Guillaume Vissac est écrivain, auteur d’un livre très remarqué chez Publie.net : Accident de personne. On ira visiter son site, Fuir est une pulsion, avec délectation. Il nous livre un texte intense, peau(x), sous forme de « vers justifié, clin d’œil à Lucien Suel », qu’on salue au passage !
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Claro | L’intraduisible : mythe ou réalité
On ne présente plus Claro : auteur d’une dizaine de romans (parmi lesquels Chair électrique, Madman Bovary ou CosmoZ) et d’essais (Le clavier cannibale, Plonger les mains dans l’acide).
Il est également fieffé traducteur, et pas de n’importe qui : William T. Vollmann, Thomas Pynchon, Salman Rushdie, John Barth, Mark Z. Danielewski, James Flint, William H. Gass et Hubert Selby Jr.
Pas plus Pynchon que n’importe qui, il est Résident du blog Le clavier cannibale.
Approche 1
La notion d’intraduisible a ceci de fascinant qu’elle semble intrinsèque à celle de langue, à la fois limite et secret, illusion et ennemi. Aux yeux du traducteur, elle est un soleil noir qu’il ne saurait crever, à l’instar d’une baudruche, sans s’éclabousser aussitôt des brûlantes paillettes du doute. Parce que la langue est communication, et ce pour des raisons économiques si évidentes que nous n’entendons bien souvent qu’un bruit de fond, blanc, il semble aller de soi que traduire n’est que seconder un type de transaction d’où découlent tous les autres. Parler, écrire, c’est établir les termes possibles ou discutables d’un commerce, quel que soit le gain. Mais le traducteur, aussi doué soit-il, opère d’emblée, ou en tout cas après déchiffrement, un travail de destruction. Il casse sa matière première, en fracture toutes les entrées, tord les clés à chaque tentative renouvelée, et doit forger alors de nouvelles serrures, en vue de portes différentes, menant assurément dans des pièces à la décoration quelque peu chamboulée – et ici la métaphore n’est qu’une illustration de ce qu’est la traduction : un tour de passe-passe, un bonneteau d’équivalences imposées au récepteur/lecteur.
Parce que chaque langue est unique, c’est-à-dire, opaque, comme protégée par un code secret qui la rend inintelligible à qui n’a pas maîtrisé ses conditions d’accès, elle résiste, par principe, au processus de traduction. Elle ne saurait donc être « translatée » qu’au prix d’une désagrégation totale, irrémédiable, aidée certes en des cas particuliers par les ponts qu’entretiennent certaines langues du fait de leurs origines communes, même si les racines collectives d’où elles émergent sont souvent causes d’erreurs, et ne font que renforcer ce moment mystérieux où notre langue fourche, à force d’être naïvement bifide.
Devant Babel, le traducteur endosse dans un premier temps le costume de Shiva, destructeur des mondes. Cet acte d’annihilation vise certes un objet précis – le texte – mais il n’est pas dit que sa virulence ne se retourne pas non plus contre celui qui en assume la responsabilité. En effet, la négation de l’original a pour effet de créer comme une tache noire, une tache aveugle dans le paysage langagier où évolue le traducteur. Ce qu’il efface s’efface également peu à peu de sa mémoire ; il scie la branche qu’il chevauche ; il tue l’objet aimé. Heureusement, c’est là une pirouette à laquelle, en tant qu’être humain, il est parfois roué.
Le réflexe, alors, consiste à dissimuler le forfait. L’énormité du crime ne doit pas oblitérer l’objectif recherché : que se lève une deuxième fois le soleil. (Shiva, cécité, soleil qui se lève deux fois : oui, nous sommes bien ici sur le site du Projet Manhattan, quand Oppenheimer comprit ce qu’il avait déclenché en voulant traduire la guerre en paix au moyen d’une explosion nucléaire dans le désert du Nouveau-Mexique – or la traduction est fission, brûlure, magie.)
Voilà pourquoi le traducteur, afin que ne s’ébruite pas le secret de l’intraduisible, doit endosser très rapidement et très naturellement le visage gracieux de l’Escroc, du faussaire. On compare souvent le traducteur, plutôt, à un traître. Soit. Mais encore faudrait-il déterminer en ce cas l’enjeu de cette trahison. Que trahit-il ? Pourquoi ? Pour qui ? Le terme de « faussaire » me paraît plus approprié, car il permet d’inclure la complicité des divers acteurs qui évoluent dans la sphère éditoriale. Avec l’assentiment de ses patrons, le traducteur fabrique un faux qui sera commercialisé et qu’on fera passer pour l’original, ou tout comme. Traduire est impossible ? Eh bien forgeons ! Car le faussaire-traducteur ressemble à ces faussaires qui, en peinture, plutôt que de copier à l’identique tel Titien ou Rembrandt, préfère travailler dans le style de Titien ou Rembrandt, et continuer ainsi l’œuvre, la prolongeant au-delà des âges. Le respect est à l’aune du talent, souvent, et la motivation financière ne suffit pas à expliquer l’absolue beauté des œuvres ainsi conçues.
On peut aussi considérer ce tour de passe-passe consistant à duper l’œil et faire mentir la notion d’intraduisible comme une entreprise d’adaptation. Le traducteur, dira-t-on alors, « adapte », au prix d’une technique qui n’est peut-être pas si différente de celle du scénariste qui réduit en taille et fracture en images un texte pour l’aider à accéder à cette page surdimensionnée qu’est l’écran de cinéma. Ce parallèle appelle bien sûr une investigation qui n’est pas possible ici.
Mais quelle que soit l’habit dont se pare le traducteur – destructeur, faussaire, adaptateur – il n’en demeure pas moins que s’il opère ainsi, c’est parce qu’il doit, moyennant destruction de l’original, faire un choix drastique, à savoir, si l’on en croit la doxa, garder le sens au prix du son. Bref, faire passer le message sans tenter de rendre la musique par définition induplicable de la partition.
On peut, bien évidemment, décaler la problématique et arguer du fait que ce n’est pas le texte en soi qui est intraduisible, mais son environnement, ses conditions de production, autrement dit la chaleur qu’il dégage dès lors que la lecture lui permet d’entamer le long et complexe processus de déflagration sémantique et sonore. Ce qu’on nomme assez grossièrement le contexte, mais qui bien sûr est plus vaste, plus diffus et moins sujet à catégorisation.
On doit, en conséquence, présumer une « compétence » du lecteur, un ensemble de coordonnées permettant de définir la « courbe » de sa lecture. On voit tout de suite quel genre de problématique découle de cette hypothèse. Tenter d’établir un portrait scientifique du lecteur c’est supposer de l’existence de celui-ci. Or toute littérature qui se respecte (c’est-à-dire s’invente et non se décalque) n’a-t-elle pas pour but de créer le lecteur ? L’enjeu de toute entreprise d’écriture n’est-elle pas, justement, au final, cette fabrique du lecteur ? Proust disait que tous les grands livres sont écrits dans une espèce de langue étrangère, et le fait est que quand on lit pour la première fois Proust, on commence par apprendre le « proust », cette langue étrangère nichée dans les anfractuosités de la langue mère, à la fois parasite, virus et organisme à part entière. Le travail du traducteur, du coup, serait proche de celui du chimiste. Décomposition, recombination, afin que décantent et se fixent les mêmes valeurs actives et réactives.
Intermède 1
Dans son livre intitulé Qu’est-ce que traduire ?, Marc de Launay se penche, dans le cadre d’une réflexion sur la notion d’intraduisible, sur le cas d’un vers célèbre de Mallarmé, et postule la chose suivante : « Il n’y a aucune chance que puisse se retrouver dans aucune autre langue la ‘réussite’ d’un vers de Mallarmé comme ‘aboli bibelot d’inanité sonore’1. » Plutôt que de trop nous appesantir sur l’étrangeté d’un terme comme ‘chance’ (mais il y aurait beaucoup à dire là-dessus…), décalons à notre tour l’optique mise en place par Marc de Launay, et citons le quatrain dans lequel ce vers « réfractaire » est prisonnier :
Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d’inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)
De Launay cite ce passage de la correspondance de Mallarmé où le poète fait cet aveu étonnant au sujet du mot « ptyx » : « On m’assure qu’il n’existe dans aucune autre langue, ce que je préférerais de beaucoup à fin de me donner le charme de le créer par la magie de la rime. » (op.cit)
Ne pourrait-on pas nommer « ptyx » non pas une unité lexicale irréductible par le sens et le son, mais un ensemble plus vaste, un énoncé/matrice, tout aussi résistant ? En ce cas, la traduction viserait quelque chose de l’ordre de la « magie » mallarméenne, elle se chercherait un « charme » capable de chasser ce symptôme du ptyx qui l’empêche de faire « rimer » les langues entre elles. Traduire pourrait être alors cette opération mystérieuse consistant à penser le phénomène chimique de la rime à un niveau différent, à un degré supérieur où sens et son seraient conservées dans leur pureté transcendantale, et ce dans une même impulsion. La nouvelle figure du traducteur serait, pourquoi pas, celle de l’alchimiste.
Approche 1 (suite)
Il convient ici de rappeler une autre dimension de l’intraduisible. Ce que la traduction ne peut rendre, apparemment, c’est la dimension historique de la langue (son affranchissement du latin, pour le français ; le brassage vernaculaire pour l’américain ; etc.).
Citons une fois de plus Marc de Launay : « Puisque cette dynamique est en quelque sorte l’identité active de chaque langue, la rupture introduite apparaît insupportable2. » On notera, sans s’attarder dessus, la force du mot choisi par l’auteur : insupportable. Ce qui ici est mis à l’épreuve, fait problème, n’est pas la résistance du texte, mais du traducteur.
L’intraduisible, c’est donc peut-être, aussi, quand l’acte de traduire renonce à trouver une équivalence économiquement « valable » pour préférer l’explication. C’est la fameuse dérive exégétique, la pathétique note en bas de page. Constat d’échec ? Echec de qui ? Du traducteur prisonnier de la tentation de l’irréductible ? Du lecteur supposé incompétent, en cours d’éducation ? Cette impasse a donné naissance, comme remède, à cette chose agaçante qu’on nomme « la trouvaille » dans le jargon pourtant quasi inexistant des traducteurs. La trouvaille comme parade à l’intraduisible. Autrement dit, la résolution d’un élément d’une équation, avec en général un certain brio. Mais il ne s’agit en aucun cas de la re-modélisation de ladite équation. La trouvaille est statique, elle indique que le processus traductant est interrompu, qu’au flux a succédé le temps de l’ingéniosité. Elle signifie que le traducteur est devenu, cette fois-ci, un bricoleur. Comme s’il réparait, retapait quelque chose.
Approche 2
Partons plutôt de l’hypothèse inverse, à savoir : rien n’est intraduisible. Autrement dit : l’intraduisible est, par essence, impossible. En conséquence, il nous faudrait, il nous faut établir une hiérarchie des résistances, un tableau des nœuds réfractaires, une topologie des risques majeurs. On évitera soigneusement le terme de « difficultés », qui renvoie à une pure problématique de la maîtrise et de la compétence, pour lui préférer celui d’intensités.
Je citerai ici le commentaire que fait George Steiner dans son livre Après Babel, à propos des textes-limites, et en particulier à propos d’un poème d’Isidore Isou. Steiner dit ceci : « On en retire une sensation inquiétante d’événements et de séismes potentiels affleurant la surface visible3. »
Les termes fulgurants, ici, sont bien entendu « événement » et « séisme ». A eux seuls, ils nous indiquent non seulement quel enjeu surgit mais quel acteur véritable se profile sous cette impression de catastrophe : le corps, comme territoire/histoire. Une explosion a lieu sous la surface, et nous avons devoir d’en éprouver les trémulations, aussi imperceptibles soient-elles.
Pour Steiner, toujours, l’intraduisible aurait trouvé son épitomé dans le Finnegans Wake de Joyce. « La dynamique de l’impénétrable est résolument nouvelle. Le poème pèse de tout son poids aux frontières de la langue4. » Ici, les termes « impénétrable » et « frontière » semble pointer vers une autre dimension. A peine a-t-on eu le sentiment de toucher à quelque chose de dangereux (le risque naissant de toute expérience des limites), que Steiner nous oblige à évaluer une autre dérive, situé au-delà de l’hermétisme.
L’hermétisme, qui suppose un double mouvement de codification et d’initiation, demeure dans la sphère de la compétence. Tandis que ce que Steiner semble désigner serait de l’ordre de la « transgression ». On peut supposer que ce chemin mène derrière le silence, comme on dit derrière le miroir, et qu’il s’agirait, à l’instar de Becket, d’apprendre à traduire, aussi, le silence. Mais là aussi, cette voie nous entraînerait trop loin.
Intermède 2
On peut dire que, historiquement, traduire oscille entre deux aventures : le compromis et l’imitation.
Le compromis tient le texte pour un lieu policé et y répond par une approche raisonnable. Le traducteur reste copiste. Citons ici Dryden, qui a cette phrase étrange et magnifique pour définir ce travail de patiente compromission : « C’est comme si l’on dansait sur une corde les pieds entravés : on peut éviter la chute à force de précautions ; mais il ne faut pas s’attendre à des mouvements gracieux : et quand tout est dit, ce n’est que stupide gageure ; personne de sensé n’irait courir un danger pour la gloire de s’en tirer sans se rompre le cou5. » Je laisse à chacun le soin de méditer cette phrase.
Avec l’imitation (qui n’est en ce sens pas la servile copie mais au contraire l’écart sauvage), on court le risque de voir l’excès de « démarquage » mettre surtout en valeur la virtuosité du traducteur, faisant du coup de ce dernier un « singe savant ».
Il s’agirait donc de réaliser une troisième voie, intermédiaire si l’on veut, entre la servilité et la cabriole, entre la métaphrase et la paraphrase. Mais l’opération en question est-elle purement technique ?
Steiner : « MacKenna, le traducteur anglais de Plotin, dit qu’il y a dans cet art un immense anneau d’obscurité, une zone de ‘miracle6’. » Il parle même de métempsycose.
Qu’est-ce que ce miracle ? En quoi n’a-t-il rien à voir avec la mesquine trouvaille ? Là encore, je laisse ces questions ouvertes, car s’y engouffrer donnerait lieu à un autre texte, soumis à d’autres enjeux.
Notons simplement qu’on court là le risque d’une mystique de la traduction, indissociable d’un retour au fantasme de l’inspiration.
Approche 3
Il faut pourtant bien aborder, de front ou de biais, peu importe, ce qui semble résister à la traduction.
Partons d’un fait incontestable : toute traduction est avant tout un processus de mise en déséquilibre, avant de devenir exercice de destruction inversée. La traduction fait « bégayer » dans sa propre langue. Et là, plutôt que de gloser sur ce bégaiement, je renverrai à la poésie de Gérashim Luca, par exemple, ou, plus spécifiquement, aux travaux de Gilles Deleuze.
Il s’agirait donc de passer par un devenir-écrivain, et comprendre que l’écriture (et donc la traduction) est un risque tendu au corps.
On le sait, Artaud a traduit Le Moine de Lewis avec une « liberté » qui mériterait une analyse systématique. L’auteur s’est expliqué dans sa correspondance sur son travail : « J’ai raconté Le Moine comme de mémoire et à ma façon. […] La présente édition n’est ni une traduction ni une adaptation – avec toutes les sales privautés que ce mot suppose avec un texte – mais une sorte de ‘copie’ en français du texte anglais original . »
On le sent bien, cette « copie » dont nous parle Artaud est à prendre dans un sens, une perception, très différente de la notion habituelle. Son sens nous reste encore mystérieux, aussi s’aidera-t-on d’une autre notion, empruntée celle-ci à Chateaubriand, à savoir celle de vitre, quand il dit qu’il a traduit Le Paradis perdu de Milton « à la vitre ».
Enfin, disons qu’on ne saurait en aucune manière faire ressortir de l’intraduisible des problèmes particuliers tels que les contraintes formelles (Pérec, Danielewski, Joyce…), l’allitération à outrance et outre-sens (William Gass…), l’historicité de la langue (Le Courtier en tabac, de Barth…), la complexité syntaxique (Pynchon…). Je donne ces exemples pour avoir travaillé dessus. Ce sont tous des problèmes particuliers qui appellent des résolutions particulières, globalement techniques, même s’il est évident qu’ils mettent à rude épreuve le devenir-écrivain dont j’ai parlé.
Ouverture
L’intraduisible est sans doute le meilleur ennemi du traducteur, son double tremblé, sa ligne de fuite. En revanche, on pourrait imaginer une autre sorte de traduction, autrement plus pugnace, et destiné à contrer l’entreprise de négation de la langue à laquelle se livre l’édition globale, qui considère de plus en plus la traduction comme l’instrument d’une plus vaste opération d’import-export, de marketing aveugle.
Traduire pourrait être alors, en se réinventant, une forme de résistance à l’obscène « customisation » qui se met en place un peu partout. Les traducteurs sont-ils disposés à franchir un jour le pas et envisager un « réarmement » inédit ?
Pour l’instant, malheureusement, la plupart en sont encore à traquer l’intraduisible dans les contrats d’édition. La guérilla n’est pas pour demain.
Mathieu Brosseau & Philippe Rahmy | Néant_saccage
Néant_saccage est de ces œuvres rares, échevelées, radicales. De ces œuvres dont la littérature a besoin comme d’un bûcher, d’un territoire extrême, pour insuffler en elle une urgence renouvelée.
C’est une litanie terrible, qui repousse loin les limites de l’orthonormé. C’est un texte sauvage, incandescent, essentiel. De ces brûlots qui évoluent au voisinage d’Artaud, de Guyotat. Il ne sont pas tant, aujourd’hui.
Hors-Sol est très heureuse de présenter l’intégralité du texte, dont une partie a été lue lors de “La Nuit Remue 5” en juin dernier, puis transcrite sur le site de la revue Remue.net que nous remercions, et avec elle surtout les deux auteurs, Mathieu Brosseau et Philippe Rahmny.
Néant Saccage, vide à combler, baiser de la reine, je m’escalade en pensant à toi, que te dire sinon ton absence, à redire mieux,
A redire avec d’autres mots, quelle idiotie vaine – dira-t-on – pour mieux nous distraire de la vacuité des espérances vaines,
Néant saccages, pour tuer et retuer, les boîtes d’allumettes, les boîtes à sous, les boîtes crâniennes, je me profile vite, je m’arrête,
Je me sais dans un recoin d’espace vierge, je me tue, il paraît que cela est bon, je me délice dans un espace à contempler,
te donner ma parole, m’engager à te respecter et à te servir en tout et toujours, à te consoler, à te protéger du mal, à te demeurer attaché dans les bons et les mauvais jours, dans la prospérité et la détresse, dans la santé et la maladie, à te rester fidèle jusqu’à ce que la mort nous sépare. Je me lie à toi sans l’église de merde, ni la république corrompue, je me lie comme la foule se rassemble et se disperse, innocente de la putréfaction des corps et de l’affirmation de soi.
Mourir d’aventure dans un espace clos, mourir d’aventure dans une vie à soi, les sois pour se reconstruire,
Je me profile vite et m’arrête, il paraît que se trouvent là-bas la sphère de l’accomplir et la maladie de l’action, celle qui déphase,
Boîte crânienne, roulette russe, je t’aime, hasard de ceux qui n’en font pas, je ne suis pas le hasard de ceux qui font,
La délié, la touche, par le devenir, maladie du devenir, néant_saccage, tu vois les immeubles en face, ils sont là pour te devenir, ils sont là pour t’extraire d’une solitude à démettre,
je réponds à ton amour. Je suis le hasard de ceux qui font, remplaçant ce qu’ils perdent par quelque chose de plus précieux. La répétition me permet d’imaginer le temps, l’accumulation me donne l’espace. Néant saccage et le courage ténébreux mutilé jusqu’à la tête. L’indice et l’argument d’une loi élémentaire. Bruit à peine formé, roulement métallique d’un store. Je veux et j’ordonne ce gris uniformément sanglant entré par les yeux avec le pouvoir d’élire, et la rage folle instaure cette plus proche dureté, l’intelligence sans rien, une profondeur solide de limites, et l’agression de tout contre soi.
Néant_saccage, par en bas, par en haut, par le vide à devenir, je me crois fort, il paraît que c’est le temps qui m’agit, qui m’agite,
Que faire en désespoir de cause, je n’ai pas de cause publique, je vous hais, tant qu’il me paraît ridicule de vous vivre, singe savant,
je suis d’un intérêt, presque nul, je me digère en autant de cause à devenir, c’est la marche des monstres,
Nous nous effondrons, dans la peur, le peu, je me voue aux informes tonalités de l’être,
Je suis en demeure et me dis : meurs à chaque instant de verre, tu as les os qui craquent, tu as le nombre qui flanche, tu as l’idée d’un parasite de l’action…
Je t’offre ma vie sans l’anecdote de vivre… Le langage de la présence physique n’existe pas… Je rêve d’une écriture absente à la parole qui ne perde rien de sa rectitude et de son innocence en se parjurant. Je suis le parasite de l’action et de l’accompli, l’ennemi acharné de Zarathoustra, Dionysos, Wotan, de la puissance, de la facilité du cri et de l’émotion
Dont il faudrait se débarrasser, tu as l’idée, j’ai la marche, celle du cœur, je vous aime, par dessus les élans, mais que faire de l’amour délié,
Et puis la peur, le peu de temps, l’excuse du temps présent, que faire d’elle en ses actions, il y a une maladie de l’action, celle de n’être pas
la destruction de ce qui était destiné à durer, ce peu de chaque jour qui assure la survie de l’espèce. Il se peut que ceux qui auront survécu, les créatures de l’émail de chiottes rôdant vers le dôme, vers ceux occupés à manger, à lire les Essais de Montaigne, vous vous rendez compte, cette tenue de cols blancs, de machettes perlées aux griffes, aux cuisses et ces putains à museaux, de ces cages à voix serrées de colliers où pend la gourmette du cadavre, l’orteil raide, noir, onglé dans le pot à fraises, remuant pour les éclopés le spectacle de la rage au prix du caviar, la rage à la carte breloquée de putes plus propres que l’égout, disent certains, ou plus connes, ou simplement affamées, celles-là non plus ne résistent pas à la tentation de se faire du bien, qui n’est rien qu’un peu de pétrissure d’asile, tandis que les autres, ceux dont on annonce l’arrivée imminente, les sauveurs, se font attendre et que les putes s’empiffrent, c’est leur excuse, on peut leur pardonner, l’appétit, il faut en avoir dans le ventre pour commencer à faire des phrases, il faut en avoir dans le bide avant de foutre, il y aurait alors cette salle qui serait la réplique de ce qu’on appelle poésie et tout ça, il y aurait les lustres, ce fond de cale avec huitres sur boulevard fouetté, cette parole que je te donne aussi, cette façon de jurer, de te jurer fidélité, il n’est pas question qu’elle se tienne à distance de l’image qui frappe les esprits à défaut de frapper au portefeuille cette faune vautrée dans la distraction qui veut qu’on lui en mette plein la vue, qui en veut pour son fric, tu relis Dos Passos et tu piges, tu vises ces gus à cul plat, le froc baissé, le pli dégagé derrière les oreilles, tu vises la danseuse aux cuisses de banque, et en face, lorgnant le buffet en vitrine, ces débarqués d’Argentine, de Chine et d’Ecosse, tous ces rouquins huilés flairant la bonne occase au coins des boulevards, déboussolés, se foutant sur la gueule avec les mecs du coin, ceux de Gentilly descendus en traversant les étangs de la Bièvre, un panier de glace sur l’épaule, tu vises le tableau quand le bourgeois rentre de le l’opéra, une grognasse sous le coude, et puis, soudain, le peu, le peu, la peur serait entrain de lire les essais de Montaigne, cet essaim désespérant l’esprit humain. Je n’aurai de paix avant que toutes les abeilles aient été noyées dans la fontaine, et, avec elle, la société terrifiée par le démon. Il faut du temps pour changer la vie en histoire. Il faut encore plus de temps pour que cette histoire descende au niveau de la rue. Je n’ai d’autre parole que sociale.
Violence pour permanence, il paraît que d’autorité, il n’y en a qu’une, une pour parfaire la voix, une et unique voix de l’être en demeure, je me violence, je vous violence, il y a des actions pour se taire, des fantômes pour se faire, l’urgence du témoignage, ce qu’il faut pour être, on dira que les fantômes, et bien, ça sert à ça,
Ça sert, bien heureux de la multitude, à dire ce qu’il y avait avant, pendant et après, un sablier, quoi, Néant_saccage, pour se faire, violence dans la boîte, dans l’espace qu’elle contient, dans l’espace qu’elle détient, souffre en surface, une boîte d’urgence, un truc à part, une solution dans laquelle se dévide toute violence,
Je me sens heureux, je me sens joie parmi vous, pour vous, j’ai la joie laiteuse, une solution du devenir, tu te trouves parmi les autres, en suspens, j’ai la violence sèche et aqueuse, une pourriture de l’être
Un glacier devenu, in extremis, une boue infâme, faut-il paraître pour mieux se retrouver ? Casse, casse des miettes, casse des chiens, casse des vipères et des venins, casse Casse des gueules cassées, casse la frontière des anges, casse ce qui te sépare, casse la vipère d’ange, casse et relève-toi
Casse et saccage les territoires du vide remembrés, casse et puis récupère les adieux au drame, l’action pour se faire, dis adieu à ce qui te fait, dis adieu à la cassure, ne te souviens plus de rien, ne te souviens plus, ne te souviens, ne te, ne
Néant saccage
je te cherche, nous avons la mort lente et le nombre. A la question « où vas-tu ? », ça répond invariablement « à l’explosif ! à l’intégral ! », une tiédeur liquide, longtemps couvée, maintenant expirée, divisée par trois coutures, gant sur l’asphalte, se détachant par lamelles ou terrasses d’un vert tendre de rizière. La promenade s’achève ici, au pied de ce muret, sur une impression de déjà-vu et dans un silence absolu, jusqu’à l’embouchure. Je n’ai de parole que sociale. Tracking automatique des ondes radio. Toi, tu as des choses à dire, je le vois bien, tout le monde sent que tu en as gros sur le cœur, c’est pourquoi je te donne ma parole, c’est pourquoi je resterai à tes côtés quoi qu’il arrive, vide, creux, absolument disponible, envers et contre tout. Mais il m’est impossible de te répondre, alors je me soûle devant la télé qui me pompe, qui m’aspire, vide, creux, la peau du ventre piquée sur les vertèbres battues par le flot visuel et sonore.
Homme de vers, tu sortiras de tes combes, de tes pantalons pour mieux t’asseoir, pour mieux te distraire, il faudrait qu’il y ait un arrosoir pour t’extraire l’eau qui te gangrène, et te repousse, et te vitupère,
Enfant, tu disais avoir un père, tu disais qu’il était possible de s’éloigner du centre,
Aujourd’hui, tu signales qu’il n’est plus possible de se détacher de la gravité,
Dieu est gravité sauvage, et le vide a ses fonctions,
Partielles en états d’âme, que faut-il faire pour se joindre à la danse des prieurs sauvages,
Enfant, je m’économisais dans un puits sans feu, un distraire sans poche, un accoudoir du vide, une poche fermée,
Une accusation des sphères de l’accomplir, homme de verre, tu te casses, fragile, pour mieux t’accomplir,
Et tu meurs, homme de vers, jusqu’à ce que les vers te démangent, en contrepartie, d’une peau qui se disloque,
Un appareil digestif, une apnée dans l’air de mourir, une apnée aérienne, je meurs de mourir, à chaque moment de
Vive action, celle qu’on ignore, sur la plume d’un destin à recouvrir, une plume d’oie, un morceau d’éponge,
Une cassure sur les os du corps, je me mets à la place du serpent de mer, je me mets à la place de tout un devenir,
Je m’aime dans ce travestissement des sphères,
Celles qui n’ont pour devenir, que celle de la connaissance, un puits sans feu, un organe sans voix, je m’imagine sans voix,
Un soir à la campagne, dans un morceau d’éponge, une pluie de feu, un intra-extra qui me figure, je parais être sans voix,
Elle est cassée jusqu’à l’aube, elle est ce devenir torride, que seuls les paysans sauvages ont su porter, elle est mes os,
Ce poids d’os, cette marmaille, cette enfance, du puits sans feu, cette excroissance, ce vouloir indistinct,
Je veux, je veux, te vouloir dans le puits sans feu, je veux, je veux,
Je veux, je veux t’apparaître comme une vipère céleste, celle forme la voûte, je veux, je veux te retirer l’immondice de tes poches,
Nous sommes tous des immondices de la parole, nous nous côtoyons, nous nous centrons en autant de sphères sauvages,
Il y a autant de connaissances, qu’il n’y a de vous, il y a, il y a autant de peur qu’il y a de peu, la peu, la peu, la peur,
La délié, de morts et de travestissement, je m’aime dans le décor céleste des immondices de la santé,
Celle qui se targue de devenir, l’être en suspens, l’apparence de celui qui se dénoue, la prière, la seule,
L’apparence du visage, celui qui obtempère, celui qui dit, la voix, la voix épaisse d’avant la sphère,
Et si ta voix prenait l’apparence de ta connaissance, qu’y aurait-il à démarquer dans le registre des âmes ?
Il faudrait un ascenseur pour te porter vers les étages. Et quel pourrissement d’âme pour supporter la santé ? Le père des larves, la reine des fournis, dorment sous la terre, au bord de l’étang. Qui songerait à leur donner un nom ? Je suis le Fils de Dieu et je demeure à nouveau parmi vous. Pourtant, vous restez sans amour, car j’ensevelis ma parole dans une terre désolée. Même celui qui aura semé en Dieu, ne moissonnera que de l’humain ; et quand je mourrai, mon Père disparaîtra avec moi, et toute chose avec nous — je suis venu rompre mon serment, mais mon Père ne veut pas votre mort ; c’est pourquoi il m’a fait une peau de verre, pour qu’en me voyant, vous puissiez Le voir à l’intérieur de moi, et pour qu’en me frappant, vous puissiez me détruire ; ainsi l’Ange exterminateur que Dieu vous envoie est aussi le plus vulnérable des hommes — ma loi est l’absence de loi, ma justice l’absence de justice — vous venez armés de pierres et repartez en pleurs — plus rien n’est bâti, ni défendu ; vous ne portez plus Dieu, ni en esprit, ni en parole. Qui se prévaudra d’une quelconque autorité et s’avancera pour prendre la parole, qui prétendra imposer sa loi ou agir au nom de l’idéal, qui se voudra donneur de leçons, détenteur du savoir, montreur de merveilles, me trouvera en travers de sa route, porté par les réquisitions secrètes de ceux qu’une injustice insurmontable, qu’une naissance disgraciée, qu’un manque d’amour, de talent ou de forces, réduisent au silence. Parler est une tâche sacrée que l’écriture couronne. Devoir, peur, famine, peu importe la raison qui pousse une créature à mordre. L’écriture pourchasse les méchants, et les frappe avec une égale violence, combattant le mal intérieur et extérieur qui les corrompt de vouloir, comme de faire régner, l’ordre. On ne devient pas écrivain, on naît affublé d’une corne à la place du cerveau, pour éventrer les gens.
Des pâleurs indistinctes, des angoisses fulgurantes, au sein des trous sans faille, une alerte donnée par le feu,
Misère de l’arrogance, misère de la sépulture, misère de l’endroit qui te donne pour vivant
Encore
Et s’il fallait se mourir, pour mieux vivre d’arrogance sauvage, j’utilise le même lexique que le vers disgracieux,
Je suis en phase avec le démon des sphères, celui qui souhaite la rechute des alcools forts,
La prégnance des indélicates prières de la conciliation, je m’aime en désespoir,
Je m’aime, si je peux m’inscrire en défaut parmi vous et vos dieux, en minuscule, parmi les toits du monde,
La peur, la petite, la croix, je ne suis pas croyant, je suis ce qui me détermine, dans un contour de voix,
Une petite peur, un tic de s’apercevoir, je m’aperçois, je me tire dessus, tu armes, tu cibles et tu tires,
La balle commet ce crime de l’adultère, ce crime, ce peu, cette peur, ce corps qui s’agace dans les territoires du vide,
De l’agence des territoires du risque, ce corps qui s’émeut en désespoir de cause, il n’y a plus de cause,
Je suis un mécréant, un sauvage, je bois, je tue, je salope dans ton ventre, je gueule et m’immondice,
Je transfère les qualités à mon double sauveur, je parle et me tue, je me tire, je tire cette femme entre les essieux,
Je m’ennuie et me tire, je bois l’eau des rivières creuses, je casse tes actions,
Dans une action bien criante, mes eaux de verre, celles qu’on ignore, mes eaux de verre, celles qu’on traverse
A coup d’étalon, celui qui paraît au-dessus des vagues de l’accomplir, je me tue, je rigole, d’action en action,
Il y a le lieu des âmes mortes, il y a le lieu de hémisphères froid, froid, froid, comme dirait mon père,
tu m’aimes ?
Au centre des centres, tu m’aimes, à chaque soir démembré, à chaque soir détroussé,
Je m’aime dans le paradis, des eaux qui claquent et disent ce qu’il me reste à vivre,
Tu dénombres ? Tu comptes, il me faut un compteur.
Néant_saccage, courte paille, il me faut un arrosoir pour mieux te distraire, carrefour des mondes peuplés, Néant_saccage, je massacre le néant du dire, pour mieux faire,
A qui tue tue, à qui mieux mieux, tire de tirer, fabrique l’action d’avant l’accomplir
Il y a toujours un devoir qui s’accomplit, une promesse qui se réalise, toujours la promesse,
On dit que, quelque part, réside la fleur d’avant-naître, celle qui d’action se forme en ventre et en ventre,
On vitupère les poissons d’organes poisseux, sexe long de la charité, tu veux que je te donne ?
Il y aurait une pitié qui s’organise, il y aurait un carrefour à traverser, une vie à vendre, tu veux que je te donne ?
Oui, je veux. Que ce mariage me tienne, me garde, m’enchaîne, me chienne, me chaîne, m’assène le fond, les bords, les angles, les clous, les coups et qu’il m’aliène le sort. Je vois la terre promise, la mienne, la chienne, la chaîne, la haine, la peine et le squelette du non-moi. Un nom se promène ou vole ou s’évapore, donne-lui apparence légère, insecte ou gémissement. Donne-lui vie, je le ferai durer.
Quoi ? Un poisson d’argent, une vente d’armes, des actions qui t’autorisent, tout se forme et se transforme dans l’autorité,
Sauvage d’avant-naître, qui te graisse l’essieu ?
Qui de toi ou de moi, parfait son origine, comme autant de nombres à compter, à recompter, sans foi, mille moi ?
Qui ? Il faudra faire la part de l’origine, Néant_saccage, je casse mes vitres et me remplis d’aube froide, je me mort, à travers ce qu’il reste de nombre,
Il faudra compter l’origine et percevoir ce qu’il reste du naître, ce qu’on en voit, ce qu’on en imagine, ce qu’il reste des nombres, sablier des neiges chaude,
Je me corps dans l’abstinence, je me transbahute, loin des corps, il y a une réalité qui s’imagine loin de moi, dans la pâleur des sois imbibés, d’alcools et de manques, de fortes doses de transport,
D’urgence, on m’accompagne à l’hôpital, c’est le lieu des transfères, j’accompagne la bête, celle d’abstenir,
Je t’aime de me désirer, y a t-il un accord à parfaire ? Balle dans tête, néant_saccage, bête noire, boîte crânienne, il se peut que nous n’arrivions pas au bout du jeu,
Il se peut que nous fassions le jeu des témoins, ceux qui ont vu et disent par silence, par touches de silence, appuyés.
Sur le front du crâne, je me vitupère, salope, singerie, signerie,
A en produire des signes
Je n’imagine plus parler en ton absence. Néant saccage. J’implore ton aide.
Néant saccage, il y a des meurtres organisés par les bons soins de ma femme, ma peau de femme, mon ignorance, mon obscur devenir, ma femme, ma mie, mon angle, ma morale,
Que puis-je pour toi, je te montre le scarabée, la sauvage bête d’accomplir, il y a un drame de l’action, vous le savez
Comme Dieu, d’être toujours en retard sur la Parole, Dieu est un monstre et nous le montrons je m’aime de désespoir, je m’enquiquine sauvage,
Il me paraît insignifiant de contrefaire les béances du signe, je me singe, et toi tu te parfais,
Je me signe et toi tu te travestis, tu t’escamotes, sec, en ta demeure, celle de l’être, c’est toujours une demeure, celle de l’être, c’est toujours un mourir précédé d’un dé,
Non d’un dé à coudre mais d’un dé de hasard produit par le vent des signes,
Signe des enchantements, parfait produit de la Beauté, celle qu’on ignore, la déjà sue, la pauvre beauté, la minuscule, la peu, la peur de la beauté, la sauvage dans la sauvage, tu me dis des mots d’amour,
Tu me dis : TOI, je te dis qu’il est encore un signe précurseur, c’est l’action antérieure, l’action que recouvre cette présence de la mémoire,
C’est pourquoi il demeure nécessaire de s’écrire, ventre au vent, perdu d’âme fleuri, dans un temps qui n’est plus, dans l’avance du temps, le soi se pénètre de langues neuves,
C’est la verge, c’est la vulve qui détient le secret de l’apesanteur, c’est elle qui finalise le coefficient de toute marée, ô lune, combien je te hais,
C’est la pénétration dans l’action qui m’émeut, et me chante, c’est la pénétration dans le nom de l’avancée, dans l’action, c’est le dard à la place du crâne qui me tonne,
M’est-il plus nécessaire de t’entendre ou de t’écrire ? Ma parole est sans semence, la vie plus certaine que la mort. Par texte, j’entends la forme définitive d’une expérience qui, à supposer qu’elle soit possible, définit le cadre strict dans lequel un événement unique est amené à se reproduire.
La vie se casse au profit de l’écriture qui se casse – la suite, dont je sens qu’elle demandera un engagement personnel que je veux différer aussi longtemps que possible, cherchant mon lieu dans la rage d’emboîter les événements réels dans la folie de raconter, sans avoir besoin d’en venir au fait, ni de me demander si une succession de mésaventures peut se trouver théâtralement liée aux décisions importantes d’une vie, si le flic de l’autoroute que je suce chaque mardi et jeudi sur le parking de l’aéroport, si le prêtre qui m’a violé derrière le projecteur super-8 durant les cours d’instruction religieuse, dans cet institut pour gosses de riches, vingt-cinq ans plus tôt vers le même aéroport, si le russe qui m’a étranglé en se branlant dans mon oreille et que j’ai fini par poignarder, si le professeur de mathématiques appelé à mon chevet alors que j’étais alité pour des mois, qui rythmait mes récitations à coups de langue, peuvent expliquer de manière convaincante, c’est-à-dire sans recours à la psychanalyse ou à la poésie, mon besoin de violence.
Multiplication à l’infini, pour te dire, pour dire la croissance de tes cheveux dans l’abîme du temps, multiplication des organes dans ceux que l’on ne sent plus, à l’intérieur, à l’intérieur du territoire du vide, je m’en veux
Il paraît, qu’à l’inverse, nous aurions pu recevoir quelques dons de ce qui n’existe plus, un peu de mémoire en échange d’un peu d’organes, c’est chose faite, c’est chose dure, c’est chose crue, c’est chose d’ivoire, c’est chose excellente,
Il paraît que nous aurions pu prévoir le désastre avant de le survivre, il y a quelque chose qui me chagrine dans le train des choses, sur le chemin qu’elles prennent, leur sinuation, leurs contours et ce qui les font
Néant escape
Par ce trou, quiconque se montre tel qu’il est, doit être appelé animal. Nous sommes les chiens de nos voix intérieures, elles nous tiennent dans l’illusion de choisir et nous jettent d’impact en impact, de défaite en défaite. Contrairement à toi qui travailles à ton salut, je n’ai d’autre parole que sociale. Je ne sais pas quelle chose est excellente, je ne connais pas ma condition, ni mon rang sur l’échelle des valeurs. Ce que j’ai reçu en matière d’organes ne suffit pas pour faire un homme. Limites au-delà desquelles soi devient autrui.
Tu veux t’en sortir, de ta condition, tu veux t’en sortir, de ton antre, de ton carrefour, pieds de grue, tu veux t’en sortir, il paraît que tu veux t’en sortir,
Sortir de soi pour faire du moi ce qu’on n’advient pas, pour faire de soi ce qui advient ‘malgré’, pour le soi le devenir, un rien tambouille, un rien croquemort, un rien esclave
Je sors, je parcours les villes lunaires, pas une personne, pas un chat, une ombre, un chien, une tuerie, je chante ce qui me tue ou me tuera, je me réjouis de cela, on dit que la mort y a fait des petits, des petits de la mémoire
Je sors et m’échappe, il paraît qu’il y a des vases clos, qu’on peut en sortir pour en retrouver un autre, de vase en vase, de source en source, de fontaine en fontaine, il paraît qu’on peut en sortir par le silence ou le vacarme de l’eau,
Le silence de l’eau qu’on effraie, le silence de tout un royaume, le silence qu’on peut aimer, le silence amer, le silence qui nous charge, et que l’on charge d’une amertume qu’il faut impérativement décevoir, une amertume qui ne va pas de soi
Le vacarme de l’eau qui se défile, qui coule, dans la fontaine et se rechute et se claque, je lui dis d’aller parler au vent, de lui dire ce que l’eau a sur le coeur, ce que l’eau ne permet pas de faire, je dis à l’eau de se parler à elle-même et de se tutoyer
comme chaque fois que je me dédouble, pas moyen de redresser, je me vois en toi comme je me vois enfant à Brooklyn où toute cette histoire de violence a commencé à cause d’un pigeon, d’un moineau ou de n’importe quoi de blessé traînant sur le trottoir, expliquant le reste. Il y a toujours un reste, sautant d’un programme à l’autre, cette viande psychique qu’on ne peut faire taire, carcasse de répulsion murée là, avec le sentiment d’exister, le sentiment du corps, la place, le poids des organes, la rondeur de l’esprit qui les voit et qui les palpe, le crépuscule magnifique à cette hauteur de connerie, l’eau jaune dans laquelle toutes ces familles sont en train de se noyer, l’eau jaune, sans métaphore, la pisse vraie, la vie simple. La vie des gens simples qui ne parlent pas la langue de ceux qui écoutent l’émission, de celui qui leur fourre un micro sous le nez.
Un homme baragouine quelque chose en espagnol : avant on vivait pauvres, maintenant ce sont les maladies, la grippe porcine sur la route fédérale 140, direction La Gloria, les cuves, l’épicentre, le premier malade, Eduardo, douze ans, son fils adoré, il ne sait ni chanter, ni rien de spécial, mais il a guéri, il cumule le porcin, l’aviaire, l’humain, la combinaison qui a permis au virus de muter, de percer la couenne du cochon aux abords de l’odeur des cent mille porcs qui sont abattus avant l’âge de six mois, de percer la peau de ce gamin qui n’a pas l’âge de mourir, qui n’a aucun talent particulier sauf le foot peut-être, et l’éloquence, cette éloquence qui trouble ses parents, il faut voir à quoi ils sont habitués, cette platitude sous un ciel fin de bêtes, il utilise des formules mouvantes, module, va dans les coins, les pleins, les déliés, rien d’exceptionnel, trotte, c’est toute la langue qu’on entend, pareil que les insectes, il n’est pas celui qui invente, il y va, les autres existent, lui non, juste noir, luisant, doré, il bifurque, avorte, mais n’hésite pas, le geste sorti chair, partout sur son terrain, enfin ce n’est pas pour ça qu’il s’en est tiré, maintenant assis au bord des cuves, cinq ou six millions de porcs, mais aujourd’hui le peuple se soulève, le peuple c’est trop dire, les habitants, quelques uns, à peine, l’indifférence, la peur, trop fortes, ils ont été frappés, intimidations et tout le bazar, mais plusieurs villages ont participé à la résistance dans l’enceinte des cochons crevés, différente de celle des excréments, dit Don Vincente, le père, voilà comment on économise les frais d’un incinérateur, l’ami. La putréfaction s’infiltre, mouches et chiens errants, le gouvernement prétend, mais je ne comprends pas ce qu’ils disent. Elles sont scellées, ces cuves, huit mètres par trois, remplies d’innombrables cinq cent cadavres de porcs dans chacune des fosses, tout s’infiltre, la nappe à dix mètres de fond, la fosse à cinq mètres, alors… Nos enfants, d’ailleurs, la pourriture et le gouvernement, sur les berges des seringues. Gaz, ammoniaque, hormones, antibiotiques, lagons d’oxydation, les résidus solides sont déversés dans les champs, le reste s’infiltre. Il y a toujours un reste. Autrefois, avant l’implantation, tout était sain, dit le père, normal quoi, on se flinguait pour des causes justes, parce qu’on ne supportait plus le goût du pain au raisin, des trucs du genre. Mais maintenant, putain, maintenant. Le ministre avait expliqué sans aucun doute, les prélèvements comme veut l’OMS, cinq cent personnes, les prélèvements, il me semble, je crois.
On plie. On salue. On s’en va.
Tu veux sortir de la prison, tu veux, tu veux, il y a des trombes d’eau qui se faufilent, doucement, à l’encontre des vagues, il y a des gouttes de pluie qui se libèrent, des larmes qui se défont,
Que je disjoncte ? Que je perde la tête, la frileuse, la perle, la scansion, que je perde un câble, une nausée sur ma tête, une référence ténébreuse, si je disjoncte c’est pour mieux vous définir, Madame, pour dire du vous et du toi, pour me parfaire d’ignorance, tu m’entends ?
Que je disjoncte ? Pourquoi pas, pourquoi ne pas, pour le néant_saccage, pour la frime, pour la firme, pour en découdre, pour ne devenir qu’une note en bas de page, que je disjoncte pour la malle, pour casser du vide, être un casseur de néant……………………………………… un remplisseur
Priscilla Grosjean | Du bruit de l’action violente, du choc face au silence de paroles sourdes
Je me souviens d’une pièce de théâtre : bruits constants, tout bouge.
La scène se remplit aussi vite qu’elle se vide. Des comédiens sortent de partout, de partout sortent des clandestins.
Corps mis en avant : nous suivons, rien ne devrait nous échapper. Étonnement : nous fixons leur visage, nous palpons l’agitation, cette passion et l’inquiétude qui s’en dégage.
Clandestins soulevés par la mer, ils s’échappent. L’eau et la musique emportent le spectateur figé au sol.
Cris : on les entend à travers le vent, on ne voit que les membres qui se tendent, les mains qui agrippent, les doigts qui s’écartent, ils appellent à l’aide.
Liberté : des tas d’êtres humains bougent, s’élancent vers quelque chose, on meurt.
Agitation : des vagues se forment, tout va s’engouffrer, ce drap se soulève, se secoue, se remue.
Soulagement quand d’autres comédiens sortent des côtés, courent, s’élancent, chacun emporte le drap, balaie la scène.
« J’écris ton nom » : message de fin. Une énergie, une action. Possibilité de comprendre l’autre…
Le Dernier Caravansérail, le fleuve cruel, un passage en Afghanistan, mise en scène d’Ariane Mnouchkine, création collective du Théâtre du soleil, 2004
Pierre Antoine Villemaine | Le corps inconnu. De la parole écrite

Ce qui est en train de poindre, de se frayer une issue vers toi. Cela arrivera-t-il à naître, à survivre ? Ce n’est point sûr. Cela est bien fragile, n’ose se présenter en pleine lumière, cela semble déjà reculer, semble revenir à sa source. L’esquisse qui vient n’a que peu de poids, mais on sent de la détermination en elle. Le plus difficile pour elle sera de se maintenir en cette précarité. Ca zigzague, ca griffonne apparemment sans but. L. est extrêmement absorbée par le contact de l’air sur sa peau et cette sensation lui donne un air trop sérieux, elle le sait et aussitôt elle se détend, s’abandonne sans réserve à ce corps qui commence à prendre de la consistance, qui commence à sourire. Ce corps ne sait pas qu’il est regardé. Il ne faut pas qu’il le sache. Elle est maintenant ce corps étendu, endormi. L. est cette femme très belle qu’il regarde avec envie, il l’a dévore des yeux mais ne la touche pas encore. Qu’est-ce que la grâce d’une pensée ou d’un corps ? La légèreté, la transparence, le sourire ? L’invitation à la profanation ? Dans son sommeil, elle se sent regardée. Elle ne peut dire d’où provient ce regard, mais elle en reçoit l’intensité, comme une pointe qui traverse ses cheveux, touche crûment la peau. Presque une brûlure. De son visage jaillira bientôt une brumisation de paroles : « cela ressemble à la vie », dira-t-elle.
Pierre Antoine Villemaine | De peaux sèches
Pour M. K.
Partage de nuit
herbe folle
silhouettes d’arbres et neige
au lointain devant toi dans la brume
une tour de pierre la béance dêun porche

De peau sèche
De cuir ou de terre brûlée
Excoriées
Des figures jaillissent de la mémoire en défaut
Pièces de visages
En réserve de corps
Vues de profil
Toujours de profil
Pas de regard
Heureusement
Privées de regard
– Que nous dirait-il ?
Ces silhouettes catastrophiques
Disposées côte à côte
Ne nous voient pas
Versés sur elles
Nous les recouvrons de notre ombre
C’est ainsi que nous les rejoignons
Mêlés de nuit
Unis dans la lacune
Parham Shahrjerdi, Pierre-Antoine Villemaine Benoît Vincent | Poste restante
Dans l’optique de la création de cette revue, qui misait plus autrefois sur les possibles du web 2.0 (et non comme ici effectivement, sur ce site provisoire de php et d’html écrit), les trois instigateurs se sont donnés pour mission d’écrire un texte à plusieurs voix avec l’aide du courriel. Un premier courriel était envoyé de l’un aux deux autres, puis, amendé, émondé, il était de nouveau transmis. Peu à peu, après plusieurs échanges plus ou moins symétriques et organisés, un texte prenait forme. On l’appelait Poste restante, et le voici tel que fermé dans son élan. BV.
A même le néon
Traces en Times New Roman
Sans histoire
Et visages lumineux
Envoyés pour faire-part
un Timbres,
Imagine un dialogue entre toi et moi, de sorte qu’aucune réponse ne puisse survenir à temps qu’au-dehors d’un cadre élastique il n’y ait en vérité aucune réponse possible
?
peux-tu imaginer cela ?
?
à même l’écran écrire à même l’écran,
de sorte que je ne sache pas même à quelle destination écrire (pourtant avec quelle obstination)
deux Je reçois des courriels d’une jeune femme mais je ne les trouve jamais car ils sont datés de 1976 et donc se retrouvent au fond de la liste
Je connais que j’ai de nouveaux messages mais je ne les trouve pas.`
Elle a écrit ces messages avant même que je naisse.
De : xxxxxx.xxxxxx@orange.fr
Objet : Rép : 2/2
Date : 25 mai 1976 17:00:35 HAEC
A : poste_restante@xxxxxxx.fr
Mais comment pouvait-elle me connaître ?
Puis internet était réservé à une élite…
Comment fait-elle ?
Très léger
Quasi imperceptible
Le temps d’arrêt
Le geste en réserve
N’est pas encore
La décision
Tu le crois
Mais l’instant décisif est perpétuel (K. )
Absent à la pensée
Je faux
Je cède
Acquiesce au moins dire encore
trois Oblitérer
Pour boucler la boucle d’encre sur l’enveloppe, il a fallu DECISIFS comprendre le trajet même de ce trait blanc
Il a fallu que cet écho dévolu se souvienne de son retour
De manière éhontée revienne sur SES PAS
Dans les margelles de peau oubliées des chemins
Et vers d’abstraites strates qui colmatent la mémoire
Qui n’est jamais qu’un peu d’ambre
Posée sur les ongles, DERRIERE LES PAUPIERES
Corps glorieux
Elle a envoyé son portrait retouché sur la toile. A déposé un visage lisse, délicatement flouté fondu dans la lumière clinique. Elle ne sourit pas. Je ne reconnais pas ce visage de lumière. Il est sans gravité, sans perspective, sans empreinte, sans odeur. Interdit à la touche. Nous l’appellerons Laura. Imagine ! Au lointain, en réserve, derrière la paroi du visage, derrière la vie sèche de l’image, vibrerait un éclat brun, terreux, un regard géologique qui vous scanne.
Que dire ?
Quelqu’un se laisse traverser par ce qui arrive
Par ce qui devrait arriver il se laisse traverser
Non
Quelqu’un se jette pour que quelque chose le traverse
Le trajet de celui qui glisse :
Son ombre le traversa.
Et que dire, ensuite ?
[Le fichier joint est une image. Elle se laisse faire]
quatre Et jusqu’où se laisser faire par ce qu’on attend qui ne vient pas
Le courrier est toujours en retard
Il est toujours trop tard
Quelqu’un se joue pour que se joue le passage
Quelque chose traverse
Le moins dire
Décisifs ses pas derrière les paupières
Dominique Quélen • Comme le reste
Dominqiue Quélen est poète.
La couleur est passée directement du ciel dans ce poème à cabine de douche où elle fait un dépôt. Enfance et air iodé partent ensemble par un trou unique. Les mots diminuent. Des lois de la prononciation ne subsiste que l’enveloppe. Aucun corps ne surgit plus, n’enfle, n’éclate en totalité. Le ciel n’était qu’une représentation. Les oiseaux n’y sont plus prononçables, ou différemment, comme le reste. On obtient une forme qui se divise en deux pour passer dans deux trous à la fois ou davantage. Une même main agitée de mouvements contradictoires se détache de son ombre en s’élevant ou en s’enfonçant dans le langage. À la fin seulement elle défait tout.
On a cru voir disparaître quinze ou vingt mille points par minute, il y en avait le double, c’étaient des lignes ou fragments de lignes. Les points disparaissent dans un champ de vision à côté dont, faute de langue, on ne dit rien. Tous les éléments sont remplacés terme à terme. Peu probable qu’il en manque un ou qu’il fasse provisoirement défaut. Des détails se succèdent dans des épisodes. C’est le matin puis le soir. Impression de vitesse relative. Il s’agit d’apprendre. Tel mode d’action devient le seul possible. Un corps fait un petit bond au-dessus d’une ombre à plat comme ici sur le sol. On ne sait pas vers qui ou quoi revenir avec des mots différemment coupés et reliés entre eux. La nuit est allée très vite, sans autre fin qu’un enchaînement, une accumulation.
Au démarrage on prend dans les phares une tête et des membres de chien en carton. La tête est dans un raté de la langue un visage, un corps, selon l’angle adopté. La chaleur du corps se révèle à une heure de là. Il ou elle a son équivalent dans la réalité, de supposés renards, éphémères constructions fauves et nerveuses sorties de la forêt. Peut-être vingt, ou cinquante. Une oreille pointue devient l’épreuve à surmonter. Tout le lac se soulève en même temps puis déferle. Il faut revoir les chiffres. Dans la confusion, c’est-à-dire langue et réalité confondues, plusieurs disparaissent qu’il faut retrouver si on veut savoir ce qu’ils sont ou ce qu’on est. Mais on oublie ce qu’on cherche et quand on se croise on s’échange comme un mot de passe : toujours rien. Mystère et invention.
Le nom n’existe pas pour la perte d’un ami surgissant de ses vêtements puis de sa peau. La phrase écrite ou prononcée qui manque a lieu juste après. L’exercice long et fastidieux n’implique pas le résultat décevant. Un serpent sorti d’un tuyau pénètre avant nous dans la pièce et la remplit d’un seul coup, signe d’un grand désordre. À tout énoncé s’oppose une respiration du corps alternant haut et bas visible sur un tableau. Le serpent qui nous précède échappé d’un tuyau est un ver, le ver un serpent dans nos mains qui nous fuit. Le serpent, sauf erreur, a quitté son tuyau tandis que, hagards et le corps épais comme une planche à passer et repasser ses nerfs, nous trouvions dans la fuite une issue menant à cette histoire où il s’agit d’en découdre enfin.
Nous observons les oiseaux que nous voyons divisés par trois ou un multiple de trois sur le radiateur. Un tableau montre leur chant divisible en autant de chants qu’il en existe. En réunissant leurs corps et en les réduisant à un seul on obtient ce résultat. On met bout à bout ce qui est éparpillé dans la nature où les corps des oiseaux vont aux habits d’un opéra qu’on écoute en accéléré. Nous finissons d’observer ensemble le tableau. Le pouls qu’on entend continue sans ornements ni détours. Un savoir momentané nous envahit. Nous figurons près du radiateur où sont réunis les oiseaux en un seul et constatons en prenant leur pouls qu’il marche au ralenti. La même opération permet d’obtenir à volonté d’autres résultats. Nous héritons du chant costumé des oiseaux sur le radiateur.
L’arbre costaud manque tomber d’un côté puis de l’autre avec le vent très fort qui tourne et le bâtiment gris de l’école apparaît derrière. Une cabane en bois voit son toit s’envoler. L’oiseau dont le nom s’arrête arrive au milieu du ciel. On observe de loin l’objet qui fait semblant. Les travaux de terrassement débordent sur un chantier plus ancien. Quelque chose ou quelqu’un pousse un cri qui pourrait être un animal. Un homme en réfléchissant mieux fait des progrès fulgurants sans rien dire. Une longueur au creux du feuillage est effectuée dehors en moins de deux. L’homme aux progrès sans rien dire élit domicile et le vent qui souffle éteint le feu dissimulé qui dévorait son cœur. On ne voit pas les finitions de la syntaxe. Au feu qu’on attisait dans le foyer succède un oiseau qui s’arrachant du sol atteint le sommet de l’arbre au moment de tomber à terre.
Anna de Sandre • Trois poèmes
PRENDRE LANGUE
Une poussière maligne
Faufile à points serrés
La langue et ses tracas
Dans la bouche du taiseux
De l’idiot d’Ardizas
A la brune une pluie crache
De sa plume malhabile
Sur la panse le jambage
Des six lettres d’un nom
Le papier du bonhomme
Ne tait plus l’anonyme
Et dépouille de son ombre
Un doux rêve d’enfançon
Comme on jette au vélin
Les aubes d’une encre folle
La neige offre un feuillage
Aux branches mortes des arbres
Et rappelle qu’il est temps
De commencer la danse
De toucher le pelage
Vif de la bête en marche
Et comme elle de tirer
Le fardier des saisons
Pour tracer le sillon
Puis marquer de son trait
Le sentier que prendra
A sa suite le petit
Dont il jongle dans les airs
Les syllabes du prénom
Bien avant d’engendrer
Les entrailles de sa mère.
LE TEMPS D’INFUSION
Dans une ville dézinguée
Des hommes amoindris
N’osent plus toucher leurs joues
Du fil de leur rasoir
Avant de sortir voir le monde
Pour payer leur écot
Des femmes à peine plus vieilles
Poussent et jettent leurs bicyclettes
Le long des fossés d’où
Elles tirent des orties de la
Menthe et du pissenlit
Dans le limon des jours crus
Tombent les heures de visite
C’est la recette instantanée
Des soupes et des pisse-mémé
Tout le monde tache ses dessous
En égrenant ses misères
Fait croire qu’il a connu la guerre
Chante en chœur et à la tierce
Une berceuse où se mêlent
Des vols noirs et des cerises
Et chacun est content
Quand le soleil sèche les os
D’avoir parlé si haut
Dans son sang et ses humeurs
Contre le jour la nuit s’adosse
Fermant leurs yeux d’une ombrée
Elle tend la main vers Azraël
Qui se penche et embrasse
Dans une envolée de mouches
Ces corps vêtus de flanelle
Avant de supprimer leur angoisse
En les baisant à pleine bouche.
L’ODEUR DE LA FÈVE TONKA
J’évite
la rue de la Chouette
où une vieille gosse
tire en laisse
un singe soyeux
recousu
derrière les deux oreilles.
On peut l’appeler Lola
Anne-Charlotte
ou pourquoi pas
Mama Bouba.
Son nom son âge
elle ne s’en souvient pas
depuis les Nuits
des Gros Couteaux.
Elle a cassé la branche
d’une famille
où ça vit
des mille et des cents
où ça oublie
de crever
et de léguer
de la poudre sèche
sur les pistes de glace
du zig-zag
dans la course
d’un monarchiste
en fuite
et des nuances
dans le sifflet
d’un mockingbird.
Elle dit pour ne pas
perdre la face
après avoir déjà
perdu la tête
qu’elle veut créer
un autre espace
un tout petit
qui respirera
par des artères
serrées entre les pierres
des bâtiments
où elle mettra
de chaque côté
un bar à soupe
et un bar à eau
le premier Zanzi
et le deuxième Cinna.
Sur sa chair ferme
au grain
déjà putrescible
il y a l’odeur
de la fève tonka
cuite aux rayons
de mille soleils.
Mille révolutions
d’un astre faiblard
empêché par les arbres
plantés plus tôt
de brunir sa peau
par la fenêtre de son bureau
sur lequel elle gratte
(il est au fond
du couloir
la dernière porte
à droite)
Je sais que les hommes
et les garçons
de son ancienne maison
ont tiré fort sur un drap grossier.
Je sais que tous les gars
de cette capitainerie
suaient dessus
devant la bâtisse
où elle avait passé
une dernière nuit
dans le faible
l’obscur et l’humide
à écrire
pour ne plus sentir
l’odeur poisser entre les douches
et les linges propres
et à tirer des lignes au stylo
à défaut
d’être de la lignée.
Se reconnaître par le choix
d’un nom de plume
collée pleine de merde encore
au cul de l’oeuf
d’où elle voulait sortir
pour naître légale
oui légitime et officielle
et qui sait peut-être par la presse
d’un imprimeur.
Tu pues, bâtarde !
(Elle le savait.)
La senteur de vanille
était des armoiries
d’une étrangère
et son faux père
ses faux oncles
et ses faux frères
jouaient
pour une nuit
à passer avec elle
jouaient
à reculons
les poings serrés
sur ce foutu drap
pour gagner
et l’emporter
faire un trophée
de son amande
et puis cracher
sur son visage.
Les rares fois
où je la vois
je baisse les yeux
et presse le pas
car je n’ai rien fait
pour qu’entre la lumière
dans ses nuitées
et dans son con déchiré.
Je la voulais tant moi
sa bâtisse
ils m’ont dit
Tu te tais
(j’étais en bas)
on te la vend
et on disparaît.
Une fois je l’ai croisée
dans cette rue
de la Chouette où
(je ne sais plus qui me l’a dit)
elle rêve sur ses commerces
en comptant
avec ses pas.
En me pressant
à sa hauteur
j’ai coulé
un bref regard
et vu ses narines
frémir.
Je crois
qu’elle a reconnu
sur moi
l’odeur
de la fève Tonka.

Guillaume Vissac est écrivain, auteur d’un livre très remarqué chez Publie.net : 
Néant_saccage est de ces œuvres rares, échevelées, radicales. De ces œuvres dont la littérature a besoin comme d’un bûcher, d’un territoire extrême, pour insuffler en elle une urgence renouvelée.

