Archives de catégorie : Disque sur disque

867. Nina Simone, Wild is the wind, 1966 | BV

 


 

Voilà le cas d’une artiste dont on connaît tous et toutes les meilleurs titres, et pratiquement, je crois qu’on peut le dire, dont chacun reconnaît l’énorme force et intégrité… mais dont on ne dispose pas de réel album pensé de A à Z. Et c’est grand dommage (mais enfin, nous en reparlerons, car…).

Cet album est un assemblage de titres qui avaient écartés par Phillips des précédents albums ; or, paradoxalement, pour éclectique qu’elle soit (rythm’n’blues, calypso, blues, et ninasimone) cette suite fonctionne très bien. Tous ces genres sont magnifiés par la présence vocale et le caractère très perceptible, tactile, de la pratiquante de la soul. Certains morceaux en appellent d’autres (Lilac wine évoque vaguement Mississippi Goddam, l’incomparable et parfaite Four women, Plain gold ring) et il apparaît sans far ici la pleine possession des moyens de la prêtresse.

Les curieux noteront deux titres de Van McCoy, l’auteur du disco Hustle

Autre chef d’œuvre, le morceau éponyme, froid et profond — mais je mets ici Four woman dont la déesse est l’autrice.

 

 

972. Prince, One night alone, 2002 | BV

 


 

Attention, il s’agit bien de l’album studio, sous-titré « Prince piano et microphone », et non de l’album qu’il accompagne, One nite alone… live (la même année donc, #729, marrant ce sont les mêmes chiffres), un double album lui-même accompagné d’un troisième disque d’after show. Lorsque cet album sera chroniqué (hasard), je ferai un point sur Prince*.

D’ici là, voici une genre d’ovni, dont sa discographie est pleine. Prince donc, en solo, au piano. Qui démontre comme d’habitude ses qualités d’écriture puis d’interprétation. On ne peut pas en dire beaucoup plus, finalement : une étonnante reprise de Joni Mitchell que Prince adule (A case of you, de Blue, 1971, #364)

Il y a quelques lassitudes (les titres 2 et 3) et tous les insupportables effets sonores (qui sont sensiblement les mêmes que ceux du disque en guitare acoustique solo, The truth, la quatrième ou cinquième galette de Crystal ball, on ne sait plus), qui parsèment les titres sont extrêmement agaçants (tout comme les quelques pages de synthétiseur), mais ce disque recèle aussi d’étranges petites chansons pop (Pearl B4 the swine, Young and beautiful, Arboretum) mais aussi de vraies belles compositions : Objects in the mirror, Have a heart, One nite alone (aux accents expressément de Keith Jarrett), et surtout Avalanche, petit chef d’œuvre et agression directe à Abraham Lincoln — qui se retrouve d’ailleurs sur le live dont je parlais.

La pochette est horrible, dans la lignée de cette période ‘autogestion assistée par ordinateur ».

(*Ayant mal lu le titre, j’ai déjà écrit ceci pour cette future chronique.
« Deuxième prémisse : je suis en train d’essayer (avec grande difficulté) de terminer les textes qui composent mon Avalanche, troisième opus sur le rock et dédié à Prince. J’écoute donc Prince pas mal, et voilà qu’il tombe de la Souche.

Eh bien, comme pour tous les albums de Prince, la chronique est ardue. L’une de mes lignes est que Prince, malgré son incommensurable talent musical, son increvable énergie et son indiscutable faculté de composition et d’écriture, et peut-être pour cet excès de dons, rencontre les plus grandes difficultés à composer un album décent, cohérent, et bon de bout en bout. On cite Sign O’The Times (#786, 1987), Purple rain (#487, 1984) me paraissent un peu bâclés, et je préfère sauver Parade (#89, 1986). Quant à tous les autres… hormis les trois premiers, il y a trop à boire et à manger. »)

714. Ann Peebles, Straight From The Heart, 1971 | BV

 


 

Un album moins connu (que I can’t stand the rain, 1973, #609, et son classique chef d’œuvre éponyme, repris par Larry Graham ou Prince) d’une artiste sans doute moins célèbre que Aretha Franklin ou Nina Simone, mais dont l’élégance et l’efficacité sont remarquables. Écurie Hi de Willie Mitchell, qui découvrira Al Green peu après, elle en devient le plus sérieux représentant.

L’album est expéditif (moins de 30 minutes), mais la production tient la route, et ce rythm’n’blues proche du funk, marque indéniablement le style de la maison. Essentiellement écrit par Peebles et son marie Don Bryant, il contient de solides reprises comme I pity the fool (également reprise par Robert Cray, BB King…) et How strong is a woman (Etta James) ; et il prépare son successeur qui peut être justement considéré comme un classique.

 

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275. Alternative TV, The image has cracked, 1978 | BV

 


 

Un objet à mettre ou ne pas mettre entre toutes les oreilles — un peu comme le Full metal machine de Lou Reed, mais avec ici plus de conviction — sinon tout autant de magnifique dédain. Enfin là je parle des morceaux live de ce premier album du mené par Mark Perry, fondateur du journal punk Sniffin’ Glue, et Alex Fergusson qui après l’éphémère carrière d’ATV réapparaîtront dans divers projets dans les années 90.

Alors documentaire à la va-vite, ou génial brûlot ? Le public est invité à monter sur scène pour cracher son venin, bien ça change des concerts punk où il est de bon ton de cracher sur le groupe. Malgré l’esprit chaotique du projet et du lieu (le 100 Club), plusieurs morceaux étant d’ailleurs des collages de studio et live, et certains sont coupés par un genre de publicité intrusive (parfois on se demande si vraiment le punk, pouvait mener à quelque chose de plus sérieux que du happening — finalement très bourgeois).

Mais ce n’est pas que du punk, mais aussi du post-punk, c’est-à-dire du punk avec du goût ou en tout cas de la mélodie, pleines d’idées (Action time vision, Still live et l’excellente reprise de Zappa réarrangée Why don’t you do me right (Absoluty free, #1050, sous le titre Why don’tcha do me right)

Aux chansons plus convenues mais efficaces (Viva la rock’n’roll, Splitting in two, Good times), on tiffera des explorations tout à fait roboratives comme Nasty little lonely ou l’instrumental Red.

Un excellent premier album avant un deuxième, encore meilleur (#79) !

 

 

479. Van Morrison, Moon dance, 1969 | BV

 


 

L’album n’est pas dénué d’une certaine atmosphère américanolâtre, je veux dire jusque dans son tissu sonore, contemporain sans doute du transfert de l’Irlandais sur les hauteurs de Woodstock — laquelle vient enrober son torrent graveleux de voix avec douceur et expertise (la production est parfaite, on peut le dire), et dans le même temps Morrison s’est rôdé à une écriture plus accessible (surtout depuis le relatif échec d’Astral weeks (#585), son abstrait prédécesseur), une espèce de folk teinté de rythm’n’blues et jazz, et avec une nette inclinaison, une adresse à Dylan le voisin.

L’album le pose comme un nouvel important représentant de musique folk « pour adultes » posant aussi les bases d’un rock doux qui verra des hauts comme des bas. Les éclats de sa voix — le point distinctif, sinon fort de Morrison — est ici préservé, donnant ce cachet singulier à des balades maîtrisées. Je ne détaille pas les morceaux, mais les deux premiers (And it stoned me et le titre éponyme) me paraissent excellents — et tous les autres un chouia au-dessous, sauf Glad tidings peut-être.

 

 

387. Albert King, Born under a bad sign, 1951 | BV

 


 

Nul besoin ici de s’éterniser autre mesure ; le titre comme la pochette donnent le ton ; Albert King, jusque vers la quarantaine, n’a pas eu le succès qu’il méritait. Il enregistre pour Stax cette espèce de compilation avec Booker T. & The MG’s, le groupe de la maison — la plupart des compositions de sont pas de lui (son nom apparaît sur deux de celles-ci seulement) mais le disque devient très vite une référence pour le monde du blues, et très vite (vu l’époque) pour celui du rock (Clapton, Vaughan, Bloomfield et même Hendrix en resteront légataires benoîts).

C’est aussi le moment (et le mode) où le blues électrique, pourtant bien installé depuis longtemps, se heurte au monde du disque vinyle comme format devenu nécessaire. Il doit donc lui aussi s’adapter — comme on l’a vu et verra pour quasiment tous les albums de blues de la souche, du moins ceux de la génération précédent les rockers-boomers. Rassembler des morceaux épars, formater la longueur, se coltiner une boîte de production (ici Stax) et des patrons pas toujours généreux, etc.

Reconnu comme un indispensable de toute bluesothèque — un peu trop de balades pour moi sur la seconde face — il est en effet une pierre miliaire du genre.

 

 

330. Bert Jansch, Birthday blues, 1969 | BV

 


 

L’influence de Bert Jansh sur nombre de créateurs, dans le folk ou dans le rock, est énorme. Membre du groupe folk (anglais) Pentangle, Jansch est un auteur décidé, créatif et poignant ; à côté de son premier solo (dans le lointain 1965), cet album est certainement l’un des plus intenses. Blues dans la veine de Roy Harper, il est plus personnel mais tout aussi entreprenant ; vaguement plus blues qu’à son habitude (il faut dire que l’époque pèse beaucoup sur l’élan british vers le blues et concomitamment les Amériques) ou que strictement de chanson écossaise, cela ne le rend que plus accessible encore à de plus nombreuses oreilles. Pas gran’chose à dire de plus, c’est un très très bon album.

 

 

686. Peter Gabriel, I/O, 2024 | BV

 


 

Je ne suis pas un grand connaisseur de Peter Gabriel, mais j’avoue que j’aime beaucoup son album Peter Gabriel [3] (celui de 1980, #897) ; très fin esthète, qui s’est bonifié avec le temps, il reste pour moi un chouia trop attaché à la pop et avec une certaine forme de variété, mais radical chic ; So et Us sont pour moi trop ancrés dans les son des années 80.

Ajoutons à cela qu’il n’est pas si courant de chroniquer un album « tout neuf » (il est sorti il y a un an et demi) : c’est d’abord que ce n’est pas simplement une galette de plus ; d’abord, c’est le premier album de Gabriel depuis plus de 20 ans. Ensuite, monsieur s’est payé le luxe d’avoir un projet — ce qui n’est plus si courant autour d’un « disque ») : il a sorti chaque morceau en single téléchargeable tout au long de 2024. En outre, le musicien propose deux versions, une « face claire » et une « face sombre », avec deux mixages différents.

Alors bien sûr il y a des passage plus romantiques ou inspirés qui tombent un peu à côté — et de ce point de vue, le mixage « dark » n’y peut pas grand chose malheureusement — ce « dispositif » apparaissant un peu comme forcé — comme le morceau éponyme ou Playing for time ; d’autres sont des morceaux à mon avis un peu moins puissants, mais qui fonctionnent vraiment (par exemple avec une mélodie), comme Four kinds of horse ou Olive tree, tandis que Panopticon, Road to joy, This is home sont des chansons pop qui n’éveillent pas chez moi plus d’intérêt que ça ; Live and let live et The court sont typiquement de l’auteur, bien mieux écrites mais vaguement ennuyantes — on conçoit que ça puisse être un style. Les meilleurs efforts sont le hollisien/björkien Love can heal et les watersiens So much et And still, c’est-à-dire des tentatives de sortir de ses habitudes. Mais l’ensemble est réalisé (en dépit des mixages somme toutes pas tellement radicalement différents) avec savoir-faire (passant si l’on veut de la tarte à la crème au café, de l’énième coucou de Manu Katché à l’inébranlable Brian Eno, venus donner un coup de main), et assez bon goût, et reste un ensemble solide.
 


 

637. Robert Wyatt, Ruth is stranger than Richard, 1975 | BV

 


 

Chaque album de Wyatt est une aventure. Celui-ci paraît un an à peine après son fameux Rock bottom (#120), qui l’a propulsé dans un minimalisme un peu excentrique, entre expérimental et jazz, finalement assez cohérent, après la carrière de Soft Machine, et peut-être encore plus ; produit par Nick Mason, comme son prédécesseur, ici Wyatt s’inspire et se réapproprie des morceaux variés, et laisse la place aussi à ses amis ou collègues, Phil Manzanera (Roxy Music), Brian Hopper (qui a joué avec Soft Machine), Bill MacCormick (bassiste de l’épigone de Soft Machine, Matching Mole, ha ha), Mongezi Feza (saxophoniste sud-africain) et le bien connu Fred Frith (ces trois derniers opérant déjà sur Bottom), ou influences (Charles Haden, Offenbach).

Bref une collection très agréable de douces mélopées à la fois mélancoliques et étranges, avec une excellente qualité sonore (en plus de la production). C’est toujours surprenant (i.e. singulier et/ou inouï littéralement) mais toujours de bon goût (cohérent, méticuleux).

Aux côtés des sons étranges de Muddy mouse, a, b et c, où l’auditeur peut profiter à plein du fausset de Wyatt, et des pièces plus traditionnelles (peut-être moins intéressantes), Soup song et, dans une moindre mesure, Team spirit (chantée par un ballon de foot) on trouve de magnifiques pièces musicales, telles 5 black notes and 1 white note, Solar flares (bande originale d’un obscur film d’Arthur Jones), SoniaSong for Che, de Haden, où piano et cuivres s’embrassent joliment, est tout simplement magnifique.

Richard est la face avec les Mice, Ruth est l’autre. À partir de la version de 1998 (CD), les faces sont inversées, on ne sait pas pourquoi.

 

 

240. Sun Ra & His Intergalactic Myth Science Solar Arkestra, Sleeping beauty, 1979 | BV

 


 

En effet, après Brian Eno, si l’on franchit la ligne, frérot, on peu facilement arriver sur le terrain de Sun Ra : un autre ouvreur de monde, créateur de textures, bousculant les genres (ici, le jazz donc) pour le porter vers quelque chose d’unique, vingtiémiste, résolument moderne.

Intergalactique solaire, mythe et science, exactement ce que nous avons ici. Un album composé de trois pièces uniquement, orienté vers le plaisir et le calme languide de l’écoute, sans nerveuses incursions théoriques (ou peu, au pire des pointes rythmiques plus familière au funk) ; mais également un album qui, en clin d’œil à l’histoire même du jazz (la trompette bouchée, par exemple), défriche encore quelques arrhes de fraîcheur (les voix de Springtime again, jouant sous les sax et la batterie).

Quand Doors of the cosmos se veut plus funky, évoquant de manière sans doute plus profonde (élaborant tranquillement un vrai rideau sonore de cuivres), le son électrique de Miles Davis, la part du lion reste incontestablement le morceau éponyme — l’album sert de base, disons, à Lanquidity (#149) et On Jupiter (#626). Il faut décidément bien tout écouter chez Sun Ra.