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Eric Darsan | MIC (Made In China) MAC(H2/3): Hong-Kong correction

Eric Darsan

Né en 1975, Eric Darsan est écrivain, critique, nomade, et membre actif du Général Instin. Il publie textes et articles dans diverses revues littéraires en ligne (remue.net, Poezibao, Sitaudis, La vie manifeste, etc.) ainsi que sur son site personnel, avec un intérêt particulier pour l’édition indépendante, la littérature contemporaine et expérimentale, poétique et politique. Il est l’auteur du Monde des contrées, paru en 2016 aux éditions Le Tripode et illustré par les 400 coups.

 

« Tous les réactionnaires sont des tigres en papier. En apparence, ils sont terribles, mais en réalité, ils ne sont pas si puissants. A envisager les choses du point de vue de l’avenir, c’est le peuple qui est vraiment puissant, et non les réactionnaires. » (Ma(k)o®)

Face à la place de la porte de la Paix céleste, Hon poursuit sa (m-/)v-is(s)ion, aperçoit sous/sur le portrait du Grand, la figure du Petit Timonier, concentré (petimonier), menant son équipage, qu’il avait bien (du courage). Censuré, hors-champ/-cadre (derrière, avant, le feu d’artifice(s) final) : le montage (financier), l’explosi(ti)on (médiatique), le mélange (d)étonnant, fondu/soudé de la dictature politique et de l’économie ultra-néo-libérale dans une Chi(na)mérique(,) union démocratique et sociale. La fusion d’un réel et d’un virtuel omniprésent€($),d’une vision unilatérale centralisée, (dé)formée, d’un capitalisme rouge qui n’a gardé du communisme que l’Etat : moins l’ordre que le pouvoir, (con)testé par HK. 

Two countries, One system : Delenda Carthago et tout ça. De nouveau, Hon part, court les manuels scolaires, (pro)mu(s) par le pouvoir, voit les deux superpuissances mondiales se j(a)uger à travers leurs avatars — sociétés miroirs, truc-hement/-ages pour (sa)voir qui sera. Premier King d’Hong-Kong, nuque calée sur son oreiller à mémoire déformée, Hon rêve encore. D’histoires de cow-boys et de fantômes chinois : l’un des deux est de trop dans cette ville et tout ça. « On ne saisit rien la main ouverte » disait Ma(k)o® : depuis les guerres de l’opium et la révolte (à poings fermés, nommée) des boxers, à Hong Kong, (S)RAS de la RPC, on ex-porte/-trade à qui mieux ↔ mieux de/vers l’O-ri/-ccid-ent et vers/de l’O-ccid/-ri-ent. 

« Seul celui qui porte des chaussures sait si elles lui conviennent, et il n’y a que les gens qui peuvent dire si la voie de développement qu’ils ont choisie pour leur pays est la bonne » (Xi Jinping)

Face à la gestion impéri-euse/-ale de l’espace (con)sacré, Hon voudrait se tenir debout comme l’armée de terre (cuite) de Xi(a)n, mais Hon peut seulement. Lever les yeux et entrevoir, dans cette obscure parasomnie infantile et militaire, en lieu et place de l’heur-e/-t du réveil, deux dates et leur commentaire : 1949=>2019 : décalage, horreur. Hon gît, dort, sombre, songe que, malgré toute sa bonne volonté, le sursaut de Hong-Kong est encore rêve d’unité, émeute des boulettes de poisson, naïf dans ses appels à la Communauté Internationale. Hon s’indigne, du World Dream répond : il n’y a pas de CI. De là, exhorte HK à abandonner la dépendance et la fascination. En vain : là-bas comme ici, le régime d’exception confirme toujours la règle.

Enrichissez-vous, disait un autre Deng, un autre Xi, et si le rêve chinois (Zhongguo meng) n’est pas l’américain dans sa way of life (ce rêve bleu, je n’y crois pas, c’est merveilleux), il le concurrence à sa façon : c’est un songe intérieur dont le veilleur se veut gardien. Camps d’internement, de rééducations, persécution des minorités, interdictions de manifester, liquide marqueur, yeux crevés — chaises du tigre, assise chez les Dragons. Les hauts fonctionnaires, pour pallier à l’indignation, comme partout parlent économie, poétique du panoptique octroyant à l’argent une valeur morale — individualisme communautaire et autres contradictions (l’économie n’est jamais solidaire) initiées par la lignée des Ma(k)o®. 

Big Brother/Da-da/-ta : vidéosurveillance & censure, contrôle & crédit social : il n’y a pas de diplomatie du Jinping-pong (Nixon in China), aucun jeu possible : juste un grand vide, un filet et des balles : : : (Made in China). La poudre aux yeux du Ma(k)o® original contenait déjà en creux la drogue et le poison, l’opium du peuple, l’obéissance comme religion. Le pinyin de Xi Jinping n’est pas né de la dernière pluie, le jump de Jinp pas un saut dans l’inconnu, mais la poursuite du Grand Bond en avant et de la Discipline confondus. Le régime dur(e), donc le régime ment. Amitié immortelle, décorée. De chrysanthèmes, de poignée de m-/n-ain(s). De Kim à Xi — R(D)PC. Au même moment, dans le Port aux Parfums, un étudiant est abattu.

« Voyez, n’étaient-ce pas des tigres vivants, des tigres de fer, de vrais tigres ? Mais, en fin de compte, ils sont devenus des tigres en papier, des tigres morts, des tigres en fromage de soya. Ce sont là des faits historiques. »

Le tyran, revenu à sa place par la magie de la télévision, déplace le curseur et regarde le doigt en haut ^ à droite > en bas v a-vant/-rrière, carré(,) noir de militaires, a/o-u pas. Bruit blanc => Une femme crie, d’autres lui répondent <=Bruit blanc. Le regard fixe(,) l’une(,) fixe l’autre. La caméra(,) la diagonale. Figée, dans la ligne de mire, chaque femme en blanc de la rangée. Égale dans son rang, commande un mouvement, reine dupliquée formant un échiquier (é)mouvant sous le regard soudain (é)m(o)u(ssé) d’Hon qui, relayant un scoop, participe((,) présent,) à sa viralité : HK se coupe, coronavire (un temps, soit peu) la Chine pour raisons sanitaires — « L’homme n’est pas une marchandise comme les autres », disait l’homme au Kärcher®. 

Leçon de confu-sion(-/cia-)nisme : travailler + pour gagner + que la somme des parti(€)s. Au pouvoir, on vise l’immunité diplomatique par l’intoxication massive d’une population m-/n-assée, (dé)classée, à la lutte détour(n)ée. Avec le virus, le net et la rage sont muselés, endigués effluves et flux. Tendu, à force de se laver les mains & la conscience, boule à z & tabula rasa, Hon ne distingue + rien (ne) réagit + (ne) s’en-f(o)uit +. Du rêve de la réalité, les chaînes de (super)production libellent l’imagination par-delà les frontières. Apparition encadrée du Grand Timonier : le Vrai, Ze Dong (l’autan, du levant), format portrait. En contrebas, en faux-col Ma(k)o®, dé-/en-touré de ses sbires, Xi [(sou)rire en croiX :-z] relance le coup d’envoi. 

Femmes-oranges (rouges & jaunes, dégradé(es)). Détonations, tirs et bottes : échos. Les soldats, sans se défiler, (en)filent la trame du roman national, le regard vide, a-/lobo-tomisés. Un moment de répit et c’est reparti, comme s’ils s’apprêtaient à ré-envahir le Tibet, la Hongrie. Coup d’œil dans le rétro(-action) de la voiture à f[r]ic(tion) de la doublure Ma(k)o® : cascades, tonneaux, de documents d’époque. Ailes volantes, chasseurs à géométrie variable, avion(-)[s, ]cargos. D(‘)assault®, Elbor et Getbo. Loopings, loupes et coupés, oiseaux de bois (mu yuan) conçus à des fins/par défunts militaires, pour mettre l’ennemi aux abois, émettre aux alliés et assimilés, ®épandre en boucles é-t/rr-atiques — la répétition comme équivalent du spectacle. 

Crédit photo : ©Huang Gang, 16 Mao (résine peinte), 2005

Eric Darsan | MIC (Made In China) MAC(H 1/3): China collection

Eric Darsan

Né en 1975, Eric Darsan est écrivain, critique, nomade, et membre actif du Général Instin. Il publie textes et articles dans diverses revues littéraires en ligne (remue.net, Poezibao, Sitaudis, La vie manifeste, etc.) ainsi que sur son site personnel, avec un intérêt particulier pour l’édition indépendante, la littérature contemporaine et expérimentale, poétique et politique. Il est l’auteur du Monde des contrées, paru en 2016 aux éditions Le Tripode et illustré par les 400 coups.

« Chose vraiment étonnante et pourtant si commune qu’il faut plutôt en gémir que s’en ébahir, de voir un million d’hommes misérablement asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter puisqu’il est seul. » (Étienne de la Boétie, Discours de la servitude volontaire). 

C’est un rêve/®éveillé, un mirage sans nuages, une hallucination collective entre amor fati et fata morgana qui s’anime. Le dess(e)in à miner d’un monde dyslexique, unilatéral (Ernst Mach) et (multi-(/)-bi-)polaire qui s’agite. Arrête : grand-angle, écran(,) (de) fumé(e) : autour d’une maq-/bag-uette(, )magique(s), le(s) plan(s) s’en-/se dé-chaîne(nt)/-roule(nt), se succèdent, superbement réalisé(s). Mis(e) en scène — Hon assiste, h-/éb-ahi/-été, fasciné par le faste et l’absurdité, au défilé militaire à/devant son poste. Par lui, personnage et spectateur d’un feuilleton télévisé et littéraire, se (dé)li(e)ront ici l’imaginaire et la réalité. 

Hon (本) signifie livre, mais aussi pays : à travers le premier, (H)on (celui d’où provient la parole) connaît le second. Hon n’est pas chinois, nippon (日本), mais français (souvent le f-/F-rançais mélange, con-fus/-fond). Tel Télémaque (celui qui : est loin du combat/combat de loin pour la fin du combat/à une fin lointaine), Hon se projette Mach 1 dans ce micmac (La superposition d’une multitude de petites perturbations crée une grosse perturbation qui augmente considérablement la résistance). L’odyssée suit son cours, la téléma®chie se poursuit, que nous suivrons en plissant les yeux, dé(-)/con-centrant notre regard.

« Lorsque des nuages ont assombri le ciel, nous avons fait remarquer que ces ténèbres n’étaient que temporaires, qu’elles se dissiperaient bientôt et que le soleil brillerait sous peu. » (Ma(k)o®)

Le buste du Président Salut (Xi) salue (sans les bras : droits, serrés le long du buste : pas au pas/garde à vous, mais comme plâtré), aussi oscille la tête en pâtre avisé. Comme un Ma(k)o Moulage® mal(a)[ ]pris, le bas du corps coulé dans sa. Gang(ue) automobile, dodu dodelinant du. Chef, (mais pas trop,) (os)cillant, clignant des yeux, Xi Jinping, répète à qui (?) mieux mieux un mot qu’Hon comprendrait s’il parlait vraiment. Chinois, le ciel est bleu (papillon de papier, passe affolé un cerf-volant), les nuages ont été chassés grâce à l’argent (en pluie) de la géniale ingénierie (pluviogénie) offerte au petit peuple des pairs qui crie (ô génie !). 

Et, haut, le soleil brille (bis repetita), libéré de la pollution grâce à la fermeture temporaire des usines. Pas un bruit/pli. Loin des parapluies nucléaires, entre la porte (men) de la Paix céleste (Tiān’ān) et sa place, sur l’avenue éternelle du même nom (Cháng’ān), Hon suit le lancement des commémorations. Blindés, missiles intercontinentaux et appareils (des tas) : toute une armada (venue d-e/-u pays) autorisée à la circulation au cœur de la capitale (où il ne pleut pas). Hommage au petit pair du peuple toujours plus grand, Ma(k)o Moulage®, t-/m-enace, se la joue Hong Kong Fou Fou & Mac de Macao, relance le Flow au Mic — Made in China. 

Les gens présents, en congé pour l’occasion (un quidam choisi pour ne pas faire de noise pour dix cantonnés à/devant leurs postes de télévision offerts par le parti) pour supporter la patrie, dévisagent les figurants (des visages, des figures). Visiblement peu affectés, hormis par la/le ma-ladie/-quillage qui leur ma-r/s-que le visage (rouge de honte/colère/joie — flush blush flash back lash). Masse atomisée dont l’image n’apparaît jamais aux côtés de l’armée ou du gouvernement, mais toujours. En marge(,) des manifestations — « L’unité est source de force » dira Ma(k)o® le Petit (quand l’eau est calme, il arrive de confondre l’aval et l’amont). 

« Rien ne peut ébranler les fondations de notre grande nation. Rien ne peut empêcher la nation et le peuple chinois d’aller de l’avant. » (Ma(k)o Moulage®)

Le vent d’est (Dong Feng) dans l’ivresse désarme ses voiles (ou l’inverse) intercontinentales. Le drapeau rouge, jeté comme un filet dans un vivier au début de la liesse, apparaît en incrustation. Héliporté, flottant au-dessus de parallélépipèdes rectangles — pierres de sucre, dominos (Sims City, Beijing Say(s)). Théorie (diffraction/multiplication/mosaïque) des JO (divers et dettés, futurs et passés) qui se pose là (Hon on a vu/voit venir, déjà). Devant la tribune, (H)on sourit, salue Salut (Xi). Casquette vis(s)ée sur la tête puis ®abattu€, avise les chars apparus, comme constitués de blocs — peinture camouflage pixelisée façon Lego®. 

Marques déposés®, modèles siglés — JL-2, H6-N, DF-100/-41/-31AG. Avec ça des têtes, pleines comme des citernes, nucléaires à l’envi(e). Tout est si grand que c’en devient tout petit. Hon pense à Noël, songe qu’il pourrait s’agir : d’exemplaires de jouets répliques fac-similés de démonstrations, maquettes en rangs serrés comme le persil plastique sur les étalages des bouchers. Les petits soldats les longent, le port de l’uniforme, d’arme et de tête au carré², caméras au front, embarqué(e)s dans une reconstitution destinée à réinterpréter au futur un rôle et un scénario inlassablement préparés et répétés pour être joués par le passé.

A l’arrière-plan, un panneau de promo-/liquida-tion (tout doit disparaître) du régime porte (en rouge & jaune et 4X3) la mention 70. 1/Soit le temps écoulé entre le 1er Ma(k)o® et ce 7ème (VII, dit XI,) Ma(k)o Moulage®, qui s’est offert pour ses 7 ans la mandature illimitée. 2/Soi-e/-t encore, l’âge du petit livre de vinyle (soft cover). Du rouge qu’Hon lit sous la pluie (résiste à l’eau, pas au régime, qui le fit détruire pour mauvaise influence) au petit blanc, au petit jaune. Le QI entre deux thèses, Hon est comme saoul, fou, secoue ce sommeil de papier mâché, se (dé)livre et se (re)plie à l’infini in-octavo (8). Dans son sommeil, la fièvre. Empire, il ©r-ê-è-ve… 

Crédit photo : ©Huang Gang, 16 Mao (résine peinte), 2005

 

Clémence Dumper • Mythologies 6. Le crépuscule de l’idiot

Nous ouvrons l’année avec Clémence Dumper., que nous retrouvons. Née à Nîmes en 1978, formation de Lettres Classiques, enseignement, et écriture quotidienne. Après avoir vécu à Porto, Milan et Nîmes, elle vit désormais à Budapest, en Hongrie, où elle se consacre essentiellement à l’écriture. Après des débuts littéraires dans des revues comme Rouge Déclic ou des festivals comme celui de Mouans-Sartoux ; elle a publié son premier roman, Débandade, aux éditions Philippe Rey, en 2014.

 

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« Ah! Si seulement tu pouvais entendre, parler, et me dire où il se dérobe à ma force! Aussitôt sa cervelle écrasée coulerait çà et là dans la caverne, et mon cœur se consolerait des maux que m’a faits ce misérable Personne! »
Homère, Odyssée

 

Il a deux yeux, comme vous et moi, et il ne semble en avoir qu’un tant sa vision du monde est monotone, monocorde, sans autre possibilité que ce lui seul pense. Et il pense assez peu. Et il pense assez mal. Toujours dans un seul sens, unique et invariable. Fermé pourrait-on dire.

Les pensées de Paul Iphème se limitent à trois éléments: la violence, la paranoïa, la haine, sainte trinité absurde d’un esprit limité.

Paul est un homme, et se rapproche pourtant d’un animal, basique, qui ne réfléchit pas, qui ne tolère pas l’autre, en a peur, et qui refuse d’agir autrement que selon les règles que lui-même s’édicte.

Le monde tourne, certes, mais il ne tourne pas comme Paul le voudrait. Le monde tourne mal, donc, à ses yeux – à son œil dirons-nous. Paul ne supporte pas ce que les autres affublent du nom inique de MODERNITE.

Paul ne supporte pas la façon dont le monde tourne. Paul supporte peu de choses finalement et se retrouve, la plupart du temps, assez seul.

Paul aurait pu être un très bon dictateur. Paul aurait pu être un très bon “débatteur” dont est friande de nos jours la société.

Pour lui qui n’a qu’un œil dans sa tête, le monde ne devrait fonctionner que par binarité. Les races sont inégales. Les sexes sont inégaux. La force et la faiblesse jamais ne se rejoignent. On ne peut être que dans un camp. La nuance est une absurdité handicapante, presque autant que la tolérance, qui mène, d’après lui, l’être humain à sa perte.

Paul ne supporte pas l’altérité. L’autre, cela n’existe pas pour lui, cela ne mérite pas d’exister ou – il sait se montrer magnanime – cela doit rester, simplement, à sa place.

La société va mal, Paul le pense très fort, Paul le pense très mal. Tous ces étrangers qui arrivent, à ses yeux, ne sont personne. Toutes ces nouvelles lois, qui autorisent la décadence, le mariage entre deux sexes identiques, l’adoption par les couples contre nature, tout cela n’existerait certainement pas dans un monde dirigé par Paul. L’avortement, la parité, la procréation médicalement assistée: tout dans le même sac, tout à gerber, à lui faire faire des cauchemars dans ses nuits solitaires.

Le divorce, déjà, il était plutôt contre. Car on ne défait pas ce qui a été noué. Cette théorie rejoint sa vision de l’étranger: quand un peuple existe depuis des siècles, il n’est pas bon que d’autres sangs viennent le diluer.

Qu’ils restent chez eux, même s’ils y meurent? Oui, trois fois oui, car c’est ce que Paul appelle le destin. On ne fuit pas son peuple. On honore son peuple. On ne le mélange pas à d’autres qui viendraient faire tourner autrement un mode de vie durement établi !

Paul hait les étrangers, déteste les pédés, méprise les femmes et conchie les nouveaux penseurs qui rêvent – les cons ! d’une société égalitaire. L’égalité, c’est bon pour les bobos. Le cerveau de Paul, finalement, s’apparente à un petit pois hargneux.

Paul se sent incompris. Forcément. Paul se sent en avance sur son temps, ou bien d’une autre époque, d’un âge d’or où l’homme, le vrai, n’avait pas peur d’en être un. Il se pense trop intelligent. Il se pense maudit, entouré d’incapables qui ne comprennent rien.

Paul n’est pas dictateur – il aimerait. Paul n’est pas chroniqueur télé – il adorerait.
Non, Paul n’est rien. Une masse de chair, de muscles et d’ignorance.

Il rumine devant sa télé. Il râle contre tout. Il change de trottoir lorsqu’il croise un arabe, le jour. Le jour car, la nuit, Paul devient tout puissant, il sort en ville et déambule sans but. Sa stature imposante le protège. Il en est fier.

Paul erre dans les bars. Il boit. Beaucoup. Il aime s’enivrer de bon vin bien français (il a découvert, il y a peu, horrifié, l’existence inepte de vins australiens). Il boit jusqu’à plus soif et, une fois qu’il est bien saoul, Paul Iphème va traîner dans différents quartiers, pour casser du pédé ou de l’arabe, ou tout ce qui ressemble de près ou de loin à un autre.

Il toise ceux qu’il croise, ces êtres décadents qui hantent, la nuit, les grandes villes en perdition.

Et, de temps en temps, il parle à un de ces êtres – improbable rencontre entre un intolérant ivre et une âme perdue. La discussion s’engage, la nuit, bien plus facilement, comme si l’ombre facilitait le dialogue entre langues étrangères. Il s’engrène tout seul – l’alcool aide bien les choses. Il
commence à crier et une cruauté animale se faufile dans ses veines. Il est pourtant un homme. Un monstre tout autant.

Paul est ce que l’humanité peut pousser le plus loin dans l’inculte barbarie.

Il est en somme la bête qui repose en chacun d’entre nous. Chez lui, la bête est vive.

Ces êtres à qui il parle, la nuit, dans les rues de la ville, il finit par les tabasser. Poings, tête, dents: tout son être devient arme. De son pied à la force décuplée par la fureur, il écrase des mâchoires inconnues contre le bitume. Il aime les craquements que font les os brisés. Il aime l’odeur du sang, impur, qui coule de leurs blessures. Il massacre, il étouffe, avec sur les lèvres un sourire satisfait. Oh! Qu’il aime ça! Vraiment! Dans ces moments obscurs, il se sent compris – par lui seul.

Il arrive parfois que la victime meure. Face écrasée. Souffle coupé. Alors, sans vraiment être maître de ses gestes, de ses pulsions, Paul s’agenouille lentement et commence à croquer dans le corps mort.

Il faut voir son visage alors, son menton plein de sang, ses dents qui poignardent ardemment la chair encore chaude. Il faut voir son regard, ses deux yeux fous habités d’une lumière que seule la sauvagerie peut faire luire ainsi. Il est tout sauf humain. Il est une bête haineuse dont la soif de
suprématie ne s’étanche jamais. Il est le loup vorace, la hyène furieuse, chimère aux multiples pelages que plus rien ne raisonne. Bouffer l’autre, car l’autre ne doit pas exister. Scène crépusculaire, cannibalisme urbain.

Puis il rentre chez lui, repus. Il s’endort tranquillement, rêvant d’un monde meilleur, régi par ses seuls codes, heureux et soulagé d’avoir ôté de la surface de la terre un nuisible, un être infâme. Rien de religieux. Rien de philosophique, vraiment. Une pensée unique, qui est tout sauf pensée.

Paul ferme ses deux yeux. On pourrait dire, tant est obtuse sa vision, qu’il n’en a pourtant qu’un. L’œil de Paul n’est peut-être que le reflet douteux du pire que nous portons, chacun, en notre sein. Un œil rond comme le monde. Qu’il serait bon, un jour, de crever violemment.

 

Clémence Dumper • Mythologies 5. Matricide pastoral

Nous ouvrons l’année avec Clémence Dumper., que nous retrouvons. Née à Nîmes en 1978, formation de Lettres Classiques, enseignement, et écriture quotidienne. Après avoir vécu à Porto, Milan et Nîmes, elle vit désormais à Budapest, en Hongrie, où elle se consacre essentiellement à l’écriture. Après des débuts littéraires dans des revues comme Rouge Déclic ou des festivals comme celui de Mouans-Sartoux ; elle a publié son premier roman, Débandade, aux éditions Philippe Rey, en 2014.

 

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Descendant de la famille maudite des Atrides, Oreste tue sa mère et son amant afin de venger son père assassiné par eux. En assumant son acte, en méprisant le remords, Oreste devient libre.

 

Le sang sur les mains, il ne s’en souvient pas. Ou plutôt, ça ne l’affecte pas. La chaux efface tout, les cris comme les corps.

Du sang de folle. Du sang maternel. Il est né de ce sang et il renaît dedans.

Ses grands yeux suppliants, ça ne l’affecte pas. Ni chaud ni froid. Elle aurait souri, l’effet était le même. Le sang et le regard ne hantent pas ses cauchemars, pas plus que ses souvenirs d’enfance avec elle, puisqu’il n’en a pas. Bébé, il est parti pour ne revenir qu’adulte. La mère voulait cela car elle ne pouvait pas perdre son temps à élever son premier enfant.

On ne tue pas sa mère, mais les bêtes féroces, on est autorisé. Les proies le remercient.

Ces cons de villageois le gratifient gaiement de grands sourires désormais. De grands sourires reconnaissants, complices. Ils sont comme des enfants dont le tyran est mort. Heureux et presque libres. Car il a au fond de lui l’intime conviction que ces imbéciles, trop friands de soumission, trouveront vite un autre joug. Ils ne peuvent vivre sans.

Alors il les laissera à leur drôle de vie, faite d’infériorité voulue, de prison désirée.

Ce qui l’inquiète le plus, mais de loin, comme ça, c’est sa sœur, il le savait d’avance. Trop soumise. Trop imprégnée de la toute puissance de cette ignoble femme. L’être humain est modelé de telle sorte qu’il renâcle souvent à savourer sa liberté. Trop de vertige. Trop de champ des possibles. Alors que la petite cage dans laquelle il se meut, dans laquelle il se ment, présente tout le confort d’une vie d’écolier. Un cadre bien rigide et un rythme immuable qu’on suit docilement. Et croire obstinément qu’une autorisation supérieure, souveraine, sera nécessaire pour franchir des limites invisibles. L’homme a besoin de ça. Ce constat le désole. Besoin d’une dictature ou d’un État papa. Besoin qu’un autre nous montre la voie qu’il nous faudra. Et croire avec ferveur que cette voie est nôtre.

S’illusionner sans en souffrir. Emprunter cette route, cette vie, sans même contester, sans même réfléchir. Filer droit. Rassurés.

Le sang du beau-père, il ne s’en souvient pas. Cet amant abruti. Qui voulait être roi à la place du roi.

Le village. Sa seule réputation, désormais, réside en cette affaire. Sinon, il s’agirait d’un village banal. Pas de légende obscure si ce n’est, bien sûr, celle de sa famille, maudite et dangereuse. La famille Atray…

Mme Atray mère a fait taire tout le monde lorsque son cher époux fut retrouvé mort, écrasé par une vache. Il s’agissait bien sûr d’un parfait accident, auquel personne n’a cru, excepté la police. Oui messieurs, une vache est tombée, en passant la barrière. Une vache, ça se pousse, surtout à quatre mains.

Il était cinq heure du matin, un vêlage arrivait. Monsieur Atray y était allé seul et Madame dormait, épuisée par une migraine tenace. Quand Madame s’est levée, deux heures trente plus tard, elle s’est précipitée vers la ferme, soucieuse d’un danger qu’elle devinait déjà – mais il était trop tard. La vache agonisait et Monsieur était mort. Madame Atray avait l’air triste quand elle racontait ça, vraiment. Pourtant, tout le village savait.

Madame et son amant, E. Giste, avaient tout préparé. Cachés dans le foin après une longue étreinte, ils avaient certainement surgi – aucun témoin possible – et poussé de toutes leurs forces la pauvre bête sur le pauvre homme. De toutes leur forces, de toute leur rancune.

Et, dans la froide nuit de la campagne profonde, nul n’avait entendu le curieux bruit du crime.
Tout le village savait. Tout le village taisait ce qui ressemblait bien à une sombre vengeance, par peur des représailles. Car la famille Atray, enfin, surtout Madame, dispose d’un pouvoir tel qu’on ne s’y frotte pas. On tient trop à sa vie. Pauvres bouseux soumis!

Alors tuer cette pute ne fut pas douloureux.

Tous ces cons lui sourient ou lui font des clins d’œil. Ils aimeraient bien que lui, le fils tueur, devienne leur nouveau roi – mais il préfère partir: les rois ne sont pas libres. Il laissera sa sœur, complice par la pensée, innocente de ses mains, se morfondre infiniment dans un remords filial.

Faut croire qu’elle aime ça. Elle crachait sur sa mère et pleurera sa mort.

C’est une femme, malheureuse, qui est restée bébé. Elle a besoin de cage. Elle a besoin de joug. Il la laisse à sa peine qui demeure incurable.

Il règne dans le village une forte odeur de merde. Des mouches sombres apparaissent, colonisent les lieux. C’est l’odeur de leur couardise, le fumet répugnant de leur propension à se soumettre sans broncher. Ça pue et ses narines, tout son être, ne le supportent plus.

Le fils assassin va commencer à vivre. Sur son propre chemin. Pas pourrir dans ce bled. Pas moisir dans la faute. Être en vie.

La liberté l’affole et l’attire comme le vide. Pas de sang sur les mains. Pas de crime dans la tête. Seulement la plénitude de l’être qui existe, diaboliquement libre de chacun de ses actes.

Un adulte. Un individu.

 

Clémence Dumper • Mythologies 4. Fils de

Nous ouvrons l’année avec Clémence Dumper., que nous retrouvons. Née à Nîmes en 1978, formation de Lettres Classiques, enseignement, et écriture quotidienne. Après avoir vécu à Porto, Milan et Nîmes, elle vit désormais à Budapest, en Hongrie, où elle se consacre essentiellement à l’écriture. Après des débuts littéraires dans des revues comme Rouge Déclic ou des festivals comme celui de Mouans-Sartoux ; elle a publié son premier roman, Débandade, aux éditions Philippe Rey, en 2014.

 

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“ … il est doux de perdre la conscience de ses malheurs.”
Sophocle,
Oedipe Roi

 

Joe lui avait pourri la vie depuis sa plus tendre enfance. Même si sa mémoire ne pouvait remonter jusqu’à sa propre naissance, ses premiers souvenirs étaient empreints de violence autant que de crasse et de désamour. Il pouvait jurer sans ciller que, même bébé, il n’avait connu à sa mère que trois aspects : saoule, sale, terrifiante.

Les premières années de toute vie sont telles que l’enfant aime instinctivement sa mère – l’enfant cafard doit bien aimer sa génitrice. Les brûlures de cigarette, les premiers coups, la négligence : tout cela ne l’avait pas empêché, au début, d’éprouver pour cette femme une sorte d’affection naturelle.

Elle le laissait chialer dans ses couches souillées de merde. Elle oubliait une fois sur deux de le nourrir. Elle le réveillait en pleine nuit en gueulant, ou lui en collait une quand il avait la mauvaise idée de vouloir dormir avec elle. Plusieurs fois il était sorti de son petit lit et avait vaillamment marché sur ses pattes potelées, avant d’escalader le grand lit puis le corps bouffi de sa mère. Il était assoiffé de câlins, de caresses, de douceur, de quelque chose qui lui aurait fait comprendre que vivre n’était pas une tare. La main sur sa face venait contredire ce rêve.

Petit à petit, en grandissant, il avait appris à la désaimer, à se prémunir contre sa haine infernale. Il avait rapidement compris que les larmes ne savaient pas attendrir mais exaspérer la haine maternelle. Alors il avait arrêté de pleurer. Même quand il avait faim. Même quand il avait mal. Tout le temps.

Le premier mot qu’il prononça fut « Papa », ce qui lui valut une monumentale fessée. Car l’ivresse décuplait sa force – elle était encore jeune. Là où les autres avaient une mère, il ne disposait que d’un amas de chair malveillante qui empestait perpétuellement le whisky et qui dégoulinait d’injures. Il avait limité le contact physique au strict minimum. Il avait étranglé sa faim de douceur et, au fil des ans, il avait en quelque sorte apprivoisé cette folle, s’en tenant le plus à l’écart possible. Il se persuadait qu’il n’était pas sorti d’elle – on s’arrange comme on peut avec
le réel.

Chaque heure en sa présence faisait grandir en lui la volonté inébranlable de se venger un jour. Cela restait silencieux, bien loin sous la peau, docile animal qui savait patiemment attendre.

En voyant les parents des autres venir les chercher à l’école, il avait bien compris l’envers du décor : les mères ne sont pas toutes des créatures abominables, les pères existent parfois. Le sien, elle lui avait toujours raconté que c’était un connard, un lâche, un triste sire. Il l’avait engrossée un soir de fête et s’était barré comme un déserteur – il n’avait jamais su qu’elle était enceinte de lui, ce qu’elle omettait bien de dire. En riant, car cela lui arrivait parfois, elle racontait qu’elle lui avait vomi dessus après leur étreinte, comme si elle savait déjà qu’il ne méritait pas mieux. Elle n’avait, depuis lors, été touchée par aucun homme.

L’enfant l’avait crue au début. Ce salopard de père servait de creuset à tous les malheurs de sa mère. Il s’était par la suite prudemment détaché de cette idée : avant ou après lui, cette femme devait demeurer impossible à aimer. Aussi se jura-t-il de n’en aimer aucune et jeta discrètement son
dévolu sur les garçons.

L’école ne se passait pas trop mal pour lui. Il prenait soin d’avoir l’air normal, de planquer les bleus, les marques rougeâtres de brûlures sur ses bras. Personne ne se souciait qu’il soit en manches longues été comme hiver.

Il trouvait mille excuses à l’étonnante absence de sa mère au réunions, aux kermesses, à tout événement qui réclamait normalement une présence parentale. Elle travaillait la nuit, ou elle était malade. Il lui créait ainsi, pour les autres, une vie héroïque de mère sacrificielle. C’était
toujours ça de pris.

Cependant, Joe était tellement imbibée d’alcool que son cerveau ramollissait. Elle semblait avoir loupé la croissance de son fils. Aussi continuait-elle à le bastonner régulièrement au moindre prétexte sans se rendre compte qu’il devenait un homme. Ceci causa sa perte.

Le soir de ses dix-huit ans, il eut l’audace folle de lui signaler que cette date était celle de sa naissance. Il était dix-sept heures, elle était déjà ivre et il la regarda dans les yeux en prononçant la remarque provocante.

– Joe, c’est mon anniv ! Tu as oublié, comme toujours !

Elle resta un temps interdite dans son vieux fauteuil élimé, parsemé de taches de diverses natures, ce qui laissa à son fils tout le loisir de l’observer en détail, comme s’il voulait incruster dans sa mémoire rétinienne l’image pitoyable de cette femme déchue.

Ses cheveux sombres et gras pendouillaient dans son cou, dessinant de sinueux ruisseaux noirs dans les plis graisseux de sa chair blafarde. Sa bouche semblait inexorablement entraînée par la chute, vers le double menton. Ses yeux bouffis ne traduisaient qu’une vague et lointaine surprise, ainsi qu’une forte alcoolémie. La chaleur était plomb, ce 4 août unique. Il regardait avec un dégoût habitué son corps flasque à travers le débardeur blanc sale et lâche qu’elle portait et qui laissait voir d’autres plis, d’autres méandres d’une peau qui n’aimait plus rien, si ce n’est l’alcool et a violence. Elle était en culotte et ses jambes à peine pliées ressemblaient à deux cierges mous. Cette femme était cireuse. Il ne pouvait même pas avoir le réconfort facile de se dire qu’elle avait dû être belle dans sa jeunesse. Elle était née monstre : voilà la certitude qu’il avait cruellement acquise au fil des ans à son propos.

Les vapeurs de bourbon faisaient luire son visage, et c’est d’une bouche liquide qu’elle articula difficilement les mots – qui se ressemblaient étrangement à chaque anniversaire manqué.

– J’aurais dû te faire au dessus des chiottes et tirer la chasse ! T’es bien un connard comme ton père !

Avec de lourdes difficultés, elle se leva, affreuse poupée de cire plus proche du Golem se mouvant mollement. Il la regarda s’approcher et prendre la bouteille presque vide qu’elle vint lui fracasser sur la tête. Il sourit – elle resta bête.

Il avait remarqué depuis longtemps l’angle tranchant de la vieille cheminée en marbre et, de toutes ses forces, de toute sa joie enfin aperçue, il poussa cette femme la tête la première vers cette arête saillante.

Il était grand et fort, et il n’était pas saoul. Il la poussa avec sa masse physique venue se superposer à une haine viscérale nourrie depuis presque toujours contre cette étrangère.

Ça ne fit pas beaucoup de bruit. Corps flasque et chute molle. Elle n’eut même pas le biais de crier. Le sang était beau.

Maman est morte aujourd’hui.

Il eut pour la première fois un sourire extatique et sincère.

Josiane Caste était morte chez elle, ivre, victime d’une mauvaise chute et, vu son état ces derniers temps, le fait n’étonna guère le reste du monde. On en vint même à plaindre son pauvre fils adolescent qui l’avait trouvée décédée en rentrant chez eux, le jour tragique de ses dix-huit ans.
Il put enfin vivre. Rencontrer des gars, jusqu’à celui-là, plus âgé certes, mais tellement idéal. Viril. Intelligent. Excellent baiseur. Coup de foudre immédiat.

Ils sont ensemble depuis deux ans. Ils parlent, rient, vivent. Comme des fous.

Au détour d’une conversation, et plein de la curiosité si propre à sa jeunesse, lui vient une question saugrenue.

– Tu as déjà été avec une femme ? – sourire amoureux de l’autre. Bof… Il y a une éternité, je devais avoir ton âge. J’ai essayé pour voir, même si j’avais déjà mon idée. J’ai du mal la choisir car c’était la plus timbrée de toutes ! Pas très jolie avec ça, mais bon, pour essayer, je m’étais dit que ça suffirait… J’te dis pas le fiasco. Total ! Elle était tellement saoule quand je l’ai baisée, elle m’a gerbé dessus à la fin, ça a achevé de me dégoûter.

– Ah ah ! Quelle expérience ! Comment s’appelait cette merveille ?

La lenteur de la réponse n’ôta rien à son horreur. Le temps se dilata, rejoignant cette drôle d’éternité qui pare les grands moments, les pires et les meilleurs. La bouche de l’homme aimé articula l’atrocité et le jeune homme, heureux depuis peu, libre depuis son crime, vivant comme un roi légitime une vie méritée, n’eut alors qu’une envie, étrange autant qu’irrépressible: se crever les yeux.

– Mmmmh… Il me semble… Attends! Elle avait un diminutif de mec, c’est ce qui avait dû me plaire, un surnom qui sonnait américain. Une folle pareille, je te jure, je devais déjà savoir que je préférais les hommes! Je ne l’ai plus jamais revue après. Putain ça va me revenir.

Un surnom de mec… Je l’ai! Oui, c’est ça ! Joe!!! Personne ne l’appelait autrement… Joe !

 

Clémence Dumper • Mythologies 3. Boucherie

Nous ouvrons l’année avec Clémence Dumper., que nous retrouvons. Née à Nîmes en 1978, formation de Lettres Classiques, enseignement, et écriture quotidienne. Après avoir vécu à Porto, Milan et Nîmes, elle vit désormais à Budapest, en Hongrie, où elle se consacre essentiellement à l’écriture. Après des débuts littéraires dans des revues comme Rouge Déclic ou des festivals comme celui de Mouans-Sartoux ; elle a publié son premier roman, Débandade, aux éditions Philippe Rey, en 2014.

 

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Dans la mythologie grecque, Circé (en grec ancien Κίρκη / Kírkê , « oiseau de proie ») est une magicienne très puissante, qualifiée par Homère de πολυφάρμακος / polyphármakos , c’est-à-dire « particulièrement experte en de multiples drogues ou poisons, propres à opérer des métamorphoses ».

 

Troisième – seulement! La voilà troisième dans le classement mondial, malgré une production très limitée qui aide à la rareté chère de la chose.

L’année prochaine elle vise la première place. Les concurrents sont rudes, Circé est opiniâtre. Saveur. Texture. Origine contrôlée. C’est ce dernier critère qui la met le plus en joie – et sa bouche se relève sur un si comique secret. Quelle origine ! S’ils savaient…

Sa production est bien moindre que le Culatello italien ou le Pata negra espagnol. Cette rareté intensifie sa valeur. Et cette saveur… unique ! Tu m’étonnes ! Légèrement épicée, une finesse qui reste en bouche, comme un parfum de noisette musquée : le palais est ravi !

Il faut qu’elle travaille la salaison. Et qu’elle choisisse mieux les bêtes. Ses critères se doivent d’être plus pointus. Elle les prendra plus jeunes désormais, car la chair est plus tendre, moins intoxiquée. Elle les enivrera avec un alcool de meilleure qualité. Absolument. Pour faire du haut de gamme on se doit d’investir !

Six mois par an, elle disparaît habilement des radars médiatiques et fait son tour d’Europe en van réfrigéré, pendant que ses cons de concurrents courent après les interviews, les articles, la reconnaissance.

Son apparence est telle qu’elle ensorcelle tout le monde, flics ou douaniers aucun problème. Elle s’en ferait bien un d’ailleurs mais c’est plutôt risqué.

Le choix des bêtes la régale.

Les italiens sont secs – peu de chair – mais fondants. Les anglais sont plus gras, un peu comme les allemands. Trop de bière peut-être. Ce qu’elle préfère, assurément, ce sont les grecs. Saveur iodée, herbale et minérale. Ils ont tout leur pays dans leur chair. Texture ferme. Un délice absolu. Un certain goût antique.

Choix de la proie. Attraction. Baise ou pas. Mort enfin. Redoutable. Ce sont les étapes d’un produit réussi.

Les six autres mois elle les fume.

Elle a toujours aimé les hommes. Elle a toujours préféré les détruire. Dans la cour de l’école au fin fond du Portugal, elle s’amusait déjà à faire pleurer les garçons. Pas facile comme challenge car, les gars, ça chiale pas, surtout dans un pays latin. Ses subterfuges relevaient du génie.

Séductrice en herbe, elle les attirait avec ses couettes sombres et ses yeux de velours. Elle jouait avec eux. Leur faisait croire que. Un petit moment. Bien croire, oui, elle était forte pour ça. Comme si les rouages de la séduction et des rapports de force n’avaient pas de secret pour une si
petite et si mignonne fillette. Alors ils y croyaient. Fiers comme Artaban d’être l’élu du jour, du mois, de la semaine. Elle jouait à la fille. Gentille.

Minaudeuse. Admirative. Inférieure. C’était là l’étape qu’elle préférait : cette séduction jouée dont les autres étaient dupes. Elle parvenait même à verser une larme quand l’élu osait jouer avec une autre. Une tragédienne née. Elle attendait l’aisance, l’assurance du futur homme bien certain du
pouvoir qu’il acquiert sur celle qui l’aime et, au paroxysme de cette aisance, de cet amour enfantin éphémère, elle prenait plaisir à les assassiner d’une remarque ignoble. L’estocade finale. Royale. Impériale même.

La petite fille a bien grandi et a eu le privilège de devenir une… bouchère !

Lors des quelques contrôles qu’elle subit avec son van, elle ne tremble même pas. La plupart du temps, un seul sourire suffit à éviter la fouille.

Lorsqu’un agent zélé insensible à son charme, ou lorsque une femme de la Police veut pousser le contrôle, elle ne craint pas grand-chose. Ils ouvrent le van, y découvrent effectivement des tas de barbaque pendus, des porcs. Les papiers sont en règle, vous pouvez passer madame. Et son tour continue. Sa quête de chair fraîche se poursuit sans encombre.

Un bar, un restaurant, des sourires, une conversation enjôleuse ; le manège se fait désarmant de simplicité, après quelques inquiétudes lors de ses premiers meurtres.

Viens on va dans mon van. Viens on boit encore pour bien se désinhiber.

Viens je te plante ma lame, bien placée. Tu saignes sans même crier, ensuqué par l’alcool et la stupéfaction. J’ai tout ce qu’il faut pour nettoyer.

Tu meurs tranquillement, tes gros yeux me regardent, toujours avec cette surprise que j’adore. Bien mort, bien nettoyé, je te traîne non sans mal du côté froid. Te voilà cadavre. Je te cache soigneusement derrière les porcs volumineux, les vrais. Et je reprends la route.

Elle ne tue pas tant d’hommes que ça. Vu la qualité de son jambon et les prix qu’elle pratique, elle n’a pas besoin de produire en grosse quantité. La routine est parfaite.

Elle rejoint ensuite son aldeia, son petit village portugais perdu au pied d’une montagne ridicule. Elle retrouve ses cochons, les vrais, ceux qui servent de vitrine. De cette race un peu sauvage et noire, dont s’occupe sa petite sœur lors de ses absences. Et le tour est joué.

Salaison, fumage artisanal. Les longs corps, elle les découpe habilement, de toutes ses forces de femme conquérante. Chaque morceau sera utilisé : ceux qui ne servent pas pour le jambon deviendront pâté, les viscères de bons boudins. Rien ne se perd dans cet animal. Elle confectionne avec amour ces mets qui sont de purs délices. Il s’agit d’un travail d’orfèvre ; elle y passe des heures, des jours et puis des nuits. Mais la passion l’habite.

La passion du travail bien fait, par elle seule. Sa sœur lui donne seulement un coup de main pour la confection des terrines, dans lesquelles les deux chairs sont mélangées, celle des porcs au sens propre, celle des porcs au sens figuré.

Elle se donne du mal et elle est sûre d’elle : la première place du classement est pour bientôt…

Les jambons Circé sont vraiment les meilleurs !

 

Clémence Dumper • Mythologies 2. Terre et sœur

Nous ouvrons l’année avec Clémence Dumper., que nous retrouvons. Née à Nîmes en 1978, formation de Lettres Classiques, enseignement, et écriture quotidienne. Après avoir vécu à Porto, Milan et Nîmes, elle vit désormais à Budapest, en Hongrie, où elle se consacre essentiellement à l’écriture. Après des débuts littéraires dans des revues comme Rouge Déclic ou des festivals comme celui de Mouans-Sartoux ; elle a publié son premier roman, Débandade, aux éditions Philippe Rey, en 2014.

 

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Antigone défie la Loi et choisit l’honneur.

 

Elle creuse avec ses mains. Si elle le pouvait, elle creuserait avec tout son corps, avec ses dents, avec sa rage entière qui fait d’elle l’ultime combattante. Préférer l’honneur à la mort.

La terre est sale, humide. Ses ongles sont des lambeaux et ses mains saignent déjà mais cette souffrance là, physique, n’est rien comparé à l’immense précipice qu’elle sent au fond d’elle. En
creusant de la sorte, c’est sa propre solitude qu’elle troue, qu’elle bêche, pour y planter sa haine, pour y planter l’injustice.

Il se remet à pleuvoir et les gouttes accompagnent timidement ses larmes. Le jour promet d’arriver, il faut qu’elle s’active. Elle entend au loin quelques corbeaux qui s’éveillent et leurs croassements se mêlent au bruit lourd des avions et des hélicoptères.

Le pays est en guerre. La terre est en guerre et elle, au milieu de rien, elle se retrouve seule avec le corps mort de son frère qu’elle a peiné à porter jusqu’ici.

Elle ne le regarde pas. Pas le temps: il faut creuser. Bien mouillée désormais, la terre se fait plus souple – elle remercierait presque le ciel de lui offrir cette averse, si elle n’avait l’esprit entier occupé par la colère. Elle ne le regarde pas. Il est mort et bien mort, il n’attend qu’une chose: une sépulture digne. L’odeur caractéristique de cette terre humide la rassure. Un parfum d’éternité, un parfum de nature humaine.

Elle sait qu’elle risque gros: ce à quoi elle s’adonne demeure complètement illégal. Elle sait qu’on la cherche, et qu’on va la trouver.

Ses longs cheveux fangeux coulent sur son visage. Sa bouche est sèche et son maigre corps épuisé. Mais il faut que le trou soit suffisamment profond, profond comme sa peine.

Ses mains sont trop petites; elle compense ce défaut par son acharnement. Le sang qui coule de ses doigts écorchés se mêle à l’humus – comme ça, se dit-elle, c’est bien un peu de moi que
j’enterre avec lui.

Les combats font rage, même la nuit. Le cri lointain des sirènes vient percer l’aube à venir. Elle sait qu’à cet instant, en entendant ces stridences, des familles entières, apeurées, vont sortir de leur maison, vont l’abandonner définitivement pour se réfugier dans un abri de fortune qui ne les protègera peut-être pas. Elle sait qu’il y a des enfants, réveillés par la peur, qui courent en donnant la main à leur mère, confiants malgré tout, une peluche ridicule dans leur autre
main. Elle sait tout cela, s’en moque éperdument. Une seule chose compte. Creuser.

Elle jette un œil rapide sur le tas de terre qui s’amoncelle au bord du trou, petite montagne bientôt disparue, futur mausolée du frère chéri.

C’est bien. Ça avance.

Laborieuse, la voilà désormais elle-même dans le trou. Seule sa tête dépasse, de temps à autres, entre deux poignées de terre, la faisant ressembler à une taupe curieuse.

Elle n’a pas de lumière mais elle a de la chance: les nuages orange fournissent une lueur qui suffit largement à déjouer les ombres.

Elle n’a pas peur. Elle n’aura plus jamais peur, de ces fous qui gouvernent, de cet État maudit qui refuse qu’elle soit libre, qui refuse d’honorer le cadavre d’un combattant. A la fosse commune! Voilà ce qu’ils lui ont répondu. Bande de salopards. C’est ainsi que vous remerciez ce frère qui a perdu la vie pour sauver le régime! Bande de raclures! Elle n’est que dégoût – et amour sororal.

Elle a volé le corps, si froid et si rigide. Elle l’a transporté, seule, dans une carriole, recouvert de purin pour que personne ne fouille. Son frère sent la merde. Son frère sent la mort. Elle espère que la pluie, violente maintenant, lavera le défunt.

La voilà au fond du trou, épuisée. Elle s’y allonge, totalement insouciante de la saleté et, à l’horizontale, elle tend les bras – son frère est plus grand qu’elle. C’est bon. Il rentrera. Sans être plié.

Décent, droit, allongé, en repos. Elle ouvre un peu la bouche et boit la pluie qui tombe.

Agile, elle remonte sur le bord. Le plus dur reste à faire et le jour n’attend pas. Ce n’est plus de la terre mais bien de la boue maintenant, dont l’odeur la remplit de forces vives. Elle le prend par
les pieds quand, déjà!, la lueur du ciel est en train de changer. Le monde est quelque part entre la nuit et l’aurore.

Il est lourd. Tellement lourd. Pas humain d’être si lourd. Pas humain, non, juste mort. Son dos est douloureux, ses bras n’en peuvent plus mais elle n’est plus humaine. Elle est une sœur en deuil. A bout de forces, elle ne sent plus rien. Un néant l’envahit.

Les lueurs du petit matin, malgré le mauvais temps et bien malgré la guerre, conservent leur détestable douceur.

Le voilà dans le trou. Le corps a fait un bruit. Sourd. Chute. Elle le regarde une dernière fois. Elle trouve même l’audace morbide de s’allonger quelques minutes sur lui. Mouillés tous les deux. Morts tous les deux. Terre et boue tous les deux. L’ultime étreinte. Il n’est même pas froid. Il fait déjà partie des éléments. Déjà terre, déjà vers.

Vidée, elle remonte et entame la dernière phase de l’œuvre. Toute la terre sortie, elle la jette avec l’ardeur du désespoir, en pleurant. Au moins tu seras bien. Au moins tu seras recouvert d’un drap de sable.

Tu n’auras pas trop froid.

Elle fait vite, le résultat la satisfait. On dirait qu’il ne s’est rien passé.

Elle saisit une pierre grosse comme la lune absente cette nuit, et la pose délicatement à l’endroit de la tête, pour marquer l’accomplissement de son devoir de sœur.

Comme plus rien ne compte (ni l’arrivée de l’aube, ni celle, aussi probable, de la milice qui viendra l’arrêter) elle s’allonge, sereine, sur la tombe de fortune. La pluie s’est arrêtée. Elle ne pleure plus.

Antigone se repose.

 

Clémence Dumper • Mythologies 1. Sisyphe Imperator

Nous ouvrons l’année avec Clémence Dumper., que nous retrouvons. Née à Nîmes en 1978, formation de Lettres Classiques, enseignement, et écriture quotidienne. Après avoir vécu à Porto, Milan et Nîmes, elle vit désormais à Budapest, en Hongrie, où elle se consacre essentiellement à l’écriture. Après des débuts littéraires dans des revues comme Rouge Déclic ou des festivals comme celui de Mouans-Sartoux ; elle a publié son premier roman, Débandade, aux éditions Philippe Rey, en 2014.

 

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Sisyphe porte son rocher au sommet d’une montagne. Une fois au sommet, le rocher tombe. Sisyphe doit le remonter. Sa punition éternelle.

 

Sept heures le réveil sonne. Spiruline. Protéines. Douche et direct à la salle. Chaque semaine il soulève un peu plus. Chaque semaine il prend du muscle et découvre, ébahi, son potentiel physique. Il regarde ces masses qui se forment sur ses bras, sur son torse, comme autant de pieds de nez qu’il ferait à la mort. Impressionnant. Il commence vraiment à avoir l’allure d’un surhomme, d’un dieu. Il veut pulvériser les limites du corps. Il veut pousser l’humain au plus loin dans ses forces. Il souhaite que son corps déjoue la mort, remonte la machine infernale qu’est le temps. Il ne veut pas vieillir. Aussi prend il également soin de son visage. Crèmes variées, traitements innovants, il se donne du mal pour remonter la pente inexorable. Pas vieillir. Pas mourir.

Avant de partir à la salle, qui pour lui est un temple, il regarde toujours la photo sur le frigidaire. Lui-même il y a deux ans. Pas le même. Un homme crevette. Un ado mal dégrossi. Pas le même. C’était avant la mort de sa mère. Avant l’élément perturbateur comme on dit. Il s’était alors rendu compte, assez tardivement il faut bien avouer, que l’être humain est mortel.

Tout être humain. Même sa mère, pourtant surhumaine. Il savait bien qu’on mourrait tous les jours, mais ce “ on” désignait une humanité trouble, une masse informe, des gens, des inconnus. Pas maman.

Il n’était pas enfant pourtant: à trente-deux ans, la vie éternelle n’est qu’un mythe qu’on laisse, impuissant, à quelques adolescents. Il le savait mais refusait de savoir. Les gens, oui. On, oui. C’est triste mais oui. Mais sa mère. SA PROPRE MERE! Quelle honte! Quelle cruelle déception! Ça voulait dire qu’il ne serait plus le bébé. Ça voulait dire qu’il n’y aurait plus désormais sur terre un être le connaissant depuis sa naissance, témoin de son avancée, témoin aimant de la singularité qu’il incarne. Ça voulait dire surtout – horreur suprême – que lui-même risquait un jour de mourir! Non!

NON!

“Tu croyais qu’elle était immortelle?” lui avait demandé un ami. Non, il savait bien. Mais quand même. Pas immortelle, non, mais qu’elle meure, ça! Il ne s’y attendait pas!

Les médecins avaient été formels: une insuffisance musculaire avait précipité le décès après l’opération. La femme était trop faible, impossible pour elle de récupérer, son organisme, son corps n’avait pas supporté. Maman était trop crevette. La suite semble diablement logique… Désireux donc de ne jamais mourir et d’avoir un organisme le plus solide possible, il s’était simplement mis en quête d’une éternité et l’époque, prodigue en la matière, lui avait fourni de quoi satisfaire ce désir.

Des gélules à prix d’or, des compléments alimentaires. La sainte spiruline. L’acide hyaluronique. La mélatonine. La DHEA. Les molécules et les découvertes se multipliaient, offrant un éventail immense pour contrer les méfaits de l’oxydation, de l’âge, de la vie. Et lui, il gobait ça, dans tous les
sens du terme.

Il finissait par se nourrir quasiment exclusivement de poudre et des gélules. Quelques fruits bio çà et là. Son pain, il le faisait. Ses jus, il les faisait, avec un extracteur bien sûr pour préserver les fibres, les bienfaits, pour préserver cette fragile promesse d’éternité. Qu’est-ce qu’il se sentait bien! Qu’est-ce qu’il se sentait jeune! Plus jeune que jamais! Une vitalité nouvelle, pure, coulait dans ses veines. L’effort ne l’épuisait pas. Toujours en forme. Jamais vieillissant. Il commençait seulement à ressembler à un être en plastique. Pas grave: le plastique se dégrade moins vite que l’homme!

Ce mode de vie était tellement drastique que sa vie sociale en avait inévitablement pâti: il ne pouvait plus partager un apéro avec les amis. Il fustigeait tous les fumeurs, les buveurs, tous les fainéants, tous ceux qui négligeaient leur corps, tous ceux qui se laissaient vieillir et se plaignaient – les cons! d’avoir mal quelque part. Son mode de vie healthy dénouait un à
un ses quelques liens qu’on dit sociaux. Qu’importe! Les autres ne comprennent rien lorsqu’on les dépasse.

Sa solitude demeurait passablement occupée. Le sport. L’hygiène. Le soin. Il en faut, des heures, pour devenir surhomme! On ne naît pas pérenne, on le devient.

L’héritage de maman était conséquent: la brave femme avait toute sa vie économisé pour lui. Ainsi il pouvait se permettre de s’adonner pleinement à sa quête, sa conquête. Le yoga. Le running. Mais c’est bien la salle qui occupait tout son temps, qui était sa drogue, sa sève vigoureuse.

Chaque jour soulever. De la fonte. Chaque semaine un peu plus. Il y va le matin et il y va le soir. Il soulève inlassablement ces poids qui le rassurent. Dix fois cent fois mille fois. Il en sort épuisé, plus vivant que jamais. Il en sort immortel.

Les courbatures et autres inflammations ne le découragent pas (il existe de nos jours de multiples produits pour contrer les effets de l’effort trop intense). Il est fort et la monotonie de ces activités l’hypnotise lentement. Il soulève et, quand il ne soulève pas, il rêve qu’il soulève. Ses bras, même dans le lit, ont ce réflexe étrange de bouger seuls lorsque l’endormissement est proche. Comme des sursauts de vie. Il soulève. Il redescend.

Il n’y a pas d’autre but. Soulever. Redescendre.

Soulever. Vivre. Plus que vivre. Conjurer la vieillesse, la maladie, la mort. Soulever. Redescendre. Tout le temps. Chaque jour.

L’argent qu’il a placé lui rapporte beaucoup. Soulever. Redescendre.

Un jour, la somme est telle qu’il accomplit son rêve: s’équiper dignement.

Soulever. Redescendre. Son appartement devient sa propre salle de sport.

Plus besoin d’abonnement et plus besoin de salle. Soulever.

Redescendre. De jour comme de nuit. Les autres pourraient voir ça comme un supplice, un enfer, mais il n’en a cure. Les autres n’existent plus.

Il soulève. Redescend. Il ne compte même plus, ni les poids, ni les heures.

Les muscles se bandent, se débandent dans une valse infinie qui s’approche d’un réflexe. Il devient une sorte de balancier perpétuel.

Soulever. Redescendre. La nuit comme le jour.

Et, même lorsqu’il s’écroule sous le poids de l’haltère, même lorsque l’excès de cocktail revitalisant foudroie son organisme – si jeune pourtant, même lorsqu’il meurt, il soulève encore, dans sa tête du moins.

Redescend. Pour toujours.

 

Henri-Pierre Jeudy | Découpe des territoires

Henri-Pierre Jeudy est sociologue. Il réside en Champagne, non loin de la diagonale du vide. Il est à l’origine de la revue Amplitudes, sise précisément sur le territoire.

 

 

Rainer Maria Rilke dans un court texte – « le paysage » – parle de l’aveuglement que produit « l’état des choses » dans lequel nous sommes immergés. « On sait combien nous voyons mal les choses au milieu desquelles nous vivons ; il faut souvent que quelqu’un vienne de loin pour nous dire ce qui nous entoure ; il fallut donc commencer par écarter de soi les choses pour devenir capable par la suite de s’approcher d’elles de façon plus équitable et plus sereine, avec moins de familiarité et avec un recul respectueux, car on ne commençait à comprendre la nature qu’à l’instant où l’on ne la comprenait plus ; lorsqu’on sentait qu’elle était autre chose, cette réalité qui ne prend pas part, qui n’a point de sens pour nous percevoir, ce n’est qu’alors que l’on était sorti d’elle, solitaire, hors d’un monde désert1. » Lorsque je suis en train de marcher sur un coteau et que j’observe à l’alentour, les limites imposées pour la découpe de l’espace devenir plus tangibles, je vois distinctement des fils de fer barbelés qui forment la clôture des champs, des bouts de route, des bosquets isolés, un clocher d’église, une étable pour les vaches en stabulation, de telle sorte que mon regard peut s’arrêter sur chaque détail comme s’il participait lui-même à la distribution des lieux dans l’espace. Au gré de l’apparition des abords et des contours, j’ai cette impression étrange de me trouver à la naissance de la vision quand mon œil vagabonde en scrutant l’horizon après avoir perdu de vue les limites anthropiques de l’espace.

On pourrait considérer aussi que nous avons une conception nominaliste du territoire puisque sa découpe est réalisée par une distribution interminable de noms propres. Ces noms de pays, de contrées, de cours d’eau, de forêts, de villages désignent des lieux circonscrits qui offrent à la mémoire le souvenir d’une autre époque. Cette taxinomie forme à elle seule une lecture du paysage sous un mode pour le moins incantatoire : un nom de lieu prononcé donne à celui-ci une existence. Il est là et non ailleurs. Il ne bouge jamais malgré le temps qui passe. D’une manière allégorique, la représentation de la configuration détaillée d’une contrée peut naître de l’énonciation de chaque lieu, le poème ainsi composé n’étant qu’une suite rythmée de noms propres, lesquels deviennent, comme dans la poésie de François Villon, des noms communs. Cette vision nominaliste est étrange parce qu’elle va de soi, elle n’est plus réfléchie, elle s’impose comme une sorte d’évidence archéologique. Le nom prononcé se donne pour le signe immuable de l’existence réelle du lieu.
Le territoire peut aussi avoir l’air de disparaître dans un espace devenu « réticulaire ». Depuis la fin de la seconde Guerre Mondiale, dans la plupart des bourgades, les nouvelles constructions offrent l’aspect dominant de l’urbanisation des campagnes. Elles rappellent l’habitat des banlieues et enserrent comme un rhizome, le noyau patrimonial des villages et des petites cités. Ainsi chaque « lieu propre » demeure d’autant plus virtuel que l’entrelacs des réseaux semble en majeure partie abstrait – et peu visible – bien que l’urbanisation des espaces ruraux, ait adopté dans les pratiques du zonage, des figures réticulaires rendues visibles sur le territoire. Ce qui triomphe, c’est « l’esprit de réseau » dans toutes les modalités de consommation, et celui-ci a de sérieuses incidences sur le sentiment d’appartenance à un territoire et sur ses limites instituées, ostensibles ou non, en les projetant sans cesse dans l’espace indéfini de la communication. De plus, au cours des changements du rapport entre l’urbain et le rural, « l’urbanisation du rural » se réalise surtout dans le monde virtuel des réseaux et dans les effets de la disparition des modalités anciennes des échanges. Il se forge alors une relation complexe entre l’abstraction de l’urbanisation globalisée et la pérennité des paysages ruraux. Que restera-t-il de la distinction entre la « vie rurale » et la « vie urbaine » ? Des représentations anachroniques stéréotypées qui relèvent de « résiduels idéologiques ». Le maintien de cette distinction assure la vision en trompe-l’œil de ce qui reste de la ruralité. Faut-il se représenter les restes patrimoniaux comme les dernières valeurs d’appartenance au territoire ? Des symboles protégés pour des raisons historiques, épars sur le territoire, figurant une constellation de signes tangibles d’une certaine « épaisseur de l’histoire »…
On dit que le chat marque son territoire avec l’odeur qu’il sécrète. Les humains établissent des limites en opérant une découpe géométrique de l’espace. Les paysans se représentent leur propriété en nombre d’hectares et le bornage des « étendues de terre » semble faire exister la configuration des territoires. De même l’activité des institutions s’applique dans le cadre de réseaux territoriaux qui circonscrivent l’exercice de leurs compétences. Le mot « territoire » désigne une partie pour le moins abstraite de l’espace qui, comme le temps, n’est qu’un récipient vide et sans contour. C’est de manière conventionnelle que la notion de territoire permet de se représenter ce qu’est l’espace.

Quand une contrée se vide de sa population, la représentation du territoire semble se disloquer elle-même. Les habitants sont-ils condamnés à se voir comme « les derniers des Mohicans » dans une réserve d’Indiens ? Ainsi « la diagonale du vide » est une ligne imaginaire qui traverse la France du Nord-Est au Sud-Ouest. La « ligne » contient en elle-même sa part de réalité puisqu’elle est signifiée par des marquages, mais elle est en même temps le fruit d’un certain imaginaire de la découpe du territoire. « La diagonale du vide » est aussi appelée « diagonale des faibles densités de population », ces dernières ayant été provoquées par l’exode rural et par la métropolisation. Le vide lui-même semblerait pouvoir se représenter de manière géométrique. On peut comprendre que l’impression de désertification vienne d’une sensation propre à une manière d’appréhender un territoire. Du coup, elle n’entre pas dans la seule logique des mesures, elle provoque des réactions mentales collectives qui peuvent paraître contradictoires. Le « sentiment d’abandon », souvent invoqué par les habitants d’un territoire où l’isolement se fait cruellement sentir, se fonde-t-il sur la vision de villages et de hameaux dépeuplés ? Les artifices pour combler la prégnance du vide ne manquent pas : des éoliennes imposantes ont été érigées en un temps record pour prouver qu’un pays désertifié demeure au moins capable de servir à la société en produisant de l’énergie bienfaisante. Elles habitent désormais le paysage comme si elles avaient toujours été là pour faire oublier également la présence inquiétante des dépôts de déchets nucléaires. Il est curieux de voir implanter les signes du futur sur un territoire qui offre au regard l’apparence de son déclin. Le miroir de l’avenir se construit là en « rase campagne » avec la menace que provoque la présence d’un des plus grands dépôts de déchets nucléaires et la répétition ostentatoire de ces innombrables éoliennes qui figurent l’espoir de l’humanité.

A l’entrée des villages, sous le nom de la localité, un panneau est partout ajouté, c’est un appel à la vigilance par une « participation citoyenne ». Son pictogramme est un œil bien ouvert, de couleur bleu clair. Les habitants sont si peu nombreux qu’ils se doivent de surveiller le passage exceptionnel, rarissime, d’un piéton inconnu ou d’une voiture qui s’arrête. L’état d’alerte passe pour la condition primordiale de la sécurité. Toute personne étrangère au village devient potentiellement suspecte de déranger l’ordre établi. Un ordre fondé sur la représentation d’une tranquillité rendue elle-même inébranlable par la dépopulation. En somme, les derniers habitants d’un « village qui semble plutôt mort » sont conviés à réunir leurs ultimes forces de vie dans cette vigilance qui consiste à repérer tout comportement intrusif. L’invitation qui apparaît plutôt comme une injonction se fonde sur un resserrement possible des liens de communauté que produit l’émergence d’une menace. En conséquence, l’espace public – les rues, la place du village – est traité comme l’espace privé : au même titre qu’il est « propriétaire de son habitation », l’habitant est appelé à surveiller « ce qui est hors de chez lui ». Il n’y a plus à proprement parler d’espace public – cet espace où l’inattendu reste susceptible de se produire. Même s’il ne se passe rien durant des jours et des nuits, même si les gens « se barricadent » chez eux, l’espace du dehors peut faire l’objet d’une surveillance permanente à partir d’une complicité partagée. Symbole de cette vigilance, l’œil sur le panneau, est orienté vers la route, et non vers le cœur du village. Il semble dire : « vous qui venez d’ailleurs, faites attention, maintenant vous entrez dans une zone sous haute surveillance ». D’ailleurs, dans les petites villes, se développent des réseaux de caméra… Faut-il imaginer qu’un jour, quand il n’y aura plus que trois ou quatre habitants dans un village, un appel à la « visite surprise » sera lancé pour voir au moins quelqu’un de temps à autre. Toujours est-il que le contrôle d’un espace public qui paraît a priori inexistant rend insensée la vigilance elle-même. D’une certaine manière, c’est le vide qui fait l’objet d’une surveillance accrue comme s’il était à l’origine de la menace. Faisant figure de stéréotype de la tranquillité, la « campagne perdue » représente le lieu où l’éventualité du danger devrait être écartée. Et pourtant, l’œil de « la vigilance citoyenne » semble bien annoncer le contraire. Il est un appel à une « machinerie de la peur » comme ultime principe d’un rassemblement communautaire. Les automatismes de contrôle, l’état d’esprit qui caractérisent la surveillance, annulent les charmes infantiles de l’imaginaire de la peur en prenant la figure d’un « système de protection et d’alerte » qui occupe le temps de la vie quotidienne. Depuis l’espace clos de l’enfermement individuel, l’œil vigilant inspectera le dehors, là où, de facto, il n’y a aucune chance qu’il se passe quoi que ce soit. Le glissement de « l’imaginaire de la peur » à « l’imaginaire de l’insécurité » s’accomplit avec l’organisation mentale de « dispositifs de sécurité » qui configurent les modes de relation aux autres. Ce n’est même plus la peur elle-même qui serait le moteur de la « déliaison sociale », ce sont les modalités de sa gestion qui permettraient de recréer une « liaison sociale » fondée sur la délation et la claustration. Pourtant, une scène obsédante hante les gens : mourir seul dans un espace où notre cadavre ne sera découvert que le lendemain… par le facteur.

Quand j’étais adolescent, je me suis trouvé seul dans cette maison où je suis en train d’écrire aujourd’hui, et, la nuit venue, je me suis enfermé dans ma chambre en clouant la porte. J’avais pris soin de prendre à côté de moi le sabre de cavalerie de mon grand-père, ancien capitaine, et un vieux fusil de chasse plutôt rouillé. Même si je savais que de pareils instruments ne me serviraient pas, je préférais les garder près de moi. La fatigue l’emportant sur ma peur, j’ai du m’endormir, je me suis réveillé, il faisait déjà jour. Bien des années plus tard, j’ai pris l’habitude en été de ne plus fermer les portes, je n’avais pas vaincu ma peur, je l’avais éludée, elle était devenue un non-lieu depuis que l’éventualité de ma mort faisait partie prenante de l’horizon de mon existence. La peur peut-elle nous envahir sans qu’aucun signe ne nous prévienne ? Une fois qu’elle nous tient, elle peut s’arrêter sans crier gare ou s’amplifier à tel point que toutes nos tentatives pour la rendre injustifiable sont vaines. La peur du loup qui a fait couler autant d’encre que l’énigme du mont de Vénus viendrait-elle d’abord d’une illusion d’optique ? Le leitmotiv de bien des chansons sur la présence du loup le révèle : je crois voir le loup alors qu’il n’est pas là, et j’en suis si persuadé que j’en ai peur. Mais la peur est avant tout une émotion forte. Quand elle surgit de manière inattendue, elle produit le paradoxe d’exacerber nos moyens de défense tout en les anéantissant. C’est bien pourquoi elle est l’arme essentielle des dictatures : faire régner l’ordre par la peur impose une véritable gestion des émotions collectives. La peur reste comparable à une épidémie, elle est contagieuse et quand elle semble avoir disparu, elle resurgit là où on ne l’attend pas.

Le découpage de l’espace et du temps s’accomplissant toujours dans le vide, je me suis demandé ce que pouvait vouloir dire « être aux confins de ». La signification du mot « aux confins » ne saurait être réduite à celle de « limites » ou encore à celle de « limites extrêmes ». Un territoire, qu’on désigne habituellement comme « se trouvant aux confins d’un autre », est en même figuré comme « étant au bout du monde ». Les « confins » annoncent une limite et en même temps, « ils » représentent l’évanescence de cette limite. Selon Jean-Luc Nancy, « nos n’occupons pas le point d’origine d’une perspective, ni le point surplombant d’une axonométrie, mais nous touchons de tous côtés, notre regard touche de tous côtés à ses limites, c’est à dire à la fois indistinctement et indécidablement, à la finitude ainsi exposée de l’univers et à l’infinie intangibilité du bord externe de la limite. » Ainsi, nos manières « d’être au monde » mettent en scène la figuration de « notre venue aux confins ». La limite est une ligne de séparation abstraite qui ne cesse de se reproduire d’elle-même chaque fois qu’elle semble disparaître. La fréquence de son apparition lui confère la figuration ostentatoire de son excès. Ainsi peut-on considérer que son effacement est inhérent à la surabondance de sa manifestation, et qu’en somme, la limite est en elle-même illimitée. Quand je crois reconnaître que « je suis aux confins de… », je ne suis plus « entre deux » mais c’est tout de même de l’intervalle qu’adviennent les « confins », comme si les limites s’estompaient pour indiquer une direction. Les confins deviennent un lieu de naissance. Plus ou moins aveuglés, nous ne savons pas au juste où se trouve le « bord externe de la limite » et si nous le découvrions, nous serions confrontés à la plus belle des illusions : « le dehors était déjà dedans ».

Mathieu Brosseau | L’amour est art populaire

Notre collaborateur Mathieu Brosseau publie L’Exercice de la disparition au Castor Astral, dont nous sommes honorés de présenter un extrait.
« L’Exercice de la disparition est un ensemble de poèmes hallucinés polymorphes et foisonnants dont on comprend et ressent l’évolution et l’unité au fil des mots.

Mathieu Brosseau nous incite à voyager à travers le temps pour atteindre nos fondements, avant même nos perceptions et représentations. À force de casser notre boussole littéraire, de surprise en tournure, de vision en pirouette, il y parvient. » (site de l’éditeur)

Quelqu’un d’hier ou que sais-je, une photo un souvenir,
Grand-ma, mommy ou le cosmos
Un œil tendre le vôtre tourné vers une perte
Une perte qu’on
Vous a apprise une douleur
Comme un plaisir
Un creux dans la route, ça cabosse,
une forme qui rompt, une forme qui heurte et rappelle votre
perte, bébé plus, plus fusion, non
une forme moule, faites
faites couler la pâte en celui
faites couler ce dé hasardeux
ce désir bègue, ce dé
faites le couler amnésique dans le creux
faites-le

— oh qu’il est ame…
— oh qu’elle est moule lave liquide
— oh qu’il est amour bouillon
— oh qu’elle est forme rêvée jamais vue

alors que
toujours le canon tonne il aspire, conformité aspire

Le refrain des amours
Plâtre ce modèle, vous
Coulez votre transport, voix tendre, oh chérie, votre
Désir sans mémoire pour un nouveau temps,
Nouvelle histoire, dans le patron aux mesures de Vitruve,
Mesures connues comme phrase musicale
Quelques notes et s’achève l’histoire

Faites couler votre pâte dans un moule, vous le faites
Vos désirs et oublis, pareils pareils,
deux petites croches sur une partition palimpseste
pareilles pareilles

et si là, vous tentiez telle ou telle couleur,
ou matière, ou approche, ou cette parade nuptiale jamais
encore proposée
à cette douce qui passe
à ce doux qui envole

Désir comme l’oubli, marqueur des présents recommencés,
Désir comme début d’ère nouvelle
Cet amour pratiqué comme sport communautaire
Cet amour réclamant le vide avant l’éruption

Le dedans avant de s’en extraire

L’intérieur et son départ comme un art,
Une recherche instinctive
Et une occupation

— Que croire quand vide ?

Passer le temps pour
revenir sur son arrête
revenir et renaître dans cette tension attirance et mots séduits
mots d’apparat

Mots que vous prononcez

— Je vous ai tant entendus

Vous forgez votre art sans le savoir
Sans mémoire et le reproduisez dans son modèle
Trame d’une histoire connue
Théâtre rejoué encore et toujours

La pâte en ce moule translucide, pensé lévitant sans contours,
La danse nuptiale que vous pratiquez, coulée dans le plat conforme
Et puis l’ajout de vanille, et quelques grains de lits,
Avant d’y mettre quelques déchirures de farine et grumeaux,
Avant d’y mettre le feu, ce four, avant de consommer,

Et le ronron du goût si connu, l’amour de l’ailleurs
Désiré irrespirable

Sorti du moule, l’histoire tient et cet art a la forme d’un oubli
Plus, plus, lassitude a sonné devant le rien restant

Vous le saviez, nécessaire chute,
Pourtant, larmes tombes, théâtre habité d’une vie la vôtre,

— Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche et viens te coucher avec moi.
— Ma mère-grand, que vous avez de grands bras !
— C’est pour mieux t’embrasser, ma fille.
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes !
— C’est pour mieux courir, mon enfant.
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles !
— C’est pour mieux écouter, mon enfant.
— Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux !
— C’est pour mieux voir, mon enfant.

Et toujours en sursaut le réveil ne pas
Ne pas se souvenir du cauchemar
Vous avez pleuré cette cette
Cette histoire

C’était dit, votre peur vos larmes étaient dites,
L’oubli aussi, ignorer le scénario invite au vide
Invite à revenir au présent un autre

Renouveler sa pratique
Passer le temps dans l’espoir de passer sa peau, rejoindre l’autre

L’amour est un art populaire