Archives de l’auteur : admin

12. Portishead, Portishead, 1997 | 68. Björk, Homogenic, 1997
BV

Il faut bien que la période des fêtes serve à quelque chose, aussi nous nous sommes dit, à la rédaction (de cette chronique), qu’on pourrait pour une fois faire faux-bon au hasard, et choisir, pour les cinq dernières semaines de l’année, celles du mois de de décembre, cinq disques parmi nos préférés, qu’ils aient ou non 5 sur 5, clôturant ainsi la troisième année de cette chronique. Comme pour le 100e numéro, où nous avions choisir Dark side, et comme nous venons de voir le 150e, Check your head, et puisque en effet seuls deux disques de cette suite royale sont tombés du cornet à dés (à 1000 faces), Low, Brilliant corners ; nous pouvons alors nous concentrer sur ces cinq pépites — à notre avis non objectif mais sincère.

 

J’hésitais entre ces deux perles (d’ailleurs de la même année, et du même mois ! sortis à une semaine d’écart), que sont Portishead et Homogenic. J’ai constaté que j’avais déjà traité de Portishead, pour leur premier album (Dummy), mais plutôt que de les évincer, j’ai décidé de de faire une chronique double car en effet je vois difficilement comment ne pas parler de l’une sans parler de l’autre… « C’est Noël avant Noël ! C’est le vendredi noir ! » Sticazzi.

 


 

Ces deux albums représentent pour moi à peu près la même bousculade (ou accolade). Arrivés à un moment charnière de ma vie, où je commençais à abandonner l’idée bête et méchante (adolescente en somme) que les machines nuisaient à la musique (via notamment IAM, toujours la même année). Mais c’est aussi un moment où je commence à conduire — je le dis incidemment. Avec l’ami S (celui de Beggar’s banquet), nous sommes partis quelques jours en Bretagne via la Charente, et ce fut notre tout premier voyage, seuls, et véhiculés. La musique trouve dans ces espaces seuls et véhiculés un environnement favorable.

L’âme, dont les boyaux sont fluides et élastiques, profite alors de cet habitacle pour ensemencer les prés du destin.

J’avais acheté le Björk par curiosité… en grande surface ; je trouvais la pochette aussi moche (surtout le brillant) qu’intrigante. Quant à PH, il faisaient déjà partie de mon monde grâce à leur précédent — Björk pas encore ; j’avais bien noté l’engouement des revues et des auditeurs avec Début et Post, mais je n’ai pas apprécié ces albums avant un moment.

Bien sûr les deux univers sont différents, voire indépendants. Techniquement, esthétiquement, il n’y a pas beaucoup d’accroche entre les deux ; la noire nostalgie de PH n’est pas la verve joyeuse de Björk. L’implication, l’implication de l’une et des autres, l’horizon, sont divergents. Björk propose une machine de guerre vaguement drum’n’bass (Goldie ?) enrichi des cordes d’Eumir Deodato au service de la communion — elle est fondamentalement holiste et, au moins jusque là, relativement positive (c’est vrai que c’était le gouvernement Jospin). Avec une honnêteté désarmante, elle passe en revue un certain nombre de ses blessures et traumas (dont le suicide de son harceleur qui a tenté de la supprimer à Londres), sans jamais entrer sur le terrain du pathétique, du thérapeutique (Bachelorette) ; malgré son excentricité feinte (sa bonne humeur), elle parvient à ne jamais tomber dans le kitsch, au contraire.

Portishead à l’inverse, poursuit son sillon travaillé dans les remugles psychopathologiques ; nettement plus misanthrope, même noir ; l’album n’est pas tranquille (,i même énervé), il est hanté. Technique très particulière : Adrian Utley et Geoff Barrow ont préparé leurs pistes en enregistrant en amont les parties instrumentales ; il n’y a que deux samples dans tout l’album (les cuivres de All mine sont de vrais cuivres, par exemple). Ces strates forment une espèce de chambre d’écho, close, inquiétante, où vont ensuite s’échiner les machines et la voix affolée, le texte de Beth Gibbons. Celle-ci cisèle des sortes de petits poèmes, un peu gothiques, un peu formalistes, d’une sobriété haletante, qui font les comptes d’une société, des relations, d’un destin commun entravé (c’est vrai que c’était le gouvernement Jospin). Là encore, la sincérité est entière, poignante, et la posture retenue, jamais vulgaire.

 
En Montagne noire
les virages de pluie
et brouillard
ont laissé une petite chambre
sous les toits
vide et encore chaude
de la forme
du couchant

 

Ce sont deux albums en miroirs, qui sont pratiquement parfaits d’un point de vue sonore (évidemment la production est impeccable dans les deux cas, et les interprétations).

Les deux morceaux Seven months et Five years :

For as long as I have tried
And as low as I can be
I will never resign myself
From the trial I seek
What’s so scary?
Not a threat in sight
You just can’t handle
You can’t handle love

Ce sont deux pierres miliaires qui ont marqué leur époque, mais sans lesquelles, probablement, notre monde ne serait pas là aujourd’hui (c’est vrai que c’était le gouvernement Jospin).

NB Les deux albums ont fait l’objet d’une lecture dans Pistes et sillages : Homogène et L’embouchure. C’est dire.

 

 

 

2. The Rolling Stones, Beggar’s banquet, 1968 | BV

Il faut bien que la période des fêtes serve à quelque chose, aussi nous nous sommes dit, à la rédaction (de cette chronique), qu’on pourrait pour une fois faire faux-bon au hasard, et choisir, pour les cinq dernières semaines de l’année, celles du mois de de décembre, cinq disques parmi nos préférés, qu’ils aient ou non 5 sur 5, clôturant ainsi la troisième année de cette chronique. Comme pour le 100e numéro, où nous avions choisir Dark side, et comme nous venons de voir le 150e, Check your head, et puisque en effet seuls deux disques de cette suite royale sont tombés du cornet à dés (à 1000 faces), Low, Brilliant corners ; nous pouvons alors nous concentrer sur ces cinq pépites — à notre avis non objectif mais sincère.

 


 

Et nous commençons par cette surprise de la Souche : j’aime vraiment beaucoup les Rolling Stones, que je continue à suivre, jusque dans leur plus étonnantes embardées (comme cet hommage à Clifton Chenier avec Steve Riley). Mon album favori est Exile, évidemment, ou bien Sticky fingers, ça dépend de l’humeur. Mais j’adore Tatoo you, Some girls et même Black’n’blue qui vient de ressortir et dont on peut mesurer l’extrême attention au son et à la production (Charlie, putain !).

Mais quand il s’est agi de passer au grill, eh bien c’est Beggar’s banquet qui est sorti en tête du lot ! Dois-je dire que ce n’est pas mon préféré ? Tout ça ne veut rien dire ! D’abord il est extrêmement bien enregistré, au moins aussi bien sinon mieux que Fingers, et mieux que Let it bleed, et évidemment Exile (qui est une bouillie sonore).

Mon ami S. l’avait en vinyle (sans sa version à la pochette censurée, faire-part blanc), et dans une boum, il l’a mis. Je ne sais pas si je connaissais déjà les Stones, mais j’ai tout de suite adhéré au projet.

Certes Sympathy for the devil (et Street fighting man peut-être, les deux simples) sort un peu du lot de ces chansons très bluesy-country, tout en étant encore fièrement européen. Ce qui frappe en pus de la qualité du son, c’est la netteté des morceaux, leur implacable modernité (pour 1968). Il y a des balades exceptionnelles comme No expectations, Jig Saw puzzle, des blues rageurs comme Stray cat blues, déjantés comme Parachute woman ou plus inspirés comme Prodigal son (reprise de robert Wilkins). L’engagement politique de Street fighting man ou Factory girl, culmine dans l’étonnant Salt of the earth, chanté par Keih Richards ; il n’est jamais déplacé ou ridicule ; les textes sont carrément à la hauteur (et le seront jusqu’à Angie à peu près). Même la chanson la plus potache, Dear doctor, n’a aucun défaut. Le groupe est uni, resserré (après le nimp beatlesien du précédent album), concis et à trouvé sa forme. Le monde devra désormais compter avec les Stones, ils ne rigolent plus ; et BB est le premier d’une quadrilogie unique en son genre.

Il y a toute la hargne refendue d’un Richards qui s’affirme comme auteur, la gouaille d’un Jagger qui s’échappe du lyric, le solide de la section rythmique, évidemment, et sans doute aussi, l’ombre évanescente d’un Brian Jones, qui est en train de s’évanouir — pour le pire et le meilleur — étrange destin similaire à celui d’un Syd Barrett (la même année d’ailleurs). L’une des autres responsabilités est certainement portée par Jimmy Miller, dont la verve ne commencera à s’épuiser qu’après Exile (Angie quoi). Enfin, comme dans la chanson que j’ai choisie, le piano (« boogie psyché ») du très grand Nicky Hopkins.

 

 

406. Andre 3000 & Madlib, Otis Benjamin, 2019 | BV

 


 

Un omni que cet album, qui est sorti uniquement sur le net, et n’est pas l’officiel album solo de l’un des Outkat qu’on attend depuis longtemps.
Un hip-hop sérieux, écrit, percutant, servi par les nappes sonores (enchaînes) du génial Madlib, avec les apparitions de Big Boi, Raekwon, Snoop Dogg, Devin the Dude & Q-Tip. Le tout est certainement de grande qualité et il n’y a pas grand’chose à jeter — même le côté moelleux fonctionne, et n’écœure pas.

J’ajoute que la version que j’ai possède un piste bonus (que je n’ai pas comptée) et une piste que j’ai considéré comme lameilleure, donc tout ceci est ) prendre avec des pincettes — et ce n’est pas la version officielle du Tube…

 

 

260. Beastie Boys, Check your head, 1992 | BV

 


 

Beastie Boys a représenté une intéressante charnière entre ce qui se tramait dans les années 90 comme mouvement pop d’ampleur et une veine beaucoup plus intime, du pur hip-hop urbain de la fin des années 80 ; bien qu’initialement tentés par le rap, les Boys s’orientent vers une espèce de fusion qui touche, peu ou prou, à tous les styles de musique populaire…

Lorsqu’il tomba dans notre escarcelle, nous restions un peu décontenancés, mais bien obligés de suivre le rythme, d’autant que de nombreux éléments le rattachaient à quelque chose de plus foncièrement rock (extraordinaire Lighten up ou POW qui feraient rougir un Manu Chao chez les Black Crowes). Surtout, le groove irrésisitible de Funkie Boss, In 3’s, nous ravissaient ; ensuite, des morceaux plus complexes, flirtant avec le low-metal voire avec le rageagainstthemachine-genre (Time for livin’), le funk (Stand together, géniale, Groove Holmes), complètent cet opus — qui au demeurant comporte vingt titre !

 

773. Bobby Womack, Across 110th Street, 1973 | BV

 


 

Un autre presque classique de la soul, la bande-original d’un obscur produit de la blaxploitation, qui voit parmi les meilleurs compositions de Bobby Womack. Si la production est impeccable, l’écriture, accompagnée (et l’ensemble conduit) par J.J. Johnson (le tromboniste de jazz), est parfois limitée par le genre ; mais la chanson titre reste l’une des meilleures compositions de Womack.

 

387. Millie Jackson, Caught up, 1974 | BV

 


 

Arrivé tardivement dans mon pavillon et la Souche, cet album de Millie Jackson grimpe aisément les marches du rythm’n’blues.

Dans The rap, on a une excellente démonstration de ce qu’on appelait « rap » à l’époque et qui est un peu sa spécialité, l’artiste ne pensant pas pouvoir être capable de chanter correctement… Et ce fut un succès, grâce notamment aux reprises de Bobby Womack (I’m Through Trying to Prove My Love to You) ou de Bobby Goldsboro (Summer (The first time)), mais surtout (If Loving You Is Wrong) I Don’t Want to Be Right, de la Stax et porté au firmament par Luther Ingram

Cet album qui a dû hanter une partie de ses contreparties mâles (Hayes, Brown, tous !), ou même, plus récemment, Adrian Younge et Ali Shaheed Muhammad. Noter qu’il est une espèce de narration autour du triangle amoureux, comme le montre la très aimable pochette.

 

 

573. Jeff Buckley, Graceland, 1994 | BV

 


 

Un autre ovni qui a renversé le monde entier — mais pas aussi durablement que les hénaurmes IAM, ou Manu Chao qu’on a vus récemment (évidemment d’autres avaient Nirvana ou Massive Attack).

Je ne reviens pas sur l’histoire du fils de Tim Buckley, qui pose cet opus sur la face du monde, et disparaît quelques mois plus tard. Tout le monde l’aimait et l’écoutait. La production est classeuse comme rarement, je crois me souvenir que le Page/Plant qui lui était contemporain était le seul à pouvoir rivaliser.

Tout le monde l’aimait, et les boues de la Wolf River l’ont mordu et happé à jamais ; reste le temps qui passe, et le désincarne un peu, tout en lui donnant consistance (le figerait-il ?). À l’écoute aujourd’hui, la musique souffre de trop de passages et peut-être, malgré tout, de cette production un peu trop léchée. Restent les chansons, une bonne part sont de petits joyaux ; et la voix, dont il disait qu’elle avait beaucoup de Siouxsie.

Un second album, conçu avec Tom Verlaine, ne verra pas le jour.

 

 

185. IAM, L’école du micro d’argent, 1997 | BV

 


 

Un plaisir et un honneur, et une responsabilité, parler de ce disque, qui est un chef d’œuvre, et qui n’a pas bougé, dans l’esprit et dans la forme depuis sa parution en 1998. Tout le monde connaissait IAM et Je danse le mia, et tout le monde les appréciait, mais L’école du micro d’argent a mis tout le monde d’accord.

Petite expérience personnelle : à cette époque, je renâclais sur toute la musique non instrumentale — un débat totalement inutile — et je n’arrivais pas à écouter du hip-hop. Mais j’ai craqué et pour ne pas me faire pécho (je n’assumais pas) j’ai acheté la cassette de l’album. J’ai adoré les paroles, les sons, les mix et les scratchs et les samples et, bien évidemment, les percussions (disons), du Tempo et surtout de Demain c’est loin.

Ce dernier morceau, bien sûr, leur tout meilleur, est une claque poétique et musicale.

Autre petite expérience personnelle : une dizaine d’années (la parution de l’École), j’adore cet album et je reste un peu sur ma faim avec les albums successifs (pour ne pas dire presque vexé) ; je donne des ateliers d’écriture dans une téci et nous parlons poésie ; et je balance l’une après l’autre Ces gens-là et Demain c’est loin ; les gamins restent stupéfaits par l’interprétation de Brel… et moi je reste stupéfait de leur connaissance des paroles de Demain c’est lin par cœur !

Dis ans après, je le constate à nouveau : cet album est devenu une pierre angulaire de la « culture hip-hop » (si elle existe)n comme What’s goin’ on (1971, #127) ou London callin’ (1979, #391) si on veut. Il y a un avant et un après. Il y a identification, et une inscription notable. Avec la parution, l’année suivante, du disque homonyme du Suprême NTM (#418), la scène « urbaine » se retrouve durablement vitrifiée, au moins jusqu’à l’émancipation de Booba.

 

 

947. Kevin Koyne, Marjory Razorblade, 1973 | BV

 


 

Ah, le hasard nous ramène dans le folk, la même année que Solid air (#444)… mais dans une veine nettement plus… potache ou, à tout le moins, expérimentale.

Disque vénéré pour son proto-punk, composé de plus de vingt chansons, certaines n’excédant pas 1 minute 30, comme il se doit, et totalement british. Mais enfin, ce long recueil présente de nombreuses dimensions pas seulement contre-culturelles ou anticonformistes. Marlene, le « tube » par exemple, est une chansons « normale » ; elle s’expose à côté de Marjory Razorblade, une délirante évocation psychépunk folk ; l’évocation d’une société appréhendée et en majeure partie rejetée s’épanouit dans les titres « sociétaux » comme Eastbourne Ladies, Everybody says, qui touchent jusqu’à la moelle…

Remarquons l’excellente pochette de Barney Bubbles (NME, Dmaned, Costello) (et moderne avec ça !), et notons les trois reprises : un traditionnel, et deux titres de la famille Carter (je ne parle pas, évidemment de Jay-Z et Beyoncé, mais du groupe de country des années 30 à 50), démontrant la complexité d’un univers différent à première vue.

Ressaisissons-nous avec l’hilarant Good Boy

 

 

361. The Presidents Of The United States Of America, The Presidents Of The United States Of America, 1995 | BV

 


 

Voilà un disque qui se veut potache, et qui finit — surtout au regard du long temps passé depuis — beaucoup plus fin et solide que prévu.

À la blague : « aujourd’hui on est plus près de 2050 que de 1995 », les gens de ma génération (X) tordent le nez : « Meuh nooon… » Et puis ils blanchissent. Ah si.

Les années 90, finalement, c’était juste après les années 80. Pas beaucoup plus loin. Il n’y a pas beaucoup de temps (passé) entre Brothers in arms (1986, #1306) et Nevermind (1991, #164) (cinq années !). Et il y a eu une déconstruction patiente et progressive, avec Daydream nation (1988, #687), Automatic for the people (1992, #393), Debut (1993, #529) (je cite sans trop réfléchir).

Les Presidents etc. déboulent là-dedans, pondent leur disque, et s’en vont. Ils ont eu une carrière, oui, mais consciente de la chance accordée par les tubes de ce premier disque (Lump). Ils se confondent assez vite avec l’énorme bataillon de guitare fuzz enrôlées sous la bannière du post-grunge et ils se dispersent aisément dans les esprits, et les oreilles, entre ennui, mépris, voire ressentiment.

Mais cet album, initialement porté par la vague grunge de Seattle (Peaches), est assez malin pour ne pas se prendre au sérieux tout en étant consciencieux de ses qualité à la fois typiquement punk (la sobriété ? de Stranger, Dune boogie, la reprise du MC5 (?), mais finalement presque tous les morceaux) et moderne (le « beckisme » de l’étrange Boll weevil, mais aussi Body, Naked and famous mais finalement de presque tous les morceaux). Après coup, ce qui frappe est la valeur des morceaux, c’est-à-dire leur construction, leurs mélodies, et même peut-être ou presque, leur paroles. Et aussi leur caractère d’hymne, de riff ou de gimmick frappants, en quelque sorte de… fable (et cela combine leur nom même, et mon approche critique de la contre-culture, surtout américaine).

Un bon disque, en fin de compte, bien meilleur que les milliards de copies de Nirvana qui ont inondé le marché dans ces (lointaines) années-là.