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Benoit Vincent | Heidegger à la plage 9

 

Vendredi, la guigne : les méduses.

Subitement elles arrivent, subitement elles sont là.
Rien à faire, nager parmi elle
relève punition, torture.

Fragiles et délicates
somptueuses, de soie et d’éclisses
elles rendent à elle-même
la mer, son eau,
la restituent.

Les humains sortent de l’eau, puis les regardent
Comme ils les jaugent, ils les commentent
Ils les méprisent.

Êtres impossibles, les méduses
aliènent la mer.

Annexes.

À juste retour.

 

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Benoit Vincent | Heidegger à la plage 8

 

1.

On ne sait plus comment il a réussi à grimper sur cette dalle noire, inclinée et coupante de schiste, toujours est-il qu’elle offre un panorama comme qui dirait imprenable. Prenable ou non, la vasque formée par les écueils est simplement, apparemment, belle, féerique, plus justement mirifique, si les Nibelungen avaient pu rejoindre les rivages méditerranéennes, qui sait quels impérissables vers ils auraient gravés sur les marbres, qui sait quelles créatures auraient forgé ces paysages, et dans quel but ! (Autre chose que ces dégénérés romantiques de Kleist, Rilke et même Schelling !)

Deux grandes pierres plates, carrément levées à angle droit, comme plantées verticales, forment une espèce de paroi. Côté montagne, l’éboulement de gros blocs hasardeux présentent diverses ocelles, souvenirs de tempêtes passées, où viennent pourrir quelques algues brillantes de sel, décolorées.

À gauche un grand tablier de ce schiste majestueux et froid, avec de grands dossiers du même, où se lover, n’était l’angle trop aigu et l’arrête contondante. Toute la pierre noire schiste, régulièrement veinée de marbre blanc. C’est discrètement élégant et souvenir pétrifié, au vu des renversements de strates, de la violence des ères géologiques locales.

Toute l’eau est bleue, mais turquoise, et la mer s’enfonce profondément, à l’image de la pente de la montagne surplombant, cinq mètres, dix mètres, cent !

Toute la partie intertidale, écueils aussi partout, est couverte d’une dense et cotonneuse prairie basse à cistoseires, queues de pan ou rissoelles. Paysages d’une autre échelle : marcher doucement dessus est comme courir dans l’alpage, à peu de chose près ; s’y asseoir, regarder les nuages.

Ce ne sont pas les nuages qu’il regarde pourtant, mais la forme de l’eau. Comme eux celle-ci est changeante : n’est-elle pas du même tissu ?

C’est une contemplation aussi infinie qu’infiniment inédite. Elle appelle aussi à l’oreille, les sons des vagues, de leur fracas, et même le son qu’elles produisent lorsqu’elles se retirent, cette aspiration, et même lorsqu’elles sont loin du rivage, leur ondulé sonore, leur éclaboussure, leur voussure, leurs gargouillis et leurs épurges qui s’étranglent et s’étirent dans les cunicules de la roche.

C’est inédit, infini. C’est toujours différent et pourtant c’est toujours l’eau , la forme de l’eau, la forme de ce qui échappe à la forme – qui les épouse toutes.

 

2.

octobre
Laisser là l’eau
alors froide comme elle noircit
dans le fond du jour

Celui-ci en slip de bain
déplie sa canne à pêche et sort
depuis vingt minutes
de petits sars

L’eau est dure
bien que toujours transparente
opaque, dans le tramont

Depuis la terrasse,
un verre de traminer
seul, le regard
échoué d’angle mort
apaisé.

Eau épouse nuit.

 

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Benoit Vincent | Heidegger à la plage 7

 

À l’hôtel, à la plage, dans le train ou au restaurant, impossible de savoir comment et qui a aperçu ou reconnu le philosophe pour qu’il reçoive, ce mercredi, une invitation à dîner chez le podestat.

Il n’aime pas les mondanités, c’est une banalité, mais il suppose qu’il est obligé de s’y rendre – ce qui cause toute une série nouvelle de nouveaux soucis.

Le podestat habite l’une de ces villas façonnée en château féodal de la MittelEuropa, qui fleurissent ces temps-ci sur le littoral. Un château de Stauffen ou de Münchhausen miniaturisé, presque un jouet de château, en avant les histoires.

C’est très vulgaire. Et, pour s’y rendre, il faut grimper l’une de ces muletières qui filent direct à la mer – autre curiosité de ce pays escarpé. Autre cause de perturbations physiques – le muscle/la sueur.

La muletière longe un couvent dont la chapelle est accessible au public et devant laquelle se trouve une espèce d’immense mosaïque de petits galets noirs et blancs dessinant une scène navale sur la mer, une crique, et quelques figures fantastiques obscures.

Ce petit site, où se trouvent en outre quelques bancs de pierre, font la soirée du philosophe. L’un des bancs donne d’ailleurs sur la mer. Il s’y assied.

C’est aussi sobre que somptueux.

Il regarde la mer et le ciel et le parapet du mur de schiste qui l’en sépare. Il se demande s’il est invité parce qu’il est un philosophe, ou parce qu’il est ce philosophe, mais, dans les deux cas, il se demande comment on a pu le connaître et reconnaître : a-t-il à ce point la figure générique du philosophe ? ou au contraire : est-il à ce point connu, de par son visage, dans ce pays étranger ? Dans les deux cas cela reste inquiétant.

La descente, qu’il a tenu à faire seul et à pied, par le même chemin qu’à l’aller, est plus difficile après le roast-beef, les vins, les gâteaux, le café et les liqueurs trop sucrées.

La soirée fut éprouvante mais – à part le chemin – la petite calade de la chapelle lui procure, au retour comme à l’aller, alors que mal se distinguent les formes qui semblent se fondre l’une dans l’autre (pierres, bancs, muret, galets, montagne, mer, ciel), un bonheur immense, un immense bonheur.

 

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Benoit Vincent | Heidegger à la plage 6

 

La mer déchaînée vient battre contre le vent.
La mer déchaînée se déchirer avec fureur sur les rochers.
Combien de molécules viennent-elles ainsi continuellement s’arracher et combien retournent-elles, assommées, vers le frénétique tourbillon ?
En ce moment précis, des tempêtes, des eaux calmes, des mers d’huile, des abysses, des geysers, des ouragans, en même temps, dansent dans l’espace. Milieu hostile.

Quoi, le poisson ? Qu’est qu’il connaît du « milieu », celui-ci, sinon simplement « de l’eau » ?

Et puis, ce n’est pas « la mer »… ce n’est qu’un morceau d’elle, une apparence, l’écume, le rivage, ce ne sont pas la mer, non, ce ne sont que des subterfuges qu’elle a trouvés pour nous la faire apparaître.

C’est exactement, renversé, le mythe de la caverne.

Le rivage, l’écume, le rocher : c’est une mer sans essence.

 

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Benoit Vincent | Heidegger à la plage 5

 

Il se trouve
que revenir ici, à cet instant précis,
près des bassins,
des roches,
des eaux bleuies par l’immense solitude
du ciel

Il se trouve
que revenir ici, au vin âpre,
à la doucereuse brûlure
du soleil,
à l’emmerdement des familles,
radunées sur la plage
te plonge, plutôt
te rapproche (rapproda)
au noyau, à l’os.

Pourquoi, quand bat le silence
du soleil, imperturbable
et impitoyable
vient ce désir de lire
des livres de philosophie ?

Sans doute, ou peut-être
parce que Montaigne disait
de l’apprentissage de la mort
Je ne sais pas mais
Heidegger passe mille fois mieux
auprès de la mer historique
dans l’époque mortuaire
dans le pays des Biens :

Que sais-je ?

Des rochers glissés immergés inconnus du fil (de la lame) d’eau : je ne sais rien
Des morceaux de plastiques, mégots, fragments de notre vivre, inconscients qui imperceptiblement s’immiscent dans le vivant : je ne sais rien
(Si l’eau est le vivant : je ne sais pas)
Du chant des algues et de la nage des poissons : je ne sais rien
De la plainte des ondes et du ressac : assurément je ne sais rien
Du blues de l’eau, des navires en perdition et des accueils mitigés : je ne sais rien
Du beau, du bien et du bon : je ne sais rien

Et je me fous un petit peu de Platon dans les sables
quand je porte mon Heidegger
dans le maillot

Honte. Un peu, et un peu je m’en fous
Parce que rien n’est plus important, à cet instant précis
en ce lieu-même

Que de se foutre à l’eau
De fumer une cigarette sur le rocher
de ramasser les mégots, les canettes des autres
De jouir d’un soleil inouï
(Le soleil est toujours inouï)

 

Benoit Vincent | Heidegger à la plage 4

 

La vie à la plage, que découvre le philosophe, qui n’a jamais été adepte des rivages lacustres de sa Konstanz natale, pas plus enfant qu’adulte d’ailleurs, ni célibataire qu’épousé, pèse toute une série de contraintes pratiques avec d’évidentes répercutions esthétiques.

Quelque chose lui plaît, à la vérité, dans cette situation nouvelle (deux fois nouvelles, trois fois nouvelles : pas plus épousé qu’adulte anymore). Ce qu’il rechignait, dans l’excursion au lac, c’était plus en somme la compagnie que la nature elle-même (la vase ou l’odeur de poisson de vase) – encore que la mer s’oppose au lac en ceci qu’elle est inaliénable : ce fait ne laisse pas d’intriguer.

Venu ici seul, pour méditer et, qui sait, peut-être aussi pour s’accorder une vacance, étant très enclin à la contemplation – même si ce qui est humain est ici spectaculairement médiocre et singulièrement laid.

Mais il est plus ouvert.

Pour aller dans l’eau, le philosophe s’est trouvé une espèce de bermuda couleur brique sale, qu’il remonte jusqu’au-dessus du nombril, à la mode de l’époque, et qui lui fait plutôt office de braies, voire d’un drap négligemment enroulé. Son ventre imposant et lisse dissimule ses jambes frêles allumettes cagneuses, l’absence de fesse. Et le tout généreusement blanc, blanc de neige salie plutôt que de lait bouilli. Cela lui fait drôlement impression ; une impression d’effroi et de dégoût.

Ainsi costumé il piétine, flic flac, non pas joyeusement, mais comme contrarié par un évènement à venir, mais comme méthodiquement, au soleil de la fin d’été.

Avec cet air un peu gêné du fait de la posture, de la complexion, rimant mal avec les mystérieuses écumes.

Il est ainsi debout, dans une cinquantaine de centimètres d’eau, comme dans un bain de pied, un pédiluve, quand, venue d’on ne sait où, une nageuse munie d’un masque, d’un tuba et peut-être même de courtes palmes, débouchant donc de nulle part (sinon du dessous de l’eau, du dedans de la mer), mais pas de la plage, hors de l’eau s’ébroue et se dirige, rayonnante d’elle, à son encontre – étant lui-même sur le seul passage pour elle accessible.

C’est ce genre de rencontre fortuite qu’il craint dessus tout, ne sachant comment se tenir, s’il doit bouger ou non, que dire, quoi faire.

La femme entre deux âges n’en reste pas moins bien plus jeune que le philosophe. Et quand elle commence à sortir de l’eau, laissant apparaître d’abord ses épaules puis sa poitrine, son torse entier, son ventre, ses hanches et ses jambes, le philosophe est dans l’extrême étage de son malaise, au comble du scrupule. Et elle lui sourit.

« Guten Tag », voilà ce qu’elle lui dit, voilà ce qu’il entend, ce qu’il s’entend dire, alors qu’il réalise que sa pulsation sanguine s’est nettement accélérée. Si elles n’étaient pas dans l’eau, on verrait ses mains luisantes de moiteur.

« Danke schön » répond le philosophe. Elle rit dans sa bouche. Il se demande bien pourquoi le tissu de son bermuda arbore comme avec orgueil deux grosses fleurs fuchsia, l’une sur la cuisse gauche, l’autre sur la fesse droite.

Comme la dame sourit, mais de nouvelle manière, lui ne pense plus qu’au mot de la couleur fuchsia.

 

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Benoit Vincent | Heidegger à la plage 3

 

Sur l’écueil, la mer
le bleu et trop
de livres.

Tricot de peau de laine jaunie.

Arrive un groupe de jeunes gens du coin
quatre garçons
quatre filles
les surhommes les surfemmes.

à jamais, je reviendrai, pour cette même et identique vie, dans le plus grand et aussi bien le plus petit

Ils viennent sans cesse,
adversaires redoutables,
signifier notre fin,
la fin du vieil homme
à la plage.

Ils ont un ballon et ils jouent.

Insouciants, nous écrasent,
avec leurs peaux mordorées,
leurs muscles,
leurs chairs
– chair des garçons – chair des filles –
beaux, beaux,
inexorablement beaux et jeunes
et ils nous écrasent,
nous, nos tricots jaunis,
nos slips de bain trop larges,
nos vieilles jambes blanches
et nos yeux flétris.

Usant du ciel comme chemin
de la mer d’argent comme une lame
du soleil comme un regard.

Inlassables, ils reviennent.

Nous enfoncent loin dans le sol,
sur la terrasse d’un restaurant,
où tous les tentacules,
tout le vin blanc frisé,
n’échappent pas à
l’écume.

« l’essence du péril s’abrite en retrait »

 

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Benoit Vincent | Heidegger à la plage 2

 

Dans les roches se dessinent – d’elles-mêmes – de nombreuses figures, tantôt nobles et majestueuses, tantôt grotesques et misérables, tantôt monstrueuses, tantôt d’une affligeante banalité.

Quelle est leur raison d’être, sinon qu’on les décrive banalement ?

*

Toute la virulence de l’onde, qui se déchire en mille vagues, selon plusieurs régimes de forces (différents d’intensité, comme de directions, de couleurs et de formes)

*

Lorsqu’on se voyait, après, dans la glace, dans le miroir, on observait les différents coups de soleil. Parfois, si quelqu’un avait gardé son tricot de peau, de peur de l’insolation, il pouvait constater cet effet manifeste du tissu, à savoir que le soleil avait comme concentré ses efforts sur la charnière entre la couture du tissu et la peau nue.

 

Cet effet de l’impensé ne laissait pas de l’étonner.

*

Et les volutes, virevoltes et fracas [illisible] des arrachages des vagues, quel pouvait être leur lien avec les strates tortueuses, les obturations, les sutures, les ruptures, les cannelures des veines de marbre dans les chaos du schiste ?

*

Le vieil homme observe son contemporain, en slip de bain rouge, qui entreprend sa troisième baignade. Il devait avoir le même âge, peut-être était-il plus vieux. Sa peau était orange de soleil et il avait de belles dents ; une coiffure de cinéma. Assurément il paraissait plus jeune que lui-même. En meilleure forme. Et plus apprêté, au regard, au galet, à l’onde fraîche, au monde.

Le vieil homme, blanc, très blanc, se pelotonnait derrière ses chaussettes un peu délavées. Il méditait sur les brûlures qui ne manqueraient pas de lui venir sur les ailes du nez.

*

Enfin le chien ramenait le bâton.

Mais si le bâton allait dans la mer c’était encore mieux. Il se jetait en elle avec un évident plaisir.

Mais sans bâton, il n’irait pas dans l’eau – elle me fait remarquer. Il ne sait pas jouir de l’eau en soi.

Son rapport avec l’eau, le bâton et la main est mystérieux, mais il est moins mystérieux que sa soumission naturelle (on dit fidélité).

Le chat est plus un « connard » – elle me dit – et moi je le comprends mieux. Je ne vois pas ce que les gens trouvent à dominer ainsi le chien, ce rapport de dépendance, ce jeu de dupes, ce regard qui supplie.

 

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Eric Darsan | MIC (Made In China) MAC(H 3/3): French déconnexion

Eric Darsan

Né en 1975, Eric Darsan est écrivain, critique, nomade, et membre actif du Général Instin. Il publie textes et articles dans diverses revues littéraires en ligne (remue.net, Poezibao, Sitaudis, La vie manifeste, etc.) ainsi que sur son site personnel, avec un intérêt particulier pour l’édition indépendante, la littérature contemporaine et expérimentale, poétique et politique. Il est l’auteur du Monde des contrées, paru en 2016 aux éditions Le Tripode et illustré par les 400 coups.

« Mais pour revenir à mon sujet, que j’avais presque perdu de vue, la première raison pour laquelle les hommes servent volontairement, c’est qu’ils naissent serfs et qu’ils sont élevés comme tels. » (Étienne de la Boétie, Discours de la servitude volontaire).

Roulements d’yeux, de tambour : les enfants uniques s’avancent par deux. Une jeune fille se met à chanter : les femmes-oranges reprennent leur air/souff-l-r-e(nt), sans masque, entre deux nénuphars. Des bouquets de jonquilles encadrent le drapeau, porté comme un linceul par mille hommes marchant au pas comme un seul. Vu du sol, la terre est rouge plus que sienne. Autour du portrait de Ma(k)o®, le défilé devient carnaval — folklore : vélos & chapeaux chinois, danses populaires & hommes d’affaires. Figurines de carton-pâte, lâcher de ballons plastiques par milliers qui empoisonnent l’atmosphère. In-conscience/-toxication massive, collectiv(ist)e. Entracte, poudre aux yeux/nez étiquetée Made in China.

Hon se débat dans son sommeil. Dans son esprit s’est déroulée la plus stupéfiante des fêtes. Un culte du/au progrès, fait fête populaire où se sont co(n)fondus, l’espace d’un instant, Nouvel An chinois & Sacre du printemps, nat-ion/-ivité, & mille fleurs & chars & tigres & dragons. Li&s par des milli€rs/milli(¥)ards/myriades de rubans. Animée par toutes les composantes de la société sous le regard médusé de dirigeants qui ont su renouer(,) avec leur âme d’a-u/-ntan(,) les vertus virtuelles d’une fiction dont tout le réel a été expurgé. A cette fin : une (d)ébauche de moyens sans fin, un programme pour la jeunesse, un divertissement enfantin — Much Ado About Nothing [beaucoup de bruit (Hon traduit d’ados) pour rien]. 

« J’étais furieux de n’avoir pas de souliers ; alors j’ai rencontré un homme qui n’avait pas de pieds, et je me suis trouvé content de mon sort. » (Proverbe chinois).

Cette nuit de Chine (n.f. : Pays de rêve où l’étranger cherchant l’oubli de son passé dans un sourire a retrouvé la joie d’aimer), les spectateurs (genre pas déconstruit), l’ont partagée avec ses acteurs. Comme un divertissement à leurs conditions respectives — (dé)ca(la)ge, de verre, doré(e), sans frontière. Même confiné, Hon le sait bien : où que son regard s’égare (séjourne, voyage), les personn(ag)es rencontré[e]s parviennent toujours à exercer certaines libertés qui leur permettent de tolérer la contrainte. Comme si toute résistance offrait une consistance à l’adversité. C’est une grande consolation & un grand désespoir à la fois. De voir cette condition humaine partagée & de se dire qu’il y a toujours plus contraint que soi. 

Merde in France (Masque à gaz ciao bye bye). Hon se réveille en sursaut/sueur. Alarmé comme toujours par les faux-/non-événements(, )d’ici, d’ailleurs, Hon a (ap)pris l’h-/H-istoire. En marche (what else TINA ?), les commentateurs du cru (distants) ont vu ce qu’ils voulaient savoir, et Hon l’a relayé. Cru dur comme (la dame de) fer que la démonstration de force des soldats t-/v-êtus de plastique (Made in China) était destinée à l’étranger, rien de plus. Faux : [s-/c-hips, plan(e)s, t(h)anks :] think different® : à travers le tigre, au-delà du papier (tue-mouche-moustiques-rats-moineaux), c’est la vie toute entière, quotidienne et planétaire, que vise, verrouille et t(o)u(ch)e le capitalisme autocratique et sa tentation totalitaire, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières. 

Sous le couvert de la démocratie, la république autoritaire réécrit le passé, subvertit le langage, (con)fond sphère publique et privée, intime, surveille et punit sous l’égide de son leader omnipré(sid)ent qui. Instaure une économie de guerre tournée vers la survie (« du jambon, du fromage : des choses concrètes » (Ma(c®)o(n)). Invite à « enfourcher le tigre » plus qu’à chevaucher le dragon, salue Salut (Xi, dit Ma(k)o Moulage®), avec lequel il partage en direct milli(¥)ards et masques au nez des Etats désunis d’Europe et d’Amérique, teste technologies et loi de sécurité avant de les appliquer chez lui. Nie l’universalité des droits, cantonne celle des devoirs à la maison. Sous sa tutelle, la pirotechnie est toujours avenir : entre transhumanisme et collapsologie, elle a de beaux jours devant elle, et nuit(s). 

« La bombe atomique de l’esprit fait exploser la bombe atomique de la matière. » (Ma(k)o®)

Hon se lève pour de(/d’un) bon(d). En avant/arrière, c’est toujours pire qu’ici, à ce qu’on dit. Pour en avoir le cœur net, il faudrait abandonner cette idée au logis, voir ailleurs s’il y est, mais Hon ne s’en va pas (monsieur). En l’an pire de l’empire hexagonal, où l’absurdité contagieuse dépasse l’imagination asservie, Hon ne pense pas (monsieur) : Hon s’Assimil®, répète commente revote con(sta)te. L’ennemi, intérieur, est partout le même, sans qui nulle contrainte ne pourrait s’exercer : police, milices, armées, drones et balles impopulaires qui défilent pour la Fête des fantômes et défigurent les figurants. Hon est très conscient, manifeste, mais ça ne change rien. Par crainte de l’action directe et de la violence subie ou infligée, Hon n’y va pas assez, n’ose pas (« Oser lutter, oser vaincre. » souffle Ma(k)o®). 

Hon parcourt les journaux, les réseaux, qui ont tant glosé, se sont tant gaussé des chiffres, ont tant et tant. Traité de l’efficacité de leur traitement avant de l’appliquer aux leur(re)s. Compté sur l’amnésie et le contrôle des populations, ali-/dé-mentant tour à tour les rumeurs de complot et le racisme ambiant. Hon se souvient de Wuhan, « la ville la plus française de Chine », berceau de l’industrie et de l’épidémie de zoonose qui co-vide désormais les villes avec l’appui des autorités. Debout devant son frigo fabriqué par des esclaves Ouïghours et rempli d’animaux morts, Hon, attiré par un magnet, décroche la carte postale reçue il y a des mois où figurent deux jeunes filles, un vieil homme en vélo. Entre eux/deux âges, un autre personnage d’origine asiatique consulte son mobile au pied d’un monument d’architecture soviétique. 

Hon retourne la carte, comme au jeu de memory, s’attend à découvrir Beijing, survole et lit : « Je t’écris de Tiranë, Shqipëria, au cœur des Balkans. Le Musée National Historique, avec sa mosaïque monumentale, est inspirée du réalisme socialiste. A sa droite, le Palais de la Culture a été achevé par des architectes envoyés par Ma(k)o®. Entre les deux, le building de l’hôtel international communiste. Derrière moi, l’hôtel de ville fasciste. A sa gauche, une mosquée et une tour ottomane restaurée par la Chine. La place Skanderberg, héros de l’indépendance, a été rénovée par un cabinet français dans une vision européenne de la capitale ». Hon repose la carte, sépare mentalement les images décrites, les mélangent à la manière d’un puzzle, tout s’ajoute, mais rien ne s’agence avec ce qu’Hon a apprit. 

« La critique littéraire et artistique comporte deux critères : l’un politique, l’autre artistique. » (Ma(k)o®) 

Pour comprendre quelque chose, quelqu’un, quelque part, il faudrait toujours commencer au lieu de finir par. Deviner qui est Hon, qui on est et d’où on parle, qui s’a-g/l-ite, but(t)e sur les m-aux/ots. D’une expérience/perception par essence fragmentaire, presser un réel ré-(/)un(/)-ifié d’apparaître à travers la profusion de ses réalités toute(s) relative(s), malgré la confusion et la sidération, la fascination et l’impuissance qu’elle(s) génère(nt). Appliquer au H de l’Histoire, aux aléas de l’actualité, le traitement pro-pédeu-/-phylac-tique d’une critique littéraire qui distingu-/analys-/erait l’effet des faits, (dé)li(e)rait pensée et l’action, praxis et poïèsis. Sortir du mauvais rêve/sort de la dialectique, des crises qui nous séparent, divisent, substituent l’avis à la vie, pour aspirer à la (dé)construction, entre critique et création, vers et fruits, remède et poison, d’une po-é/-li-tique digne de ce nom. 

En attendant, tant qu’Hon ne parviendra pas à s’extraire, Hon n’aura rien vu, com/-ap-/-pris, ou plutôt si :  tout ça c’est du chinois, vu d’ici. 

Crédit photo : ©Huang Gang, 16 Mao (résine peinte), 2005