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Marc Perrin • Spinoza in China | 9 novembre 2011

Feuilleton itinérant publié par Hors-sol, La vie manifeste, Libr-critique et remue.net.


 
 
 
Ici → à mi-chemin de la moitié de son premier voyage en 5 rounds → Ernesto → alors âgé de 10 ans et 20 secondes → + → quelques siècles → tandis qu’il regarde par-delà la baie vitrée d’un train filant à grande vitesse entre Beijing et Shanghai → Ernesto est pris soudain par une violente vague de mélancolie. Une espèce de mélancolie → disons → à la mode 19ème → remix 21 → c’est-à-dire → une espèce de mélancolie écartelant Ernesto → côté 19ème → entre quelque chose comme un rejet post-révolutionnaire du christianisme → aux environs de 1793 → et quelque chose comme l’Empire → plus ou moins en 1814 → et → côté remix 21 → une mélancolie → disons → sous la forme d’une sensation de balade en forêt, assez sombre, la forêt → avec une bande d’héritières et d’héritiers, assez sombres également, certaines, certains → les plus sombres → en train d’essayer de reconnaître dans les nœuds des troncs et des branches des arbres → les visages des héros des années 1967 et 1968. Pas une année de plus. Et, là, Ernesto → avec cette sensation de balade en forêt, un peu étrange → Ernesto sent bien que cet endroit, pour elles, pour eux, pour lui, est en fait un lieu bouillant et bouillonnant d’exploits qu’ils n’ont jamais vécus. Mais. Qui les a fondés. Ernesto sent bien que le cœur de la mélancolie remix 21 est par là → il s’est passé ici quelque chose, il se passe encore ici quelque chose, de super bouillant + bouillonnant → mais → sans eux. Ernesto sent que cette forêt c’est quelque chose comme la forêt des exploits héroïques, jamais vécus, tel que les récits les relatent et ça → pas bon. Ernesto → sent qu’il y a eu ici et qu’il y a encore des jours de joie et de combat mais il ne comprend pas, aujourd’hui, qu’il n’y a pas eu de héros. Jamais. Ernesto sent que la joie et le désir qui anima les jours avec ou sans héros → est chaque jour plus lointaine → et ça → pas bon non plus → ça fait mal → alors → dans son gros cahier aux feuilles disparates assemblées par des rivets en métal → Ernesto → 10 ans, 9 siècles et 21 secondes → dessinent les forêts héroïques des années 67, 68, 69, 70, 71, s’arrête en 1972, le 25 février → et → là → il lève la tête et regarde les voyageurs dans le train fonçant à grande vitesse entre Beijing et Shanghai → il sait très bien que tout ne s’est pas arrêté en 1972 → il sait très bien qu’il y a encore quelques forêts avec des vivants dedans marchant sur des sentiers ou et bâtissant des cabanes, ici, là → il sait ça, Ernesto → mais le truc qu’il ne sait pas encore, probable → ce 9 novembre 2011 → dans ce train qui fonce à grande vitesse entre Beijing et Shanghai → ce qu’il ne sait probablement pas encore → Ernesto → c’est que les vivants dans les cabanes, dans les forêts, dans les trains et dans les villes et campagnes et partout → les vivants ne sont pas des êtres héroïques → voilà → c’est ça qu’il ne sait pas encore → probablement → les vivants → peuvent être des êtres de courage → mais → ça n’a rien à voir avec l’héroïsme → Ernesto → s’il pouvait alors se dire cela → pourrait peut-être se sortir de sa mélancolie remix 21 → mais ce jour-là → Ernesto n’est pas à même de différencier héroïsme et courage → aussi → Ernesto détourne la tête et regarde par-delà la baie vitrée le paysage qui défile.
 
 
 
Ici → il voit une femme dans un champ en train de sulfater la terre → un peu plus loin → il voit au milieu d’un autre champ un petit temple miniature, et la terre, tout autour, retournée → un peu plus loin → plein de petits temples → au milieu des champs → plein de petits temples → en briques blanches → comme des ruches → au milieu des champs → au bord des chemins → puis au milieu d’un autre champ → une stèle → puis au bord d’un autre chemin → quelques chèvres blanches → puis là → sur un parking vide → un homme et un enfant → qui marchent côte à côte → et les champs → qui deviennent verts → et le ciel → gris → partout → nuage de pollution → partout → avec double voie express → déserte → flambant neuve → et deux poules qui marchent côte à côte → sur un chemin → dans une cour → devant une maison → devant une cabane → un enfant → courant → riant → il joue → puis le train → entre en gare de Nanjing → puis le train → entre en gare de Suzhou → et là-bas, en direction de l’ouest le brouillard de pollution → constant → et là-bas, en direction de l’est le brouillard de pollution → constant → puis le train → entre en gare de Shanghai.
 
 
 
• 9 novembre 2011 • Ce jour-là → est visible sur le visage d’Ernesto → le visage de Jean-Louis Chaussade → président directeur général de Suez Environnement → il confirme → Suez Environnement a remporté le projet de construction de la nouvelle usine de traitement des eaux du Parc industriel et chimique de Wuhan → China → suite à la constitution au mois de juillet dernier de la Wuhan Sino French Waste Water Treatment → nouvelle coentreprise composée de Sino French Water → c’est-à-dire Suez Environnent avec NWS Holdings → = → 43% → + → Wuhan Chemical Industry Park → = → 25% → + → Degrémont filiale du Suez Environnement → = → 22% → + → Shanghai Chemical Industry Park → = → 10% → = → en vertu du contrat → → = → Wuhan Sino French Waste Water Treatment est responsable de la conception → + → de la construction → + → de l’exploitation → pour une durée de 30 ans de l’usine de traitement des eaux usées et des effluents du parc de Wuhan.
 
 
 
Puis. Ernesto → à la sortie numéro 1 de Hengshan road station → lève la tête et en haut de l’escalator voit Vince Parker qui l’attend.
 
 
 
• 9 novembre 2011 • Ce jour-là → est visible sur le visage d’Ernesto → le visage de Jean-Claude Juncker → président de l’Eurogroupe → c’est-à-dire → président des réunions mensuelles et informelles des ministres des Finances des États membres de la zone euro → il déclare → à l’occasion d’une mission de la troïka → = → Union européenne → + → Fonds monétaire international → + → Banque centrale européenne → mission d’une durée d’environ deux semaines qui doit évaluer les progrès réalisés par le Portugal dans le cadre du programme de réformes et de consolidation budgétaire → en vue du versement de la troisième tranche du prêt accordé au Portugal → = → 8 milliards d’euros sur les 78 milliards de l’aide globale → mission → destinée à évaluer les progrès réalisés par le Portugal dans le cadre du programme de réformes et de consolidation budgétaire qui conditionne cette aide → il déclare → le Portugal → does not need more money to address its debt burden → je → ne pense pas que le Portugal ait besoin d’un montant plus élevé que les 78 milliards de dollars → je → suis convaincu que ce n’est pas nécessaire → je → serais contre l’augmentation de ce montant → quelques ajustements → techniques → sont nécessaires → mais → aucun ajustement majeur → I → can’t say we would be in favour → of → less efforts → or → more money → les objectifs → doivent être respectés → ce n’est pas → simple pour ce pays → dans lequel → il n’y a pas que des riches → mais aussi des gens qui déjà avant ne s’en sortaient pas très bien → et qui → risquent maintenant de souffrir → particulièrement fort → des effets de ces mesures d’austérité → we → are very happy → with Portugal’s efforts.
 
 
 
Puis. Ernesto boit un verre et deux et trois avec Vince Parker dans un bar d’expatriés occidentaux. Vince Parker → est professeur de philosophie, économie, anthropologie et insertion sociale au lycée français de Shanghai. Il finit en ce moment une thèse sobrement intitulée : L’épopée / entre domination et romance / une dialectique & basta. Ernesto intervient demain en fin de journée dans l’une des classes de Vince Parker pour une conférence tout aussi sobrement intitulé : Pile ou face avec port de cravate obligatoire. Coté pile : Émancipation en milieu marchand. Côté face : Je porterai une cravate vert fluo. Vince Parker a soudain une idée → si tu veux demain on peut faire un duo d’enfer : moi je fais le gros connard, et toi tu fais le bisounours, ça peut déchirer. Okay.
 
 
 
• 9 novembre 2011 • Ce jour-là → est visible sur le visage d’Ernesto → le visage de François Baroin → ministre de l’économie → + → des finances → + → de l’industrie → pour le gouvernement de la république française → + → le visage de Xavier Bertrand → ministre du travail → + → de l’emploi → + → de la santé → pour le gouvernement de la république française → + → le visage de Valérie Pécresse → ministre du budget → + → des comptes publics → + → de la réforme de l’Etat → pour le gouvernement de la république française → + → porte-parole → du gouvernement de la république française → + → le visage de Bruno Le Maire → ministre de l’agriculture → + → de l’alimentation → + → de la pêche → + → de la ruralité → + → de l’aménagement du territoire → pour le gouvernement de la république française → tous les 4 → chargés de l’exécution du décret n°2011-1480 assurant la transposition de la directive 2009/127/CE → du Parlement européen → + → du Conseil européen → modifiant la directive 2006/42/CE → = → en ce qui concerne les machines destinées à l’application des pesticides → pour l’essentiel → ce décret précise les règles qui doivent être respectées pour la conception → + → la construction → des machines → destinées à l’application de pesticides → afin que → celles-ci puissent être utilisées → + → réglées → + → entretenues → sans exposition involontaire de l’environnement aux pesticides → = → définition des équipements concernés → + → obligations des fabricants → + → règles de maintenance → + → etc. → ce décret → procède également à l’actualisation → + → à la mise en cohérence → d’un certain nombre d’articles du code du travail → relatifs à → la conception → + → la mise sur le marché → des équipements de travail → + → des moyens de protection.
 
 
 
Puis Ernesto dans le salon chez Caroline et Vince Parker. Caroline Parker → est encore au travail. Caroline Parker → travaille tard → le soir → souvent. Caroline Parker bosse dans l’événementiel haut de gamme. Vince Parker : le bas de gamme n’existe pas.
 
 
 
• 9 novembre 2011 • Ce jour-là → est visible sur le visage d’Ernesto → le visage d’Edgardo Andrada → ancien gardien de but de la sélection argentine entre 1961 et 1969 → il apprend → la demande de son arrestation pour avoir pris part à l’enlèvement → + → au meurtre → de deux opposants de la dictature argentine en 1983.
 
 
 
Et maintenant → tout le monde au lit. Vince Parker conduit Ernesto jusqu’à sa chambre. Une chambre sous les toits, juste au-dessus de l’appartement. Parfaite pour conférencier sujet à mélancolie passagère.
 
 
 
• 9 novembre 2011 • Ce jour-là → est visible sur le visage d’Ernesto → le visage de Lutz Bertling → président d’Eurocopter → il relit encore une fois le document notifiant l’obtention de la déclaration de conformité de la configuration opérationnelle finale FOC de l’hélicoptère NH90 dans sa version de transport tactique TTH.
 
 
 
À demain.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
09.11.2011
http://www.abcbourse.com/marches/suez-envt-debut-de-construction-d-une-usine-a-wuhan_220822_SEVp.aspx
http://www.boursier.com/actions/actualites/news/suez-environnement-contrat-d-usine-de-traitement-des-eaux-industrielles-en-chine-458093.html
http://www.suez-environnement.fr/groupe/gouvernement-entreprise/conseil-administration/jean-louis-chaussade/
http://www.ovimagazine.com/art/7908
http://www.europaforum.public.lu/…/2011/11/jcj-portugal/
http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000024772526&categorieLien=id
http://travail-emploi.gouv.fr/textes-et-circulaires,1651/archives-des-textes-et-circulaires,2329/annee-2011,2069/decrets,2077/decret-no-2011-1480-du-9-novembre,14162.html
http://www.djazairess.com/fr/infosoir/133915
http://www.maritima.info/actualites/aeronautique/marignane/1705/eurocopter-l-helicoptere-nh90-franchit-une-etape-decisive.html
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Pacôme Thiellement • Nous sommes tous des hypocrites

Nous aurions souhaité inviter Pacôme Thiellement pour d’autres motifs. Lorsqu’il a publié cet article sur son profil Facebook, nous lui avons immédiatement demandé l’autorisation de le reprendre — ce qu’il accepta bien volontiers — et nous l’en remercions. Quelques jours après les ‘évènements’, il nous semble utile d’opérer un pas de côté critique sur les faits, leurs causes, leur réception.


Nous sommes tous des hypocrites. C’est peut-être ça, ce que veut dire « Je suis Charlie ». Ça veut dire : nous sommes tous des hypocrites. Nous avons trouvé un événement qui nous permet d’expier plus de quarante ans d’écrasement politique, social, affectif, intellectuel des minorités pauvres d’origine étrangère, habitant en banlieue. Nous sommes des hypocrites parce que nous prétendons que les terroristes se sont attaqués à la liberté d’expression, en tirant à la kalachnikov sur l’équipe de Charlie Hebdo, alors qu’en réalité, ils se sont attaqués à des bourgeois donneurs de leçon pleins de bonne conscience, c’est-à-dire des hypocrites, c’est-à-dire nous. Et à chaque fois qu’une explosion terroriste aura lieu, quand bien même la victime serait votre mari, votre épouse, votre fils, votre mère, et quelque soit le degré de votre chagrin et de votre révolte, pensez que ces attentats ne sont pas aveugles. La personne qui est visée, pas de doute, c’est bien nous. C’est-à-dire le type qui a cautionné la merde dans laquelle on tient une immense partie du globe depuis quarante ans. Et qui continue à la cautionner. Le diable rit de nous voir déplorer les phénomènes dont nous avons produit les causes.

À partir du moment où nous avons cru héroïque de cautionner les caricatures de Mahomet, nous avons signé notre arrêt de mort. Nous avons refusé d’admettre qu’en se foutant de la gueule du prophète, on humiliait les mecs d’ici qui y croyaient – c’est-à-dire essentiellement des pauvres, issus de l’immigration, sans débouchés, habitant dans des taudis de misère. Ce n’était pas leur croyance qu’il fallait attaquer, mais leurs conditions de vie. A partir de ce moment-là, seulement, nous aurions pu être, sinon crédibles, du moins audibles. Pendant des années, nous avons, d’un côté, tenu la population maghrébine issue de l’immigration dans la misère crasse, pendant que, de l’autre, avec l’excuse d’exporter la démocratie, nous avons attaqué l’Irak, la Libye, la Syrie dans l’espoir de récupérer leurs richesses, permettant à des bandes organisées d’y prospérer, de créer ces groupes armés dans le style de Al Quaïda ou de Daesch, et, in fine, de financer les exécutions terroristes que nous déplorons aujourd’hui. Et au milieu de ça, pour se détendre, qu’est-ce qu’on faisait ? On se foutait de la gueule de Mahomet. Il n’y avait pas besoin d’être bien malin pour se douter que, plus on allait continuer dans cette voie, plus on risquait de se faire tuer par un ou deux mecs qui s’organiseraient. Sur les millions qui, à tort ou à raison, se sentaient visés, il y en aurait forcément un ou deux qui craqueraient. Ils ont craqué. Ils sont allés « venger le prophète ». Mais en réalité, en « vengeant le prophète », ils nous ont surtout fait savoir que le monde qu’on leur proposait leur semblait bien pourri.

Nous ne sommes pas tués par des vieux, des chefs, des gouvernements ou des États. Nous sommes tués par nos enfants. Nous sommes tués par la dernière génération d’enfants que produit le capitalisme occidental. Et certains de ces enfants ne se contentent pas, comme ceux des générations précédentes, de choisir entre nettoyer nos chiottes ou dealer notre coke. Certains de ces enfants ont décidé de nous rayer de la carte, nous : les connards qui chient à la gueule de leur pauvreté et de leurs croyances.

Nous sommes morts, mais ce n’est rien par rapport à ceux qui viennent. C’est pour ceux qui viennent qu’il faut être tristes, surtout. Eux, nous les avons mis dans la prison du Temps : une époque qui sera de plus en plus étroitement surveillée et attaquée, un monde qui se partagera, comme l’Amérique de Bush, et pire que l’Amérique de Bush, entre terrorisme et opérations de police, entre des gosses qui se font tuer, et des flics qui déboulent après pour regarder le résultat. Alors oui, nous sommes tous Charlie, c’est-à-dire les victimes d’un story-telling dégueulasse, destiné à diviser les pauvres entre eux sous l’œil des ordures qui nous gouvernent ; nous sommes tous des somnambules dans le cauchemar néo-conservateur destiné à préserver les privilèges des plus riches et accroître la misère et la domesticité des pauvres. Nous sommes tous Charlie, c’est-à-dire les auteurs de cette parade sordide. Bienvenue dans un monde de plomb.

Avec l’aimable autorisation de l’auteur
© Pacôme Thiellement

Pierre-Antoine Villemaine • Untitled (III)

Je veux écrire que quand je n’ai plus rien à penser. (A. A.)
Rien d’extrême que par la douceur (M. B.)

le visage vif erratique d’une pensée inquiète / marécageuse / oscillation de prose et de vers /
lieu des ondoiements sous souterrains / de la géologie des émotions

sa mousse verbale
son étourdissement
son tourbillonnement natif

le flottement de son thème / étourdi / perdu / en lutte / théâtre intime de rêveries utiles / à la douceur indifférente / pris dans la matérialité de la langue / là où réflexion se fait sentiment

paroles hagardes / sortes d’éclats inutiles à la recherche d’un rythme / battements hasardeux du vide

dire la parole 

lui parler à cette langue sonnante et trébuchante 

comme parvenu à cette limite prise et reprise dans la monotonie de son écoulement murmurant quasi aphasique / plus désarmé que jamais

en ce principe de délicatesse où le sens se doute et s’évapore / avec netteté et précision / dans le repli / fuyant le présent / empruntant une porte étroite / l’affect sonore impressionne la matière

un déplacement de l’écoute / un mouvement sans contenu / une émotion purement verbale

en ce repli vers l’intime un corps d’ombre frise la surface

au beau milieu des choses / regarder la mer