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56. Dr John, In the right place, 1970 | BV

 



 

Premier album acheté d’occase à G, pas du tout déçu, il serait parfait si l’autre, Gris-Gris, n’était pas plus parfait. Découvert Dr John dans le fameux documentaire de Philippe Manœuvre sur le blues et le Crossroad. Le Médecin de l’Âme tire la couverture à lui, à un certain moment, et délivre une magistrale leçon de blues (docu introuvable par ailleurs parfait pour débuter, un disque avait même été produit, avec Keith Richards — par ailleurs exquis dans la vidéo — interprétant Key to the highway). Ici au sommet de son art entraîneur, l’album, porté par Such a night et Right place, right time contient également d’incomparables (et inquiétantes) pièces comme Same old same old, Qualified, où l’envoûtant (et parfait) I been hoodood.

 

 

1150. Elastica, Elastica, 1995 | BV



 

Un souvenir des années 90, un morceau imbattable (2:1). Et de bonnes chansons (Vaseline) mais qu’après coup on peine à ne pas avoir déjà entendues quelque part. Un des nombreux albums propres, bien interprétés, justement balancés entre punk et réalisme des années 90, mais qui marque le pas à acquérir son indépendance.

(Il faudrait poser ici tout un roman sur les vicissitudes de ce groupe, supplément ou apostille (ou hernie ? ou biopsie ?) du groupe Suede, qui n’est pas trop ma tasse de thé (l’album éponyme est classé 1291e dans la Souche, hem…), dont se sont exfiltrés Justine et Justin, respectivement chanteuse Frischmann et batteur Welch ; elle s’est retirée de la musique pour devenir artiste et lui est l’actuel batteur de Jesus And Mary Chain. Le monde est petit. Tellement petit, d’ailleurs, qu’ils ont eu pas mal de déboire pour cause de suspect plagiat sur plusieurs morceaux (Wire, Stranglers)… pas de quoi donc s’éterniser.)

 

 

390. The Clash, London calling, 1976 | BV

 


 

Je connaissais la pochette par les livres. Je l’ai vue pour la première fois en vrai et en vinyle dans le car scolaire de mon bled pour Montélimar, sous le bras de A, qui venait d’un bled encore plus reculé et montagnard. J’avais follement aimé A à l’école maternelle puis surtout primaire, dès l’instant où elle a débarqué dans le village, je me rappelle bien. Ce jour de lycée, elle ramenait le disque à la médiathèque. On ne se parlait pas beaucoup. On ne s’est jamais beaucoup parlé. On s’est parlé autour du disque. Voilà : comment ne pas associer ce disque à A ?

Il y a quelque chose qui m’attirait très fort, et quelque chose de mystérieux qui m’inquiète encore. Il y a des morceaux parfaits : Brixton (l’une des meilleures chansons de l’Histoire), London, mais force est de constater qu’on n’est pas dans le punk hardcore… il y a des morceaux super mais aussi des morceaux moins intéressants, il faut le dire. C’est la variété qui frappe, ici, des genres, des thèmes, une espèce de bissectrice inédite entre Springsteen et Costello, secondée par une très nette maturité, parfois même un peu troublante, jusqu’au design, donc, de la pochette…

 

 

730. Ten Years After, Crickelwood Green, 1970 | BV

 

C’était le bon temps, et on produisait des disques à tire-larigot. On le décrit comme le meilleur du groupe (j’ai une préférence pour Stonehenge) et on voit bien ici la recherche en acte d’un groupe de power blues à frisottis psychédéliques, qui doit non seulement se détacher des concurrents (Creedence donc, Jimi Hendrix Experience, voire les Doors) et y parvient, avec des originalités que ne dédaignerait pas un Prince (50000 Miles…). Sans ces excursions hardies (Circles) ou plus strictement rigoureuses (Love Like A Man), cela resterait un album aimable de blues américain, un disque des Doors. As The Sun… démontre cette ambivalence, arnaquée par les machines d’Andy Johns.

 

 

137. Creedence Clearwater Revival, Creedence Clearwater Revival, 1967 | BV ▥

 

 

Il faudrait réécouter tout Creedence pour comprendre ce qu’il s’est passé avec ce groupe. Les chansons comme les textes sont on ne peut plus simples, c’est peut être la sincérité ou l’engagement de Forgerty qui fonctionne mieux qu’ailleurs… Ou alors c’est la voix, épaisse et rauque, parfaite pour l’exercice. Sans doute un peu des deux : une voix qui sait rendre subtil des basiques — comme d’ailleurs les soli de guitare, de même acabit. Cet album est meilleur, même s’il est sans doute un peu moins connu que les autres, et marque le début d’une production de hits incomparable dans la période — même si ici on a deux reprises, et lesquelles ! I put a spell on you et Susie Q. Mais tout est là : la caresse vaguement progressive sur un blues blanc et boueux, qui ne déroge pas à un certain mystère propre au bayou, notamment dans l’extraordinaire Walk on the water.

 

Albino Crovetto | Avant que la nuit ne tombe…

Albino Crovetto est né à Gênes en 1960. Il est photographe et traducteur. Il a publié deux recueils de poèmes : Una zona fredda (Niebo-La Vita Felice, 2004) et Imposizioni, Genova (Il Canneto Editore, 2011), les deux avec une préface de Milo de Angelis. Il a traduit entre autres : Dumas père, Mirbeau, Jaccottet (avec Ida Merello), Régnier, Volodine, Flaubert (avec Emanuela Schiano di Pepe), Judith Gautier.
Les poèmes que nous publions, inédits, sont extraits de Salita a Pietra Minuta 2011-2013, et sont traduits par Emanuela Schiano di Pepe. Photographies © Albino Crovetto

 
 

Avant que la nuit ne tombe
il faut chercher les signes ;

un ciel gris suffit,
les nuages amassés
et qu’une pluie se prépare.

Et qu’on ne sache pas
la saison,
ni les noms des pays,
ces pays qu’on ne trouvera pas
en prenant la mauvaise crête, la mauvaise direction.

9 avril

 
 

De quoi a-t-il souffert sinon des restes,
du fer battu contre le fer,
d’une progression lente et amère.

Sans s’arrêter il écrase ses pas
sur la matière pentue ou sur le rien
le vent emmène les graines ou la vide sécheresse.

28 avril

 
 

Les noms dans les fissures
redeviennent ce qu’ils ont été :
des souffles haletants en plein hiver.

Un dans les souvenirs,
un autre entre les épines
d’un agave de roche.

Un fragment roule
dans un franchissement perpétuel.

D’autres poursuivent
là où l’air les déplace.

10 mai

 
 

La journée terminée
ce que je peux rapporter :
maisons superposées,
observations et notes, taches
disparues derrière les vitres,
animaux qui courent,
et l’odeur de la proie
dans son parcours aveugle.

30 mai

 
 

Une maison et un mur
semblent territoire et sol.

Une graine se plante
et la plaine l’accueille.

Aucun cri :
juste, de petites ouvertures
qui dialoguent avec les morts

4 juillet

 
 

L’envergure orange des ailes
est celle d’un insecte
au vol rasent et régulier
qui disparaît sans aucun bruit
dans ces cinquante mètres
de forêt
traversée par une entaille.

21 juillet

 
 

 
 

Finalement le ressac
et d’abord le chant de l’homme saoul.

Poubelles dans les escaliers,
couloirs, porte fermée.

Vagues sur les rampes, silhouettes arquées –

et pour chacune une éraflure.

8 avril

 
 

Petites arcades emmurées et jaunes.

Ce sont néanmoins de nuages,
et ça, c’est de l’air.

Dans le marbre aussi un son de grelots.

Et l’ardoise
a des tintements sans lumière.

7 mai

 
 

Gênes

Sous la porte du levant des lettres creusées,
deux arcs dissemblables et des tours courbées.

Il remonte et il coupe vers le pont.

Il observe le visage d’une statue
pendant que la nuit avale une voiture
et le gel paralyse les crochets,
les mouvements des grues.

Il ne cherche pas.
Le chemin des murailles
le pousse en avant
les yeux obstinés qui fixent les espaces vides
le pas qui s’abandonne
l’espace d’un détour
et l’accompagne.

Des bassins de marbre dans les cours
et dans les cours ils demandent quelque chose.

Une femme répand de la nourriture entre les oliviers.

En haut le soleil.

Il rencontre une statue
aux mains érodées.

Là où l’eau ruisselle
c’est l’abri des oiseaux
et les portails se resserrent.

Il lit des noms,
il croise rapidement un visage
et une main désigne et salue.

Escaliers,
emblèmes superposés –
une vasque reflète les rampes.

Dénivelés, pierres en forme de serpent
sur la couche ajustée de gravier.

Il attend que le soleil se meuve,
il compte les dernières marches,
et du jardin le corps
est déjà loin,
perché.

16 février

 
 

‘‘ Quelle ombre sort de la nuit ? ’’ | Daniel Dobbels & Carole Quettier

Quelle ombre sort de la nuit ?
Daniel Dobbels | Carole Quettier
Performance effectuée au Cyclone le studio les samedi 28 et dimanche 29 mai 2022

« Je ne danse pas pour que l’on m’attende », dit, dans ses « Cahiers », Nijinski. Mais des danses peuvent attendre, patienter, vivre de souffles presque éteints et, sans s’y attendre, se voir ouvrir un espace, se conjuguer un temps propre à les accueillir, une porte se déverrouiller qui les enjoint à respirer en prenant corps – un corps, toujours, vient vers elles et en incarne l’âme, passant de la liasse à la liesse – et à « rappeler » au jour leurs écritures passées. Peut-être ne danse-t-on (rives et étranges bordures des danses) que lorsque les êtres semblent au plus loin, sont déjà au plus loin, très loin devant, en avant ou retirés dans leurs plus secrets abris ? Peut-être est-ce l’un des secrets et la pudeur la plus réfléchie de la danse : se « produire » hors de toute attente, conjurant ainsi ce qui demeurerait « déceptif », décevant, indifférent dans le cœur de toute attente ? Avertie qu’elle serait, étant née sans origines et comme telle orpheline, qu’un rapport trop greffé (noté par un greffier anonyme) aux lois d’un temps administré se révélerait n’être qu’un échafaud d’âges, nécessairement meurtris.
Détente mais non détention ! le « moindre geste » – pour reprendre ici une expression sans prix de Deligny – y trouve sa chance, son élan, son infime et même infirme liberté : l’une s’étend, l’autre s’appuie sur un point non contrôlé et s’accorde des sorties, de nuit comme de jour.
L’ œuvre de Schönberg en a descellé les gonds et desserré les compressions (du moins a-t-elle tout tenté en ce sens). Sortir est aussi périlleux que d’entrer dans un ordre. Une vie s’y joue qui ne sait pas et cherche une vision qui n’aveuglerait pas ses « sens ».
Olivier Revault d’ Allonnes, dans son livre, « Aimer Schoenberg » décrit et ana- lyse de façon bouleversante le mouvement inouï qui conduit et hante Les six petites pièces pour piano, opus 19 de Schönberg : « (…) Lorsqu’il écrit cette pièce – on ne peut pas dire qu’il la compose : il la pose, tout au plus – Schönberg revient des obsèques de Gustav Mahler ; il veut faire entendre, entre « piano » et un quadruple pianissimo final, et « très lentement », quelque chose qui pourrait passer comme un ultime hommage à Mahler, un minuscule « collage », un infime « pot-pourri » qui, comme la vie même du maître disparu, se ter- mine « ein Hauch », comme une haleine, comme une buée, comme un souffle sur un la bémol à peine audible » (Bourgois, p.60).
Ce « pot-pourri » (l’expression vient peut-être d’Adorno) est à entendre comme un ineffable sans fin. Un ensorcellement vague en remue les fonds et les em- pêche de tourner à l’aigre.
Se donne là, on pourrait l’imaginer et tenter de s’y fier, la tonalité de ces deux journées que nous a offertes Patrick Sandrin, dans le cadre si singulier du « Cyclone » : une haleine, un souffle volé au pire, des œuvres et des noms n’ayant cédé sur rien, hantés seulement par le fait que le dernier des souffles soit repoussé… que « l’accord parfait » se voit déplacé et, pour des raisons vitales, refusé ou différé… Schönberg, Kagel, Coltrane, Dylan… procède-t- on à un « collage » en associant ces auteurs en une sorte de programmation subjective ? Entre l’exhalaison et l’exaltation des noces se nouent, inattendues, imprévues mais ayant le pouvoir d’accorder des échos et des résonances là où les champs semblent désertés. Dans It’s all right, Ma, Dylan chante en fin de refrain : « So don’t fear if you hear a foreign sound to your ear, it’all right ma, I’m only sighing…”
“To sigh” est en anglais plus modulé et fluide que soupirer en français… mais ce qui s’y suggère de vertige et d’extrême, entre langues et langages, appelle en silence des Ponts… dont la parole et la danse ont aussi l’obsession.
Paris, le 28 mai 2022

Le 28 mai 2016 : « Il y a cinq ans, jour pour jour, nous avions pensé cette offre avec les mots qui suivent. Ils sont sans oubli et signent une fidélité qu’aucune circonstance ne pourrait effacer. » :
« (Texte de 2016)

Daniel Dobbels

CHORÉGRAPHIER/ÉCRIRE ?

Le lien se fait-il ? Se laisse-t-il lire ou voir ? Ou juste pressentir ?
Ou bien ne doit-il ni être noué ni dénoué ?
Cette « carte blanche » offerte par Patrick Sandrin ne déplie peut-être qu’une segmentaire plage de temps, d’autres « coins » restant enfoncés dans l’espace, fermés comme des angles qui pourraient, une autre fois, s’ouvrir et laisser transparaître une lueur d’existence passée, battante comme l’un de ces cœurs qui se sont croisés sans se fondre dans le strict silence.

Certains pourront s’y attarder, s’ils le veulent, à leur rythme et à leur pas; d’autres ne feront que la longer, émaillant leur parcours de quelques brefs regards veillant à ce que la distance demeure et ne soit pas rompue : la ligne d’attrait ou d’attraction (qui n’est pas d’horizon) dessinant dans son tremblement un monde d’apparitions qui semble obstinément se tenir par ailleurs, plus loin ou plus profond, plus réel et plus intime. Attente que rien ne saurait désavouer et qui s’impose intermittente et sans conteste. Un visi- teur (un invité) est plus libre de cours qu’un spectateur. Et la carte, blanche, fait d’abord signe d’une invitation, n’exigeant pas, par essence, de répondre, encore moins de faire preuve. Le temps qui passe (ou passé) laisse encore une faible marge où chacun a le choix de se dire : «Je veux bien y passer et y faire passer un peu de mon temps».

Quelques heures donc. Pour indiquer, rappeler ou suggérer quelques voies empruntées, certaines suivies, d’autres suspendues ou abandonnées. Sont- elle aimantées par un même souci (une seule obsession) ou ne sont-elles qu’esquissées, juste amorcées avant qu’un spectre s’en fasse l’hôte et l’occupant ? L’équation de Marcel Duchamp (peut-être héritée de Joyce) ne cesse jamais de flotter étrangement, inscrite comme des lettres chiffrées dans un espace aléatoire où rien ne brille ni ne s’éteint absolument. « A Guest + A Host = A Ghost ». Stance d’une instance joueuse ? Stase d’un jeu instable ne bénéficiant même pas de ce plan et de ce support qu’est l’échiquier où l’on déplace les pièces et réduit leurs marges de mouvements aux règles de la victoire, de la défaite ou du mat.

Chorégraphier n’est-il pas l’art d’éviter tous les pièges que les calculs et les contingences d’une existence dressent comme au-devant du corps pour qu’il s’y heurte et en soit stupéfié ? Une écriture, hantée par le temps perdu, par le temps qui se perd, n’essaie-t-elle pas, même en ayant recours à la ma- gie, de plier l’objet qui fait obstacle ou de courber le plan indéfini qui érige le vide comme un mur ou une dalle séchée… et de se promettre un autre corps pour passer corps et âme non pas de l’autre côté mais dans une zone de pures proximités, non pas rivales mais riveraines les unes des autres ?

Zone d’existence à laquelle le moindre geste rêve pour y composer des suites d’instants que l’enfer ne saurait condamner. Brèves épiphanies, secrètes illuminations, incertaines du temps qui prétendrait les accueillir, les recueillir et les transformer en forces utiles, pour en forcer les sens.

Le corps ne porte peut-être sur soi que ce désir de rayer la lumière sans la blesser, de faire entrevoir son propre rayonnement non meurtrier (ni soleil trop intense, ni braise de cendres noires). Serait-ce le vœu à peine émis, jamais prononcé, de cette présence, si peu sûre d’elle-même, de ces deux corps se silhouettant dans la lumière blanche de la Synagogue de Delme, lumière brûlée et intacte où l’absence est entière, où le jour est sans appels, sans aubes glaciales, sans mémoires à détruire ?

L’écriture ne chercherait-elle pas cette levée de temps où un corps viendrait vers elle, rayonnant mais veillant sur le sens de « gestes inapparents», suivant l’expression d’Egon Schiele, seuls en mesure d’effacer, en anticipant sans fin, l’extrême menace de voir « un corps rayé » hanter les temps, sans exception ?

Se rappeler, ici, les premières pages du « Journal » de Kafka : « Je priais en rêve la danseuse Eduardowa de bien vouloir danser encore une fois la czardas. Une large bande d’ombre ou de lumière lui coupait le visage entre le bord inférieur du front et le milieu du menton. Juste à ce moment, quelqu’un s’approcha d’elle avec les gestes répugnants de l’intrigant qui s’ignore, pour lui dire que le train partait tout de suite.

A la manière dont elle accueillit cette information, j’eus la terrible certitude qu’elle ne danserait plus. « Je suis une méchante femme, une mauvaise femme, n’est-ce pas ? », dit-elle. – « Oh non, dis-je, pas cela… et je me dis- posai à partir dans n’importe quelle direction… ».

Danser/écrire : ne pas céder aux gestes de l’intrigant qui s’ignore. Tenter cela… en partant et en cherchant dans toutes les directions…

Daniel Dobbels – 4 mai 2016.

 

PROGRAMMATION

SAMEDI 28 MAI 2022

15h00
Schönberg peintre, le corps et la nuit (Kandinsky, Gerstl, Schiele, Kokoshka) (1 h) Conférence par D. Dobbels

« Il faut que ce qui est sans lieu soit astreint à un corps » Merleau-Ponty

16h00
L’ombre du soir – 2018 (30 min)

Chorégraphie : D. Dobbels | Interprétation : C. Quettier Musique : Arnold Schönberg, La nuit
direction Pierre Boulez avec le New-York Philarmonic 2006

Solo dédié à Alain Fleischer et Danielle Schirman

A l’origine il y a cette phrase de Nelly Sachs
«Elle danse, une charge sur les épaules».
«L’ombre du soir ne pèse rien. Elle se place, étroite, étirée, mince comme un fil que l’existence ne peut suivre que par égard, là, entre les masses évidées, que les rêves ont désertées. Ne rien écraser en ce passage limité, dans le temps, dans l’espace.»
D. Dobbels

18h30

Avant-propos par D. Dobbels sur John Coltrane

Double impression – 2020 (16 mm)

Chorégraphie D. Dobbels | Interprétation: C. Quettier Musique : (alternate take) The John Coltrane quartet, Africa Solo dédié à Francis Marmande

Station unaire – 2022 | Création pour Cyclone le studio (30 min)

Co-chorégraphie de Daniel et Carole Dobbels
Musique: John Coltrane, Love Supreme, Live in Seattle (Interlude and Persuance) Solo dédié à Patrick Sandrin

« Pourquoi ne jouez-vous plus autant d’harmoniques qu’il y a quelques mois ? » « Pour le moment j’en ai assez. Les harmoniques sont trop difficiles.
Cela finit toujours par « couiner » »
(Entretien avec John Coltrane, « Je pars d’un point et
je vais le plus loin possible » éd. De L’Éclat)

20h00 | COCKTAIL DÎNATOIRE

 

DIMANCHE 29 MAI 2022

15h
Le corps acéphale, Michaux et la danse (1 h)

Conférence par D. Dobbels
« On préfèrerait dans le secret de soi un corps plus uniquement corps (corps: émouvant infirme)bondissant aveugle, sans tête…» (Michaux, Danse, 1938)

16h
« Mes « soudains » » – 2021 (22 min)

Chorégraphie et interprétation: C. Quettier Musique: Mauricio Kagel par Alexandre Tharaud

« Mes jambes coulaient sous moi… Je me surveillais…Je me savais toujours en danger de me trouver emporté en altitude, sur n’importe quel impossible corps qui se trouverait passer ou se tenir dans l’espace… Fini le solide. Fini le continu et le calme. Une certaine infime danse est partout… Désentravé, débrayé, devenu un être d’une nouvelle espèce, s’oriente vers une nouvelle patrie… plaine ébrieuse de la folie ».
(Henri Michaux, Connaissance par les gouffres)

 

17h30
Avant-propos par D. Dobbels sur Bob Dylan: Wounded Places

It’s alright, Ma (I’m only bleeding), 2022 (8mn)
Under the line, alone, 2016 (30mn)
Chorégraphie D. Dobbels | Interprétation: C. Quettier | Musique : Bob Dylan

« I was thinking of a series of dreams
Where nothing comes up to the top.
Everthings stays down where it’s wounded
And comes to a permanent stop. » (Bob Dylan, Series of dreams)

Corps en tout point en alerte mais aussi – paradoxe irrésolu – sous protection, soucieux des moindres figurations venant le frôler, le traverser, peser sur lui ou l’alléger ou le dispenser d’une peur soudaine (trop sienne). Il n’aurait, en un sens, qu’une tâche : danser de travers mais avec la plus aigüe des précisions (précision qui au- rait comme visée de ne toucher aucun but, de ne rien confondre, de révéler une forme d’osmose séparée de

 

Cyclone le studio
16/18 rue Vulpian
75013 Paris
cyclonelestudio.com

… Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux, vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.
Charles Baudelaire

… Nous ne sommes tués que par la vie.
La mort est l’hôte.
Elle délivre la maison de son enclos et la pousse à l’orée du bois.
Soleil jouvenceau, je te vois ; mais là où tu n’es plus.
Qui croit renouvelable l’énigme, la devient.
Escaladant librement l’érosion béante, tantôt lumineux, tantôt obscur, savoir sans fonder sera sa loi.
Loi qu’il observera mais qui aura raison de lui; fondation dont il ne voudra pas mais qu’il mettra en œuvre.
On doit sans cesse en revenir à l’érosion. La douleur contre la perfection.

René Char

Benoit Vincent | Heidegger à la plage 12

 

Il a fallu passer par là
le train, la poussière
le fracas, le contact
et puis l’eau et le soleil

Mais le résultat est là.

Deux cents feuillets jetés
aux crabes
et cent de mieux réhabilitent

La maison.

Ailleurs.

Il faut quitter.
Pour revenir.

 

La dame ne l’a plus vu, une fois la valise bouclée il s’est hâté vers la gare. Il s’est juré de revenir. Il a inventé la vacance d’esprit (Geistesabwesenheit), comme une espèce de chambre forte (Tresor), ou mieux, d’antichambre de ce qui risque de se produire (Veranstaltungvorzimmer). L’écriture risque de se produire.

Aussi toujours quelque chose est possible, pour autant qu’on lui laisse la place, la place réservée, la vacance.

Telle est l’invention de l’été, son échafaudage laborieux – sa fragilité d’insecte-instant.

Être ce n’est pas être en continu, mais en pointillé, le simple fait de la mort comme du sommeil en attestent. Ces vacances – naturelles – servent à ressourcer le moteur. Dans notre vie sociale et économique, dans notre vie intellectuelle, nous autres humains, qui n’avons pas la main sur les saisons ni la course des astres, nous pouvons toutefois aménager ces plages dans l’ordre du langage, c’est-dire dans l’ordre du récit et du poème, c’est-à-dire dans le mot.

Telle est la plage que j’ai entrepris d’écrire.

 

Benoit Vincent | Heidegger à la plage 11

 

Le lendemain de la soirée chez le podestat, la poisse : la gueule de bois.

Le philosophe a pensé que se baigner dans l’eau fraîche (sinon pire) produirait une espèce de choc sanguin qui le guérirait instantanément.

Il n’en fut rien. Nager, même, les jambes froides, relance le mors de tête.

Il se résolut alors que seul le soleil le plus piquant, celui du zénith (qui approchait) serait le seul à même de l’apaiser, de dé-tenir les tenailles.

Pas de Traminer de 13h ce jour, quand les autres se dirigent nonchalamment vers le primo piatto-secondo piatto-contorno-dolce-e-caffé, le philosophe reste comme une tortue sur le caillou. Il néglige les attentions et balaie les invites, il explique qu’il dort un peu.

Sur la pierre, dont il a conservé la surface moins brûlante pour la cure sous sa serviette, c’est tout comme s’il agrafait chaque blessure, chaque point de la douleur, chaque nœud, chaque bleu du corps et de l’esprit de manière à l’arracher en fin de cuisson, à l’abandonner au cul de la fonte.

Il devient la tortue. C’est comme s’il pénétrait la roche, ou que celle-ci en quelque sorte le tamisât, tamisât son corps, tout son être.

Lorsque après s’être endormi, il put constater l’étendue des dégâts du soleil, le mal de tête, en effet, était passé.

 

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Benoit Vincent | Heidegger à la plage 10

 

Cette année, la pension ne fait plus les repas :
la vieille mère qui était la vielle fille est trop fatiguée,
elle tremble comme une feuille.
Le mari est inopérant, devant l’écran.
Les casseroles débordent et les verres tombent à terre.
Et vice-versa.

C’est embêtant, il faut toujours trouver un endroit,
beaucoup chercher,
avant le bon.

Celui-ci ne fait que les apéritifs, spritz patatine,
remugle de Saxe,
triste,

Celui-là seulement les petits pâtés de pain
garnis, mais ce n’est pas
ce que j’appelle
un repas.

Il y a bien l’autre, en retrait,
c’est même pas mal, sur la place,
qui dirait une autre ville,
loin des mers,
dans un faubourg naissant,
biais,
mais qui est un peu cher.

Le petit ballotin
de pâte avec la viande
bouillie aux céleris,
très chinois,
l’emporte pourtant.

 

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