Archives de catégorie : Disque sur disque

2. The Rolling Stones, Beggar’s banquet, 1968 | BV

Il faut bien que la période des fêtes serve à quelque chose, aussi nous nous sommes dit, à la rédaction (de cette chronique), qu’on pourrait pour une fois faire faux-bon au hasard, et choisir, pour les cinq dernières semaines de l’année, celles du mois de de décembre, cinq disques parmi nos préférés, qu’ils aient ou non 5 sur 5, clôturant ainsi la troisième année de cette chronique. Comme pour le 100e numéro, où nous avions choisir Dark side, et comme nous venons de voir le 150e, Check your head, et puisque en effet seuls deux disques de cette suite royale sont tombés du cornet à dés (à 1000 faces), Low, Brilliant corners ; nous pouvons alors nous concentrer sur ces cinq pépites — à notre avis non objectif mais sincère.

 


 

Et nous commençons par cette surprise de la Souche : j’aime vraiment beaucoup les Rolling Stones, que je continue à suivre, jusque dans leur plus étonnantes embardées (comme cet hommage à Clifton Chenier avec Steve Riley). Mon album favori est Exile, évidemment, ou bien Sticky fingers, ça dépend de l’humeur. Mais j’adore Tatoo you, Some girls et même Black’n’blue qui vient de ressortir et dont on peut mesurer l’extrême attention au son et à la production (Charlie, putain !).

Mais quand il s’est agi de passer au grill, eh bien c’est Beggar’s banquet qui est sorti en tête du lot ! Dois-je dire que ce n’est pas mon préféré ? Tout ça ne veut rien dire ! D’abord il est extrêmement bien enregistré, au moins aussi bien sinon mieux que Fingers, et mieux que Let it bleed, et évidemment Exile (qui est une bouillie sonore).

Mon ami S. l’avait en vinyle (sans sa version à la pochette censurée, faire-part blanc), et dans une boum, il l’a mis. Je ne sais pas si je connaissais déjà les Stones, mais j’ai tout de suite adhéré au projet.

Certes Sympathy for the devil (et Street fighting man peut-être, les deux simples) sort un peu du lot de ces chansons très bluesy-country, tout en étant encore fièrement européen. Ce qui frappe en pus de la qualité du son, c’est la netteté des morceaux, leur implacable modernité (pour 1968). Il y a des balades exceptionnelles comme No expectations, Jig Saw puzzle, des blues rageurs comme Stray cat blues, déjantés comme Parachute woman ou plus inspirés comme Prodigal son (reprise de robert Wilkins). L’engagement politique de Street fighting man ou Factory girl, culmine dans l’étonnant Salt of the earth, chanté par Keih Richards ; il n’est jamais déplacé ou ridicule ; les textes sont carrément à la hauteur (et le seront jusqu’à Angie à peu près). Même la chanson la plus potache, Dear doctor, n’a aucun défaut. Le groupe est uni, resserré (après le nimp beatlesien du précédent album), concis et à trouvé sa forme. Le monde devra désormais compter avec les Stones, ils ne rigolent plus ; et BB est le premier d’une quadrilogie unique en son genre.

Il y a toute la hargne refendue d’un Richards qui s’affirme comme auteur, la gouaille d’un Jagger qui s’échappe du lyric, le solide de la section rythmique, évidemment, et sans doute aussi, l’ombre évanescente d’un Brian Jones, qui est en train de s’évanouir — pour le pire et le meilleur — étrange destin similaire à celui d’un Syd Barrett (la même année d’ailleurs). L’une des autres responsabilités est certainement portée par Jimmy Miller, dont la verve ne commencera à s’épuiser qu’après Exile (Angie quoi). Enfin, comme dans la chanson que j’ai choisie, le piano (« boogie psyché ») du très grand Nicky Hopkins.

 

 

406. Andre 3000 & Madlib, Otis Benjamin, 2019 | BV

 


 

Un omni que cet album, qui est sorti uniquement sur le net, et n’est pas l’officiel album solo de l’un des Outkat qu’on attend depuis longtemps.
Un hip-hop sérieux, écrit, percutant, servi par les nappes sonores (enchaînes) du génial Madlib, avec les apparitions de Big Boi, Raekwon, Snoop Dogg, Devin the Dude & Q-Tip. Le tout est certainement de grande qualité et il n’y a pas grand’chose à jeter — même le côté moelleux fonctionne, et n’écœure pas.

J’ajoute que la version que j’ai possède un piste bonus (que je n’ai pas comptée) et une piste que j’ai considéré comme lameilleure, donc tout ceci est ) prendre avec des pincettes — et ce n’est pas la version officielle du Tube…

 

 

260. Beastie Boys, Check your head, 1992 | BV

 


 

Beastie Boys a représenté une intéressante charnière entre ce qui se tramait dans les années 90 comme mouvement pop d’ampleur et une veine beaucoup plus intime, du pur hip-hop urbain de la fin des années 80 ; bien qu’initialement tentés par le rap, les Boys s’orientent vers une espèce de fusion qui touche, peu ou prou, à tous les styles de musique populaire…

Lorsqu’il tomba dans notre escarcelle, nous restions un peu décontenancés, mais bien obligés de suivre le rythme, d’autant que de nombreux éléments le rattachaient à quelque chose de plus foncièrement rock (extraordinaire Lighten up ou POW qui feraient rougir un Manu Chao chez les Black Crowes). Surtout, le groove irrésisitible de Funkie Boss, In 3’s, nous ravissaient ; ensuite, des morceaux plus complexes, flirtant avec le low-metal voire avec le rageagainstthemachine-genre (Time for livin’), le funk (Stand together, géniale, Groove Holmes), complètent cet opus — qui au demeurant comporte vingt titre !

 

773. Bobby Womack, Across 110th Street, 1973 | BV

 


 

Un autre presque classique de la soul, la bande-original d’un obscur produit de la blaxploitation, qui voit parmi les meilleurs compositions de Bobby Womack. Si la production est impeccable, l’écriture, accompagnée (et l’ensemble conduit) par J.J. Johnson (le tromboniste de jazz), est parfois limitée par le genre ; mais la chanson titre reste l’une des meilleures compositions de Womack.

 

387. Millie Jackson, Caught up, 1974 | BV

 


 

Arrivé tardivement dans mon pavillon et la Souche, cet album de Millie Jackson grimpe aisément les marches du rythm’n’blues.

Dans The rap, on a une excellente démonstration de ce qu’on appelait « rap » à l’époque et qui est un peu sa spécialité, l’artiste ne pensant pas pouvoir être capable de chanter correctement… Et ce fut un succès, grâce notamment aux reprises de Bobby Womack (I’m Through Trying to Prove My Love to You) ou de Bobby Goldsboro (Summer (The first time)), mais surtout (If Loving You Is Wrong) I Don’t Want to Be Right, de la Stax et porté au firmament par Luther Ingram

Cet album qui a dû hanter une partie de ses contreparties mâles (Hayes, Brown, tous !), ou même, plus récemment, Adrian Younge et Ali Shaheed Muhammad. Noter qu’il est une espèce de narration autour du triangle amoureux, comme le montre la très aimable pochette.

 

 

573. Jeff Buckley, Graceland, 1994 | BV

 


 

Un autre ovni qui a renversé le monde entier — mais pas aussi durablement que les hénaurmes IAM, ou Manu Chao qu’on a vus récemment (évidemment d’autres avaient Nirvana ou Massive Attack).

Je ne reviens pas sur l’histoire du fils de Tim Buckley, qui pose cet opus sur la face du monde, et disparaît quelques mois plus tard. Tout le monde l’aimait et l’écoutait. La production est classeuse comme rarement, je crois me souvenir que le Page/Plant qui lui était contemporain était le seul à pouvoir rivaliser.

Tout le monde l’aimait, et les boues de la Wolf River l’ont mordu et happé à jamais ; reste le temps qui passe, et le désincarne un peu, tout en lui donnant consistance (le figerait-il ?). À l’écoute aujourd’hui, la musique souffre de trop de passages et peut-être, malgré tout, de cette production un peu trop léchée. Restent les chansons, une bonne part sont de petits joyaux ; et la voix, dont il disait qu’elle avait beaucoup de Siouxsie.

Un second album, conçu avec Tom Verlaine, ne verra pas le jour.

 

 

185. IAM, L’école du micro d’argent, 1997 | BV

 


 

Un plaisir et un honneur, et une responsabilité, parler de ce disque, qui est un chef d’œuvre, et qui n’a pas bougé, dans l’esprit et dans la forme depuis sa parution en 1998. Tout le monde connaissait IAM et Je danse le mia, et tout le monde les appréciait, mais L’école du micro d’argent a mis tout le monde d’accord.

Petite expérience personnelle : à cette époque, je renâclais sur toute la musique non instrumentale — un débat totalement inutile — et je n’arrivais pas à écouter du hip-hop. Mais j’ai craqué et pour ne pas me faire pécho (je n’assumais pas) j’ai acheté la cassette de l’album. J’ai adoré les paroles, les sons, les mix et les scratchs et les samples et, bien évidemment, les percussions (disons), du Tempo et surtout de Demain c’est loin.

Ce dernier morceau, bien sûr, leur tout meilleur, est une claque poétique et musicale.

Autre petite expérience personnelle : une dizaine d’années (la parution de l’École), j’adore cet album et je reste un peu sur ma faim avec les albums successifs (pour ne pas dire presque vexé) ; je donne des ateliers d’écriture dans une téci et nous parlons poésie ; et je balance l’une après l’autre Ces gens-là et Demain c’est loin ; les gamins restent stupéfaits par l’interprétation de Brel… et moi je reste stupéfait de leur connaissance des paroles de Demain c’est lin par cœur !

Dis ans après, je le constate à nouveau : cet album est devenu une pierre angulaire de la « culture hip-hop » (si elle existe)n comme What’s goin’ on (1971, #127) ou London callin’ (1979, #391) si on veut. Il y a un avant et un après. Il y a identification, et une inscription notable. Avec la parution, l’année suivante, du disque homonyme du Suprême NTM (#418), la scène « urbaine » se retrouve durablement vitrifiée, au moins jusqu’à l’émancipation de Booba.

 

 

947. Kevin Koyne, Marjory Razorblade, 1973 | BV

 


 

Ah, le hasard nous ramène dans le folk, la même année que Solid air (#444)… mais dans une veine nettement plus… potache ou, à tout le moins, expérimentale.

Disque vénéré pour son proto-punk, composé de plus de vingt chansons, certaines n’excédant pas 1 minute 30, comme il se doit, et totalement british. Mais enfin, ce long recueil présente de nombreuses dimensions pas seulement contre-culturelles ou anticonformistes. Marlene, le « tube » par exemple, est une chansons « normale » ; elle s’expose à côté de Marjory Razorblade, une délirante évocation psychépunk folk ; l’évocation d’une société appréhendée et en majeure partie rejetée s’épanouit dans les titres « sociétaux » comme Eastbourne Ladies, Everybody says, qui touchent jusqu’à la moelle…

Remarquons l’excellente pochette de Barney Bubbles (NME, Dmaned, Costello) (et moderne avec ça !), et notons les trois reprises : un traditionnel, et deux titres de la famille Carter (je ne parle pas, évidemment de Jay-Z et Beyoncé, mais du groupe de country des années 30 à 50), démontrant la complexité d’un univers différent à première vue.

Ressaisissons-nous avec l’hilarant Good Boy…

 

 

361. The Presidents Of The United States Of America, The Presidents Of The United States Of America, 1995 | BV

 


 

Voilà un disque qui se veut potache, et qui finit — surtout au regard du long temps passé depuis — beaucoup plus fin et solide que prévu.

À la blague : « aujourd’hui on est plus près de 2050 que de 1995 », les gens de ma génération (X) tordent le nez : « Meuh nooon… » Et puis ils blanchissent. Ah si.

Les années 90, finalement, c’était juste après les années 80. Pas beaucoup plus loin. Il n’y a pas beaucoup de temps (passé) entre Brothers in arms (1986, #1306) et Nevermind (1991, #164) (cinq années !). Et il y a eu une déconstruction patiente et progressive, avec Daydream nation (1988, #687), Automatic for the people (1992, #393), Debut (1993, #529) (je cite sans trop réfléchir).

Les Presidents etc. déboulent là-dedans, pondent leur disque, et s’en vont. Ils ont eu une carrière, oui, mais consciente de la chance accordée par les tubes de ce premier disque (Lump). Ils se confondent assez vite avec l’énorme bataillon de guitare fuzz enrôlées sous la bannière du post-grunge et ils se dispersent aisément dans les esprits, et les oreilles, entre ennui, mépris, voire ressentiment.

Mais cet album, initialement porté par la vague grunge de Seattle (Peaches), est assez malin pour ne pas se prendre au sérieux tout en étant consciencieux de ses qualité à la fois typiquement punk (la sobriété ? de Stranger, Dune boogie, la reprise du MC5 (?), mais finalement presque tous les morceaux) et moderne (le « beckisme » de l’étrange Boll weevil, mais aussi Body, Naked and famous mais finalement de presque tous les morceaux). Après coup, ce qui frappe est la valeur des morceaux, c’est-à-dire leur construction, leurs mélodies, et même peut-être ou presque, leur paroles. Et aussi leur caractère d’hymne, de riff ou de gimmick frappants, en quelque sorte de… fable (et cela combine leur nom même, et mon approche critique de la contre-culture, surtout américaine).

Un bon disque, en fin de compte, bien meilleur que les milliards de copies de Nirvana qui ont inondé le marché dans ces (lointaines) années-là.

 

 

444. John Martyn, Solid air, 1973 | BV

 


 

Solid air, titre éponyme et ouverture de l’album, donne le ton : genre de Woodstock (Joni Mitchell) sous acide — mais l’image n’est pas bonne, Woodstock était déjà sous acide ; au bas-mot, c’est au moins Woodstock héroïne, mais c’est en réalité pire que ça ; ce n’est pas une chanson sous effet de substances ; c’est une chanson chantée depuis la loge noire, depuis un univers parallèle (elle est écrite pour Nick Drake).

Si plusieurs morceaux sont plus classiques (Over the hill, Go down easy, Easy blues) mais plaisants, ressortissant du folk so british de l’époque (on cite Michael Champman ou Fairport Convention), d’autres, à l’image de Solid air, sont véritablement plus risqués ou entreprenants (faisant appel à une batterie, un rhodes, un saxophone) : entraînant Don’t want to know, soucieux Man in the station, ou suicidesque (je parle du groupe), presque stonien, I’d rather be the devil, petit chef d’œuvre du disque. Faisant de celui-ci une pierre angulaire de la chanson, triste et consacrée, à une époque où tous les possibles se voient figés par l’effroi. Et si tout cela n’était que du vent ?