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456. Primal Scream, Screamadelica 1991 | BV



 

À l’époque, j’étais totalement passé à côté du disque, bien que j’aie connaissance de l’existence du groupe. Je l’ai écouté récemment, je l’avoue, pour ce projet. Je n’ai pas été déçu. Certes, il y a des sons déjà entendus mille fois, mais il y a cette fantaisie (un peu ironique) que rend bien la superbe pochette (et le titre), ou par exemple Don’t fight it, feel it… beaucoup de tentatives, dans plusieurs directions, qui en font un ensemble plutôt hétéroclite mais sympathique, finalement plutôt insouciant comme l’époque (brève) de relatif bonheur qui s’ouvrirait bientôt (et se fermerait aussi vite) — et dont la maison acide serait le repaire, la joyeuse et triste bannière.

 

 

Luc Garraud | Bord de route

Luc Garraud qu’on a déjà accueilli par le passé dans Hors-Sol propose aujourd’hui une longue série de textes brefs, qu’il appelle Herborisations, et dont voici, dans cette suite, neuf extraits.
 

 

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On l’avait vu de loin au bord de la route, sa silhouette s’est précisée en s’approchant en voiture, faut dire que le temps était exécrable, pluie battante, brouillard à ne pas voir à 5 m, on a juste vu son pouce tendu, on s’est arrêté pour faire un peu de place à l’arrière, pour l’installer, tout trempé, chien mouillé, on était à côté de la maison, il s’est assis sans rien dire à la table de la cuisine, il s’est séché et réchauffé au pied du poêle qui tournait à plein régime, il a repris du poil assez vite après avoir englouti sa soupe qu’on lui a proposée, affamé, il était mort de fatigue, ses paupières se fermaient sans cesse, il a dormi comme un loir dans la chambre du haut, le matin ça allait mieux, on lui a donné des habits qu’on avait, une sorte de survêtement bleu qui lui allait très bien, il est resté quelques jours, allongé dans un transat sur l’herbe du jardin, ça a duré comme ça au moins trois mois, on a pas compté, il a aidé aux tâches, un peu de jardin, d’épluchage, il allait chercher le pain, il buvait son café au Sporting bar avec des gars du village, il s’est vite fait des copains, il y restait de plus en plus longtemps le matin, on avait le pain assez tard, de plus en plus tard, il aimait manger avec nous, sans rien dire des journées entières, on n’a jamais rien su de lui, sa langue, sa voix, son pays d’où il venait, s’il avait un pays, un lieu de départ, il est parti, enfin pas vraiment, il n’est pas revenu du pain, il a laissé les affaires qu’on lui avait données, sans rien, on ne sait pas ce qu’il est devenu, où il est allé, depuis chaque fois qu’il pleut, qu’il y a un brouillard épais, au bord de la route, on ralentit, pour voir si c’est pas lui.

 

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Luc Garraud | La rouille

Luc Garraud qu’on a déjà accueilli par le passé dans Hors-Sol propose aujourd’hui une longue série de textes brefs, qu’il appelle Herborisations, et dont voici, dans cette suite, neuf extraits.
 

 

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La rouille n’oublie pas, sur la grille du jardin d’en haut, elle fait ses traces et ronge sous la peinture écaillée sans dire, elle avance. Ce n’est pas bien vu dans un jardin à l’abandon, ou l’on ressent des choses qui ne bougent plus comme avant, l’œil regarde, l’autre ne sait pas quoi faire non plus, perdu. Ce qu’il s’est passé ici n’est plus visible, des empilements oubliés d’histoires multiples, la fabrique, tout s‘est fait la malle en douce. Un jardin dont on s’est trop occupé, pour lequel on a voulu beaucoup trop bien faire, la bonne pente est devenue mauvaise rapidement. II suffit pour voir, de le traverser, et se faire une idée du rangement, du bien ordonné, du dérangé bien trop rangé des plaisirs du monde apparus et disparus. Quand de la terrasse du haut, on suit les murets disloqués de pierres rouges, crépis écaillés, ciment défraîchi, enfoncés d’une broche en fer plantée tous les trois mètres, sur le replat de la margelle, des piquets percés de trous, pour faire passer le fil de fer lustré par le vent et la pluie. Tout est distendu, on ne vit plus ici, alors prendre le temps de retendre n’est pas dans les occupations. Il suffit de descendre par l’escalier ébréché à chaque marche pleine de mousses et rejoindre en dix pas la merveille, happé par le jardin du bas, sur la deuxième terrasse, de loin, qui a l’apparence de l’autre, semblable. Mais on s’enchante vite, rien ne s’est passé ici, on a laissé faire la mémoire, pas de traces, que l’histoire soit belle, qu’elle soit racontable, ou bien qu’elle n’existe même pas, on sent l’odeur de la rouille neuve.

 

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161. Eric Dolphy, Out there, 1961 | BV



 

Le catalogue des formes est probablement infini. Il n’y a qu’à voir la variété des poissons de par le monde. De là, deux difficultés : les retrouver (il faut un lexique des traits) & s’y retrouver (toute liste à son tableur). Bref encore un grand disque de toute une série de disques dans le genre. Je parlais de poissons : ils sont bien là, et aussi les oiseaux, toute une série de gammes sinueuses et liquides, je dirais même que les êtres chthoniens s’incarnent volontiers dans le violoncelle, qui comme le dit l’encyclopédie, est un instrument rare en jazz. On est donc bien dans un cas classique de naturalisme musical.

 

 

Luc Garraud | Les crêpes

Luc Garraud qu’on a déjà accueilli par le passé dans Hors-Sol propose aujourd’hui une longue série de textes brefs, qu’il appelle Herborisations, et dont voici, dans cette suite, neuf extraits.
 

 

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J’ai fait des crêpes, j’aime autant les faire que les manger, c’est bien banal, avec du sucre roulée serrée et croquer dedans comme dans une banane, aux deux bouts engloutis, sans vraiment mâcher le truc, chaude, beurrée, cristallisée de sucre, une crêpe quoi ! Je la mange debout pour mieux sentir le goût, la saveur étrange qui n’est jamais vraiment la même, dans tout le corps imbibé, qui descend jusqu’au bout des pieds, le long des bras aux mains, la chaleur qui shoote, une sensation. Le geste quand on la retourne, ah non, pas en la lançant en l’air, trop violent mais plutôt en venant soulever doucement le bord en se brûlant les doigts et hop. Elle est blonde dessous, satinée, fine. On voit la trace brune du geste de la louche. Je suis debout et je marche crêpe à la main, elle est fidèle et ne me rappelle rien de connu, ni de l’enfance, ni, je ne sais quelle histoire passée, rien de tout ça, mais bien du nouveau à chaque fois, elle surgit. J’ai déjà fait près d’un millier de pas sur le parquet, de la maison qui résonne, un ours en cage. Des odeurs de sucre, d’huile encore chaude, imprègnent la pièce. Le parquet s’incline, penche vers l’avant, tangue d’un coup et bascule en quelque sorte, ma maison se noie dans l’herbe du plateau, à la renverse, je sombre, je me retourne comme une crêpe.

 

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17. Antipop Consortium, Tragic epilogue, 2000 | BV



 

Découvert par hasard grâce à l’émission de France Inter (dont je ne sais plus le titre), jamais pu me détacher de cet album, qui manque de très peu la première place du podium, pourquoi ? Pour des broutilles, peut-être ce corporatisme intellectuel new-yorkais à la fois minorité à la fois cool. En concert une tuerie. Mais oui leur premier album est le meilleur.

Il faudrait d’ailleurs en dire un peu plus… Mis à part les innovations formelles typiques du son du groupe, de hip-hop non consensuel, et pas forcément d’ailleurs pas grand public (mais évidemment sans succès médiatique), parfois rapproché de l’IDM (ce genre de techno créative).

Des morceaux qui ne rechignent pas à lorgner du côté du jazz, même free (expliquant leur futur album avec Matthew Shipp) comme le magnifique Eyewall, des choses étranges comme Smores ou Driving in circles.

Il y a aussi de petites pièces sonores revigorantes, parfois instrumentales. Mais on a surtout des morceaux de flot très solide : Sllab en tête, mais aussi Laundry, Nude paper, Rinseflow, 9.99, Lift. Ce qui n’est pas rien sur un tel album.

Le groupe, qui signera bientôt chez Warp (Aphex Twin, Autreche, etc.) est prêt pour ravir les oreilles curieuses, tout en ne parvenant pas à franchir le cercle assez fermé du rap underground (avec Jurassic 5, Kool Keith, Mos Def) sans toutefois non plus parvenir à cette minimaliste gloire.

L’album est l’un des plus beaux du monde, je le jure, et confine à la perfection, je ne sais pas, d’un Kronos Quartet ? Je veux dire dans le choix des instrumentations, des sons, et leur agencement. Et pour ne rien gâcher des textes parfois obscurs, parfois abstraits, mais toujours à la fois très poétiques et très politiques, ce qui là aussi, n’est pas si courant (même chez Nas ou le Wu-Tang Clan).

Oyez Sllab, ci-dessous, et voyez le texte étrange qui en sort.

 

 

876. Brian Eno & David Byrne, My life in the bush of ghosts, 1981 | BV



 

Sans doute un excès d’épices un peu forcées, voire forcenées, nuit à la bonne foi de l’ensemble — ah et puis on est certainement repoussé dans un canton expérimental — le tout confinant à un je-ne-sais-quoi de vaguement radical chic — mais avec de belles altercations parfois entre deux grosses têtes chercheuses musicales… Un morceau au-dessus du lot, Two against three. Le titre est excellent.

 

 

99. Bill Withers, Live at the Carnegie Hall, 1973 | BV

 



 

C’est le premier disque que j’ai entendu de lui. Il me plaît beaucoup que cela se passe au Carnegie Hall, cette musique à la fois classe et simple, pleine d’émotion et efficace. J’adore Bill Withers ; on peut être un peu ramolli par son aspect un peu trop romantique, et ses longues introductions, mais il aligne les chansons (c’est un véritable chansonnier) avec une grâce et un groove incomparable et impeccable.

 

 

944. Cornelius, Point 2002 | BV



Tout un pan de cette musique oscillant entre pop, rock et électro m’a échappé, je l’avoue, dans les années 2000, mais j’avais d’autres chats à fouetter. Cornelius est sympathique et il est habile. Artisan sonore, il est un producteur impeccable. Les moments les plus foufous sont les plus intéressants certainement, Fly, Point of view Point et Another view Point. Ensuite il y a des faiblesses, dues à cette espèce d’excès d’aménité qui peut parfois peser sur l’écoute (la reprise de Brazil en est emblématique).