Archives de catégorie : Disque sur disque

584. Neil Young, Arc, 1991 | BV

 



Eh bien pour un disque de Noël, c’est un disque de Noël !

Trente-quatre minutes et cinquante-sept secondes d’un unique morceau composé d’une suite de larsens, accordages, interminables préparations, infinis finaux, quelques vers de Hurricane et autres, rires, etc., de chansons saisis en concert (avec le Crazy Horse). Et initialement servi avec l’album live Weld (#390 et 792).

Pour être un collage sonore, tout à fait classique finalement dans son expérimentale vêture, le disque reste surtout surprenant par son aspect prometteur : on attend toujours ce départ, cette chanson qui ne vient pas… et cette attende déçue, ce fatum déceptif (si le destin est ce qui doit survenir, alors la chanson est éminemment fatidique) est assez jouissive pour aboutir ici avec une telle note (de 4) !

 

 

Note de bilan annuel
Eh bien qui l’eût cru ? Nous avons parcouru l’année, semaine après semaine, avec 52 disques, pour 51 artistes, Fela apparaissant deux fois.

Cela paraît beaucoup, mais à y regarder de près, ce n’est rien (un peu plus de 5% des Mille disques, donc ; cela signifie qu’il reste 95% à faire, soit 19 fois ce parcours ! Dix-neuf ans !)

Quelques statistiques pour déjouer le hasard :
Les dates
50s : 1 (1,91%) (Souche = 2.02)
60s : 4 (7,69%) (12.8)
70s : 26 (50%) (37.6)
80s : 3 (5.76%) (13.31)
90s : 12 (23,07%) (15.63)
00s : 6 (11.53%) (10.48)
10s : 0 (0%) (7.26)
20s : 0 (0%) (0.91)
Les « genres »
Rock : 9 (17.03%) (Souche: 24,9)
Chanson : 10 (19.23%) (12,7)
Alternatif : 6 (11.53%) (17.3 avec Savante)
Savante : 3 (5.76%)
Funk : 5 (9,61%) (10,7 avec RNB)
Rythm’n’blues : 3 (5.76%)
Machines : 2 (3.84%) (15,1 avec Rap)
Rap : 2 (3.84%)
Jazz post bop : 6 (11.53%) (12,2 avec Jazz classique)
Jazz classique : 1 (1,91%)
Progressif : 3 (5.76%) (6,6)
Musique originale de film : 0 (0%) (0.6)
et plus si affinités…

857. PJ Harvey, Stories From The City, Stories From The Sea, 2000 | BV

 



Ce n’est pas un très bon score, dites-donc, pour une artiste accomplie comme Polly Jean Harvey ?

Eh bien en effet, comment le nier ? Ceci dit, un artiste en son nom propre qui parvient à donner deux albums (sinon trois) dans les 236 premiers titres de la Souche, c’est-à-dire avec une note supérieure ou égale à 4,5 (jusque ici) ce n’est pas du tout négligeable.

Cet album est donc bien meilleur que la plupart des albums d’autres artistes pour la simple raison que PJ Harvey est une artiste accomplie.

Mais délaissons la tautologie pour nous aventurer dans ce monde du doublet d’accords. Rien à redire sur la production, qui est-peut-être parfois un peu trop lisse (au regard des albums évoqués), un peu moins punk, mais c’est semble-t-il le prix à payer de cet album (et dommages collatéraux). Peut-être cède-t-on trop facilement aux sirènes contemporaines (Big exit, en ouverture) ou s’aventure-t-on trop dans des territoires tout à la fois étrangers et convenus (We float, dernier morceau), toutefois avec de beaux moments (Kamikaze)… mais probablement rien d’assez impérissable, d’inédit, pour ne pas dire un chouia embarrassant (The mess we’re in, avec Thom Yhorke).

 

 

728. Magazine, Secondhand Daylight, 1979 | BV

 



En excellent groupe de cosidit post-punk, Magazine franchit le test de collision du deuxième album sans trop de difficulté. Si Secondhand daylight est légèrement inférieur à Real life (#483) ou The correct use of soad (#600), le troisième et excellent opus, ce n’est que d’un chouia (on rappelle que dans la Souche les ordinations sont extrêmement sensibles).

Ici on dénote sans doute une légère baisse d’énergie, un léger manque de conviction, mais aussi une ouverture vers de nouveaux horizons, sans que ce geste soit totalement convaincant, malgré de très beaux moments, comme Cut-out shapes, Back to nature, ou le glorieux final, Permafrost.

Marquent fort surtout l’ouverture de Feed the ennemy ou The thin air, rehaussées notamment par les arrangements des synthétiseurs (et aussi bizarrement le saxophone) très Bowie’s-Low-esque. À vérifier, dans le futur, le maintien ou non de la facture punk, chère à I wanted your heart, des morceaux rapides sans doute le plus réussi..

 

 

456. Free, Fire and water, 1970 | BV

 




 

Dans une chronique sur l’album, le chroniquer évoque, à propos de Free, les noms de Fleetwood Mac, Humble Pie, Foghat, concurrents directs et plus chanceux, Black Sabbath, Deep Purple, avec qui ils partageraient le public, Cream, Blind Faith, Derek & the Dominos, formations équivalentes de style.

Mais que se passe-t-il, ou plutôt que s’est-il passé avec Free ? Plutôt que tous ces noms, auxquels on pourrait également ajouter Ten Years After, et, pourquoi pas, Led Zeppelin, il faudrait chercher dans le groupe lui-même, une groupe entier, un groupe complet, les raisons de cet oubli notoire (si j’ose dire)… Mais les raisons, hélas, on les connaît, problèmes relationnels, drogue, qui aboutira au décès de Paul Kossof en 1976… Paul Rodgers s’en ira former Bad Company, mais enfin, l’essentiel est là. Ce troisième est le plus abouti, bousté par le tube Alright Now, il ne contient que sept morceaux (ce qui est une bonne chose), et surtout une production qui l’assimile donc à la préhistoire du hard-rock, et surtout plein d’idées (Heavy Load, Fire And Water). La guitare et la voix excellent, comme on sait. Et puis il y a Mr.Big, le gros morceau, magnifié sur scène.

Un album qui calme les hormones du hard-rock américain (et qui ne cesse de le hanter, comme l’Amorica des Black Crowes #856 par là). Et sur lequel pèse le poids du destin musical de l’époque. Que se serait-il passé si Free avait continué ?

 

 

149. Sun Ra, Lanquidity, 1978 | BV

 




 

Des multiples et variés albums de Sun Ra présents dans la Souche, celui-ci tranche peut-être par la concession qu’il fait, notamment dans ses trois morceaux centraux, avec le temps présent, dans une espèce de jazz fusion entre africasme et fusionisme (ou milesdavisme ; rappelons qu’on est en 78 (juste après Agartha (#703) et Pangaea (#590)).

C’est finalement une excellente entrée en matière dans l’univers, dans la cosmologie, de Sun Ra, mystique fasciné par l’infini de l’univers, mais solidement ancré aux terres africaines, revisitant le monde du jazz à travers des lumières déformantes.

En effet, on est ici assez peu dépaysé pour ce qui est de la structure (funk ou fusion) des morceaux, et on reçoit tout de même, sur le fond rythmique obsessif et régulier, la grâce des différents claviers de Ra, non que le (très apprécié ici) baryton de Danny Ray Thompson.

On fait ainsi un saut depuis le mingusien Lanquidity, à travers ces trois morceaux de funk, jusqu’au très sunra-ien (étrange, excentrique, mystique, improvisant) There Are Other Worlds (They Have Not Told You Of) qui pourraient conduire l’auditeur à de plus amples excursions dans cet univers immense et coloré.

 

 

569. Alain Bashung, Play blessures, 1982 | BV

 




 

Un autre client difficile, pour un album qui ne l’est pas moins. Un disque de cold-wave, peut-être, un disque expérimental, peut-être, un disque libre et finalement plus joyeux (malgré son son) que d’autres, né du succès de Pizza (#776), peut-être, mais quand on voir la cosignature exceptionnelle de Gainsbourg, on se dit, peut-être.

Il y a des trouvailles, évidemment, et dans l’ensemble, cela fonctionne, aussi bien les arrangements que les morceaux. On sent toutefois (et c’est le malheur de l’histoire) que le meilleur est à venir, alors peut-être on s’impatiente un peu…

 

 

639. Randy Newman, Sail Away, 1972

 




 

Sujet délicat, client difficile. Il y a quelque chose de Paolo Conte chez Randy Newman… et c’est probablement leur point commun : cette ironie, qui dénote une certaine supériorité, n’est jamais chienne (sinon cabotine). (Ni d’ailleurs dépressive comme deux autres têtes dures, Dylan et Cohen).

Comme Conte, mais las des comparaisons ! cette vision permet à Newman de jouer son numéro de pianiste de saloon dans un groupe pop, avec la même étrangeté que si Elton John intégrait Nine Inch Nails, ou Roger Waters les Bee Gees.

Mais le gars a du talent (en moins de son esprit je veux dire), et dans les mains, et dans la voix et dans les paroles (mais n’est-ce pas tout la même chose) et avec des morceaux tour à tour puissants ou sombres (merci Ry Cooder), une gamme qui va de You Can Leave Your Hat On à Old Man ou God’s Song (That’s Why I Love Mankind), franchement inspirées, il fait bien de se saisir de cette conscience.

N’oublions pas que nombre de ses chansons ont été interprétées par d’autres (Cocker pour Hat…, ici, mais aussi Simon Smith and the Amazing Dancing Bear par Alan Price puis Harry Nilsson) ou reprises par exemple dans des films (He Gives Us All His Love dans Cold Turkey, Burn On dans Major League).

Il y a quelque chose du monument ici, ou plutôt de son revers, comme une larme finale versée dans le verre d’un toast à l’Amérique de l’entretiennement.

 

 

115. Fela Kuti, Open and close, 1971 | BV

 




 

Je jure que c’est le hasard qui nous amène ici, à nouveau (comme la semaine dernière) chez le Fela Kuti. Bon comme on sait, on l’a dit la semaine dernière, il y a beaucoup de très bon Fela dans la Souche. Peut-être trop, oui, mais contrairement à d’autres grands éjaculateurs comme Prince ou Zappa, Fela a trouvé une astuce : ses disques contiennent deux, trois morceaux.

Eh bien pas grand chose à rajouter ici : ce disque avait disparu des radars, il nous est revenu, et grâce lui soit rendue. Ce sont encore de longues jams hargneuses aux paroles acérées, et portées ici par la rutilante formation Africa 70, dont on ne parle pas assez. Je gage qu’un prochain tirage au sort me permettra d’y voir plus clair, n’est-ce pas Tony Allen ?

Pour l’instant, j’ai piste.

 

 

233. Fela Kuti, No agrement, 1977 | BV

 




 
Je ne connaissais pas ce disque, je l’avoue, pendant des années. Puis je l’ai connu. Un peu en-deçà des autres chroniqués ici (mais celui-ci est le premier !), Gentleman, Expensive Shit ou Zombie, il n’en reste pas moins tout à fait valide.

Fela produit beaucoup, et pendant un temps assez long, sans fausse-note. Ce disque (parfois associé à Shuffering and Shmiling dans des versions ultérieures) est une longue jam, dans la lignée de Gentleman donc ; Fela, moins bavard, et plus percutant. Basse et guitare s’enchevêtrent parfaitement, laissant place à des soli inspirés — dont, et ce n’est pas rien, rien moins que la trompette de Lester Bowie.

La nuit est jeune.

 

 

10. David Bowie, Low, 1979 | BV ⚫ ▥

 




 

On ne va pas directement, dans la grande maison Bowie, où presque rien n’est à jeter, soit dit en passant, vers Low, bien qu’on dise souvent que ce chef-d’œuvre est son chef-d’œuvre.

Eh bien, c’est un chef-d’œuvre. Il est 9e, ce qui ne veut pas dire grand-chose, car les 16 premiers disques de mon fichier source, la Souche, ont tous une note de 5 sur 5 (ou 10 sur 10, ou 20 sur 20, ou Pi sur Pi, ou A, ou AAA, ou ce que vous voulez). Comme pour Monk, évoqué il y a quelques semaines, ce disque est l’un des seize meilleurs disques de musique populaire moderne de tous les temps. Voilà, ça c’est dit, on peut passer à autre chose.

Alors, sinon, on peut s’attarder sur plein de trucs, Berlin, Iggy Pop, ou la lecture poétique que j’ai faite de cet album dans un autre temps. Il n’en reste pas moins que : 1. ce n’est pas un disque fort dansant ; 2. on a pas mal d’électronique, qui repoussent largement les champs entraperçus depuis une décennie environ ; 3. il y a du Eno là-dedans.

Et que ça reste un chef-d’œuvre à tous points de vue : les idées, les interprétations, les arrangements, le son, les musiciens ; le disque est d’une palpable cohérence. Plus âpre que Station to station, mais plus inspiré que Heroes, il mêle à la fois des morceaux plutôt rock (sans être pop ou destinés à la radio), plutôt face A, avec des mélodies ou des riffs plutôt classiques, avec les guitares et le piano et tout (bien qu’en quelque sorte tordus par les arrangements), et des pièces expérimentales, plutôt face B, souvent instrumentales aussi gothiques que profondes et intemporelles (ces trois adjectifs ne collent pas), comme Art Decade qui ressemble à un générique d’une émission datée, genre Il était une fois la vie ou l’homme dans une version cyberpunk, Il était une fois l’intérieur de David Lynch… On reste confondu par le hanté Warszawa ou l’étrange et lancinant Subterraneans, avec de belles notes de saxophone dudit.

Il n’y a qu’une chose à faire, de toute urgence : l’écouter, et le réécouter.