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Jolyon Derfeuil | L’informe

Jolyon Derfeuil

Jolyon Derfeuil

Né à Angers en 1971, Jolyon Derfeuil a découvert la poésie à l’adolescence, au sein de l’atelier théâtre de son lycée, reprenant des textes de Raymond Queneau pour les jouer sur scène. Il découvre aussi dans la foulée Pierre Reverdy, Antonin Artaud, les poètes surréalistes, Baudelaire, etc. Puis il enchaîne avec des études de comptabilité qui ne mènent nulle part, le service militaire et quantités de petits boulots avant de faire une fac de lettres d’où il ressort avec une licence de lettres modernes. La suite de son parcours s’illustre dans l’associatif, l’écriture de scénarios, la réalisation de courts métrages sans pour autant délaisser la poésie. Il anime entre autres des émissions de radio consacrées au slam et au cinéma sur la radio angevine alternative « Radio G » et fait des improvisations poétiques en direct dans une autre émission dédiée au Free jazz.

 

 

L’Informe

C’était avant-hier. Ou alors il y a une semaine. Un jour brûlé du calendrier, un autre jour perdu, un dimanche ou un jeudi, je ne sais plus. Je l’ai rencontré à reculons, sur le boulevard désert. A ce moment là, j’étais dans mon spleen, je recomptais nerveusement mes joies, mes manies et mes tics…Et elle m’arriva comme ça, en pleine face. Un télescopage brutal. Je tombai à la renverse, me relevai avec peine, avec un gros bleu sur le front.  Affolée, elle bredouilla un langage étrange, dont je ne compris qu’un mot sur quatre.

Mais elle avait une forme humaine. Un grand corps frêle enfoncé dans un immense manteau de laine bleu. Elle n’avait pas de traits connus. Avec ce teint livide, ses deux yeux creux, sa grosse bouche, ses cheveux qui changeaient de couleur toutes les cinq minutes et cette peau rêche et ridée par endroit. …Sans parler de son pantalon déchiré et de ses pieds fourchus.  Etait-ce un homme, une femme ? Je ne sais pas, je n’avais pas de lucidité envers cette forme. Pourtant, il y avait chez elle quelque chose qui m’était familier. C’est souvent comme ça, à chaque fois que je toise un étranger…Nous échangeâmes un silence courtois. Un silence de mort. Puis la forme se mit à rabâcher plusieurs fois la même phrase incompréhensible dans sa barbe, comme une formule incantatoire. Elle me regarda fixement. J’étais crispé mais séduit. Nous restâmes un bon quart d’heure à nous statufier l’un l’autre. Le temps pour le ciel de virer à l’orange et aux gens de la voirie de ramener leurs feuilles mortes aux arbres de l’automne.

Je la raccompagnai en bas de chez elle. Je frissonnai. Il était midi et demi. Elle me tira la langue, sortit les griffes, émit un rire sardonique et je sentis comme une morsure sur les joues. Elle me prit par la main et nous courûmes jusqu’à l’ascenseur. A peine ouverte la porte de son appartement, je l’entraînai dans l’ombre, l’agrippai, l’embrassai dans le cou, léchai ses lèvres, chauffai sa crasse. Ses joues piquaient un peu. Elle se moqua de moi, comme un amant fatigué…Pourtant je la pris fougueusement dans une espèce d’urgence délirante ; mais au bout de quelques secondes, un sentiment atroce me gagna. J’avais l’impression de m’être blotti, nu, dans la carcasse d’un bœuf à l’abattoir, englué dans la chair et les os gelés …Je me jetai par terre, horrifié. Mais qui était-ce ? A la place de son sexe, il n’y avait plus rien. Je vomis lentement sur la moquette. Elle rit très fort, en se tirant les cheveux.

Cette forme humaine me rappelait vaguement ma mère, qui haletait souvent après les coups de poings de mon père en furie, au fin fond de mon enfance. Ou alors un prof à l’école, un maton en prison…Dans la pénombre, il me semblai soudain voir une affreuse bestiole…Je remuai de l’air, je voulu me défendre, lui mettre une gifle, mais je n’y arrivai pas. Son image restait imprécise… J’avais soudain vérifié mes limites. La nuit tomba dans l’appartement. Elle m’invita à prendre un café dans sa cuisine, encombrée de cendriers et de cartes à jouer. D’un coup, elle devint plus complice dans la discussion mais toujours un peu indifférente ;  présente mais totalement insaisissable…

Non, ce n’est pas ça. En mémoire, c’est une autre horloge démente, dont le tic tac invite à la folie et qui succombe dans la maternité avancée du rêve…Elle me fit un autre effet.

Elle me confia ses doutes, ses espoirs de solitude, sa viande froide pour le plaisir et elle s’accrocha à mon cou, ivre d’avoir trop attendu les autres. Leurs limites constituaient sa vie. Elle disait : « j’ai la tête pleine de toile d’araignée (…), quand je sens la mort toute proche, je mets un masque de clown pour qu’elle me reconnaisse vite, mais elle s’éloigne, elle s’éloigne, la salope !! » La forme me parla de ses diamants frottés derrière un miroir, des livres de philosophie sous son oreiller, d’un numéro de fœtus oublié, de ses crises hyper-lyriques, de l’introspection des mouches, du sel iodé, de la lessive, de mes repas de famille, de mes petites lâchetés quotidiennes, de cette habitude dégoûtante de mettre les doigts dans le néant… Tout en se livrant, elle se grattait la jambe droite de plus en plus, le sang la démangeait sous une plaie purulente… Je l’écoutai, je l’admirai, je la trouvai à la fois grotesque et sublime mais toujours, toujours elle sonnait juste à mes oreilles. Elle me disait une vérité nauséabonde mais inimitable qui me collait à la peau et me pétrissait à l’intérieur de moi.

A l’issue de cette confession, elle pris ma tête dans ses mains, avec tendresse, et je la berçai. Avec délicatesse, la forme me pris dans ses bras, me souleva avec ses bras charnus et me déposa sur un lit de photos jaunies, entouré de jouets cassés. Nous fîmes encore l’amour mais cette fois en crachant par terre. Et ce fut encore plus violent, encore plus désespéré que la fois précédente. Mais quelle rage nous traversait ? Une seule envie nous pris : fuir dans le noir de la chambre, sur et sous le lit plus précisément. Comme c’était impossible, nous décidâmes de lécher les murs avec application. Après, nous retombâmes repus de cette intense activité de nettoyage par le vide. Folie, loufoquerie…le désir nous courait de nous acharné l’un l’autre à s’étonner le plus possible, à creuser dans nos êtres, jusqu’à mettre en exergue nos faculté de nous répandre dans le rien, le futile.

Il était déjà plus de minuit. Je l’ai senti si seule à ce moment là. Alors quoi ? Elle descendit de son immeuble avec moi, fit quelques pas sur le trottoir et tomba amoureuse d’une vielle passante qui sortait  ses chiens. Elle me cloua sur place et je restai hagard, comme contaminé par quelque chose qui n’existe plus. Je la vis partir sans se retourner et faire, dans ma tête, comme une illusion cruelle.  Je mis ma main sur la bouche et souri à l’intérieur. Je fermai les yeux, les deux pieds joints sur un caniveau. Je n’ai pas compris ce qu’elle voulait. Je n’ai pas compris ce qu’elle était. Je pleurai. Je retournai chez moi me coucher. Après une nuit sans saveur à retourner des cauchemars absurdes, le lendemain matin, au réveil, j’avais déjà envie d’une autre forme…Déjà…

Pierre Guyotat

Pierre Guyotat

Les soldats, casqués, jambes ouvertes, foulent, muscles retenus, les nouveaux-nés emmaillotés dans les châles écarlates, violets : les bébés roulent hors des bras des femmes accroupies sur les tôles mitraillées des G.M.C. ; le chauffeur repousse avec son poing libre une chèvre projetée dans la cabine ; / au col Ferkous, une section du RIMA traverse la piste ; les soldats sautent hors des camions ; ceux du RIMA se couchent sur la caillasse, la tête appuyée contre les pneus criblés de silex, d’épines, dénudent le haut de leur corps ombragé par le garde-boue ; les femmes bercent les bébés contre leurs seins : le mouvement de bercée remue renforcés par la sueur de l’incendie les parfums dont leurs haillons, leurs poils, leurs chairs sont imprégnés : huile, girofle, henné, beurre, indigo, soufre d’antimoine – au bas du Ferkous, sous l’éperon chargé de cèdres calcinés, orge, blé, ruchers, tombes, buvette, école, gaddous, figuiers, mechtas, murets tapissés d’écoulements de cervelle, vergers rubescents, palmiers, dilatés par le feu, éclatent : fleurs, pollen, épis, brins, papiers, étoffes maculées de lait, de merde, de sang, écorces, plumes, soulevés, ondulent, rejetés de brasier à brasier par le vent qui arrache le feu, de terre ; les soldats assoupis se redressent, hument les pans de la bâche, appuient leurs joues marquées de pleurs séchés contre les ridelles surchauffées, frottent leur sexe aux pneus empoussiérés ; creusant leurs joues, salivent sur le bois peint ; ceux des camions, descendus dans un gué sec, coupent des lauriers-roses, le lait des tiges se mêle sur les lames de leurs couteaux au sang des adolescents éventrés par eux contre la paroi centrale de la carrière d’onyx ; les soldats taillent, arrachent les plants, les déracinent avec leurs souliers cloutés ; d’autres shootent, déhanchés…

Pierre Guyotat, Éden, Éden, Éden, Gallimard, 1970
Photo: Parham Shahrjerdi

Luc Garraud | Quatre photographies (2)

Luc Garraud est botaniste. Il a publié en 2004 une importante Flore de la Drôme. Il est également plasticien et très sensible au rapport que l’homme entretient avec la nature. Il nous livre une série de photos, dont voici les deux dernières.

3. Collage 12


4. Le rateau d’épierrement

Sophie Nivet • Pandaphilie


Sohie Nivet fait de la poésie sonore. Voici deux extraits d’une soirée organisée par Julien d’Abrigeon lors des cafés littéraires de Montélimar (tous deux sont membres du collectif BoXoN). Elle nous livre deux textes autour du panda, symbole malgré lui de la lutte des « écologistes intégristes » et logo du World Wild Fund for Nature (WWF). Après l’avoir entendue, nous lui avons proposé de venir consolider notre dossier sur écologie et philosophie — ce qu’elle a accepté — et nous la remercions. Merci à M. D’Abrigeon, également, pour le soutien technique.


Cinophilie


Pandi Panda (© Chantal Goya & Jean-Jacques Debout)


« Le panda géant, Ailuropoda melanoleuca (« pied-de-chat noir et blanc »), est un mammifère habituellement classé dans la famille des ursidés (Ursidae), indigène dans la Chine centrale. » Wikipédia, article Panda géant.


Félix Guattari | Les trois écologies

Nous avons le plaisir, la chance et l’honneur, de publier un texte de Félix Guattari qui est à l’origine d’un développement plus important dans un ouvrage éponyme paru chez Galilée. Nous tenons à remercier Anne Querrien et la revue Multitudes ainsi qu’Emmanuelle Guattari pour nous permettre de le reproduire au sein de ce numéro qui est évidemment profondément débiteur de la pensée de Félix Guattari.

© Bruno, Emmanuelle et Stephen Guattari | Fonds IMEC

Félix Guattari | Les trois écologies

Photo: Parham Shahrjerdi

« Il y a une écologie des mauvaises idées,
comme il y a une écologie des mauvaises herbes. » Gregory BATESON

La planète Terre connaît une période d’intenses transformations technico-scientifiques en contrepartie desquelles se trouvent engendrés des phénomènes de déséquilibres écologiques menaçants, à terme, s’il n’y est porté remède, l’implantation de la vie sur sa surface. Parallèlement à ces bouleversements, les modes de vie humains, individuels et collectifs, évoluent dans le sens d’une progressive détérioration. Les réseaux de parenté tendent à être réduits au minimum, la vie domestique est gangrenée par la consommation mass-médiatique, la vie conjugale et familiale se trouve fréquemment « ossifiée » par une sorte de standardisation des comportements, les relations de voisinage sont généralement réduites à leur plus pauvre expression… C’est le rapport de la subjectivité avec son extériorité – qu’elle soit sociale, animale, végétale, cosmique – qui se trouve ainsi compromis dans une sorte de mouvement général d’implosion et d’infantilisation régressive. L’altérité tend à perdre toute aspérité. Le tourisme, par exemple, se résume le plus souvent à un voyage sur place au sein des mêmes redondances d’image et de comportement.

Les formations politiques et les instances exécutives paraissent totalement incapables d’appréhender cette problématique dans l’ensemble de ses implications. Bien qu’ayant récemment amorcé une prise de conscience partielle des dangers les plus voyants qui menacent l’environnement naturel de nos sociétés, elles se contentent généralement d’aborder le domaine des nuisances industrielles et, cela, uniquement dans une perspective technocratique, alors que, seule, une articulation éthico-politique, que je nomme écosophie, entre les trois registres écologiques, celui de l’environnement, celui des rapports sociaux et celui de la subjectivité humaine, serait susceptible d’éclairer convenablement ces questions.

C’est de la façon de vivre désormais sur cette planète, dans le contexte de l’accélération des mutations technico-scientifiques et du considérable accroissement démographique, qu’il est question. Les forces productives, du fait du développement continu du travail machinique, démultiplié par la révolution informatique, vont rendre disponible une quantité toujours plus grande du temps d’activité humaine potentielle. Mais à quelle fin ? Celle du chômage, de la marginalité oppressive, de la solitude, du désoeuvrement, de l’angoisse, de la névrose ou celle de la culture, de la création, de la recherche, de la réinvention de l’environnement, de l’enrichissement des modes de vie et de sensibilité ? Dans le Tiers-monde, comme dans le monde développé, ce sont des pans entiers de la subjectivité collective qui s’effondrent ou qui se recroquevillent sur des archaïsmes, comme c’est le cas, par exemple, avec l’exacerbation redoutable des phénomènes d’intégrisme religieux.

Il n’y aura de réponse véritable à la crise écologique qu’à l’échelle planétaire et à la condition que s’opère une authentique révolution politique, sociale et culturelle réorientant les objectifs de la production des biens matériels et immatériels. Cette révolution ne devra donc pas concerner uniquement les rapports de force visibles à grande échelle mais également des domaines moléculaires de sensibilité, d’intelligence et de désir. Une finalisation du travail social régulée de façon univoque par économie de profit et par des rapports de puissance ne saurait plus mener, à présent, qu’à de dramatiques impasses. C’est manifeste avec l’absurdité des tutelles économiques pesant sur le Tiers-monde et qui conduisent certaines de ses contrées à une paupérisation absolue et irréversible. C’est également évident dans des pays comme la France où la prolifération des centrales nucléaires fait peser le risque, sur une grande partie de l’Europe, des conséquences possibles d’accidents de type Tchernobyl. Sans parler du caractère quasi délirant du stockage de milliers de têtes nucléaires qui, à la moindre défaillance technique ou humaine, pourraient conduire de façon mécanique à une extermination collective. A travers chacun de ces exemples se retrouve la même mise en cause des modes dominants de valorisation des activités humaines, à savoir : 1. celui de l’imperium d’un marché mondial qui lamine les systèmes particuliers de valeur, qui place sur un même plan d’équivalence : les biens matériels, les biens culturels, les sites naturels, etc. ; 2. celui qui place l’ensemble des relations sociales et des relations internationales sous l’emprise des machines policières et militaires. Les Etats, dans cette double pince, voient leur rôle traditionnel de médiation se réduire de plus en plus et se mettent, le plus souvent, au service conjugué des instances du marché mondial et des complexes militaro-industriels.
Cette situation est d’autant plus paradoxale que les temps sont en passe d’être révolus où le monde était placé sous l’égide d’un antagonisme Est-Ouest, projection largement imaginaire des oppositions classe ouvrière-bourgeoisie au sein des pays capitalistes. Est-ce à dire que les nouveaux enjeux multipolaires des trois écologies se substitueront purement et simplement aux anciennes luttes de classe et à leurs mythes de référence ? Certes, une telle substitution ne sera pas aussi mécanique ! Mais il paraît cependant probable que ces enjeux, qui correspondent à une complexification extrême des contextes sociaux, économiques et internationaux, tendront à passer de plus en plus au premier plan.

Les antagonismes de classe hérités du XIXème siècle ont initialement contribué à forger des champs homogènes bipolarisés de subjectivité. Puis durant la seconde moitié du XXème siècle, à travers la société de consommation, le welfare, les médias…, la subjectivité ouvrière pure et dure s’est délitée. Bien que les ségrégations et les hiérarchies n’aient jamais été aussi intensément vécues, une même chape imaginaire se trouve main tenant plaquée sur l’ensemble des positions subjectives. Un même sentiment diffus d’appartenance sociale a décrispé les anciennes consciences de classe. (Je laisse ici de côté la constitution de pôles subjectifs violemment hétérogènes comme ceux qui surgissent dans le monde musulman). De leur coté, les pays dits socialistes ont également introjecté les systèmes de valeur « unidimensionalisants » de l’Occident. L’ancien égalitarisme de façade du monde communiste laisse place ainsi au sérialisme mass-médiatique (même idéal de standing, mêmes modes, même type de musique rock, etc.)

En ce qui concerne l’axe Nord-Sud, on imagine difficilement que la situation puisse s’améliorer de façon notable. Certes, à terme, il est concevable que la progression des techniques agro-alimentaires permette de modifier les données théoriques du drame de la faim dans le monde. Mais, sur le terrain, en attendant, il serait tout à fait illusoire de penser que l’aide internationale, telle qu’elle est aujourd’hui conçue et dispensée, parvienne à résoudre durablement quelque problème que ce soit ! L’instauration à long terme d’immenses zones de misère, de famine et de mort semble désormais faire partie intégrante du monstrueux système de « stimulation » du Capitalisme Mondial Intégré. En tout cas, c’est sur elle que repose l’implantation des Nouvelles Puissances Industrielles, foyers d’hyper-exploitation, tels que Hong-Kong, Taiwan, la Corée du Sud, etc.

Au sein des pays développés, en retrouve ce même principe de tension sociale et de « stimulation » par le désespoir avec l’instauration de plages chroniques de chômage et d’une marginalisation d’une part de plus en plus grande de populations jeunes, de personnes âgées, de travailleurs « partialisés », dévalués, etc. Ainsi où que l’on se trouve, on retrouve ce même paradoxe lancinant : d’un côté le développement continu de nouveaux moyens technico-scientifiques, susceptibles potentiellement de résoudre les problématiques écologiques dominantes et le rééquilibrage des activités socialement utiles sur la surface de la planète et, d’un autre côté, l’incapacité des forces sociales organisées et des formations subjectives constituées à s’emparer de ces moyens pour les rendre opératoires. Et pourtant on peut se demander si cette phase paroxystique de laminage des subjectivités, des biens et des environnements, n’est pas appelée à entrer dans une phase de déclin. Un peu partout se mettent à sourdre des revendications de singularité ; les signes les plus voyants, à cet égard, résident dans la multiplication des revendications nationalitaires, hier encore marginales, et qui occupent de plus en plus le devant des scènes politiques. (Relevons en Corse, comme aux pays Baltes, la conjonction entre les revendications écologiques et autonomistes).

A terme, cette montée des questions nationalitaires sera probablement amenée à modifier profondément les rapports Est-ouest et, en particulier, la configuration de l’Europe dont le centre de gravité pourrait dériver décisivement vers un Est neutraliste.
Les oppositions dualistes traditionnelles qui ont guidé la pensée sociale et les cartographies géopolitiques sont révolues. Les conflictualités demeurent mais elles engagent des systèmes multipolaires incompatibles avec des embrigadements sous des drapeaux idéologiques manichéistes. Par exemple, l’opposition entre Tiers-monde et monde développé, éclate de toutes parts. On l’a vu avec ces Nouvelles Puissances Industrielles dont la productivité est devenue sans commune mesure avec celle des traditionnels bastions industriels de l’Ouest, mais ce phénomène s’accompagne d’une sorte de tiers-mondisation interne aux pays développés, elle-même doublée d’une exacerbation des questions relatives à l’immigration et au racisme. Qu’on ne s’y trompe pas, le grand remue-ménage à propos de l’unification économique de la Communauté Européenne ne freinera en rien cette tiers-mondisation de zones considérables de l’Europe. Un autre antagonisme transversal à celui des luttes de classe demeure celui des rapports homme/femme. A l’échelle du globe la condition féminine paraît loin de s’être améliorée. L’exploitation du travail féminin, corrélative à celle du travail des enfants, n’a rien à envier aux pires périodes du XIXème siècle ! Et, cependant, une révolution subjective rampante n’a cessé de travailler la condition féminine durant ces deux dernières décennies. Bien que l’indépendance sexuelle des femmes, en rapport avec la mise à disposition de moyens de contraception et d’avortement, se soit très inégalement développée, bien que la montée des intégrismes religieux ne cesse de générer une minorisation de leur état, un certain nombre d’indices conduisent à penser que des transformations de longue durée – au sens de Fernand Braudel – sont bel et bien en cours (désignation de femmes comme chef d’Etat, revendication de parité hommes-femmes dans les instances représentatives, etc.)

La jeunesse, bien que broyée dans les rapports économiques dominants qui lui confèrent une place de plus en plus précaire et manipulée mentalement par la production de subjectivité collective des mass-médias, n’en développe pas moins ses propres distances de singularisation à l’égard de la subjectivité normalisée. A cet égard, le caractère transnational de la culture rock est tout à fait significatif, celle-ci jouant le rôle d’une sorte de culte initiatique conférant une pseudo-identité culturelle à des masses considérables de jeunes et leur permettant de se constituer un minimum de Territoires existentiels.
C’est dans ces contextes d’éclatement, de décentrement, de démultiplication des antagonismes et des processus de singularisation que surgissent les nouvelles problématiques écologiques. Entendons-nous bien, je ne prétends aucunement qu’elles soient appelées à « chapeauter » les autres lignes de fracture moléculaires, mais il m’apparaît qu’elles appellent une problématisation qui leur devienne transversale.

S’il n’est plus question, comme aux périodes antérieures de lutte de classe ou de défense de la « patrie du socialisme », de faire fonctionner une idéologie de façon univoque, il est concevable, par contre, que la nouvelle référence écosophique indique des lignes de recomposition des praxis humaines dans les domaines les plus variés. A toutes les échelles individuelles et collectives, pour ce qui concerne la vie quotidienne aussi bien que la réinvention de la démocratie, dans le registre de l’urbanisme, de la création artistique, du sport, etc. il s’agit, à chaque fois, de se pencher sur ce que pourraient être des dispositifs de production de subjectivité allant dans le sens d’une re-singularisation individuelle et/ou collective, plutôt que dans celui d’un usinage mass-médiatique synonyme de détresse et de désespoir. Perspective qui n’exclut pas totalement la définition d’objectifs unificateurs, tels que la lutte contre la faim dans le monde, l’arrêt de la déforestation ou la prolifération aveugle des industries nucléaires. Seulement, il ne saurait plus s’agir là de mots d’ordre stéréotypés, réductionnistes, expropriant d’autres problématiques plus singulières et impliquant la promotion de leaders charismatiques.

Une même visée éthico-politique traverse les questions du racisme, du phallocentrisme, des désastres légués par un urbanisme qui se voulait moderne, d’une création artistique libérée du système du marché, d’une pédagogie capable d’inventer ses médiateurs sociaux etc. Cette problématique, en fin de compte, c’est celle de la production d’existence humaine dans les nouveaux contextes historiques. L’écosophie sociale consistera donc à développer des pratiques spécifiques tendant à modifier et à réinventer des façons d’être au sein du couple, au sein de la famille, du contexte urbain, du travail, etc. Certes, il serait inconcevable de prétendre revenir à des formules antérieures, correspondant à des périodes où à la fois la densité démographique était plus faible et où la densité des rapports sociaux était plus forte qu’aujourd’hui. Mais il s’agira littéralement de reconstruire l’ensemble des modalités de l’être en groupe. Et cela pas seulement par des interventions « communicationnelles » mais par des mutations existentielles portant sur l’essence de la subjectivité. Dans ce domaine, on ne s’en tiendra pas à des recommandations générales mais on mettra en œuvre des pratiques effectives d’expérimentation aussi bien aux niveaux microsociaux qu’à de plus grandes échelles institutionnelles.

De son côté, l’écosophie mentale sera amenée à réinventer le rapport du sujet au corps, au fantasme, au temps qui passe, aux « mystères » de la vie et de la mort. Elle sera amenée à chercher des antidotes à l’uniformisation mass-médiatique et télématique, au conformisme des modes, aux manipulations de l’opinion par la publicité, les sondages, etc. Sa façon de faire se rapprochera plus de celle de l’artiste que de celle des professionnels « psy » toujours hantés par un idéal suranné de scientificité.
Rien dans ces domaines n’est joué au nom de l’histoire, au nom de déterminismes infrastructuraux ! L’implosion barbare n’est nullement exclue. Et faute d’une telle reprise écosophique (quel que soit le nom qu’on voudra lui donner), faute d’une réarticulation des trois registres fondamentaux de l’écologie, on peut malheureusement présager la montée de tous les périls : ceux du racisme, du fanatisme religieux, des schismes nationalitaires basculant dans des refermetures réactionnaires, ceux de l’exploitation du travail des enfants, de l’oppression des femmes…

Reproduction d’un manuscrit original remis par l’auteur à Emmanuel Videcoq, antérieurement à la publication de son livre par les Editions Galilée.