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Alvaro García de Zúñiga • Le fabuleux intestin d’Instin

Poète, Garcia de Zúñiga a fait de la langue (des langues) la matière première de son travail créatif, une langue musicale, visuelle, une langue inventée, vidée, détruite-reconstruite, génératrice de sens/sons multiples. Une langue passe-partout finalement, une langue sans nationalité spécifique qui s’amuse à se croiser avec d’autres langues, à des-hiérarchiser les conventions linguistiques. Une langue élastique où la norme ne s’impose pas et la différence est la bienvenue. Une langue régie par trois mots: Étrange, logique, musique. Plusieurs de ses textes ont été l’objet de mises-en-scènes de l’auteur et/ou de lectures publiques. Il a réalisé plusieurs films, pièces audio et de théâtre radiophonique/art acoustique. Avec Teresa Albuquerque il crée en 1996 blablaLab, un laboratoire de projets transversaux et multidisciplinaires développés fondamentalement à partir de ses textes.

Le texte que nous présentons provient du projet Manuel, programme de théâtre radiophonique/art acoustique, realisé par Alvaro García de Zúñiga et Hein Brhül, produit par le Studio Akustische Kunst de WDR en 2003 et 2004.

Manuel — mi-homme, mi-mode d’emploi — essaye de comprendre la réalité à travers les livres. Et vice-versa (à travers les livres la réalité). Et vice-vice et versa-versa (à travers les livres les livres et à travers la réalité la réalité). D’abord fixé dans la fixation, Manuel pense à y penser pour finalement dire qu’il faut parler. Trop tard.


Court et droit au but.

Comme son instinct.


Généralement on parle des instincts du général,

mais il s’agit d’une erreur majeur

dit le capitaine Manuel,

qui a été son quiroproctologue

qui reporta, procta logue est,

quelques troubles qui troublèrent

corps et esprit (pompier)

des instances d’Instin

quand il était déjà bien plus que colonel.


Manuel a signalé

(avec son index majeur,

mon commandant) :

iléus paralytique

mégacôlon toxique

Hirschprung

Crohn1

enterovirose

parasitose

chólera

et pire que tout

(dit colérique) :

invagination intestinale

ou intussusception.


Pas sympathique,

comme système,

parasympathique du tout.

Vaguement vagal,

dit Manuel, tonique.


Ainsi, le destin

de l’intestin d’Instin

s’est voulu

lypotimique

et phénoménalement sujet

à des phénomènes colitiques

diarrhées,

vomissements

et larmes,

pleure Manuel.

Guillaume Vissac | peau(x)

Guillaume Vissac est écrivain, auteur d’un livre très remarqué chez Publie.net : Accident de personne. On ira visiter son site, Fuir est une pulsion, avec délectation. Il nous livre un texte intense, peau(x), sous forme de « vers justifié, clin d’œil à Lucien Suel », qu’on salue au passage !


Jolyon Derfeuil | L’informe

Jolyon Derfeuil

Jolyon Derfeuil

Né à Angers en 1971, Jolyon Derfeuil a découvert la poésie à l’adolescence, au sein de l’atelier théâtre de son lycée, reprenant des textes de Raymond Queneau pour les jouer sur scène. Il découvre aussi dans la foulée Pierre Reverdy, Antonin Artaud, les poètes surréalistes, Baudelaire, etc. Puis il enchaîne avec des études de comptabilité qui ne mènent nulle part, le service militaire et quantités de petits boulots avant de faire une fac de lettres d’où il ressort avec une licence de lettres modernes. La suite de son parcours s’illustre dans l’associatif, l’écriture de scénarios, la réalisation de courts métrages sans pour autant délaisser la poésie. Il anime entre autres des émissions de radio consacrées au slam et au cinéma sur la radio angevine alternative « Radio G » et fait des improvisations poétiques en direct dans une autre émission dédiée au Free jazz.

 

 

L’Informe

C’était avant-hier. Ou alors il y a une semaine. Un jour brûlé du calendrier, un autre jour perdu, un dimanche ou un jeudi, je ne sais plus. Je l’ai rencontré à reculons, sur le boulevard désert. A ce moment là, j’étais dans mon spleen, je recomptais nerveusement mes joies, mes manies et mes tics…Et elle m’arriva comme ça, en pleine face. Un télescopage brutal. Je tombai à la renverse, me relevai avec peine, avec un gros bleu sur le front.  Affolée, elle bredouilla un langage étrange, dont je ne compris qu’un mot sur quatre.

Mais elle avait une forme humaine. Un grand corps frêle enfoncé dans un immense manteau de laine bleu. Elle n’avait pas de traits connus. Avec ce teint livide, ses deux yeux creux, sa grosse bouche, ses cheveux qui changeaient de couleur toutes les cinq minutes et cette peau rêche et ridée par endroit. …Sans parler de son pantalon déchiré et de ses pieds fourchus.  Etait-ce un homme, une femme ? Je ne sais pas, je n’avais pas de lucidité envers cette forme. Pourtant, il y avait chez elle quelque chose qui m’était familier. C’est souvent comme ça, à chaque fois que je toise un étranger…Nous échangeâmes un silence courtois. Un silence de mort. Puis la forme se mit à rabâcher plusieurs fois la même phrase incompréhensible dans sa barbe, comme une formule incantatoire. Elle me regarda fixement. J’étais crispé mais séduit. Nous restâmes un bon quart d’heure à nous statufier l’un l’autre. Le temps pour le ciel de virer à l’orange et aux gens de la voirie de ramener leurs feuilles mortes aux arbres de l’automne.

Je la raccompagnai en bas de chez elle. Je frissonnai. Il était midi et demi. Elle me tira la langue, sortit les griffes, émit un rire sardonique et je sentis comme une morsure sur les joues. Elle me prit par la main et nous courûmes jusqu’à l’ascenseur. A peine ouverte la porte de son appartement, je l’entraînai dans l’ombre, l’agrippai, l’embrassai dans le cou, léchai ses lèvres, chauffai sa crasse. Ses joues piquaient un peu. Elle se moqua de moi, comme un amant fatigué…Pourtant je la pris fougueusement dans une espèce d’urgence délirante ; mais au bout de quelques secondes, un sentiment atroce me gagna. J’avais l’impression de m’être blotti, nu, dans la carcasse d’un bœuf à l’abattoir, englué dans la chair et les os gelés …Je me jetai par terre, horrifié. Mais qui était-ce ? A la place de son sexe, il n’y avait plus rien. Je vomis lentement sur la moquette. Elle rit très fort, en se tirant les cheveux.

Cette forme humaine me rappelait vaguement ma mère, qui haletait souvent après les coups de poings de mon père en furie, au fin fond de mon enfance. Ou alors un prof à l’école, un maton en prison…Dans la pénombre, il me semblai soudain voir une affreuse bestiole…Je remuai de l’air, je voulu me défendre, lui mettre une gifle, mais je n’y arrivai pas. Son image restait imprécise… J’avais soudain vérifié mes limites. La nuit tomba dans l’appartement. Elle m’invita à prendre un café dans sa cuisine, encombrée de cendriers et de cartes à jouer. D’un coup, elle devint plus complice dans la discussion mais toujours un peu indifférente ;  présente mais totalement insaisissable…

Non, ce n’est pas ça. En mémoire, c’est une autre horloge démente, dont le tic tac invite à la folie et qui succombe dans la maternité avancée du rêve…Elle me fit un autre effet.

Elle me confia ses doutes, ses espoirs de solitude, sa viande froide pour le plaisir et elle s’accrocha à mon cou, ivre d’avoir trop attendu les autres. Leurs limites constituaient sa vie. Elle disait : « j’ai la tête pleine de toile d’araignée (…), quand je sens la mort toute proche, je mets un masque de clown pour qu’elle me reconnaisse vite, mais elle s’éloigne, elle s’éloigne, la salope !! » La forme me parla de ses diamants frottés derrière un miroir, des livres de philosophie sous son oreiller, d’un numéro de fœtus oublié, de ses crises hyper-lyriques, de l’introspection des mouches, du sel iodé, de la lessive, de mes repas de famille, de mes petites lâchetés quotidiennes, de cette habitude dégoûtante de mettre les doigts dans le néant… Tout en se livrant, elle se grattait la jambe droite de plus en plus, le sang la démangeait sous une plaie purulente… Je l’écoutai, je l’admirai, je la trouvai à la fois grotesque et sublime mais toujours, toujours elle sonnait juste à mes oreilles. Elle me disait une vérité nauséabonde mais inimitable qui me collait à la peau et me pétrissait à l’intérieur de moi.

A l’issue de cette confession, elle pris ma tête dans ses mains, avec tendresse, et je la berçai. Avec délicatesse, la forme me pris dans ses bras, me souleva avec ses bras charnus et me déposa sur un lit de photos jaunies, entouré de jouets cassés. Nous fîmes encore l’amour mais cette fois en crachant par terre. Et ce fut encore plus violent, encore plus désespéré que la fois précédente. Mais quelle rage nous traversait ? Une seule envie nous pris : fuir dans le noir de la chambre, sur et sous le lit plus précisément. Comme c’était impossible, nous décidâmes de lécher les murs avec application. Après, nous retombâmes repus de cette intense activité de nettoyage par le vide. Folie, loufoquerie…le désir nous courait de nous acharné l’un l’autre à s’étonner le plus possible, à creuser dans nos êtres, jusqu’à mettre en exergue nos faculté de nous répandre dans le rien, le futile.

Il était déjà plus de minuit. Je l’ai senti si seule à ce moment là. Alors quoi ? Elle descendit de son immeuble avec moi, fit quelques pas sur le trottoir et tomba amoureuse d’une vielle passante qui sortait  ses chiens. Elle me cloua sur place et je restai hagard, comme contaminé par quelque chose qui n’existe plus. Je la vis partir sans se retourner et faire, dans ma tête, comme une illusion cruelle.  Je mis ma main sur la bouche et souri à l’intérieur. Je fermai les yeux, les deux pieds joints sur un caniveau. Je n’ai pas compris ce qu’elle voulait. Je n’ai pas compris ce qu’elle était. Je pleurai. Je retournai chez moi me coucher. Après une nuit sans saveur à retourner des cauchemars absurdes, le lendemain matin, au réveil, j’avais déjà envie d’une autre forme…Déjà…

Mathieu Brosseau & Philippe Rahmy | Néant_saccage

Néant_saccage est de ces œuvres rares, échevelées, radicales. De ces œuvres dont la littérature a besoin comme d’un bûcher, d’un territoire extrême, pour insuffler en elle une urgence renouvelée.

C’est une litanie terrible, qui repousse loin les limites de l’orthonormé. C’est un texte sauvage, incandescent, essentiel. De ces brûlots qui évoluent au voisinage d’Artaud, de Guyotat. Il ne sont pas tant, aujourd’hui.

Hors-Sol est très heureuse de présenter l’intégralité du texte, dont une partie a été lue lors de “La Nuit Remue 5” en juin dernier, puis transcrite sur le site de la revue Remue.net que nous remercions, et avec elle surtout les deux auteurs, Mathieu Brosseau et Philippe Rahmny.

Néant Saccage, vide à combler, baiser de la reine, je m’escalade en pensant à toi, que te dire sinon ton absence, à redire mieux,

A redire avec d’autres mots, quelle idiotie vaine – dira-t-on – pour mieux nous distraire de la vacuité des espérances vaines,

Néant saccages, pour tuer et retuer, les boîtes d’allumettes, les boîtes à sous, les boîtes crâniennes, je me profile vite, je m’arrête,

Je me sais dans un recoin d’espace vierge, je me tue, il paraît que cela est bon, je me délice dans un espace à contempler,

te donner ma parole, m’engager à te respecter et à te servir en tout et toujours, à te consoler, à te protéger du mal, à te demeurer attaché dans les bons et les mauvais jours, dans la prospérité et la détresse, dans la santé et la maladie, à te rester fidèle jusqu’à ce que la mort nous sépare. Je me lie à toi sans l’église de merde, ni la république corrompue, je me lie comme la foule se rassemble et se disperse, innocente de la putréfaction des corps et de l’affirmation de soi.

Mourir d’aventure dans un espace clos, mourir d’aventure dans une vie à soi, les sois pour se reconstruire,

Je me profile vite et m’arrête, il paraît que se trouvent là-bas la sphère de l’accomplir et la maladie de l’action, celle qui déphase,

Boîte crânienne, roulette russe, je t’aime, hasard de ceux qui n’en font pas, je ne suis pas le hasard de ceux qui font,

La délié, la touche, par le devenir, maladie du devenir, néant_saccage, tu vois les immeubles en face, ils sont là pour te devenir, ils sont là pour t’extraire d’une solitude à démettre,

je réponds à ton amour. Je suis le hasard de ceux qui font, remplaçant ce qu’ils perdent par quelque chose de plus précieux. La répétition me permet d’imaginer le temps, l’accumulation me donne l’espace. Néant saccage et le courage ténébreux mutilé jusqu’à la tête. L’indice et l’argument d’une loi élémentaire. Bruit à peine formé, roulement métallique d’un store. Je veux et j’ordonne ce gris uniformément sanglant entré par les yeux avec le pouvoir d’élire, et la rage folle instaure cette plus proche dureté, l’intelligence sans rien, une profondeur solide de limites, et l’agression de tout contre soi.

Néant_saccage, par en bas, par en haut, par le vide à devenir, je me crois fort, il paraît que c’est le temps qui m’agit, qui m’agite,

Que faire en désespoir de cause, je n’ai pas de cause publique, je vous hais, tant qu’il me paraît ridicule de vous vivre, singe savant,

je suis d’un intérêt, presque nul, je me digère en autant de cause à devenir, c’est la marche des monstres,

Nous nous effondrons, dans la peur, le peu, je me voue aux informes tonalités de l’être,

Je suis en demeure et me dis : meurs à chaque instant de verre, tu as les os qui craquent, tu as le nombre qui flanche, tu as l’idée d’un parasite de l’action…

Je t’offre ma vie sans l’anecdote de vivre… Le langage de la présence physique n’existe pas… Je rêve d’une écriture absente à la parole qui ne perde rien de sa rectitude et de son innocence en se parjurant. Je suis le parasite de l’action et de l’accompli, l’ennemi acharné de Zarathoustra, Dionysos, Wotan, de la puissance, de la facilité du cri et de l’émotion

Dont il faudrait se débarrasser, tu as l’idée, j’ai la marche, celle du cœur, je vous aime, par dessus les élans, mais que faire de l’amour délié,

Et puis la peur, le peu de temps, l’excuse du temps présent, que faire d’elle en ses actions, il y a une maladie de l’action, celle de n’être pas

la destruction de ce qui était destiné à durer, ce peu de chaque jour qui assure la survie de l’espèce. Il se peut que ceux qui auront survécu, les créatures de l’émail de chiottes rôdant vers le dôme, vers ceux occupés à manger, à lire les Essais de Montaigne, vous vous rendez compte, cette tenue de cols blancs, de machettes perlées aux griffes, aux cuisses et ces putains à museaux, de ces cages à voix serrées de colliers où pend la gourmette du cadavre, l’orteil raide, noir, onglé dans le pot à fraises, remuant pour les éclopés le spectacle de la rage au prix du caviar, la rage à la carte breloquée de putes plus propres que l’égout, disent certains, ou plus connes, ou simplement affamées, celles-là non plus ne résistent pas à la tentation de se faire du bien, qui n’est rien qu’un peu de pétrissure d’asile, tandis que les autres, ceux dont on annonce l’arrivée imminente, les sauveurs, se font attendre et que les putes s’empiffrent, c’est leur excuse, on peut leur pardonner, l’appétit, il faut en avoir dans le ventre pour commencer à faire des phrases, il faut en avoir dans le bide avant de foutre, il y aurait alors cette salle qui serait la réplique de ce qu’on appelle poésie et tout ça, il y aurait les lustres, ce fond de cale avec huitres sur boulevard fouetté, cette parole que je te donne aussi, cette façon de jurer, de te jurer fidélité, il n’est pas question qu’elle se tienne à distance de l’image qui frappe les esprits à défaut de frapper au portefeuille cette faune vautrée dans la distraction qui veut qu’on lui en mette plein la vue, qui en veut pour son fric, tu relis Dos Passos et tu piges, tu vises ces gus à cul plat, le froc baissé, le pli dégagé derrière les oreilles, tu vises la danseuse aux cuisses de banque, et en face, lorgnant le buffet en vitrine, ces débarqués d’Argentine, de Chine et d’Ecosse, tous ces rouquins huilés flairant la bonne occase au coins des boulevards, déboussolés, se foutant sur la gueule avec les mecs du coin, ceux de Gentilly descendus en traversant les étangs de la Bièvre, un panier de glace sur l’épaule, tu vises le tableau quand le bourgeois rentre de le l’opéra, une grognasse sous le coude, et puis, soudain, le peu, le peu, la peur serait entrain de lire les essais de Montaigne, cet essaim désespérant l’esprit humain. Je n’aurai de paix avant que toutes les abeilles aient été noyées dans la fontaine, et, avec elle, la société terrifiée par le démon. Il faut du temps pour changer la vie en histoire. Il faut encore plus de temps pour que cette histoire descende au niveau de la rue. Je n’ai d’autre parole que sociale.

Violence pour permanence, il paraît que d’autorité, il n’y en a qu’une, une pour parfaire la voix, une et unique voix de l’être en demeure, je me violence, je vous violence, il y a des actions pour se taire, des fantômes pour se faire, l’urgence du témoignage, ce qu’il faut pour être, on dira que les fantômes, et bien, ça sert à ça,

Ça sert, bien heureux de la multitude, à dire ce qu’il y avait avant, pendant et après, un sablier, quoi, Néant_saccage, pour se faire, violence dans la boîte, dans l’espace qu’elle contient, dans l’espace qu’elle détient, souffre en surface, une boîte d’urgence, un truc à part, une solution dans laquelle se dévide toute violence,

Je me sens heureux, je me sens joie parmi vous, pour vous, j’ai la joie laiteuse, une solution du devenir, tu te trouves parmi les autres, en suspens, j’ai la violence sèche et aqueuse, une pourriture de l’être

Un glacier devenu, in extremis, une boue infâme, faut-il paraître pour mieux se retrouver ? Casse, casse des miettes, casse des chiens, casse des vipères et des venins, casse Casse des gueules cassées, casse la frontière des anges, casse ce qui te sépare, casse la vipère d’ange, casse et relève-toi

Casse et saccage les territoires du vide remembrés, casse et puis récupère les adieux au drame, l’action pour se faire, dis adieu à ce qui te fait, dis adieu à la cassure, ne te souviens plus de rien, ne te souviens plus, ne te souviens, ne te, ne

Néant saccage

je te cherche, nous avons la mort lente et le nombre. A la question « où vas-tu ? », ça répond invariablement « à l’explosif ! à l’intégral ! », une tiédeur liquide, longtemps couvée, maintenant expirée, divisée par trois coutures, gant sur l’asphalte, se détachant par lamelles ou terrasses d’un vert tendre de rizière. La promenade s’achève ici, au pied de ce muret, sur une impression de déjà-vu et dans un silence absolu, jusqu’à l’embouchure. Je n’ai de parole que sociale. Tracking automatique des ondes radio. Toi, tu as des choses à dire, je le vois bien, tout le monde sent que tu en as gros sur le cœur, c’est pourquoi je te donne ma parole, c’est pourquoi je resterai à tes côtés quoi qu’il arrive, vide, creux, absolument disponible, envers et contre tout. Mais il m’est impossible de te répondre, alors je me soûle devant la télé qui me pompe, qui m’aspire, vide, creux, la peau du ventre piquée sur les vertèbres battues par le flot visuel et sonore.

Homme de vers, tu sortiras de tes combes, de tes pantalons pour mieux t’asseoir, pour mieux te distraire, il faudrait qu’il y ait un arrosoir pour t’extraire l’eau qui te gangrène, et te repousse, et te vitupère,

Enfant, tu disais avoir un père, tu disais qu’il était possible de s’éloigner du centre,

Aujourd’hui, tu signales qu’il n’est plus possible de se détacher de la gravité,

Dieu est gravité sauvage, et le vide a ses fonctions,

Partielles en états d’âme, que faut-il faire pour se joindre à la danse des prieurs sauvages,

Enfant, je m’économisais dans un puits sans feu, un distraire sans poche, un accoudoir du vide, une poche fermée,

Une accusation des sphères de l’accomplir, homme de verre, tu te casses, fragile, pour mieux t’accomplir,

Et tu meurs, homme de vers, jusqu’à ce que les vers te démangent, en contrepartie, d’une peau qui se disloque,

Un appareil digestif, une apnée dans l’air de mourir, une apnée aérienne, je meurs de mourir, à chaque moment de

Vive action, celle qu’on ignore, sur la plume d’un destin à recouvrir, une plume d’oie, un morceau d’éponge,

Une cassure sur les os du corps, je me mets à la place du serpent de mer, je me mets à la place de tout un devenir,

Je m’aime dans ce travestissement des sphères,

Celles qui n’ont pour devenir, que celle de la connaissance, un puits sans feu, un organe sans voix, je m’imagine sans voix,

Un soir à la campagne, dans un morceau d’éponge, une pluie de feu, un intra-extra qui me figure, je parais être sans voix,

Elle est cassée jusqu’à l’aube, elle est ce devenir torride, que seuls les paysans sauvages ont su porter, elle est mes os,

Ce poids d’os, cette marmaille, cette enfance, du puits sans feu, cette excroissance, ce vouloir indistinct,

Je veux, je veux, te vouloir dans le puits sans feu, je veux, je veux,

Je veux, je veux t’apparaître comme une vipère céleste, celle forme la voûte, je veux, je veux te retirer l’immondice de tes poches,

Nous sommes tous des immondices de la parole, nous nous côtoyons, nous nous centrons en autant de sphères sauvages,

Il y a autant de connaissances, qu’il n’y a de vous, il y a, il y a autant de peur qu’il y a de peu, la peu, la peu, la peur,

La délié, de morts et de travestissement, je m’aime dans le décor céleste des immondices de la santé,

Celle qui se targue de devenir, l’être en suspens, l’apparence de celui qui se dénoue, la prière, la seule,

L’apparence du visage, celui qui obtempère, celui qui dit, la voix, la voix épaisse d’avant la sphère,

Et si ta voix prenait l’apparence de ta connaissance, qu’y aurait-il à démarquer dans le registre des âmes ?

Il faudrait un ascenseur pour te porter vers les étages. Et quel pourrissement d’âme pour supporter la santé ? Le père des larves, la reine des fournis, dorment sous la terre, au bord de l’étang. Qui songerait à leur donner un nom ? Je suis le Fils de Dieu et je demeure à nouveau parmi vous. Pourtant, vous restez sans amour, car j’ensevelis ma parole dans une terre désolée. Même celui qui aura semé en Dieu, ne moissonnera que de l’humain ; et quand je mourrai, mon Père disparaîtra avec moi, et toute chose avec nous — je suis venu rompre mon serment, mais mon Père ne veut pas votre mort ; c’est pourquoi il m’a fait une peau de verre, pour qu’en me voyant, vous puissiez Le voir à l’intérieur de moi, et pour qu’en me frappant, vous puissiez me détruire ; ainsi l’Ange exterminateur que Dieu vous envoie est aussi le plus vulnérable des hommes — ma loi est l’absence de loi, ma justice l’absence de justice — vous venez armés de pierres et repartez en pleurs — plus rien n’est bâti, ni défendu ; vous ne portez plus Dieu, ni en esprit, ni en parole. Qui se prévaudra d’une quelconque autorité et s’avancera pour prendre la parole, qui prétendra imposer sa loi ou agir au nom de l’idéal, qui se voudra donneur de leçons, détenteur du savoir, montreur de merveilles, me trouvera en travers de sa route, porté par les réquisitions secrètes de ceux qu’une injustice insurmontable, qu’une naissance disgraciée, qu’un manque d’amour, de talent ou de forces, réduisent au silence. Parler est une tâche sacrée que l’écriture couronne. Devoir, peur, famine, peu importe la raison qui pousse une créature à mordre. L’écriture pourchasse les méchants, et les frappe avec une égale violence, combattant le mal intérieur et extérieur qui les corrompt de vouloir, comme de faire régner, l’ordre. On ne devient pas écrivain, on naît affublé d’une corne à la place du cerveau, pour éventrer les gens.

Des pâleurs indistinctes, des angoisses fulgurantes, au sein des trous sans faille, une alerte donnée par le feu,

Misère de l’arrogance, misère de la sépulture, misère de l’endroit qui te donne pour vivant

Encore

Et s’il fallait se mourir, pour mieux vivre d’arrogance sauvage, j’utilise le même lexique que le vers disgracieux,

Je suis en phase avec le démon des sphères, celui qui souhaite la rechute des alcools forts,

La prégnance des indélicates prières de la conciliation, je m’aime en désespoir,

Je m’aime, si je peux m’inscrire en défaut parmi vous et vos dieux, en minuscule, parmi les toits du monde,

La peur, la petite, la croix, je ne suis pas croyant, je suis ce qui me détermine, dans un contour de voix,

Une petite peur, un tic de s’apercevoir, je m’aperçois, je me tire dessus, tu armes, tu cibles et tu tires,

La balle commet ce crime de l’adultère, ce crime, ce peu, cette peur, ce corps qui s’agace dans les territoires du vide,

De l’agence des territoires du risque, ce corps qui s’émeut en désespoir de cause, il n’y a plus de cause,

Je suis un mécréant, un sauvage, je bois, je tue, je salope dans ton ventre, je gueule et m’immondice,

Je transfère les qualités à mon double sauveur, je parle et me tue, je me tire, je tire cette femme entre les essieux,

Je m’ennuie et me tire, je bois l’eau des rivières creuses, je casse tes actions,

Dans une action bien criante, mes eaux de verre, celles qu’on ignore, mes eaux de verre, celles qu’on traverse

A coup d’étalon, celui qui paraît au-dessus des vagues de l’accomplir, je me tue, je rigole, d’action en action,

Il y a le lieu des âmes mortes, il y a le lieu de hémisphères froid, froid, froid, comme dirait mon père,

tu m’aimes ?

Au centre des centres, tu m’aimes, à chaque soir démembré, à chaque soir détroussé,

Je m’aime dans le paradis, des eaux qui claquent et disent ce qu’il me reste à vivre,

Tu dénombres ? Tu comptes, il me faut un compteur.

Néant_saccage, courte paille, il me faut un arrosoir pour mieux te distraire, carrefour des mondes peuplés, Néant_saccage, je massacre le néant du dire, pour mieux faire,

A qui tue tue, à qui mieux mieux, tire de tirer, fabrique l’action d’avant l’accomplir

Il y a toujours un devoir qui s’accomplit, une promesse qui se réalise, toujours la promesse,

On dit que, quelque part, réside la fleur d’avant-naître, celle qui d’action se forme en ventre et en ventre,

On vitupère les poissons d’organes poisseux, sexe long de la charité, tu veux que je te donne ?

Il y aurait une pitié qui s’organise, il y aurait un carrefour à traverser, une vie à vendre, tu veux que je te donne ?

Oui, je veux. Que ce mariage me tienne, me garde, m’enchaîne, me chienne, me chaîne, m’assène le fond, les bords, les angles, les clous, les coups et qu’il m’aliène le sort. Je vois la terre promise, la mienne, la chienne, la chaîne, la haine, la peine et le squelette du non-moi. Un nom se promène ou vole ou s’évapore, donne-lui apparence légère, insecte ou gémissement. Donne-lui vie, je le ferai durer.

Quoi ? Un poisson d’argent, une vente d’armes, des actions qui t’autorisent, tout se forme et se transforme dans l’autorité,

Sauvage d’avant-naître, qui te graisse l’essieu ?

Qui de toi ou de moi, parfait son origine, comme autant de nombres à compter, à recompter, sans foi, mille moi ?

Qui ? Il faudra faire la part de l’origine, Néant_saccage, je casse mes vitres et me remplis d’aube froide, je me mort, à travers ce qu’il reste de nombre,

Il faudra compter l’origine et percevoir ce qu’il reste du naître, ce qu’on en voit, ce qu’on en imagine, ce qu’il reste des nombres, sablier des neiges chaude,

Je me corps dans l’abstinence, je me transbahute, loin des corps, il y a une réalité qui s’imagine loin de moi, dans la pâleur des sois imbibés, d’alcools et de manques, de fortes doses de transport,

D’urgence, on m’accompagne à l’hôpital, c’est le lieu des transfères, j’accompagne la bête, celle d’abstenir,

Je t’aime de me désirer, y a t-il un accord à parfaire ? Balle dans tête, néant_saccage, bête noire, boîte crânienne, il se peut que nous n’arrivions pas au bout du jeu,

Il se peut que nous fassions le jeu des témoins, ceux qui ont vu et disent par silence, par touches de silence, appuyés.

Sur le front du crâne, je me vitupère, salope, singerie, signerie,

A en produire des signes

Je n’imagine plus parler en ton absence. Néant saccage. J’implore ton aide.

Néant saccage, il y a des meurtres organisés par les bons soins de ma femme, ma peau de femme, mon ignorance, mon obscur devenir, ma femme, ma mie, mon angle, ma morale,

Que puis-je pour toi, je te montre le scarabée, la sauvage bête d’accomplir, il y a un drame de l’action, vous le savez

Comme Dieu, d’être toujours en retard sur la Parole, Dieu est un monstre et nous le montrons je m’aime de désespoir, je m’enquiquine sauvage,

Il me paraît insignifiant de contrefaire les béances du signe, je me singe, et toi tu te parfais,

Je me signe et toi tu te travestis, tu t’escamotes, sec, en ta demeure, celle de l’être, c’est toujours une demeure, celle de l’être, c’est toujours un mourir précédé d’un dé,

Non d’un dé à coudre mais d’un dé de hasard produit par le vent des signes,

Signe des enchantements, parfait produit de la Beauté, celle qu’on ignore, la déjà sue, la pauvre beauté, la minuscule, la peu, la peur de la beauté, la sauvage dans la sauvage, tu me dis des mots d’amour,

Tu me dis : TOI, je te dis qu’il est encore un signe précurseur, c’est l’action antérieure, l’action que recouvre cette présence de la mémoire,

C’est pourquoi il demeure nécessaire de s’écrire, ventre au vent, perdu d’âme fleuri, dans un temps qui n’est plus, dans l’avance du temps, le soi se pénètre de langues neuves,

C’est la verge, c’est la vulve qui détient le secret de l’apesanteur, c’est elle qui finalise le coefficient de toute marée, ô lune, combien je te hais,

C’est la pénétration dans l’action qui m’émeut, et me chante, c’est la pénétration dans le nom de l’avancée, dans l’action, c’est le dard à la place du crâne qui me tonne,

M’est-il plus nécessaire de t’entendre ou de t’écrire ? Ma parole est sans semence, la vie plus certaine que la mort. Par texte, j’entends la forme définitive d’une expérience qui, à supposer qu’elle soit possible, définit le cadre strict dans lequel un événement unique est amené à se reproduire.

La vie se casse au profit de l’écriture qui se casse – la suite, dont je sens qu’elle demandera un engagement personnel que je veux différer aussi longtemps que possible, cherchant mon lieu dans la rage d’emboîter les événements réels dans la folie de raconter, sans avoir besoin d’en venir au fait, ni de me demander si une succession de mésaventures peut se trouver théâtralement liée aux décisions importantes d’une vie, si le flic de l’autoroute que je suce chaque mardi et jeudi sur le parking de l’aéroport, si le prêtre qui m’a violé derrière le projecteur super-8 durant les cours d’instruction religieuse, dans cet institut pour gosses de riches, vingt-cinq ans plus tôt vers le même aéroport, si le russe qui m’a étranglé en se branlant dans mon oreille et que j’ai fini par poignarder, si le professeur de mathématiques appelé à mon chevet alors que j’étais alité pour des mois, qui rythmait mes récitations à coups de langue, peuvent expliquer de manière convaincante, c’est-à-dire sans recours à la psychanalyse ou à la poésie, mon besoin de violence.

Multiplication à l’infini, pour te dire, pour dire la croissance de tes cheveux dans l’abîme du temps, multiplication des organes dans ceux que l’on ne sent plus, à l’intérieur, à l’intérieur du territoire du vide, je m’en veux

Il paraît, qu’à l’inverse, nous aurions pu recevoir quelques dons de ce qui n’existe plus, un peu de mémoire en échange d’un peu d’organes, c’est chose faite, c’est chose dure, c’est chose crue, c’est chose d’ivoire, c’est chose excellente,

Il paraît que nous aurions pu prévoir le désastre avant de le survivre, il y a quelque chose qui me chagrine dans le train des choses, sur le chemin qu’elles prennent, leur sinuation, leurs contours et ce qui les font

Néant escape

Par ce trou, quiconque se montre tel qu’il est, doit être appelé animal. Nous sommes les chiens de nos voix intérieures, elles nous tiennent dans l’illusion de choisir et nous jettent d’impact en impact, de défaite en défaite. Contrairement à toi qui travailles à ton salut, je n’ai d’autre parole que sociale. Je ne sais pas quelle chose est excellente, je ne connais pas ma condition, ni mon rang sur l’échelle des valeurs. Ce que j’ai reçu en matière d’organes ne suffit pas pour faire un homme. Limites au-delà desquelles soi devient autrui.

Tu veux t’en sortir, de ta condition, tu veux t’en sortir, de ton antre, de ton carrefour, pieds de grue, tu veux t’en sortir, il paraît que tu veux t’en sortir,

Sortir de soi pour faire du moi ce qu’on n’advient pas, pour faire de soi ce qui advient ‘malgré’, pour le soi le devenir, un rien tambouille, un rien croquemort, un rien esclave

Je sors, je parcours les villes lunaires, pas une personne, pas un chat, une ombre, un chien, une tuerie, je chante ce qui me tue ou me tuera, je me réjouis de cela, on dit que la mort y a fait des petits, des petits de la mémoire

Je sors et m’échappe, il paraît qu’il y a des vases clos, qu’on peut en sortir pour en retrouver un autre, de vase en vase, de source en source, de fontaine en fontaine, il paraît qu’on peut en sortir par le silence ou le vacarme de l’eau,

Le silence de l’eau qu’on effraie, le silence de tout un royaume, le silence qu’on peut aimer, le silence amer, le silence qui nous charge, et que l’on charge d’une amertume qu’il faut impérativement décevoir, une amertume qui ne va pas de soi

Le vacarme de l’eau qui se défile, qui coule, dans la fontaine et se rechute et se claque, je lui dis d’aller parler au vent, de lui dire ce que l’eau a sur le coeur, ce que l’eau ne permet pas de faire, je dis à l’eau de se parler à elle-même et de se tutoyer

comme chaque fois que je me dédouble, pas moyen de redresser, je me vois en toi comme je me vois enfant à Brooklyn où toute cette histoire de violence a commencé à cause d’un pigeon, d’un moineau ou de n’importe quoi de blessé traînant sur le trottoir, expliquant le reste. Il y a toujours un reste, sautant d’un programme à l’autre, cette viande psychique qu’on ne peut faire taire, carcasse de répulsion murée là, avec le sentiment d’exister, le sentiment du corps, la place, le poids des organes, la rondeur de l’esprit qui les voit et qui les palpe, le crépuscule magnifique à cette hauteur de connerie, l’eau jaune dans laquelle toutes ces familles sont en train de se noyer, l’eau jaune, sans métaphore, la pisse vraie, la vie simple. La vie des gens simples qui ne parlent pas la langue de ceux qui écoutent l’émission, de celui qui leur fourre un micro sous le nez.

Un homme baragouine quelque chose en espagnol : avant on vivait pauvres, maintenant ce sont les maladies, la grippe porcine sur la route fédérale 140, direction La Gloria, les cuves, l’épicentre, le premier malade, Eduardo, douze ans, son fils adoré, il ne sait ni chanter, ni rien de spécial, mais il a guéri, il cumule le porcin, l’aviaire, l’humain, la combinaison qui a permis au virus de muter, de percer la couenne du cochon aux abords de l’odeur des cent mille porcs qui sont abattus avant l’âge de six mois, de percer la peau de ce gamin qui n’a pas l’âge de mourir, qui n’a aucun talent particulier sauf le foot peut-être, et l’éloquence, cette éloquence qui trouble ses parents, il faut voir à quoi ils sont habitués, cette platitude sous un ciel fin de bêtes, il utilise des formules mouvantes, module, va dans les coins, les pleins, les déliés, rien d’exceptionnel, trotte, c’est toute la langue qu’on entend, pareil que les insectes, il n’est pas celui qui invente, il y va, les autres existent, lui non, juste noir, luisant, doré, il bifurque, avorte, mais n’hésite pas, le geste sorti chair, partout sur son terrain, enfin ce n’est pas pour ça qu’il s’en est tiré, maintenant assis au bord des cuves, cinq ou six millions de porcs, mais aujourd’hui le peuple se soulève, le peuple c’est trop dire, les habitants, quelques uns, à peine, l’indifférence, la peur, trop fortes, ils ont été frappés, intimidations et tout le bazar, mais plusieurs villages ont participé à la résistance dans l’enceinte des cochons crevés, différente de celle des excréments, dit Don Vincente, le père, voilà comment on économise les frais d’un incinérateur, l’ami. La putréfaction s’infiltre, mouches et chiens errants, le gouvernement prétend, mais je ne comprends pas ce qu’ils disent. Elles sont scellées, ces cuves, huit mètres par trois, remplies d’innombrables cinq cent cadavres de porcs dans chacune des fosses, tout s’infiltre, la nappe à dix mètres de fond, la fosse à cinq mètres, alors… Nos enfants, d’ailleurs, la pourriture et le gouvernement, sur les berges des seringues. Gaz, ammoniaque, hormones, antibiotiques, lagons d’oxydation, les résidus solides sont déversés dans les champs, le reste s’infiltre. Il y a toujours un reste. Autrefois, avant l’implantation, tout était sain, dit le père, normal quoi, on se flinguait pour des causes justes, parce qu’on ne supportait plus le goût du pain au raisin, des trucs du genre. Mais maintenant, putain, maintenant. Le ministre avait expliqué sans aucun doute, les prélèvements comme veut l’OMS, cinq cent personnes, les prélèvements, il me semble, je crois.

On plie. On salue. On s’en va.

Tu veux sortir de la prison, tu veux, tu veux, il y a des trombes d’eau qui se faufilent, doucement, à l’encontre des vagues, il y a des gouttes de pluie qui se libèrent, des larmes qui se défont,

Que je disjoncte ? Que je perde la tête, la frileuse, la perle, la scansion, que je perde un câble, une nausée sur ma tête, une référence ténébreuse, si je disjoncte c’est pour mieux vous définir, Madame, pour dire du vous et du toi, pour me parfaire d’ignorance, tu m’entends ?

Que je disjoncte ? Pourquoi pas, pourquoi ne pas, pour le néant_saccage, pour la frime, pour la firme, pour en découdre, pour ne devenir qu’une note en bas de page, que je disjoncte pour la malle, pour casser du vide, être un casseur de néant……………………………………… un remplisseur

Benoît Vincent | Novembre c’est moi(s)

1. |

1. 1. |

1. 1. 0. |

1. 1. 1. 1. 1. 0. |

Comme un programme | |

Comme un programme en langage binaire. | || |

Comme si ||| comme s’il y avait de la joie dans la répétition. Du binaire. || || | | comme si la litanie des chiffres, celle qui s’érige en rythme, comme si des bras levés ou des éclats d’obus, ou comme des bâtons, des lances, des fusils dressés pour | || C’est une troupe, un régiment, un convoi, une horde. Les hommes : leurs armes font comme des statues ou des piliers, avancent comme scolopendre ou scutigère, et dans leur dandinement articulé et ridicule, la tortue ou la quinconce, ils cherchent à reproduire la maison. Il se réclusent, tout encombrés de leurs armures ou leur harnachement, dans le domestique. |

Joie dans la répétition. Two words falling between the drops and the moans of his condition ||

Cette meute bâtit son propre monument. | || | || ||| Leurs corps tranquilles-sans souffle, deviennent la raison pour laquelle d’autres montent au front. Ce dehors ils en font un dedans, ce dedans est leur dehors, ils rythment. || || | || Binaire. Rythme. Battement. || ||| | |

Le monument est la maison de la guerre. Ce qui est se meut dans l’alternance des 1 et des 0, dans le binaire, le rythme ou le battement, c’est tout le possible de parler, d’écrire. Des traits noirs sur du papier blanc. || 11/11 ça me parle. | 11/11 c’est mon mois, c’est moi(s). || | || | || ||| | 11/11 c’est lili. | || |||| | || lIlI. || | ||| Tout se répète. Tout se reproduit. | || | ||| || C’est tout le possible de (se) reproduire | ||| | || || | || | |

Ma question est grave, terrible. Elle est le malheur de ton existence. Elle met en doute ta réponse. Regarde la ville, les noms des rues, les monuments. | || | || || Ce monument. Je suis ce monument, de colonne érigées, de bras levés, de fusils dressés. Les pieds battent, les cœurs pulsent, le régiment, la cohorte, la litanie avance. |

« Novembre c’est moi ! » Novembre c’est moi, et chaque année je répète ce rituel à présent bien établi. La rencontre du maire, du conseiller qui se dit général, du sénateur. Leurs mains moites et leurs cheveux gras. L’obséquiosité de leur trompettes. | || | ||| | | ||| Code || || || | | || || | || | | ||| | | Leur regard livide et obscène. | | ||| Barre | Qu’en savent-ils, au fond ? | | Quelles obsèques ! Chaque année remettre le couvert et quand je rentre, éméché, du monument, je ne peux que m’assoir devant le manoir, sur le monticule ou dans le gazon, en songeant aux espoirs des hommes jetés dans la boue comme des chiffons qui se déchirent. ||

L’espoir est une denrée périssable, voilà ce que je dis, et je ||

Ma vie entière s’est placée devant moi comme un fantôme. Flaubert, Novembre.

Laurence Morizet et Benoît Vincent | Rhizes

Laurence Morizet, photographe et céramiste et Benoît Vincent, écrivain, qui ont déjà participé au premier dossier, produisent ensemble de petites plaquettes de texte et illustration. Après Pholques, publié en 2009 à compte d’auteur, ils profitent de cette thématique pour présenter leur nouveau travail : Rhizes.