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Alvaro García de Zúñiga • Le fabuleux intestin d’Instin

Poète, Garcia de Zúñiga a fait de la langue (des langues) la matière première de son travail créatif, une langue musicale, visuelle, une langue inventée, vidée, détruite-reconstruite, génératrice de sens/sons multiples. Une langue passe-partout finalement, une langue sans nationalité spécifique qui s’amuse à se croiser avec d’autres langues, à des-hiérarchiser les conventions linguistiques. Une langue élastique où la norme ne s’impose pas et la différence est la bienvenue. Une langue régie par trois mots: Étrange, logique, musique. Plusieurs de ses textes ont été l’objet de mises-en-scènes de l’auteur et/ou de lectures publiques. Il a réalisé plusieurs films, pièces audio et de théâtre radiophonique/art acoustique. Avec Teresa Albuquerque il crée en 1996 blablaLab, un laboratoire de projets transversaux et multidisciplinaires développés fondamentalement à partir de ses textes.

Le texte que nous présentons provient du projet Manuel, programme de théâtre radiophonique/art acoustique, realisé par Alvaro García de Zúñiga et Hein Brhül, produit par le Studio Akustische Kunst de WDR en 2003 et 2004.

Manuel — mi-homme, mi-mode d’emploi — essaye de comprendre la réalité à travers les livres. Et vice-versa (à travers les livres la réalité). Et vice-vice et versa-versa (à travers les livres les livres et à travers la réalité la réalité). D’abord fixé dans la fixation, Manuel pense à y penser pour finalement dire qu’il faut parler. Trop tard.


Court et droit au but.

Comme son instinct.


Généralement on parle des instincts du général,

mais il s’agit d’une erreur majeur

dit le capitaine Manuel,

qui a été son quiroproctologue

qui reporta, procta logue est,

quelques troubles qui troublèrent

corps et esprit (pompier)

des instances d’Instin

quand il était déjà bien plus que colonel.


Manuel a signalé

(avec son index majeur,

mon commandant) :

iléus paralytique

mégacôlon toxique

Hirschprung

Crohn1

enterovirose

parasitose

chólera

et pire que tout

(dit colérique) :

invagination intestinale

ou intussusception.


Pas sympathique,

comme système,

parasympathique du tout.

Vaguement vagal,

dit Manuel, tonique.


Ainsi, le destin

de l’intestin d’Instin

s’est voulu

lypotimique

et phénoménalement sujet

à des phénomènes colitiques

diarrhées,

vomissements

et larmes,

pleure Manuel.

Sylvain Coher





Hors-Sol a rencontré Sylvain Coher et c’était un samedi après-midi. La veille, nous avions pu assister à une lecture de Carénage par l’auteur, présentée par Claro. Il revenait à ce dernier de pointer les éléments les plus justes, les plus touchants, au gré d’un grand virage poétique, d’une divagation ? N’est-ce pas d’ailleurs le rôle de la littérature que de produire cet écart, ce dérapage, et d’effleurer les sujets essentiels comme l’amour, la mort ? Car c’est un fait, que nous évacuons d’emblée, ami lecteur : le roman Carénage, qui raconte l’histoire d’un motard, n’est pas un roman sur la moto.


Cette même veille Sylvain Coher s’est exprimé sur les ondes de France Culture, racontant sa semaine, et la lecture à la librairie Charybde représentait un aboutissement. Et cet entretien, que vous allez lire, sans doute le pas au-delà.

C’était un samedi après-midi, et le soleil baignait généreusement le quatorzième arrondissement. Nous avons choisi le petit jardin de ville bordant le bar de notre rendez-vous. Alors que des passereaux nous assistaient en portant des brindilles comme s’ils réclamaient du feu, nous avons entamé un entretien mémorable, glissant sur le chemin du soleil jusqu’à sa disparition, qui fut aussi l’heure de notre séparation — les belles choses n’ayant qu’un temps.



Hors-Sol_ Je ne te présente pas HS, que tout le monde connaît et apprécie, mais je te restitue le contexte de cet entretien. Nous avons mis en place un vrai programme de lecture (ce qui est nouveau pour nous) et avons décidé en politburo de choisir deux ou trois livres de la rentrée et d’essayer d’en parler dans l’année. Tu fais partie de la sélection et tu es le premier à avoir répondu, donc tu inaugures cette année littéraire 2011-2012.

De la même manière, je te présente l’esprit de l’entretien : ce ne sont pas des questions très nombreuses ni très précises ; plutôt on tourne autour de quelques thèmes qui nous semblent surgir de l’œuvre, et on dérive ensemble, en ricochets, afin de préciser tel ou tel argument. Ce qui nous préoccupe, à HS, c’est la manière dont les livres sont écrits, qu’est-ce qu’ils amènent à la littérature, qui est déjà bien populeuse, au point qu’on va, par exemple, acheter un nouveau (sempiternel) roman.

Sylvain Coher_ Ok.

HS_ De fait, je te donne d’emblée les quelques thèmes autour desquels nous allons chercher à tourner, si tu en es d’accord : — le dehors ; — la vitesse ; — le silence ; — le fantôme ; thèmes simples, essentiels.

SC_ Ok.

HS_ Ce roman raconte l’histoire d’un jeune homme, Anton, qui ne parvient pas à rester en place ; marginal en société, il n’a qu’une passion : rouler la nuit, sur les routes des Vosges, à travers les forêts, dans les virages. Sa moto est une Triumph et il l’a baptisée L’Elégante. Il a une petite amie, Leen, qui semble aussi amoureuse d’Anton qu’elle est jalouse de l’Elégante. Le dehors est ce qui permet à la fois de décrire des paysages, bien entendu, mais aussi le sentiment d’Anton, prisonnier de sa vie, prisonnier de cette vie-là, et en quête d’absolu. Paradoxalement, harnaché comme motard, le voilà dehors prisonnier de son armure, dans son casque, derrière sa visière, lui-même enfermé dans le dehors. Alors perçons l’abcès tout de suite : ce n’est pas un livre sur la moto, tu le répètes à l’envi…

SC_ La moto a été un prétexte. Pour écrire sur la vitesse, entre autres choses. Le thème était rébarbatif pour un certain nombre de lecteurs. On m’a dit, dans quelques librairies, le blocage des lecteurs qui reposent le livre quand on leur dit qu’il s’agit de motos et de motards. Le thème est réfrigérant. Et c’est très singulier, ce rejet, car on n’a pas besoin d’aimer ou de ne pas aimer un thème pour lire un livre (ni de connaître la boxe pour lire Le Colosse d’argile de Philippe Fusaro ; ou la pêche pour Le vieil homme et la mer…) Passons. La moto, c’est mal.

Autre chose bizarre : pour ne pas écrire trop de bêtises, je me suis beaucoup renseigné, j’ai lu de nombreuses revues de motos, je suis allé sur les forums de motards sur le net, j’ai choisi l’Elégante comme si j’allais l’acheter pour de vrai ; et pourtant j’ai eu très peu de retours de motards sur le livre ; et parmi ces retours certains étaient négatifs ! La moto c’est un truc sérieux, m’a-t-on dit. On ne fait pas n’importe quoi avec. Nous les motards, on est des gens sérieux. On est prudents, etc. Pourtant, il suffit d’aller sur le net pour repérer très vite les tarés de la vitesse et ce qu’ils font avec des machines qui vont toujours un peu plus vite.

En même temps je n’ai pas de regret car en me plaçant dans l’univers d’un motard, j’ai trouvé et travaillé ce que je cherchais : une certaine représentation de l’extérieur, donc du paysage. Le paysage est omniprésent et du coup, le livre dépasse les aspects un peu idiots dont on vient de parler. C’est vrai, les motos ça fait du bruit, ça pue, c’est moche… mais les motards sont aussi des gens des grands espaces. Tout ce que veut mon personnage, Anton, c’est sortir de la ville, du brouhaha social. Et dehors c’est enfin le Far West. La nuit, la vitesse pure, la solitude. Il va prendre le « chemin des crêtes », la Ligne bleue des Vosges — qui est aux dires de beaucoup l’une des plus belles routes du monde ! Et le paysage défile : la difficulté de décrire tout ça s’est alors présentée. Je ne pouvais pas décrire l’espace dans la vitesse, il me fallait donc donner la sensation de la vitesse pour tenter d’obtenir la sensation du paysage. La description est assez rapide, lapidaire. Prends l’exemple de la forêt : il fallait rendre l’impression qu’elle était partout autour (d’Anton, du lecteur) sans se permettre de freiner le récit.

Pour le personnage comme pour toi et moi, qui venons de la campagne, le paysage a toujours un sens. La montagne, la foret ou la mer, ce sont de vrais personnages. Dans la partie des Vosges où j’ai posé mon histoire, la désertification va avec le paysage. Des villages déserts avec des chats pelés et des routes qui rejoignent d’autres routes…

HS_ On peut se demander alors si ce personnage est un signe avant-coureur de la civilisation, un pionnier, ou si au contraire, c’est simplement un marginal.

SC_ Un pionnier marginal, bien sûr. L’inverse m’ennuie profondément. Un livre accompagne toujours un ou plusieurs autres livres. Derrière Carénage, il y a, entre autres, De si jolis chevaux, de Cormack Mc Carthy. Une sorte de faux Western où l’espace est tour à tour synonyme de souffrance ou de délivrance. Et des mômes qui fuient on ne sait trop quoi pour se rendre on ne sait trop où. Bon, les chevaux, c’était fait et bien fait. Il fallait donc trouver autre chose. De si jolies motos, mettons. La difficulté était alors de gommer les descriptions trop explicites au centaure, par exemple, parce qu’après on tombe vite dans le cliché. J’ai dû enlever au maximum les métaphores équestres. Le poor lonesome cow-boy, mutique sur sa monture, dans de grands paysages, c’était le pire des clichés !

Et chaque chose devient facilement un cliché si on ne se méfie pas. Les grandes étendues, le centaure, la mécanique, la mort de la moto (un peu comme dans Christine), le type à poil sous son blouson de cuir noir… mais je recherchais cette limite et quitte à m’en servir, j’ai tenté de jouer avec les clichés mais juste en les effleurant, comme s’ils me brûlaient les doigts… Peut-être n’ai je pas assez de recul pour ne pas voir qu’en réalité le livre est réellement truffé de clichés !

Et comment faire ? J’ai un personnage qui part seul toutes les nuits sur sa moto dans les forêts vosgiennes. J’ai tenté l’usage d’un langage poétique, comme un contraste avec le cuir et le tatouage, et j’ai recherché ici et là la précision d’un lexique purement mécanique, pour crédibiliser mon personnage et permettre de contrebalancer la métaphore équestre. A chaque fois je devais mélanger les ingrédients avec parcimonie, ça n’allait pas de soi. Autant chercher à rendre poétique un atelier de mécanique.

HS_ Un personnage qui ne fait pas cliché, qui est très beau et très important dans le livre, bien entendu, c’est Leen.

SC_ Leen représente vraiment un personnage-type de lycée. Une fille jolie, un peu romantique, un peu frimeuse, un peu seule aussi, qui va s’enticher du gars le moins accessible, le plus ténébreux, peut-être le plus dangereux parce que son rêve est une lubie. Une obsession. Celui que les autres filles n’auront pas, dit-elle. Mais c’est un piège qui se referme peu à peu sur elle et son seul désir, au fond, c’est d’avoir un mec « normal » à la maison. Quelqu’un qui veille sur elle. Mais Anton est impropre à cette vie-là. Et il s’enfuit la nuit sur sa bécane plutôt que de rester avec elle.

Ce qui me plaît dans cette idée-là, c’est ce qui fait la difficulté de vivre une passion, quelle qu’elle soit. Ce qui rend certaines personnes attirantes, ce qui les distingue des autres, c’est également ce qui les isole le plus. En cela, je trouve qu’il y a beaucoup de points communs entre un motard, un peintre, un boxeur, un musicien, un joueur d’échecs, un collectionneur de timbres ou… un écrivain.

D’un côté c’est chic que ton nom se retrouve sur la couverture d’un livre, mais d’un autre côté on doit supporter tes humeurs changeantes ou que tu écrives chaque jour jusqu’à cinq heures du matin… l’heure qu’Anton choisit pour sortir, précisément.

HS_ Tu ferais un rapprochement entre Anton et Sylvain Coher ?

SC_ Oui et non. Anton a un courage que je n’ai pas. C’est un jusqu’au-boutiste. Il y a des écrivains très ordonnés qui peuvent écrire tant d’heures par jour, un peu comme des artisans. Pour moi c’est compliqué. J’ai toujours peur de m’y mettre. Je retarde comme je peux. Je suis dans la lune. J’attends que ça vienne. Parfois je ne fais que ça et puis j’ai de longues périodes où je n’écris pas ; j’ai besoin de bouger tout le temps et je dois occuper mes mains, donc je fais des trucs plus manuels avec une truelle et du ciment par exemple. Ce qui pourrait faire une ressemblance, c’est le fait que j’écrive la nuit, lorsque tout le monde dort. Lorsque plus rien ne peut me distraire, pas même sur Facebook…



HS_ Pour revenir aux motards, si c’est une caste, elle semble très solidaire, et très codifiée, un peu comme les geeks.

SC_ Je ne sais pas exactement ce que sont les geeks. Mais comme pour toutes les castes, ceux qui en font partie la prennent toujours très au sérieux. La moto dit quelque chose du monde et de l’homme aussi. Il y a tout un code effectivement, parfois romantique, souvent symbolique. Un lexique, des proverbes, des revues, un réseau. Mais le motard est plus isolé aujourd’hui. La route est nettement plus policée, et surtout la représentation de l’évasion telle que la société la fantasme se retrouve davantage – pour la jeunesse notamment – dans l’usage des nouvelles technologies. Le motard me semble d’un autre temps, et je ne pense pas qu’il représente encore ce qu’il a pu représenter autrefois. Beaucoup de papys bien tranquilles ont une Harley briquée à la brosse à dent dans leur garage et dans les villes le scooter est roi pour le simple déplacement. Les valeurs un peu old-school du motard ne sont plus dans l’air du temps. Là je parle du loup solitaire, d’Easy rider… C’est pour ça que j’ai choisi une moto de vitesse : c’était le motard idéal, le dernier chevalier errant, celui qui accepte à regret de prendre un passager [Leen, qualifiée de passagère], car il sait que ça nuira à ses performances.

HS_ C’est pourtant une “vraie” histoire d’amour…

SC_ A l’emporte-pièce oui, mais quand même, faut bien l’avouer, c’est une histoire d’amour. Mais une histoire d’amour à trois où L’Elégante s’interpose entre Leen et Anton. Une relation anthropomorphique – comme dans Christine, encore, où la voiture est assimilée à une femme.

L’amour vient en plus. Ce qui m’a intéressé, formellement, c’est d’écrire sur la vitesse. Dans un monde qui célèbre la vitesse et qui toujours va plus vite, on bride de plus en plus ce qui roule ; la vitesse, magnifiée dans les années 70, est aujourd’hui un enjeu sociétal de sécurité. On ne verrait plus un film comme Un rendez-vous (1976), de Claude Lelouche, qui roule à tout allure avec sa voiture personnelle et sans doublage ni autorisations dans un Paris endormi…

Dans ces mêmes années, la jeunesse (les garçons notamment) avait un amour immodéré pour la chose mécanique ; on démontait les brêles, on les remontait à coups de marteau et avec trois cassées on vous en faisait une qui roule. Aujourd’hui, pour les jeunes, c’est super ringard. Les jeunes aujourd’hui ont plein de trucs à faire à l’intérieur de la maison. Les parents savent bien qu’il est vraiment difficile de mettre un ado dehors ! A l’époque (et pour Anton encore, et quelques autres sans doute), il n’y avait qu’une chose qui vous attirait : c’était aller dehors. Loin. Vite.

En Lorraine, comme dans nombre de campagnes françaises, c’est à dire loin des grandes villes, il n’y a toujours rien à faire (pas plus que dans les 70’s, du reste). C’est un peu La vie de Jésus (le très beau film de Bruno Dumont) au quotidien.

Anton joue bien aux jeux-vidéos, comme un jeune adulte d’aujourd’hui, mais je n’ai pas trop poussé de ce côté-là : il n’y joue que pour se rappeler son jouet grandeur nature. Il a un travail, un pensum pour passer le temps et il trépigne au bureau en n’attendant que le moment, juste avant que le monde ne s’éveille, où il va pouvoir chevaucher l’Elégante et rouler à toutes berzingues sur les routes des Vosges. C’est peut-être ce que je lui envie le plus !

Il n’y a que a que ça qui l’apaise, qui l’attire et le maintient en vie. C’est sa véritable passion. Et bien qu’étant avec Leen (ce qu’il accepte volontiers) et quoi qu’elle fasse pour le séduire ou le retenir, elle passera toujours après l’Elégante.

HS_ Tu parles de la campagne. Là aussi c’est un espace singulier, une échappatoire, un espace pratiquement vierge (je veux dire l’histoire n’aurait aucun sens si les virées étaient urbaines). Cet espace est fait pour le dehors, si j’ose dire. Et ce dehors est animé, vivant, il est plein de mouvements de bêtes, des chasses, des obstacles (des entraves) qui a tout instant peuvent survenir. C’est le dehors qui pulse…

SC_ J’oscille toute l’année entre mon bord de mer et Paris. Mais dès que j’en ai l’occasion, je retrouve la campagne. Le ciel, le vrai silence, la véritable nuit.

La nuit, c’est là que le dehors est le plus vrai. On ne peut le connaître qu’à la campagne, dans le vide apparent de la campagne. La respiration de la nuit, la lumière d’un bout de lune, le noir tout autour, les bruits de la nuit. C’est tout un univers fantastique qui me fascine, qui ravive les peurs d’enfants, celles des contes d’enfants. Les loups sont toujours dans les campagnes…

Un autre sentiment dans la nuit et le dehors, c’est d’avoir tous les sens aux aguets. J’adore rôder la nuit et me promener dans le noir — il faut imaginer des habitations sans aucune lumières extérieures sinon la lune ou les étoiles. Au bout de quelques années pourtant, tu finis par prendre un chien même si tu n’aimes pas ça, juste pour justifier de te retrouver comme ça : seul, dehors, la nuit. Et ta présence dehors, nuitamment, n’est pas toujours appréciée.

Dans ces conditions, on touche aux limites de ce monde, on est dans un entre-deux entre la fiction et le réel. Tout peut se passer. Tout peut arriver, tandis qu’il ne se passe jamais rien. La campagne est ce vide où tout est toujours envisageable.



HS_ J’insiste sur le dehors, car tu viens de dire que tout peut se passer dans ces conditions ; précisément : ne peut-on pas voir dans la nuit, dans le dehors béant un espace particulièrement riche et particulièrement ouvert à la fiction : un lieu, d’où surgissent les loups, les monstres, les histoires qui font peur, les ogres, bref tout le fondamental de la narration, la littérature même ?

SC_ Dans le roman, il y a répétition d’une seule et même nuit. Dans cette unique nuit (comme l’attestent les statuts Facebook de la Passagère) la narration fait revivre (via le rêve ou la mémoire) plusieurs nuits, toutes les autres nuits. Alors oui, cet espace de la nuit coïncide avec l’espace narratif. Quand le personnage s’arrête, avec la nuit (quand la nuit et Anton s’arrêtent) c’est un arrêt définitif. Mais en tout et pour tout, le livre débute deux heures avant l’accident et sa lecture dure environ deux heures. Il y a une correspondance entre le temps de la narration et le temps de la lecture. L’espace central, c’est celui du rêve ou du souvenir.

La nuit c’est également le temps du sommeil. Leen, qui ne dort pas, envoie ses posts régulièrement sur FB. Elle imagine le pire, elle sait qu’il adviendra. Le temps du sommeil c’est celui de la terreur de l’accident, pour ce motard comme pour l’automobiliste ou le simple piéton. C’est là aussi que s’ouvrent les portes des limbes, les morts, les bêtes, les monstres et les fantômes que nous côtoyons.

C’est le temps figé « entre le pont et de l’eau ». Cette temporalité du curé d’Ars (1786-1859) qui est une magnifique suspension. Questionné par le parent d’un chrétien qui venait de se suicider, le Saint Curé dit : « Entre le pont et l’eau, il a eu le temps de se tourner vers la miséricorde de Dieu ». J’adore cette phrase ! Elle était prête à l’emploi ; il suffisait simplement de virer la « miséricorde de Dieu », qui gâchait un peu la fête. Et le tour était joué.

Reste cette idée de temps suspendu, comme une chance de plus. Ceux qui ont déjà eu un accident de voiture me comprendront. Entre le blocage des roues et l’impact, il peut n’y avoir que cent mètres et quelques secondes, quelques secondes à peine et pourtant ce temps minuscule vous semble infini. Quelque chose s’ouvre ici, d’essentiel. C’est ce moment-là qui m’a intéressé, c’est aussi le moment de l’irrémédiable et de ce que l’on nomme idiotement « les comportements à risque », pour les ados. Ce moment où tu vas te faire du mal pour chercher du mieux, c’est un temps subitement très différent, à la fois très court et très long.

Cela m’évoque également la verticalité de la chute. La vitesse est représentée comme ça, entre le pont et l’eau : comme une bille jetée d’un pont. En voiture, la vitesse est nettement une sensation horizontale. En moto, à cause de la proximité du dehors et de la vitesse, du risque encouru, c’est plus évidemment une chute. La moto est un sport vertical.

Tu connais Hors saison [qui reparaît chez Babel], c’est le premier livre que j’ai écrit et c’est celui qui est le plus proche de celui-ci. Ces deux livres se répondent à presque vingt ans d’intervalle, et pour moi ce sont des faux jumeaux. Dans Hors saison, le personnage central, Solenn, est une jeune fille morte qui n’arrive pas à tomber, ni à renaître. Un autre personnage, presque identique, à la frange près, vit ainsi avec le fantôme de Solenn, dans cet espace-temps de la suspension. C’est le revers de l’histoire d’Anton. Solenn peut revenir, mais à l’envers. Quand tu es entre le pont et l’eau, tu es dans cette immédiate éternité.

HS_ Un motif narratif récurrent, c’est l’hirondelle, qui représente à la fois la vitesse, mais aussi, je trouve, des oiseaux qui reviennent, qui reviennent toujours au nid. Est-ce qu’Anton ne tourne pas un peu en rond ? De plus l’hirondelle indique le présage chez les Anciens…

Dans Hors saison toujours, il y avait une mallette… on ne sait pas, on ne saura jamais ce qu’elle contenait. Et ici l’hirondelle est une sorte de mallette un peu mystérieuse. C’est un ingrédient de roman policier, ni plus ni moins. C’est aussi un vrai moteur d’écriture, pour moi, ce mélange des genres. L’entre-genre, mettons. C’est aussi très stimulant pour la lecture, ce fameux « présage » (bon ou mauvais). Le cerveau est toujours stimulé par des interrogations, quelles qu’elles soient. Et les hirondelles, dans Carénage, ce sont également les deux frères ennemis (Anton et Arman), mais c’est vraiment la plus simple explication. Personnellement, je préfère l’idée d’un oiseau mort qui serait transmis des mains d’un fantôme aux mains du mourant. Puisqu’on ne sait pas ce qui est réel, vécu ou pas.

Et puis je n’aime pas tout expliquer. Et je ne dispose pas non plus de toutes les solutions, souvent parce que j’ai la flemme de me poser des questions sur les pourquoi et les comment de l’histoire. Par dessus tout, je crois à ce que dit Bernard Shaw à la fin de son Pygmalion : pourquoi vous faudrait-il une fin, une explication, etc. Mon livre se termine simplement sur la victoire de Leen. C’est elle qui gagne à la fin. Pour l’amour, contre la machine, presque malgré-elle (ce dernier point reste une hypothèse). C’est elle qui leur survit, à tous les deux. C’est elle qui obtient Anton. Anton mort mais Anton quand même. Et c’est Leen qui triomphe enfin, sans mauvais jeu de mot, bien sûr.

HS_ Au point qu’on peut se demander si Anton n’est pas déjà mort — dès le début du récit.

SC_ C’est tout à fait possible.

Au départ, tout ceci ne prenait que trois lignes. Le propos du livre c’est d’abord un banal accident. L’histoire n’est que l’histoire d’un accident d’un jeune à moto, comme on en lit dans tous les journaux à longueur d’années. Le reste n’est que bricolage et fantasmes déraisonnables. Le reste est écriture, littérature qui s’agrège et qui fait apparaître des fantômes et des monstres.

Ce qui fait que je n’éprouve aucune gêne à dire que mon héros meurt à la fin, ou qu’il est déjà mort dans le livre. A quoi bon le cacher ?

Il y a les traces, évoquées au début : on peut tout à fait imaginer que Leen vit avec Arman et avec le souvenir d’Anton. Elle le poursuit, le désire, comme si tout était irréel.




HS_ C’est le caractère taiseux d’Anton qui frappe également, comme si ce dehors auquel il se voue, sauvage, vierge, n’était pas communicable, ne souffrait aucun mot — silence que pourtant il t’a fallu rendre. Je me demandais aussi si ce silence n’était pas celui du fantôme qu’il peut être ou de la machine qu’il aspire à devenir.

SC_ J’avais simplement envie d’un personnage silencieux. C’était un tout petit défi personnel, d’opposer un personnage silencieux à une prose plutôt bavarde et poétique. Car mon écriture peut facilement devenir bavarde ! Et d’autre part il y a la difficulté pour moi d’écrire des dialogues trop poussés. Anton devait être silencieux et cela me permettait également d’aller plus sur les descriptions, de me focaliser sur la vitesse et le paysage, etc. Et puis le silence collait effectivement à l’étendue, aux paysages et à la nuit.

Dans l’écriture, dans la littérature, je me sens proche du baroque, voire du kitsch et bien moins du factuel. Je choisis les thèmes et les formules comme on chine dans un grand marché aux puces. L’hirondelle, la moto, je suis simplement allé les chercher au pied de chez moi, lorsque j’habitais en Lorraine.

J’ai longuement hésité sur le monologue intérieur. Est-ce qu’Anton devait être le narrateur ? Ce n’était pas possible. Son « imaginaire » me semblait plus fade que celui de Leen, quelque part, mais je n’avais pas non plus envie que celle-ci porte à elle seule tout le récit. Du coup, j’ai choisi d’écrire du ciel (la formule est de Michon, je crois), c’est à dire de nulle part et de partout à la fois, et la voix qui porte le récit est autant celle d’Anton que celle de Leen. (Ni vu ni connu…)



HS_ Tu parles d’entregenre : est-ce que tu es influencé par d’autres genres, justement, que le récit ou le roman typiques ?

SC_ Je lis principalement de la poésie contemporaine, le roman m’ennuie souvent, son piétinement, ses émois qui sont rarement les miens… (Il y a quand même d’énormes exceptions, hein !) Je lis aussi des polars, du roman noir. Ce qui m’intéresse c’est la rencontre, les montages… Ce fameux « entregenre », pour moi, c’est lorsque la poésie fait naître mille histoires et lorsque le roman se met à faire sonner ses phrases comme s’il s’agissait d’un instrument. La première fois que j’ai lu Faulkner j’avais des frissons sur les bras, tu vois ? C’est l’idéal absolu, le frisson : c’est ce que je cherche à chaque page dans mes lectures. La poésie produit du désordre, et le roman, lui, en revanche, ordonne. (Il y avait une vidéo d’Oliver Rohe, sur le net, où il exprimait cela très bien.) Mon petit rêve à moi, c’est de réussir à mettre du désordre dans un roman apparemment bien rangé. C’est loin d’être évident. Mais ça permet d’écrire encore.

HS_ Parlons vitesse, justement. C’est un thème du livre, à l’intérieur du livre, mais c’est aussi sa lecture, qui est brève.

C’est le besoin de vitesse propre à notre monde. Nous sommes en 2011, et on va vite. La littérature qui piétine à longueur de pages, ça m’emmerde assez vite. J’ai également besoin que ça aille vite. Des gens m’ont dit : « Je l’ai lu en trois heures, Carénage ». Ça me convient, y compris pour ce qu’on a dit auparavant du temps de la narration et de la lecture. Et tant mieux si on saute quelques lignes.

HS_ Ça m’évoque la fin du chœur des habitants et l’excellent et final « finissez d’entrer ».

Pour le chœur, j’ai menée une petite recherche sur le patois lorrain, et sur les dictons que j’ai pu trouver. « La clef dont on se sert est toujours celle qui brille », c’est vraiment magnifique, non ? J’avais besoin à cet endroit d’une espèce de sagesse un peu déconnectée. Un truc à la fois compréhensible et décalé, sans pour autant jouer à l’imitateur rural, ce dont je ne serais pas capable.

Pour moi la clef du livre est dans cette idée : qu’est-ce qu’un comportement à risque ? C’est devenu un leitmotiv ces dix dernières années, alors même que l’objet de transgression s’est déplacé. Les jeunes et leurs fameux comportements à risque, qui te font penser que si tu donnes une cuiller à un jeune, il finira bien par se la planter dans l’œil ! Avant c’était la bagnole et ses accidents, puis ça a été le SIDA et les pratiques sexuelles que la bonne morale conspue. Depuis quelques années c’est devenu internet et aujourd’hui ça devient la peur de manger du bisphénol ou des antibiotiques. Anton veut juste vivre un peu plus, frôler la limite, cette fameuse limite qu’il ne faut jamais franchir… Et ce faisant il accepte l’idée de la mort brutale, de l’accident. Oui, ça peut mal tourner. C’est dans ce frisson même de la limite qu’il prend du plaisir, et c’est presque un plaisir amoureux, très intense. Personnellement, j’arrive à comprendre ça.

Avant l’accident, juste avant l’accident, il exagère. Il va trop loin (et il le sait) non pas forcément pour mourir, simplement pour aller plus loin, pour voir toujours plus loin. Voilà Anton : c’est un comportement à risque ambulant. Pour se dépasser, il doit toujours trouver un plaisir supérieur au précédent. Comme un banal actionnaire d’entreprise, finalement : toujours un peu plus, quitte à tout casser…

HS_ Se réaliser ?

SC_ En un sens, oui. Vivre plus. Travailler moins. Ce qui terrifie Anton c’est la solution, le bonheur qu’on lui propose c’est pire qu’une pierre tombale. Cela ne lui convient pas du tout. On peut le comprendre. Le bureau dans lequel je l’ai cruellement mis, auprès de cette Madame Edward qu’il me semble avoir croisé tant de fois, je n’en voudrais pas non plus…



HS_ Pourtant dans la scène finale, le personnage principal est bien Leen ?

SC_ La scène d’amour a été la plus difficile à écrire, non pour ce qui est du propos ou de la langue, mais pour l’impossible justesse des mots. Il fallait que ce soit ni vulgaire, ni macabre. Pour Leen, Anton n’est pas complètement mort, il est juste un peu moins vivant… Alors que ce type n’aura vécu que pour sa moto, cette fille qui l’aime va finalement le modeler pour elle-même, dans une scène d’amour qui est une révélation, l’épiphanie. C’est aussi une scène d’amour initiale, comme une première fois : il est gauche, elle le guide. C’est lent, laborieux mais doux. Du moins je l’espère pour eux…

HS_ Je répète souvent que ce qui importe dans l’écriture c’est l’entre-deux. J’ai été très content quand tu as parlé d’entregenre (on a ses petits orgueils). Cette scène d’amour marque pour moi l’investissement d’un espace pure-fiction que généralement on ne veut pas affronter, cette partie de réel qui nous échappe toujours. Et que le roman doit justement aller chercher, visiter, habiter, occuper.

SC_ La scène de l’accident se devait d’être bien avant la fin, elle ne pouvait pas conclure le livre. Le lecteur ingénu ou pressé n’attend qu’une scène romanesque d’accident, avec la mort, avec la souffrance, etc. Or j’avais besoin d’une scène finale qui déplace l’intérêt du livre vers cet entre-deux, et j’ai imaginé cette scène inespérée. Une scène d’amour finale. J’ai bien essayé de la déplacer, la scène de l’accident, mais cette scène d’amour était comme coupée, isolée et perdait tout son caractère… d’irradiation. C’est la raison pour laquelle le chœur des villageois se trouve au milieu, c’est lui qui fait l’articulation entre les autres scènes, celle de la mort, celle de l’amour.

En février dernier, j’ai essayé (le livre a été imprimé en mai !) d’écrire d’autres fins sur les épreuves. En vain. Pourtant j’aime bien les constructions symétriques dans les chapitres et ici le dernier est très court. Tant pis. Au moins, comme ça je dispose de plein de fins qui ne fonctionnent pas. Et seule cette construction “marchait” selon moi.

HS_ Une question sur les œuvres dont il est question dans le livre : les films ; on a parlé de Christine et de Stephen King, de Duel, Easy Rider, etc.

SC_ J’ai sciemment évacué d’entrée toutes ces références en les citant, pour passer à autre chose… alors passons à autre chose !

HS_ Pourtant il y a un livre et un film dont on ne trouve pas trace…

SC_ Tu ne vas pas me sortir Crash ?

HS_ Eh bien… justement, si, où est Crash ?

SC_ Tu peux chercher, il n’y est pas. Et je n’aime ni le livre ni le film. Si je pouvais me permettre d’être complaisant par rapport à l’imaginaire du danger, de la vitesse et de la mécanique, je ne voulais aucune complaisance par rapport à la mort elle-même. Leen est une véritable amoureuse et Anton est un vrai motard. Il est équipé comme pour un voyage en jet et il a une hyper perception du danger. Il a intégré l’idée de la mort comme son armure de motard. Mais il ne nourrit aucun idéal macabre du tout. Il est dans le défi. Il est très conscient du jeu dangereux auquel il joue (et il joue souvent, comme on le voit avec la scène de la roulette russe). On peut le voir comme un fantôme, on peut virer sur le fantastique ou l’étrange si on veut. Mais pas sur le macabre, comme Crash. Ça ne m’intéressait pas. Il faut vivre avec la conscience du risque, pas simplement la complaisance de le savoir là.

…/…

Après que le soleil eut fini de balayer le square, nous nous sommes levés ; satisfaits de cet échange. En retournant vers le métro, je me suis soudain rappelé d’une question que j’aurais voulu lui poser.


HS_ Ah, et une musique, une musique qui t’a accompagné dans ce livre. J’imagine pas Born to be wild ou Highway 61 ?

SC_ Tu ne le diras pas aux lecteurs d’HS, n’est-ce pas ?

HS_ Bien sûr que non.

SC_ La jeune fille et la mort.

_HS.



Mat Hild • Facebook touch


Mat Hild, sous son habile pseudonyme (elle est enseignante et éditrice), est une observatrice avisée de la petite communauté de Facebook. Son regard est perçant, parfois cinglant, jamais amer, toujours juste. On se régale, on se retrouve, à la lecture de ces portraits, de cette typologie des utilisateurs de Facebook.

Les “Facebook touches” ont tellement bien fonctionné sur Hors-Sol que Mat Hild a eu la chance de les publier en recueil. On ne saurait trop conseiller ce volume, préfacé, excusez du peu, par Claro.

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L’émission du général : Lucie Taïeb & Benoît Vincent


Mission 564gi3Rff6F7 « Musaraigne indomptable »

Est-Est-Est. Glaive indomptable.
Gracier la musaraigne — délester la Gueuse. Orant.
GI


Frimas. Du jour au lendemain, la saison a tourné. Mais trop tôt. Les hommes l’ont ressenti. S’en sont plaints. Mais que faire ? Je n’ai pas le pouvoir d’accéder aux cœurs. Je n’ai pas le pouvoir d’accrocher les cieux. Leurs souhaits sont vains. Il faudrait une requête à l’ordre/l’autorité, au Général Luimeme. Je ne suis que le messager, le modeste nocher de la nuit, du feu et du fer. Je ne suis que traducteur et toujours menacé de tradicteur.

Le dernier câble est toujours plus trouble que le précédent. J’ai fait prendre toutes les dispositions pour abreuver les hommes, signe d’un prochain massacre. Tout s’explique, leurs bouches offertes au sang ; leurs veuves ; l’espoir lié dans la mission. Sauve la musaraigne = boire boire boire, à s’en faire péter la peur, à s’en découdre le cœur et avancer, sous la merde qui tombe, sur la merde qu’on piétine, à travers la merde en flottement, la purée de pois, les corps déchiquetés, les bois brisés, les bêtes agonisantes et la pluie et les balles.

Boire boire boire parce que comme ça ce n’est plus un visage ou une main, mais tous les cauchemars prennent corps dans le combat. Boire boire boire.

Je connais le Livre des Codes, le revers secret des pages dissimulé dans nos Code canonique, Code de la Guerre, Code de la guerre civile, Code de la guerre de sécession, Code des armes, Code de la l’occupation et Code du terrorisme, et toutes leurs annexes comme le Guide de la guerre bactériologique, Le recueil des tortures, ou celui De la propagande.

Je prends la musaraigne entre mes doigts, son symbole éclair, son pelage qu’on mangerait, et à son évocation, et aux mouvements qu’elle impulse : orientation, et manœuvres et stratégie. Je ne perçois pourtant pas très bien encore pourtant le lien avec les autres instructions. Se peut-il que j’aie mal cerné les mots ? Se pourrait-il que la chaîne se rompe ? Se pourrait-il que le messager se soit trompé de destinataire ? Et si c’était un piège tendu par leurs araignées ?

Boire boire boire. Diluer l’angoisse dans la bouteille, diluer aussi le nom, et la parole. Ne plus avoir que des bêtes, rompues au, assoiffées de, revanchardes.

L’assaut à ce prix l’assaut à ce prix l’assaut à ce prix.

Que le mal devienne vengeance boire boire boire. Et la lâcheté résistance.

Verso d’emballage de caramel. Une astuce. Un jeu de mots, une blague. Sphinge dératée, réduite à fils de cuivre et potards fragiles et porcelaines, comme les des dents polies et brillantes dans la boue, pose ta question, venue des limbes, des sous-sols de l’histoire et dis-nous tout, dis-nous ce qu’on doit faire, et nous ferons, nous exécuterons tes ordres, pas de messager moins zélé, pas de mercure moins performatif, ordonne et j’obéis.

Sphinge de farce et attrapes, tirage au sort à la Foire du Trône. Mauvaise pioche. Combats. Front.

Je n’ai pas d’autre choix que de répondre. Répondre est ma mission. Répondre est opérer le calcul, accomplir le jeu. Je suis aux ordres. 

& Réponse est mon nom. Même si je ne saisis pas tout, je suis tradicteur, aussi, traducteur, j’en saisis assez, le message est plus condensé au centre, les marges sont négligeables, pense à la frappe d’un obus, on ne vise jamais à coté de sa cible, on ne pisse pas à côté du trou. Les dommages collatéraux sont nécessaires. C’est l’état de guerre. C’est la mobilisation générale. Je ne suis pas ici pour plaisanter.

Réponse est mon nom. Qu’on leur serve du vin blanc. 

Mission sp76jugi999 « Rosée profonde »

Rentrer. Promouvoir la rosée en instance, coopter la luciole, dépiauter du km.
GI


1er décryptage : le ventre
La nuit est longue et le régiment affamé. GI pris de nouveau dans une guerre dont on ne connaît pas le nom. Les hommes ont faim. GI blêmit de les voir chétifs. La culpabilité est un ver solitaire, y mettre un terme serait aisé mais les ordres attendus ne viennent pas.
Non loin, ils le savent tous, il y a l’Auberge Bleue, l’aubergiste aux yeux rieurs, la natte repliée sur son front, les yeux si clairs qu’on pourrait croire qu’ils luiront dans la nuit.
Non loin – de l’autre côté d’une ligne de front, à moins d’un kilomètre, des vivres pour des jours. Gi dans la nuit reçoit du siège central un message en langue étrangère, le traducteur délire tant il est affamé. L’enjeu : s’ériger en maître de l’aube. Je répète : s’ériger en maître de l’eau. Variante : s’ériger en maître du lot. On sait de source fraîche que l’auberge bleue reçut en ces jours décisifs approvisionnement de victuailles, charcuteries, lait frais. La femme aux yeux très clairs acceptera d’en livrer bonne part. Un homme, à l’aube, s’il est assez vif, saura pénétrer en camp adverse, et on ne remarquera pas plus sa présence parmi les autres hommes que celle d’une goutte de rosée sur une herbe sèche, l’instant d’avant. A l’aube encore, ses yeux si clairs seront surcroît de lumière, d’une main experte elle puise dans le stock et remplit le sac de l’émissaire de chapelet de saucisses. Pour des raisons qui lui appartiennent, trahir n’est pas trahir

2ème interprétation : le cœur
Ma petite clarté, mon ange, ma destinée. Les eaux montent. Je souffre de n’avoir pour toi que ces mots de deuxième main, quand tu attendrais peut-être l’une de ces longues lettres que les voies officielles ne me permettent de destiner qu’à mon épouse, mais je sais qu’au moins ces pauvres messages te parviennent, et que tu sauras réécrire, dans tes longues nuits solitaires à la flamme d’une bougie secrète, le message originel que je n’ai pu former de ma main. Je sais, que mon cœur parle au tien. Je ne rentrerai pas avant longtemps, ici la faim fait rage et les hommes n’en peuvent plus de marcher. Ma bien-aimée, ma lumière. Lorsque nous nous verrons, c’est toi que je dévorerai.
N’oublie pas, je t’en prie, de transmettre après l’avoir lu ce message à Qui De Droit. Toi qui as bien voulu m’initier, aux mystères verticaux. T’écrire est déjà Lui écrire.

3ème lecture : l’œil
Cette lumière qui m’aveugle est ta présence et ton absence est ta présence et ton absence et ta présence est ton absence et ta présence. Au loin ventre de la distance incomptée en rose dont le cœur est distinct de son centre lumière ô petite clarté pénétrer en ton nom j’entends la rose et la rosie et tu écartes mon cœur et entre mes deux yeux j’y perçois un parfum au seuil-seuil qui me tue te conquérir enfin rentrer en ta présence et clore-pororter le souffle asphyxie pleine priczme tranchant tu épétales ma roseur mon sang-sève madé chihure de l’œilpeau quatre et clore essaimer rôtisme de lalu-noyée cination ra sept et douze au multiple coproi. tiocipiette bouffe-bouffe au digénérer – râle. stanza-stanza-stanza-

Jérôme Ferrari

 

Jêrome FerrariNé à Paris en 1968, Jérôme Ferrari, après avoir été, durant quatre ans, professeur de philosophie au lycée international d’Alger, vit actuellement en Corse, où il enseigne depuis 2007. Chez Actes Sud, il a publié trois romans : Dans le secret (2007 ; Babel, 2010), Balco Atlantico (2008) et Un dieu un animal (2009).

Hors-Sol s’est entretenu avec Jérôme Ferrari à l’occasion de la sortie de son dernier roman Où j’ai laissé mon âme, publié en 2010 chez Actes Sud. Il nous lit également quelques pages ici.

 

Où j'ai laissé mon âme1957. A Alger, le capitaine André Degorce retrouve le lieutenant Horace Andreani, avec lequel il a affronté l’horreur des combats puis de la détention en Indochine. Désormais les prisonniers passent des mains de Degorce à celles d’Andreani, d’un tortionnaire à l’autre : les victimes sont devenues bourreaux. Si Andreani assume pleinement ce nouveau statut, Degorce, dépossédé de lui-même, ne trouve l’apaisement qu’auprès de Tahar, commandant de l’ALN, retenu dans une cellule qui prend des allures de confessionnal où le geôlier se livre à son prisonnier. Sur une scène désolée, fouettée par le vent, le sable et le sang, dans l’humidité des caves algéroises où des bourreaux se rassemblent autour des corps nus, Jérôme Ferrari, à travers trois personnages réunis par les injonctions de l’Histoire dans une douleur qui n’a, pour aucun d’eux, ni le même visage ni le même langage, trace, par-delà le bien et le mal, un incandescent chemin d’écriture vers l’impossible vérité de l’homme dès lors que l’enfer s’invite sur terre.

 

Le 5 mai 2011, Jérôme Ferrari nous accordait un entretien pour son roman Où j’ai laissé mon âme dans le cadre d’une série sur les romans de 2010 qui nous ont marqués. C’est dans le salon de son hôtel que nous décortiquons ce grand texte sur la culpabilité et la complexité de l’histoire, et puis aussi sur l’Algérie.


SP38 & X | Proliférez

Le document que nous présentons est un montage photographique des installations presque performantes — perforantes — réalisées par SP38 à travers les murs du monde. SP38 a débuté sa campagne mondiale d’affichage en 2008 lors du festival Instin dans tous ses états à Arcueil.

Et si le Général était un passe-muraille ?

Nous présentons ici le montage (mort sous X) tombé de la septième livraison de la revue Gestes.

Nicole Caligaris | Les funérailles du météore

Le texte que nous présentons ce jour a été lu lors de la rencontre ‘Instin’ qui s’est déroulée le 7 mai 2010 dans le cadre des rencontres Remue.net.




Les Funérailles du météore
Conférence sur la conférence sur l’autorité du Général Instin
Addendum à la conférence (qu’on trouvera ici)

L’histoire a commencé pour moi au Val-de-Grâce, au cours d’une recherche aux archives, pour un de mes livres, Les Hommes signes, alors que je travaillais sur les mutilés de la face du conflit mondial de 14-18, par une enveloppe égarée dans un dossier auquel, pour des raisons chronologiques, elle ne pouvait appartenir. Dans cette enveloppe que j’ai eu la curiosité d’ouvrir, j’ai trouvé les notes préparatoires pour une conférence sur l’autorité, à destination des élèves officiers, avec un bordereau de commande du ministère de la Guerre, portant le nom du général Instin dont je venais tout juste d’entendre parler pour la première fois, par un ami qui commençait l’historiographie combinée de cette figure disparue des mémoires et, comme j’ai pu l’apprendre par la suite dans mes propres recherches, des registres, tout au moins du programme de l’École d’Instruction des Officiers : la conférence du général restera à l’état de notes éparses, citations, extraits d’ouvrages disparates dans leur nature comme dans leur chronologie, fragments de récits dont je dois avouer n’avoir pas encore pénétré la logique qui les relie ou devrait les relier à une conférence sur l’autorité. Elle ne sera jamais prononcée, cette conférence. J’ai trouvé depuis un document qui permet de comprendre pourquoi mais ce n’est pas l’objet de nos rencontres et je n’en parlerai pas ici.

Le discours prononcé aux obsèques du général par le président du comité technique génie nous apprend que c’est dans la ville d’Orléans, où il exerça son expertise dans la construction militaire et les fortifications, qu’il obtint ses galons de colonel. Et ce que les circonvolutions d’une recherche favorisée par le hasard nous enseignent, c’est que ce colonel Instin avait lié amitié avec le plus discrètement excentrique des notables du lieu.

Conduite aux archives municipales d’Orléans par une curiosité pour les distilleries d’anisette, contractée à l’Anis Gras d’Arcueil en septembre 2008, voici que je trouve, dans une des boîtes portant le nom de la famille Lausollée de la célèbre Anisette Suprême Lausollée & Siger, un courrier du général Instin adressé à Edmond Lausollée, patron de l’Anisette Suprême mais aussi folkloriste local, courrier dont la lettre a été perdue et auquel le brave homme avait seulement commencé de répondre, interrompu par sa propre mort. À l’intérieur de cette réponse et pour cela sans doute passés encore inaperçus, trois feuillets de la main du général Instin, réunis sous un titre, « Les funérailles du météore », et que leur organisation et leur facture portent à verser au corpus des notes préparatoires à la conférence sur l’autorité, documents constitués de lettres dont je n’ai retranché que les formules de politesse et d’un rapport de police que j’ai allégé des répétitions, introductions et tournures d’un formalisme administratif qui risquait de lasser le lecteur d’aujourd’hui.

…/…

Lettre du Dr Rocheport à un confrère de Tours pour lui confier un patient

Nous remontions le fleuve avec deux jours de retard. Notre navire était entré dans un brouillard si dense que nous ne distinguions plus nos propres mains. Équipage et passagers, nous étions groupés sur le pont comme en esprit, nos corps disparus dans cette atmosphère épaisse à quoi le printemps donnait une clarté d’absinthe et que la prudence nous faisait traverser à la vitesse du pas des bœufs.
Du reste, sans le savoir, nous avons dû nous approcher trop des berges. Impossible, à cette vitesse, et dans cette brume de savoir exactement où nous étions.
Ce que nous entendîmes tous, et qui sembla monter soudain du fleuve lui-même, ou du ciel qui nous était tombé dessus, ce que nous entendîmes comme provenant du pont même de ce bateau possédé par le fleuve et sa maudite écume qui aura noyé plus d’un pauvre homme, ce que nous entendîmes, je ne saurais pas le décrire, mais ça n’était assurément pas le son d’une gorge humaine et je n’y reconnus pas celui des chiens.
Inquiets pour leur bateau, les hommes d’équipage n’eurent pas le temps de s’attarder sur le phénomène. mais nous étions quelques passagers que le capitaine avait accepté de prendre, selon cette cérémonie à laquelle cette fois il me fallut, en tant que médecin, prendre part, et que, quel que soit le maître à bord, j’ai toujours vu se dérouler de façon immuable, à commencer par le dépôt des pièces sonnantes sur la page du registre des comptes puis la longue minute sous la toise du regard qu’il y a intérêt à soutenir muettement, et puis la formalité d’une bénédiction médicale qui m’a valu à bord la meilleure couchette et sur le papier la ristourne pour l’ensemble de mon voyage.
Malgré cette impitoyable toise chargée d’écarter les faibles tempéraments, un homme a flanché, un commerçant de Taragone qui en garda une main noire et y perdit son nom que je n’ai jamais su, pour y gagner, si je puis dire, le sobriquet de Diablo, Diablo à la main noire, qui remplaça le nom de son père pour le restant de son existence.
Dans ces sons rauques et glapissants que le brouillard tantôt étouffait, tantôt portait dans l’air absolument silencieux, Diablo entendit une voix qui s’adressait à lui, pire, il y reconnut le grec de sa petite enfance, grec dont le médecin que je suis ne saisit pas une syllabe. Mais Diablo, qui n’avait peut-être appris de grec que le jargon de Thessalonique, identifia avec certitude dans cette inintelligible syntaxe du hasard, du fleuve et du brouillard conjugués, la voix terrible d’Ulysse descendu chez les morts et qui les saluait un par un en leur rendant hommage au nom de Personne, avec à chacun la douceur due à son rang, et quand notre Taragonais entendit défiler les grands noms d’Espagne parmi lesquels était le sien, dûment flanqué de son prénom exact et de la date de naissance que lui fêtait sa grand-mère et que son état civil ne mentionnait pas, il le laissa couler, ce nom, dans le néant qui entourait notre bateau, et accepta de s’en séparer sur-le-champ pour sortir de ce cauchemar avec ce nom et cette main de singe, certes, mais vivant, l’âme encore chevillée à sa bedaine, libre de son commerce et de ses mouvements dans le pays dont il finirait bien par toucher la terre ferme.

…/…

Lettre de l’instituteur des Aulnaies à l’inspecteur d’académie pour lui demander l’autorisation d’entreprendre une construction, avec ses élèves, dans la cour de l’école communale

Les vieilles gens de la région se rappellent avoir vu, dans leur enfance, se produire un forain piémontais dont la remorque s’ouvrait sur un chaos de lignes noires tracées sur fond blanc du sol au plafond, dont les triangles et les obliques faisaient paraître l’intérieur immense comme un cosmos.
Et c’est d’après leur récit que je voudrais construire, avec mes garçons de grande section, le modèle réduit de cette remorque.
On raconte qu’au centre de cette galaxie créée par les biais de la perspective, se trouvait un homme dans une tenue dont les dessins le faisaient disparaître à l’intérieur du décor de ce tour dont le but devait être la vente d’un tissu tout nouveau, prétendument venu de Chine, qui ne se déchirait ni ne s’usait s’il était porté comme il faut, qui se nettoyait sans lavage, au seul contact de la lumière, et dont le forain proposait à bas prix les coupons, il avait, paraît-il, un succès fou.
Faite d’enfants, de femmes en tablier, l’assistance était invitée à se taire. Et rien ne pouvait commencer tant que n’était pas observé par tous le plus profond silence.
Dans ce silence on fixait le jeu hallucinant des obliques noires croisées sur les parois blanches de la remorque où l’homme se tenait strictement immobile et, au bout d’un temps dans cette vibration de lignes, où il devenait indécelable.
Comme seule dans cette toile, l’assistance était invitée par un murmure du forain ganté de blanc qui restait dans son dos, à lancer une date du passé proche ou lointain.
Quand elle avait assez longtemps résonné se produisait le phénomène : l’homme qui n’était plus qu’une voix, une voix qui semblait provenir de l’assistance elle-même, entrait dans le récit décousu, monocorde, expulsé en un souffle, des événements petits ou graves qu’avait connus l’année qu’on lui avait lancée en pâture. Événements dont le forain jurait que les historiens de la faculté de Bologne avaient passé trois années pleines à authentifier le répertoire complet et qu’il tenait, à la disposition de qui voudrait, les certificats émis par la science, bien que les jeunes gens malicieux qui avaient réussi à tromper son œil d’acier pour se glisser plusieurs fois dans la remorque prétendissent avoir reconnu les mêmes scènes distribuées selon la fantaisie chronologique du moment.
Je suppose que l’homme avait appris de mémoire un kaléidoscope de récits qu’il agençait à l’intuition, ce qui fait que dans la conscience des enfants, des paysannes et des nourrices, l’histoire du pays était, dans chaque bourgade où avait tourné le numéro, faite de scènes identiques délivrées dans un récit différents, dans un récit tissé d’obliques et d’angles qui le feront toujours dévier de la ligne scientifique, dont les innombrables agencements feront toujours varier l’histoire qu’ils rendent instable comme une potion chimique et dont il font apparaître, par illusion, le monde des aïeux tantôt idéal, tantôt heureux, tantôt terrible en regard.

…/…

Main courante du registre de police du commissariat central de la ville d’Orléans

Suite au cortège obscène illicite dit « des funérailles du Roi temporaire », ce jour, 673 déferrements de femmes et d’hommes.
Les témoins, bourgeois de la ville d’Orléans, déclarent avoir :
Vu une potence dressée sur la berge à l’aube de ce jour et à notre grand effroi.
Vu, sur le bras de cette potence, clouer le corps vivant d’un épervier.
Ce même jour, vu, sur des barges amarrées en travers du fleuve, installer des balançoires de construction précaire, leur nacelle au-dessus de l’eau.
Ce même jour, vu dix vieilles femmes en jupons, portées sur leurs épaules par dix jeunes gens à demi nus menant cortège silencieux par la ville.
Ce même jour, vu déposer les vieilles femmes sur les nacelles par les jeunes gens entrés dans le fleuve jusqu’à la ceinture.
Vu la foule massée sur la berge dans un silence recueilli.
Vu les vieilles femmes commencer leur balancement par des poses lascives, sous la poussée des jeunes gens enfoncés dans l’eau.
Vu décrocher l’épervier de la potence pour le porter en terre cérémonieusement.
Vu recouvrir de limon l’emplacement de la fosse.
Entendu le « ci-gît ».
Entendu le mot « météore » — incertitude du témoin.
Entendu chanter les vieilles femmes se balançant au-dessus de l’eau.
Entendu, dans le courant du fleuve, la voix éraillée des chanteuses chantant épouvantablement.
Vu les jeunes gens sortis de l’eau se livrer sur la berge à une course dont le prix est un rameau d’églantier.

…/…

Brouillon de lettre d’Edmond Lausollée au général Instin

J’ai vu encore, dans mon enfance, pratiquer ces cortèges interdits dans les villages où les gens paraissent avoir idée que la cérémonie provoque la fécondité. J’ignore sur quoi se fonde leur supposition mais ni la médecine, ni la science, ni l’administration du pays, ni les remembrements ne semblent pouvoir les détourner de cette conviction.

Benoît Vincent | Novembre c’est moi(s)

1. |

1. 1. |

1. 1. 0. |

1. 1. 1. 1. 1. 0. |

Comme un programme | |

Comme un programme en langage binaire. | || |

Comme si ||| comme s’il y avait de la joie dans la répétition. Du binaire. || || | | comme si la litanie des chiffres, celle qui s’érige en rythme, comme si des bras levés ou des éclats d’obus, ou comme des bâtons, des lances, des fusils dressés pour | || C’est une troupe, un régiment, un convoi, une horde. Les hommes : leurs armes font comme des statues ou des piliers, avancent comme scolopendre ou scutigère, et dans leur dandinement articulé et ridicule, la tortue ou la quinconce, ils cherchent à reproduire la maison. Il se réclusent, tout encombrés de leurs armures ou leur harnachement, dans le domestique. |

Joie dans la répétition. Two words falling between the drops and the moans of his condition ||

Cette meute bâtit son propre monument. | || | || ||| Leurs corps tranquilles-sans souffle, deviennent la raison pour laquelle d’autres montent au front. Ce dehors ils en font un dedans, ce dedans est leur dehors, ils rythment. || || | || Binaire. Rythme. Battement. || ||| | |

Le monument est la maison de la guerre. Ce qui est se meut dans l’alternance des 1 et des 0, dans le binaire, le rythme ou le battement, c’est tout le possible de parler, d’écrire. Des traits noirs sur du papier blanc. || 11/11 ça me parle. | 11/11 c’est mon mois, c’est moi(s). || | || | || ||| | 11/11 c’est lili. | || |||| | || lIlI. || | ||| Tout se répète. Tout se reproduit. | || | ||| || C’est tout le possible de (se) reproduire | ||| | || || | || | |

Ma question est grave, terrible. Elle est le malheur de ton existence. Elle met en doute ta réponse. Regarde la ville, les noms des rues, les monuments. | || | || || Ce monument. Je suis ce monument, de colonne érigées, de bras levés, de fusils dressés. Les pieds battent, les cœurs pulsent, le régiment, la cohorte, la litanie avance. |

« Novembre c’est moi ! » Novembre c’est moi, et chaque année je répète ce rituel à présent bien établi. La rencontre du maire, du conseiller qui se dit général, du sénateur. Leurs mains moites et leurs cheveux gras. L’obséquiosité de leur trompettes. | || | ||| | | ||| Code || || || | | || || | || | | ||| | | Leur regard livide et obscène. | | ||| Barre | Qu’en savent-ils, au fond ? | | Quelles obsèques ! Chaque année remettre le couvert et quand je rentre, éméché, du monument, je ne peux que m’assoir devant le manoir, sur le monticule ou dans le gazon, en songeant aux espoirs des hommes jetés dans la boue comme des chiffons qui se déchirent. ||

L’espoir est une denrée périssable, voilà ce que je dis, et je ||

Ma vie entière s’est placée devant moi comme un fantôme. Flaubert, Novembre.

Alain Subilia | Un singulier collectif

Le général instin est un sujet collectif singulier. Evoquons brièvement la proximité du général instin avec la figure d’un totem et disons qu’il est homme, visage d’un homme, mais que, dans son passage à l’au-delà, il a sans doute perdu toute assignation à un sexe et qu’il est aujourd’hui autant homme que femme, et ni l’un ni l’autre. Il se dépasse lui-même et se place à la jointure des temps.

Tout en préservant son originellité mystérieuse, il s’ouvre aux multiplications et aux divisions, à des formules algébriques et musicales savantes et populaires. Il « s’attache » à tout ce qui fait transition et communique avec son fonds le plus ancien. Il se métamorphose instantanément. Il lui pousse de nombreux bras, d’innombrables jambes et des infinités de têtes. On peut y voir des descendances et des ascendances. C’est une hydre. Il dépasse l’humain pour rejoindre le transcendant et l’immanent, pour rejoindre l’infra-humain : animal divin essence formule image icône. Il ne parle pas haut et fort, mais bas et doucement. On ne sait si sa voix s’éteint ou commence. Il n’a pas encore rassemblé sa matière. Il ne connaît pas sa raison d’être. Il s’interroge sur sa présence ici. Il se demande quoi. « A qui ai-je l’honneur ? »

Car parler du général revient forcément à poser la question de sa définition, et à dire instantanément que sa figure nous pose la question de sa définition et la question de ce qu’est une définition, et à dire en même temps que sa figure enlève notre capacité à le déterminer ou à le caractériser une bonne fois pour toutes. C’est même son projet, sa raison d’être. C’est-à-dire d’être sans raison autre que celle qui est à chercher au sujet de lui-même et de son projet, nous ouvrant à son être indéfini. Par cette incitation, et à travers son invitation, le sujet constitue un appel auquel nous nous sentons conviés et même pourrait-on dire convoqués.

Dans son immense solitude, la figure ne pouvait demeurer seule, elle nous réclamait, elle nous demandait. L’exhumateur d’instin lui-même dès le départ se sentit convié. Plus que convié, interpellé. « Que fais-tu là, sur cette terre, toi aujourd’hui que je regarde et qui me vois ? ». Mais lui non plus ne pouvait demeurer seul avec cette présence confuse, obscure, inconnue à l’intérieur de lui, pressentant que cette présence ne serait réellement présence que par l’évocation qui pourrait en être faite par d’autres, et qu’il lui fallait donc devenir figure collective si elle ne l’était pas déjà, en filigrane, dès son apparition singulière, comme une énigme posée à chacun de nous dans sa singularité. Le général dans son appel ne pouvait se satisfaire d’être une individualité. Tout son être exigeait dans sa question une réponse collective.

Reprenant la phrase interrogative survenue dès son apparition « que fais-tu là, sur cette terre, toi aujourd’hui que je regarde et qui me vois ? », l’appel pose la question de notre présence dans le présent, interrogeant précisément le passage de la vie à la mort et de la mort à la vie dans le temps présent. Car, rappelons-le, le général est un mort, ne l’oublions pas, le général est un mort, mais c’est un mort joyeux qui, par son souvenir et son absence surgissant ensemble, se situe entre la vie et la mort. Le mystère de sa figure interroge le temps de l’être. Or l’être ou le devenir être, dans son rapport à lui-même, ne sert à rien et n’a aucune finalité en dehors de la question de son passage sur la terre qui est son être même tout en étant son devenir. Son rapport à la mort et à la vie avant la mort est son seul rapport. Cette joie.

A cette question « que fais-tu là sur cette terre ? », qu’est-ce que peut répondre un collectif ? Un collectif peut-il répondre à cette question ? Ce qui entraîne les questions suivantes : Comment peut y répondre un collectif ? Et qu’est-ce que penser le collectif ? Et qu’est-ce qu’être un collectif ? Et qu’est-ce que penser le rapport au collectif ? Et qu’est-ce que poser la question du collectif d’une manière singulière ? Qu’est-ce que penser le collectif tout en étant singulier c’est-à-dire en partant non d’une question générale mais de l’apparition singulière d’une figure ouverte posant ces questions ? Une figure peut-elle réunir un collectif ? Et un collectif peut-il devenir une figure ? Un collectif peut-il répondre à ces questions ? Comment répondre à cet appel, à cette question du collectif ? Est-ce possible ?

Pour répondre à ces questions il faut en revenir à la figure interrogatrice de ce visage apparaissant et disparaissant qui en appelle l’autre, le tout autre, l’autre absolu dans son être présent au présent même d’aujourd’hui. Et l’on voit bien qu’y répondre de façon définitive serait refermer les questions que la figure dans son irrésolution nous invite à maintenir ouvertes. La singularité propre, originelle, du général instin est que les questions qu’il pose ne peuvent jamais être pensées ou discutées en vue d’une finalité qui les résoudrait mais d’une prolifération ou d’une continuelle progression ou irrésolution d’elles-mêmes. Il y a dans ces questions la pensée ferme que leur intérêt est qu’il n’y ait pas de réponse autre que leurs manifestations, appel à les relancer sous leurs formes diverses. Mais comment répondre à une question tout en n’y répondant pas ? La manifestation de cette réponse est qu’il n’y aurait rien à répondre mais seulement à poser encore la question de l’être et de son devenir. Et le collectif serait la manifestation de cette réponse.

La question du collectif que le général provoque ne peut être posée que si elle est posée en des termes singuliers et ne peut s’énoncer que parce qu’elle s’énonce différemment pour chacun. Pas de voix d’unisson mais, à partir du lancer de la première voix, tout de suite d’autres voix s’élèvent, se font entendre et rejoignent des voix enfouies ou enfuies… Qui chante là ? Des voix qui perdent leurs noms dans l’espace de leur chant mais qui trouvent leur chant dans l’espace de leurs voix anonymes… Et c’est dans cet aménagement des voix multiples, originelles, qu’apparaît la figure, et aussi ce qui s’en dégage et ce qui la dépasse. A proprement parler le collectif. Ainsi, dans ce bond et ce jeu léger ouvrant la révolution que nous pourrions incidemment faire sur nous-mêmes, dans ce passage qu’est notre vie sur cette terre, au moment même où nous abandonnons les prérogatives qui sont censées nous être allouées, ici se situe le point de départ du collectif.

Recette de la pâte brisée (nationale) | GAM

 

 
Depuis les années 1960, on assiste dans tous les pays occidentaux à une étrange configuration sociale qui ne cesse de s’aggraver, qu’on pourrait décrire comme une sorte d’apartheid de classe. Les classes populaires ne sont plus représentées politiquement, syndicalement, et culturellement. Leurs intérêts sont sacrifiés sans remords dans le cadre des nouvelles institutions postnationales. Leur bulletin de vote ne sert de ce fait plus à rien. Même les référendums qui donnent les mauvaises réponses sont rejetés. C’est donc une double citoyenneté de fait sinon de droit. Se rajoute à cet abandon institutionnel et symbolique une ségrégation géographique où les métropoles et les zones touristiques deviennent réservées aux classes moyenne supérieure, qui ne fréquentent plus les classes populaires du cru rejetées dans les zones déclassées, mais juste celles issues de l’immigration, restées en banlieue proche, et qu’il leur sert de main d’œuvre bon marché et de caution morale. Les classes éduquées vivent donc désormais dans une sorte d’isolat social autocentré, isolé du reste du pays, une bulle hors-sol, encore renforcée par des médias et des institutions publiques qui ne parlent qu’à elles.
 


Sommaire
Causes – Effets – Symptômes

Causes structurelles

  • La massification des études supérieures est un phénomène spectaculaire concernant toutes les sociétés occidentales contemporaines. Mais il est tout aussi massif qu’il n’est pas général : 30% d’une classe d’âge dispose d’un diplôme d’études supérieures, ce qui est très notablement supérieur à la situation précédente. Cette innovation entamée dans les années 60 ne progresse plus depuis les années 80, constituant ainsi une très forte disparité symbolique et sociale entre classes populaires et classes éduquées. Ce fossé devenu abyssal compromet tous les précédents processus démocratiques nationaux. Les classes éduquées refusent de se reconnaître solidaires des classes populaires avec lesquelles elles ne partagent plus aucune valeur commune.
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  • Un facteur aggravant de cette division du corps social est la disparité liée au logement. Les années d’après-guerre virent les pouvoirs publics retirer au marché son rôle (qui était de loger les classes populaires et les classes moyennes sans patrimoine) devant son incapacité à faire face correctement à la demande, lançant un immense programme de logements sociaux. Les années 1980 inversèrent cette tendance jusqu’à nos jours, en confiant de nouveau au marché une bonne partie de cette mission, avec des résultats prévisibles, catastrophiques. Ce processus a conduit à une ségrégation physique des classes — ce qui est nouveau dans nos sociétés — et donc à une ignorance réciproque des classes entre elles. Et il ne s’agit pas que d’un phénomène lié aux banlieues ; c’est un phénomène diffusé aussi bien en zone urbaine que rurale, et sur l’ensemble du territoire. Tous les pays occidentaux sont séparés socialement, symboliquement, politiquement, géographiquement en deux : d’un côté les métropoles et les zones touristiques, hors de prix, et de l’autre les zones reléguées, périphériques, que l’emploi, privé et public, ainsi que les services publics désertent, les laissant littéralement à l’abandon.
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  • Le vieillissement de la population vient encore renforcer le blocage conservateur de cette situation délétère, vitrifiée depuis des décennies.

 
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Effets politiques

  • Le néolibéralisme est une nouvelle configuration du capitalisme qui vise à dépolitiser les pays qui se coulent dans ses dispositifs institutionnels (libre-échange généralisé conduisant à une division internationale du travail, financiarisation de l’économie et des budgets publics, remplacement de la souveraineté nationale – et des processus démocratiques qui allaient avec – par la gouvernance par traités supranationaux), afin de prévenir tout danger politique de remise en question de ces piliers.
    Or, ces institutions sont les vaches sacrées des classes éduquées. Il est pour elles hors de question d’en sortir (ce serait le « repli national », comprendre, pour elles, un film d’horreur). Les directions syndicales et politiques des partis politiques ne priorisent plus les intérêts des classes populaires. De ce fait, ces dernières rejettent le système de représentation actuel, procédant à des votes protestataires quand elles ne s’abstiennent pas. Les rares voix qui s’élèvent pour les prendre un tant soit peu en compte sont taxées alors de populistes, comprendre crypto-fascistes. Il est vrai que, comme aucune organisation de masse (qui demande toujours une participation significative des classes éduquées) ne vient structurer une représentation adéquate, des formations démagogiques viennent prendre cette place vide afin de récolter des voix (et donc des postes et du pouvoir) à bon compte. Mais c’est dû à l’abandon des classes populaires, et non pas à un changement idéologique des classes populaires elles-mêmes.
    Les années 30 du XXIe siècle sont devant nous… L’histoire ne se répète pas, mais peut néanmoins parfois bégayer. Inclure enfin politiquement et socialement les classes populaires dans la société moderne fut la recette d’une pacification spectaculaire des sociétés occidentales dans l’après-guerre, tout en mettant fin à la grave crise du parlementarisme de l’entre-deux guerres. Les reléguer de nouveau, tout en réactualisant le récit des « classes dangereuses » (comme au XIXe siècle) ne débouchera sur rien de bon, on peut en être sûr. Le flicage généralisé de la population semble pourtant la voie privilégiée de l’actuelle stratégie du chaos, dégageant un fumet de fin de règne nihiliste, sur fond de radicalisation généralisé.

 
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Symptômes

  • La contre-culture, comme outil de massification de la culture officielle adaptée aux nouvelles classes éduquées émancipées de tout lien de solidarité avec les classes populaires, a accentué cette division en présentant une infinie galerie de personnages populaires (ouvriers et paysans) ridicules, bêtes, obtus, méchants, avinés, sexistes, chauvins, lâches, uniformisés par la consommation de masse, méprisables, incapables de s’élever aux nobles hauteurs du postnational woke et écologique.
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  • La posture avantageuse de l’inclusivité et de « l’ouverture à l’autre » est l’un des phénomènes les plus notables de la question ; on accepte toute sorte de différences culturelles (si possible exotiques), d’altérité, mais jamais celle des classes populaires, décidément infréquentables.
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  • L’écologie comme preuve que l’on est « citoyen du monde », le féminisme comme preuve que l’on s’est émancipé de toute aliénation, le choix de son genre comme preuve que l’on se choisit intégralement comme individu en tout auto-construit, la défense des migrants comme preuve de son « ouverture à l’autre », etc., sont autant de postures identitaires de distinction qui marquent la distance hiérarchique entre les éduqués du supérieur, qui se voient eux-mêmes comme émancipés, et les classes populaires du cru, aliénées puisque ne reconnaissant pas la priorité de ces causes et qui s’en tiennent à des vieilleries aussi éculées que la préoccupation de l’emploi, du niveau de vie, des conditions de travail, du logement, de la disparition des services publics de proximité, ou des préoccupations scandaleuses comme la sécurité, le contrôle de l’immigration ou l’assimilation des nouveaux entrants. Alors qu’elles pourraient consacrer leur énergie à apprendre l’écriture inclusive et à changer de genre, et économiser pour acheter une voiture électrique. Le gouffre idéologique vient donc rationaliser le gouffre social, politique et géographique, lui donnant les contours gratifiants du combat des valeurs et du progrès contre les ombres du passé. Et voilà comment on ostracise avec bonne conscience la majorité de la population, qui n’a pas le bon goût de s’engouffrer dans l’idéologie dominante avec tout l’enthousiasme requis…

 
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