiblement pompée sur celle de Plant (Megalomania, The thrill of it all), et puis, et puis…

un juste dosage de progressif qui permet de, osons le mot, de transfigurer nettement les morceaux, comme dans le floydien Supertzar, voire dans le barrettien Am I going insane (comme par hasard), pour culminer dans le très réussi The writ (un clin d’œil à One of these days ?).

On ne ressort pas déçu de cet album, surtout lorsqu’on entre avec un a priori négatif, on est même plutôt content de son expérience, comme de lire un passage du Hobbit ou regarder un extrait de Game of thrones, avec en fond la très jolie mélodie acoustique de Don’t start (too late).

 

 

735. Led Zeppelin, House of the Holy, 1973 | BV

 


 

Toujours le hasard qui nous porte, dans la même période, de grand monstre en grand monstre.

Avouons-le tout net : je ne nourris pas une passion insensée pour Led Zep. Je pense que c’est l’un des groupe les plus surévalués du rock, collectivement, ses membres pris individuellement se défendant dans leur domaine respectif. Je trouve en particulier John Bonham pénible à écouter sur la distance. Je trouve en général qu’au-delà de leurs qualités de musiciens, il y a une espèce de lourdeur qui n’est pas la maladresse du punk (car en effet, au contraire, ils sont adroits), mais précisément cet embryon de métal, à savoir une espèce de naturalisme forcené. Voilà : Page joue les notes qu’il joue, Jones arrange ce qu’il doit arranger et Plant chante ; il n’y a pas beaucoup d’espace à la fantaisie (contrairement à ce qu’il se passe chez les Who par exemple, doués des mêmes qualités et défauts, mais beaucoup plus… « frais »).

Bon, ceci étant posé, dans ma délirante revue des mille disques, quand Led Zep est passé sur le grill-platine, les résultats étaient conformes à mes impressions initiales : le quatrième disque, le « meilleur », est 361e, le II 383e, le troisième 534e, Physical graffiti (qui est très lié à celui-ci)… 791e !

Quel est ce disque ? Âprement discuté par les critiques qui lui reprochent son décalage avec la première période, le manque de titre frappant et l’éparpillement hors du champ de lourd métal, ce sont précisément ces raisons, très certainement, qui le distinguent en qualité des autres albums… À dire la vérité, ça ne commence pas très très fort, mais on peut considérer que The song remains the same, espèce de compte-rendu et de point de la situation, fait la transition entre une première mouture du groupe et cette nouvelle ère qui s’ouvre après le IV. Et la seconde chanson montre cette voie nouvelle, car, pour s’identifier à l’univers, mettons, de Stairway to heaven, le gimmick de The rain song tâche d’expliquer la nouvelle formule.

Or si Dancing days offre un paysage sonore prometteur (et serré, et tenu, et sérieux), le sympathique Over the hills and far away n’amène rien de très nouveau sous le petit soleil de la lande à éricacées.

Mais surtout, surtout, les deux tentatives d’excursion en territoire étranger (donc en danger), le funk (?) pour The crunge, et le reggae (???) pour D’yer Mak’er sont des éclatades notoires : ni le son, ni la voix ne conviennent à ces exotismes (encore que les tentatives de clavier et que le ton de Plant pourraient inventer un truc original), mais surtout la batterie est hors-sujet total. Ça ne va pas, la frappe est trop lourde, les tentatives de syncopes sont téléphonées, les roulements grossiers… C’en est presque embarrassant (surtout si on se rappelle le traitement initial par les blancs du reggae de Paul Simon)…

En guise de conclusion, The ocean, qui est typiquement zeppelinien, finit par nous faire douter d’une quelconque possibilité d’évolution esthétique…

 

 

Frédéric Forte | Sentiments particuliers 1 à 5, numéro 5

Frédéric Forte est poète et membre de l’Oulipo. Il est notamment l’auteur de De la pratique (l’Attente, 2022), Nous allons perdre deux minutes de lumière (P.O.L, 2021), Été 18 (L’Usage, 2020), Dire ouf (P.O.L, 2016). Son premier livre, Discographie vient d’être réédité (2023) par les éditions de l’Attente.

Il y a d’abord eu Le sentiment général, couronne de sonnets parue dans la revue Catastrophes, puis l’envie ensuite de les prolonger de « sentiments particuliers » pour peut-être parvenir à un livre. Chacun des 14×14 poèmes de sentiments particuliers – dont voici les cinq premières séquences –, est généré organiquement à partir d’un vers du Sentiment général.

 

5.

encore toi mais
dans l’inaperçu —
dans l’inaperçu
chacun son espèce
de clignotement

•

je suis deux plutôt qu’un et nous
manipulons le même objet —
un minimum commun / ma main
attend que tu la tiennes — non
qu’elle soit incomplète mais
pour appuyer sur on dis-tu
le mieux est de ne pas savoir
qui regarde l’autre le faire

•

cela te surprend toujours / que je
sois dans la même pièce que toi
à chaque fois que tu appuies sur on
— et la façon dont le voyant rouge
s’allume / est allumé — qu’il te fasse
ou non de l’effet / mis à tourner
interminablement dans ta tête
ou la mienne — alors qu’il n’y aurait
qu’à tendre l’autre main pour éteindre

•

ce que tu es en train de faire
tu dis que c’est de l’action lente
— la nature s’examinant
au passage d’un train / quasi
du remplissage — sous contrainte
tous les matins thé infusant
par les feuilles — et je le regarde
monter / un château tout en angles

•

c’est encore moi / c’est toujours moi
mais ce n’est pas pareil — alors que
toi tu es toi et pour ainsi dire
tu le restes — or qu’en est-il de nous
quand tu appuies sur on / si disons
je vais de a à b reçois-tu
le reçu de l’opération — ou
par les temps qui courent vaut-il mieux
que je t’envoie ça par sms

•

c’était un jour mais impossible
de te faire un dessin — le temps
d’écrire est au passé / voilà
je ne suis plus un enfant — je
pensais aux autres choses / il y a
des couleurs que je n’ai pas vues
— maintenant il faut que tu vives /
sous une forme ou sous une autre

•

je suis une tête abstraite
que tu as tracée dans la
marge du fichier ouvert
devant toi — je pose un doigt
symbolique sur tes lèvres
dis-tu /et tu gommes — un blanc
ou c’est mon œil / fait écran

•

il y a ce geste
que tu fais qui me
fait / de la lumière
— sa définition
qui me pixélise

•

il faudrait et comment / n’être
que cela — je vois bien que
le matin existe / existe-
t-il — mais déjà plus et toi
tu ne peux pas aller si
vite / alors je t’éteins de
tout point simultanément

•

mon corps est le tien / perdu
dans les cintres — c’est un peu
une pluie d’atomes / les
mots sont bien répartis dans
la phrase — des souvenirs
comme des fractions / tu vois
les points d’encrage là où
d’autres verraient les étoiles

•

en pièces le début de je
ne sais plus quoi / la façon dont
ça aurait pu être autrement
qui se coince ici — c’est mon œil
qui te transforme dis-tu / je
ne sais plus quand — il y a un trou
dans le calendrier / un jour
par où le fichier s’est perdu

•

le mois finit bientôt —
par malheur demain je
pourrais être ça / le
poème effacé quand
tu appuies sur on — que
rien / qui plus n’interroge

•

en l’absence du soleil
dans la chambre / le regard
est déréglé — je vois les
lignes s’incurver / tracer
un objet sans gravité —
rien qu’une chanson en somme
ne puisse un jour éclaircir

•

combien de temps encore / c’
est indécidé — j’attends
un trait / que tu lances des
flèches dans le paysage
ou que tu partes en fumée
— il n’y a pas de système
binaire qui tienne / allez

 

1008. Why?, Elephant eyelash, 2005 | BV

 


 

Le premier morceau Crushed bones évoque sans ambages la première époque de Why?, un rap conscient, poli, articulé et aigu, dont l’enveloppe musicale détonnait sans jurer sur l’engagement parolier. Mais les morceaux suivants montrent des ambitions qui étrangement ramènent le disque vers une pop et un rock beaucoup plus conventionnels, sans toutefois, peut-être, avoir les épaules suffisantes pour sortir du diy. S’ensuivent des chansons qui ne sont certes pas désagréables, mais l’ensemble n’est pas franchement intéressant, même si évidemment les mots et leurs voix sont toujours bien présents. Un peu dommage tout de même, surtout quand on a connu Why?, en collaboration avec Odd Nosdam, avec le Split ep.

 

 

Frédéric Forte | Sentiments particuliers 1 à 5, numéro 4

Frédéric Forte est poète et membre de l’Oulipo. Il est notamment l’auteur de De la pratique (l’Attente, 2022), Nous allons perdre deux minutes de lumière (P.O.L, 2021), Été 18 (L’Usage, 2020), Dire ouf (P.O.L, 2016). Son premier livre, Discographie vient d’être réédité (2023) par les éditions de l’Attente.

Il y a d’abord eu Le sentiment général, couronne de sonnets parue dans la revue Catastrophes, puis l’envie ensuite de les prolonger de « sentiments particuliers » pour peut-être parvenir à un livre. Chacun des 14×14 poèmes de sentiments particuliers – dont voici les cinq premières séquences –, est généré organiquement à partir d’un vers du Sentiment général.

 

4.

fixe l’image au plafond pendant que
je creuse un grand trou dans la chambre — oui
la poussière / mais ce n’est pas le jour
d’arrêter — il fait beau / rien n’est visible
ici de toi ou moi — et le présent
appartient à tous en particulier
— quelque chose se passe à l’intérieur
de ça / un point qui devient l’essentiel
de la phrase — je suis ce que ton œil
a vu / le roi est nu à chaque fois

•

tu appuies sur on / le principal
peut disparaître — il n’y a plus de place
pour être autre chose maintenant
— et tout se passe indifféremment
dans l’air ou dans l’eau / comme un ballon
porté par un courant — tu regardes
dans le vide / ou la télévision
sans l’image — ce que tu entends
dans la voix de l’autre c’est le off

•

un point

n’est pas un pont / mais je fais
l’impossible pour aller
de a à b — le terrain
est miné / il faut passer
au travers c’est tout — et si
un pont alors le point / il
est un point le moins du monde

•

l’hiver en vase clos / à peine
une revue posée sur la
table — quand tu appuies sur on
elle est automatiquement
du temps perdu — une montagne
poussée trop vite dans les mots
disons / je le regrette — et puis
zéro défi à relever

•

le jour est technique / un lé
précisément coupé — je
ne sais pas quoi en faire / il
est à deux doigts d’être plus
divisé encore — à moins
que replié / lorsque j’entre
par mille voies dans la pièce

•

c’est ainsi que tu branches
de l’électricité
à l’image — une feuille
d’activité qui te
conduit dehors / où l’arbre
a poussé dans la nuit

•

je n’ai rien d’autre à
partager ici
avec toi / que le
sentiment le plus
pur mon général

•

au milieu de la chambre il n’y a
pas de sujet / ou le sujet est
un objet sur la forme duquel
je n’ai pas de prise — appuie sur on
tu verras bien que rien ne se passe
comme prévu / que l’œil ne sait pas
bien dans le trop peu d’information
quoi regarder — ce à quoi tu penses
n’est pas du tout ce que je vais dire

•

car les accidents arrivent —
celui-là comme un autre / il
n’est qu’à se pencher pour voir
— dès que tu appuis sur on
l’appareil il voudrait tout
rembobiner / n’éprouver
même le poids maintenant

•

me traversant
mentalement
tu fends le x
du paysage

•

je prends le risque / et c’
est irréparable —
en feu davantage
m’éloignant de toute
matérialité

•

oui ça fait du bruit — mais par
exemple si maintenant
tu appuyais sur on plus
rien ne te toucherait ni
ne subsisterait vraiment
de l’époque / un froissement
très à peine qui dans l’arbre

•

et pour tout objet / la ligne
si comme je l’espère elle
finissait par être un arbre
déréglée alors nous deux
et cela me toucherait
serions vraiment ici dans
le domaine du sensible

•

ici / mais le reste
inaperçu — quoi
d’autre dans la pièce
pas même un son / pas
ton clignotement

 

1046. Nico, The end…, 1974 | BV

 


$

 

Ce n’est probablement un album à porter à une partie surprise un beau jour d’été préadolescent. Obscur, inquiétant, mais pas seulement, également inspiré et tranchant et, ce qui compte, cohérent.

Album auditionné par les fantômes, évidemment Jim Morisson (The end, bien sur, mais aussi You forget to answer…), il est aussi une fine production (arrangements de Nico elle-même) qui associe John Cale, Brian Eno et Phil Manzanera… est une vraie aventure acoustique ; incroyable Innocent and vain, We’ve got the gols). Je ne dirais pas que l’atmosphère est gothique (je ne sais pourquoi, parfois, on sent l’énergie de Björk, mais c’est peut-être le traitement de la langue qui produit cet effet), elle est plutôt bêtement… teutonne ; en outre on touche bien ici aux tendons les plus endoloris de ce que le rock prétend être : une version cool et moderne de vieux chants folkloriques plutôt autocentrés et puérils. Avec Nico, ceux-ci sont sévèrement traités, à la bonne d’ailleurs.

La présence de l’hymne national qui clôt l’album ne suggère guère d’autre issue possible…

 

 

Stefano d’Arrigo | Dans les prés réduits en cendre d’Homère

 

 

Traductions de Codice siciliano de Stefano d’Arrigo, auteur de Horcynus orca, par Emanuela Schiano di Pepe & Benoît Vincent

 

Premiers cailloux, déposés là, dans une attente furtive, mais lucide ; pouls lézardin dans le soleil, la mer.

 

Ils avaient été guerriers avec les Dieux,
depuis dix ans mes amis, marins
que je suivais dans les vers d’Homère
sur la mer Peloro comme le vin,
où le jour une voix de sein attrapait
les faveurs du vent,
la vie de mes compagnons et la mienne.

La voix, sa voix qui nous appelle
les nuits de lune dans le détroit,
quand on entend les pleurs des dauphins,
s’atténuant enfin contre nos poitrines,
c’est celle de la soupirante couveuse
qui berçait en mer avec mollesse,
elle, mère-magicienne qui erre dans la demeure
elle a un ventre doré, elle est une Pléiade.

Peut-être la femme est la foi dans la demeure
sa silhouette tisse et détisse
perpétuité d’une sirène
peut-être une fée Morgane dans cette demeure,
de pièce en pièce dans la mémoire de la mer,
au seuil de la fenêtre elle brode
autour de son désir, de son regard
cet homme, le père de ses enfants, contemplant
ému la fumée sur le toit.

À ce moment du voyage en Sicile
nous ne sommes encore jamais partis, nous sommes autour
d’un feu d’hiver, dans un parfum familier
de pommes et de figues de Barbarie,
on écoute la vie qui crépite
comme gemme dans l’œil de la mère.
Nous vivons en île comme en elysée,
avec le coq qui dans son bec
nous apporte la lumière
comme une proie délicieuse.
Ensemble nous palpitons dans un pays
que chacun reconnaît comme le sien,
du fait d’un arbre, d’un cœur dessiné,
d’une pensée ancienne inscrite dans le paysage,
souvenir d’une vue depuis le balcon.
Sous ce soleil nous avons germé
maintenant ce sont nos armures et épées,
dans la voix de notre dialecte
qui est miel sur nos blessures
et miel encore sur nos crocs.

Après dix ans au milieu du détroit,
nous hurlons la nostalgie
de ce visage qui tisse en élysée,
du chien qui sur le seuil nous attend
désormais juste pour mourir à nos pieds
dans un petit gémissement fidèle.

Nous en sommes là, où l’on meurt
de soudaine douceur domestique,
si la dépouille d’un cri dans le détroit
se lève par la voix d’une sirène et clame
dans le soir notre nom aux enchères,
femme depuis cette rambarde de parfums,
jasmin, basilic, en Sicile.

Ici, où je me ressemble, ici au pays,
dans les prés désormais en cendres d’Homère,
moi rescapé d’une guerre, et de tant de guerres,
un grand fils me rappelle ma mère
perdu l’écu sur l’écu,
je voudrais revenir côte à côte
avec mes amis marins qui entrent
toujours plus dans les vers, dans la mer.

 

Frédéric Forte | Sentiments particuliers 1 à 5, numéro 3

Frédéric Forte est poète et membre de l’Oulipo. Il est notamment l’auteur de De la pratique (l’Attente, 2022), Nous allons perdre deux minutes de lumière (P.O.L, 2021), Été 18 (L’Usage, 2020), Dire ouf (P.O.L, 2016). Son premier livre, Discographie vient d’être réédité (2023) par les éditions de l’Attente.

Il y a d’abord eu Le sentiment général, couronne de sonnets parue dans la revue Catastrophes, puis l’envie ensuite de les prolonger de « sentiments particuliers » pour peut-être parvenir à un livre. Chacun des 14×14 poèmes de sentiments particuliers – dont voici les cinq premières séquences –, est généré organiquement à partir d’un vers du Sentiment général.

 

3.

les effets spéciaux ils clignotent parce
qu’ils sont faits pour ça / mais si toi aussi
tu te mets à rougir il est possible
que ce soit trop — et je n’y vois pas mieux
tu vois — il y a un truc qui cloche avec
l’œil / un rien le dynamite — l’absence
de sujet fait comme une ombre portée
sur tout / un doigt qui éteint la lumière
— tu aimerais qu’un mot se mette à luire
pour toi dans le noir / sans cache — mais non

•

tu appuies sur on et rien ne se passe
comme prévu / ou rien de ce qui se
passe comme prévu ne te dit que
quelque chose se passe — et l’on dirait
plutôt si pareille chose est possible
qu’il ne se passe rien / ou que ce qui
se passe se passe autre part n’est pas
la chose qui se passe ici quand tu
appuies sur on — quand tu appuies sur on
quelque chose se passe / et ce n’est rien

•

ici le temps c’est de l’espace
indifférencié / plus ou moins
commun en toute chose même
— le jour si parfait maintenant
qu’il n’y a plus rien à cacher
sous la commode — je t’entends
dans la pièce à côté / le mur
rouge se résume à ce point

•

le cœur un rectangle au plafond
et rien de plus — c’est tout / c’est tout
pour cette nuit et pas facile
alors d’arriver à dormir —
parce qu’il te faut retrouver
une position dans laquelle
yeux fermés tu convoques la
petite foule que je somme

•

ou tellement me perdre que tout pour moi finit
peu à peu par ressembler à ça / une forêt
indéchiffrable — monde qui se brouille à tel point
que tu n’as pas d’autre choix que de faire sortir
l’animal qui est en moi / en appuyant sur on
comme ça ici tu vois — ce que je cherche à être
est pile entre cet arbre et le brouillard — l’appareil
fonctionne bien je crois / même s’il ne sert à rien
d’autre qu’être certain de ça — savoir à coup sûr
que tu n’as pas d’autre choix que de laisser sortir
l’animal qui est en moi /enfoui dans la forêt
de moi — le faire sortir en appuyant sur on
comme ça ici tu vois / c’est cela que je cherche

•

tu appuies sur on et c’est tout
— de l’électricité ne reste
que le mot / qui n’est pas en fait
ce que fait l’électricité
même en peinture — ça se passe
ailleurs / dans les clignotements
de toi à moi — de nos visages
passés pas très loin de zéro

•

comme il est tard je vais
dormir — au tout début
ça revient à scanner
dans le vide / et puis les
gestes se mettent à
être particuliers

•

tous les souvenirs fondus en un
mot / au réveil — la chambre est nouvelle
et le chagrin collectif parti
en fumée / mais qui de toi ou moi
n’a pas fermé la porte du fond —
c’est juste une question pour la forme
tu sais / pas la peine de répondre
— ma tête est vide / vide-la plus
encore — et rends l’objet à sa masse

•

tu appuies sur on / le son
s’archive-t-il de lui-même
dans les oreilles ou les
formes disparaissent-elles
sans laisser de trace — plus
tu y penses et moins il y a
de place / pour y penser

•

tout pourrait se faire en même temps
mais personne ne le fait / pas même
la machine à laver — or voilà
qu’il te suffit d’appuyer sur on
pour que les mots se fondent en un
point / celui exact qui nous rapproche
— et alors là-dedans au rinçage
ça fait comme un petit big bang qui s’
éloigne ou s’effondre / de lui-même

•

j’ai tout repeint en noir
dans la permanence / ai
mis du blanc dans l’œil à
la place du sujet —
comme un trou plusieurs fois
rebouché / le soleil

•

c’est aveuglant / c’est aveuglant
et il faudrait pour mieux y voir
un truc qui éteigne — toi tu
ne fais que clignoter / un mot
encore à naître et qui ne cesse
jamais paradoxalement
d’avoir été — or j’aimerais
être ça / le vif du sujet

•

ce serait le moment de
devenir rhinocéros
en tout / blindé bien au cœur
de son milieu naturel
— tu irais de a à b
sans dévier / faire la nuit
un trou au mur de la chambre

•

tout est rendu au décor — il y a
ça depuis la fenêtre / comme un grand
panorama — le jour qui passe en mode
avion à la limite du visible
— j’essaye de ne pas trop exister / là
dans la pièce avec tous les objets — il
n’y a pas vraiment d’effort à faire / c’est
à peine être de l’électricité
dans ton œil — si tu regardes à travers
moi il est possible que je sois nu

 

534. Paul Simon, Paul Simon, 1972 | BV ▥



 

Il y a quelque chose d’indécent dans la manière dont Paul Simon parvient à réaliser des choses simplement et excellemment. Un disque de folk, ce n’est pas vraiment facile à faire, le premier (ou deuxième en réalité) encore moins. Et commencer, en 1972, par un reggae enregistré directement à Kingston, c’est gonflé. Gonflé comme cette pochette avec sa tronche et ce manteau que certains pourraient qualifier de ridicule. Et pourtant rien de moins ridicule, dans ce tel qu’en la photo. Paul Simon est plein, et honnête. À ajouter qu’il joue bien et chante parfaitement, il a donc tout pour réussir.

Il y a du Nick Drake pas loin (Everything put together falls apart, Armistice day), il y a éventuellement un autre Paul dans les arrangements (Run that body down, avec Ron Carter), mais il y a surtout du Paul Simon qui, sorti de sa relation avec Art Garfunkel, démontre qu’il comptera bientôt beaucoup à New York, dans la chanson, et dans la musique populaire. Il y a plusieurs chansons célèbres (Me and Julio down by the courtyard, avec Airto Moreira, comme la pénultième citée, et sa face B, le très malin Paranoia blues), de la cuíca et des gammes dissonantes, du doggerel, et même Stéphane Grappeli. Il y a de la tendresse, de l »humour, du cynisme et tout ce qui fait à peu près Simon jusqu’ici : la classe.