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277. Eugene McDaniels, Headless heroes of Apocalypse, 1971 | BV

 


 

Un album méconnu et une pépite du funk (le morceau Headless heroes), qui n’hésite pas à explorer des territoires parfois un peu plus blancs (Supermarket blues) pour délivrer un message d’une rudesse sociale remarquable.

Connu pour son parcours de chanteur, puis ses travaux avec Roberta Flack, McDaniels devient un chantre de la cause noir-américaine, ce qui le jette un tantinet dans la discrétion, tant sa plume est critique et acérée. La musique de l’album est excellente, et exigeante ; les paroles sont sans illusion, mais pas sans énergie (le morceau sur Mick Jagger (himself), Jagger the dagger, est assez époustouflant : Jagger doing the devil dance / Just a victim of circumstance).

C’est un album qui doit être diffusé et mieux connu, qui arbore fièrement les revendications et les atmosphères du genre.

 

 

363. Lou Reed, Berlin, 1973 | BV

 


 

On a évoqué dans une précédente chronique Metal music machine, qui est une aberration, et on est encore loin des chefs d’œuvre de Reed, Transformer (#267, 1972) et Coney Island baby (#1169, 1975). C’est Berlin, un album qui ressemble un peu à Transformer et Rock’n’roll animal (#992, 1974), mais avec une couche en plus : Bob Ezrin. C’est d’ailleurs le succès de Transformer qui a produit Berlin, et l’échec de Berlin qui a suscité Rock’n’roll animal.

Bon Ezrin est l’homme qui a réduit The wall (#328, 1979) en débris ; un arrangeur classique, qui a donné au rock un enrobage philharmonique, dont il se serait sans doute volontiers passé — mais, dans le même temps, qui lui va comme un gant, il faut le reconnaître.

Reed voudrait donc faire son disque le plus personnel et le plus ambitieux. Or si les chansons sont parmi les mieux écrites de l’auteur (Oh Jim, Caroline says, stratosphérique The bed), la production (parmi les musiciens, des pointures telles que Jack Bruce, Aynsley Dunbar, Steve Winwood, Tony Levin) lui confère subitement un pompier qui au final dessert (Lady day, Sad song).

 

 

390. Paolo Conte, Paolo Conte, 1974 | BV

 


 

Il y a deux albums de Paolo Conte qui s’intitulent Paolo Conte ; on les distingue par l’ajout de la date, 1974 et 1975. Celui-ci est donc le premier, et c’est donc aussi le premier de l’auteur.

Mais Conte est déjà actif depuis un moment dans l’ombre (Adriano Celentano, Patty Pravo, Caterina Caselli, Enzo Janacci), et il a eu le temps, durant ses activités, de composer des morceaux, dont plusieurs classiques ici (La fisarmonica di Stradella, La ragazza fisarmonica, Lo scapolo et Onda sur onda, par exemple) et surtout d’imaginer une forme qui soit pour le moins géniale, cet apparent crooner chansonnier jazz de ballo liscio, en réalité un chroniqueur acéré et presque punk.

Obstinément indifférent aux modes, ce premier disque (à 37 ans) marque le début d’une carrière qui offrira peu de coups bas, respect.

 

 

467. The Sex Pistols, Nevermind the bollocks, 1977 | BV

 


 

Il fallait bien y passer.

Voici l’un des exemples les plus éclatants de l’arnaque du rock’n’roll en tant que musique populaire.

Lorsque je le découvris la première fois, je m’attendais à une espèce de bombe inaudible de larsens et de virulence ; j’ai été à la fois déçu et agréablement surpris de cette suite de morceaux tout à fait dans la veine du rock classique qu’ils prétendaient déboulonner. Certes, Respectable ou When the whip comes down sont des réponses du berger à la bergère et sont donc influencés par la menace qui se profile sur le front du punk, mais ces morceaux des Stones tant honnis n’ont rien à envier à ceux-ci, des Sex Pistols, ni ceux-ci à ceux-là, c’est bien la même énergie qui est ici en lice. Surpris agréablement car les morceaux sont tout à fait valides d’un point de vue musical, textuel et de production.

Mais déçu, également, car de musique transgressive, pour moi, alors, pas de trace ici (il faut dire qu’il y avait Nirvana à l’époque, qui avait poussé un peu plus loin l’exigence — nevermind, lol) ; aussi faut-il dire aussi que Malcom McLaren nous a brisé les bollocks fin pour nous avoir fait croire — et à eux aussi — à un Johnny pourri, à un Sid vicieux, alors qu’on venait juste (moi à l’époque, enfant) d’apprendre le destin de Brian Jones ou Syd (l’autre) Barrett, ou le rôle des Andrew Loog Oldham ou Phil Spector dans la machination de stars. Probablement l’ai-je entendu à un moment non propice.

Mais c’est un très bon album. J’ai presque envide de dire que c’est un très bon album EMI. Mais ce n’est certainement pas un disque de punk aussi fort que Marquee Moon ou même London callin’ — si on reste dans les statures « officielles ».

 

 

895. Umar Bin Hassan, Be bop or be dead, 1993 | BV

 


 

Un album presque classique de hip-hop américain ; Umar Bin Hassin est l’un des Last Poets, cet incroyable assemblage de beaux-parleurs de la street.

Concoctant son album solo, il s’entoure de pointures de l’époque, notamment Bootsy Collins et Bernie Worrel de la funkadéclique de George Clinton, sous la férule de Bill Laswell (dont il faudra qu’on reparle un jour, qui a produit quantités d’artistes aussi divers qu’Archie Shepp ou Sonny Shamrock, John Zorn ou Whitney Houston).

Reprenant et développant le son qui faisait la marque de fabrique des Poets, percussion africaines et élocution-message à la Scott-Heron, le tout enrobé de machines et de musiciens solides, cette pièce est le témoignage qui fait le pont, le croira-t-on, entre blues et gangsta rap.

 

 

262. Namas Pamos, L’odeur d’un cri, 1997 | BV

 


 

Une fois n’est pas coutume, je propose ici un disque, pour débuter l’année, qui est l’un de mes meilleurs compagnons de vie (il a lui aussi eu droit à son Pistes et sillages), et ceci sans qu’aucune raison objective ne peut soutenir cette proposition.

Enfin tout de même, si : une production impeccable, bien meilleure que sur les autres disques du groupe ou plumitifs plus ou moins similaires.

C’est un drôle de disque, pratiquement introuvable aujourd’hui, dommage. Je l’ai découvert lors d’un mémorable concert dans une salle non moins mémorable, le Bled, à Souspierre, dans la Drôme.

Je ne suis vraiment pas connaisseur de ces groupes de rock très très souterrains, d’inspiration punk et tzigane et folklorique et un peu ska, et je ne saurais plus bien relier cette formation aux autres, plus connues, de l’époque, VRP ou Suprêmes Dindes, par exemple.

Si je me concentre sur le disque, il est bien difficile de décrire cette masse de son et de texte : des textes en français mais aussi en une langue imaginaire, vaguement orientalisante, steppique ; des sons de musique rock-jazz avec de forts accents folkloriques donc, et tziganes, je l’ai dit, mais aussi une vraie recherche qui confine au jazz et à l’electronica.

On a l’impression d’une mise en abyme, un groupe de la banlieue de Florac se fait hacker par une peuplade balkanique ou caucasienne revendicative, engagée et énergique, et les détourne de leur classique rave-partie.

Une étincelle à la Michaux nourrit des textes parfois absurdes et souvent cruels et déconcertants, puis c’est un samizdat de revendications territoriales et de lices chamaniques dont l’auditeur sort aussi ragaillardi que joyeux.

Un mot sur la production, donc parfaite ; section rythmique à l’os et son précis, instruments non électriques captés avec goût, voix et le reste s’ensuivent. Un disque étonnant, unique, à mettre entre toutes les oreilles, d’ici et d’ailleurs.

 

 

6. Kronos Quartet, Early music. Lachrymae antiquae, 1997 | BV

Il faut bien que la période des fêtes serve à quelque chose, aussi nous nous sommes dit, à la rédaction (de cette chronique), qu’on pourrait pour une fois faire faux-bon au hasard, et choisir, pour les cinq dernières semaines de l’année, celles du mois de de décembre, cinq disques parmi nos préférés, qu’ils aient ou non 5 sur 5, clôturant ainsi la troisième année de cette chronique. Comme pour le 100e numéro, où nous avions choisir Dark side, et comme nous venons de voir le 150e, Check your head, et puisque en effet seuls deux disques de cette suite royale sont tombés du cornet à dés (à 1000 faces), Low, Brilliant corners ; nous pouvons alors nous concentrer sur ces cinq pépites — à notre avis non objectif mais sincère.

 


 

Cet autre disque est, une fois encore, l’une de ces pièces maîtresses qui vous chamboulent pour la vie. Je l’ai utilisé également pour Pistes et sillages II

Je note que j’ai intégré le disque en forçant un peu la règle de la Souche, puisqu’il est stipulé dans le Code de copropriété qu’on ne devrait pas y trouver de pièce classique — les interprétations modernes étant des interprétations modernes (des reprises), les interprétations originales manquantes, et le concept de « disque » pas tellement de mise.

Le cas de Kronos Quartet est un peu particulier, car ces messieurs-dames ont multiplié les collaborations avec des artistes de la culture (de la musique) dite populaire, et ont repris, version cordes, plusieurs artistes de la Souche : Thelonious Monk (Monk Suite, 1985), Jimi Hendrix (Purple haze sur leur album homonyme, 1986), Sigur Rós (Kronos Quartet Plays Sigur Rós, 2007), Television (Rubáiyát: Elektra’s 40th Anniversary, 1990) et même Dylan — et ici Moondog. Enfin, nombre d’artistes de la Souche ont collaboré avec des auteurs de musique savante, Arvö Pärt, Terry Riley, Philip Glass, Keith Jarrett pour ne citer que des noms connus. Et quelques auteurs sont également des « classiques » : Luke Howard, Ryuichi Sakamoto, Jon Hassel, par exemple.

Sans vouloir se justifier à tout prix, il apparaît assez logique de les y inclure, et avec cet album récital ou pot-pourri, ils ont tapé fort. Il y a d’autres albums de ce type dans leur discographie, mais ils n’ont pas la puissance, la cohérence et l’intelligence de Early music. C’est comme s’ils avaient mis là leur morceaux préférés et plus représentatifs, comme une compilation, mais avec une thématique prémoderne commune qui est proprement inouïe et littéralement ravissante.

Il y a treize auteurs ici (et deux traditionnels anonymes, de Tuva et de Suède), dont certains sont arrangés par le quartet (Pérotin, Machaut, Schnittke), d’autres par d’autres musiciens. On retrouve un corpus d’avant l’âge classique et corpus contemporain, démontrant par là que la musique modale, l’avant-garde ou le contrepoint allient deux époques fort différentes, et fort perturbées, mais avec une espèce d’esprit paradigmatique commun (thèse que j’ai porté dans mes premiers travaux critiques, ce disque à l’appui) — enjambant allégrement et les continents (ou presque) et surtout le XVIIIe et le XIXe siècles (Partch faisant le lien d’ailleurs assez directement).

Qu’on en juge : Cassienne de Constantionople (+/- 807-+/- 864), arr. Diane Touliatos, Hildegarde de Bingen (1098-1179), arr. Marianne Pfau, Pérotin (+/- 1160-+/- 1230),Guillaume de Machaut (+/- 1300-1377), Christopher Tye (+/- 1500-avt 1573, John Dowland (1563-1626), Henry Purcell (1659-1695), Harry Partch (1901-1974), arr. Ben Johnston, John Cage (1912-1992), arr. Eric Salzman, Louis Hardin, a.k.a. Moondog (1916-1999), Alfred Schnittke (1934-1998), David Lamb (1935), Arvo Pärt (1935), Jack Body (1944-2015).

Le résultat est époustouflant. Il y a là de grands morceaux « classiques » , comme Psalom de Pärt ou Flow my tears de Dowland, célèbres et célébrés je veux dire, et des pièces plus secrètes absolument immanquables (précisément celui de Partch, mais aussi la longue litanie de Schnittke).

L’esprit chagrin aurait voulu en plus un morceau de Monk ou de Chostakovitch ou bien un morceau de Feldman ou de Górecki, mais on les trouve d’ailleurs par ailleurs dans leur longue œuvre de cinquante ans… et cet album n’est même pas à la moitié de leur carrière !

Ce disque est un pur chef-d’œuvre, et mériterait d’être distribué dans les églises, les écoles et sur les aires d’autoroute.

Un mot encore sur le genre : la musque de chambre, et sous la forme du quartet ou du quintette de cordes, représente pour moi une dimension supplémentaire du réel, sans laquelle non seulement celui-ci serait incomplet, mais cruel, sans laquelle je n’aurais jamais pu écrire ou produire ou vivre quoi que ce soit. La cinquième saison, ou le cinquième élément, ou la résolution de toutes les énigmes de l’univers, tient uniquement dans cette théorie des cordes.

Le quatuor de chambre est la raison pour laquelle l’être humain est ce qu’il est : une extension de l’univers vers le secret des aubes et crépuscules, et la magie du sang.

 

 

La maison qui se moque d’elle-même | HPJ

La maison a l’air de se connaître elle-même, elle regarde la vie qui l’investit comme elle entendrait le souffle des histoires qui jamais ne s’épuisent mais finissent par s’endormir dans son immense grenier de souvenirs accumulés. La maison séduit par son accueil discret, énigmatique, comme un monde qui a toujours été là, et qui vous attend parce que le connu et l’inconnu méritent la même hospitalité. Telle une légende ouverte à tous les courants d’air, elle semble absorber les chimères des uns et des autres. C’est le lieu de tous les inconscients qui naviguent dans un temps indéterminé.

Elle se présente plutôt d’une manière abandonnée, au bout du monde, prédisposée à s’offrir à l’exil des mémoires. Elle laisse entendre à qui veut bien l’écouter : vous êtes d’ailleurs, vous vous sentez bien d’être là parce que vous étiez déjà là avant d’arriver sans même le savoir. Ou bien : vous avez la sensation d’être déjà venu là, vous reconnaissez le lieu même si vous n’êtes jamais venu. La maison vous accueille sans vous faire de politesses, et les fenêtres pourtant fermées, elle garde cet étrange sourire qui vous donne un léger froid dans le dos tout en en vous rassurant par sa présence mystérieuse et atemporelle. Elle a l’air vide, abandonnée, destinée à devenir une ruine, mais elle est bien là comme si sa déchéance apparente restait une affaire bien classée. Lieu idéalisé de fêtes de famille, elle a été investie par d’innombrables cérémonies d’anniversaire en se jouant de toute solennité. Elle a ses revenants, vous en connaissez certains, et même si vous ne les avez pas connus, vous avez amené vos propres revenants, ceux de votre mémoire comme si vous aviez l’intention de leur faire visiter les lieux car la maison accueille tous les revenants même s’ils viennent de l’autre bout du monde. Ils se rencontrent d’abord dans l’immense escalier qui mène au grenier.

La maison s’entretient elle-même. Elle conjure avec une persévérance incroyable tout signe de sa propre déchéance. Ses lézardes se font de plus en plus rares, et quand des murs menacent de s’écarter, elle rétablit l’équilibre en transformant les fentes en sources d’aération. Au grenier, on voit bien qu’il faudrait un sacré cyclone pour que la gigantesque charpente s’envole dans le ciel. La maison donne une figure très particulière de l’éternité : la vision de son atemporalité est plus essentielle que l’image trop convenue de sa durée possible. Elle est là comme si elle avait déjà été là, son devenir (ou son destin) est d’être toujours là tel un leurre impossible à détruire.

La maison ne peut que se moquer du monde, les histoires qui s’entrelacent font sa vie, même celles qui n’ont pas encore eu lieu en elle, ont déjà leur place. Telle une boîte à histoires, elle offre son décor comme un paysage amovible.

Quand je suis seul avec elle, elle m’observe, elle me connaît bien, elle me fait peur, une peur peu ordinaire, qui ressemble plutôt à un jeu de provocations. Elle m’effraie et me protège de l’effroi qu’elle me provoque comme si elle manifestait sa tendresse par des signes de sollicitude cachée qui chaque fois montre qu’elle ne veut pas que je meure. Je me demande si elle compte sur moi pour préserver son immortalité. Avec elle, j’aurais au moins appris à m’autoréparer. Je ne dis pas que je parviens à faire des fissures de mon corps, des sources d’aération mais elle me donne un modèle d’auto-équilibre presque inquiétant. Quand je suis seul avec elle, elle entretient un silence qu’elle ne cesse de me contraindre à rompre par la voix de jérémiades des revenants qui en écho dans ma tête anéantit toute apparence du vide. Plus subtil encore : elle présente les impressions de silence, d’abandon et de vide pour mieux les inverser en exaltation de la vie, utilisant leur puissance comme le secret même de son énergie. Que faire quand tout ce qui ressemble à la mort éclate de vie, quand l’abandon même devient l’origine de l’audace de vivre ?

À la tombée de la nuit, je suis seul, je gravis lentement les marches de l’escalier, dans l’antichambre, déjà plongée dans l’obscurité que les faibles lumières électriques éclairent peu, je m’apprête à ouvrir chaque porte des chambres inoccupées. Je rends visite à tous ces revenants auxquels je peux encore donner un nom. C’est la féérie des visages en images comme dans une galerie de portraits. Je ne m’attarde pas, je ne fais que passer. A mi-parcours, sur un étroit pallier, je regarde pourtant plus longuement une photographie des tours de World Trade Center à New-York, avant que celles-ci ne fussent détruites par des avions. Je me retourne pour entrevoir à quelques mètres, deux grandes photographies de la mer prises par un ami. Et dans le couloir plus haut, je suis interpelé par la statuette d’une femme qui ressemble plutôt à une sorcière furieuse. C’est une œuvre de ma femme défunte, qu’elle a réalisée quand elle était en colère contre moi.

Cette balade, je la fais chaque fois que je vais quitter la maison. Il m’arrive aussi de la faire quand je suis là, bien là comme si je visitais un musée habité par des esprits qui reconnaissent ma présence. Je pourrais prendre peur, mais si je m’abandonne à leur apparition, ils m’apaisent en m’attirant. Et je sais qu’ils vont m’accompagner à Paris où je retourne. Ils ne me quitteront pas. Tels des escargots de la mémoire, ils transportent la maison sur leur dos.

L’été dernier, avant mon départ, à la fin d’un orage, des bourrasques ont traversé la pièce où je reste assis dans un fauteuil. Je regardais la colline, j’attendais de l’air pour respirer, pour sortir de cette sensation d’étouffement que l’angoisse augmentait, quand, soudain les six fenêtres de la porte qui donne sur le jardin, se sont effondrées. Elles ont littéralement volé en éclats. J’ai ri, j’ai senti mon rire provoqué par cette merveilleuse manifestation de l’ironie du sort. La maison venait de me dire : « toi, tu veux partir, tu veux me quitter, voilà ce que je te laisse en souvenir. Tu l’auras bien cherché ! Ce n’est pas la catastrophe finale, c’est seulement un signe du destin ! » Je suis resté en silence tandis qu’à l’intérieur de la maison, le vent est venu me frapper le visage m’offrant en même temps comme une survie de la respiration. Un coup de désastre peut-il sauver la vie ?

 

14. John Coltrane, Sun ship, 1966 | BV

Il faut bien que la période des fêtes serve à quelque chose, aussi nous nous sommes dit, à la rédaction (de cette chronique), qu’on pourrait pour une fois faire faux-bon au hasard, et choisir, pour les cinq dernières semaines de l’année, celles du mois de de décembre, cinq disques parmi nos préférés, qu’ils aient ou non 5 sur 5, clôturant ainsi la troisième année de cette chronique. Comme pour le 100e numéro, où nous avions choisir Dark side, et comme nous venons de voir le 150e, Check your head, et puisque en effet seuls deux disques de cette suite royale sont tombés du cornet à dés (à 1000 faces), Low, Brilliant corners ; nous pouvons alors nous concentrer sur ces cinq pépites — à notre avis non objectif mais sincère.

 


 

C’est peut-être l’un des disques les plus ardus à écouter de toute la Souche, avec quelque œuvre d’Albert Ayler ou Music metal machine de Lou Reed !

Mais dans le même temps c’est l’un des plus beau manifestes free dont j’ai connaissance ; Colrane est au sommet de son art et on dirait que, libéré de ses obligation opératives : A love supreme (#81) et Ascension (#… 1!) sont réalisés (mais ne sortira que l’année suivante), et Meditations (#441) arrive, tout ceci en cette même année 1965. Ainsi s’engage-t-il dans sa propre liberté de liberté.

Sur la base de quelques notes et parfois d’un seul accord, il peut miser sur le groupe qui l’accompagne depuis plusieurs années, McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones, et leur évidente télépathie musicale.

Jones et Garrison trouve toujours un moyen de débunker le contrepoint de Coltrane, tandis que Tyner le seconde dans sa folie sans le perdre de vue. Dearly beloved ou Attaining donnent des exemples plus lents de cette salade, tandis que Ascent qui démarre sur une contrebasse d’une simplicité et d’un groove déconcertants, se termine en jungle sonore inspirée.

Quant à Sun ship, qui ouvre l’album, elle incarne le feu qui anime le dernier Coltrane et qui revendique son intégrité presque mystique non dénuée d’une certaine rage — comme, dans un autre registre, Amen, qui le clôt, s’autorise cette synthèse du swing mué en astucieux et espiègle free.

Sun ship est du dernier meilleur Coltrane — il ne sera même publié qu’en 1971, posthume (enregistré en 1965) et fait de Coltrane le nouveau roi du free, au-delà de l’avant-garde qu’il menait déjà depuis plusieurs années. Il ; le morceau éponyme sera repris par Marc Ribot avec Henri Grimes (?) au Village Vanguard…

 

 

25. Wynton Marsalis, In this house, on this morning, 1993 | BV

Il faut bien que la période des fêtes serve à quelque chose, aussi nous nous sommes dit, à la rédaction (de cette chronique), qu’on pourrait pour une fois faire faux-bon au hasard, et choisir, pour les cinq dernières semaines de l’année, celles du mois de de décembre, cinq disques parmi nos préférés, qu’ils aient ou non 5 sur 5, clôturant ainsi la troisième année de cette chronique. Comme pour le 100e numéro, où nous avions choisir Dark side, et comme nous venons de voir le 150e, Check your head, et puisque en effet seuls deux disques de cette suite royale sont tombés du cornet à dés (à 1000 faces), Low, Brilliant corners ; nous pouvons alors nous concentrer sur ces cinq pépites — à notre avis non objectif mais sincère.

 


 

C’est l’un de mes disques de chevet ; je l’ai traité dans Pistes et sillages, et je ne me lasse pas de l’écouter, découvrant toujours de nouvelles choses.

Paru après City movement, un autre double-album thématique, In this house on this morning, double donc, retrace le service complet d’une messe baptiste ou quelque chose dans le genre. Je suis peu versé dans la religion américaine, surtout gospel, et je crains que ne m’échappent de nombreuses nuances. Il y a trois mouvement (activités) et cette séquence forme une espèce de menu fil narratif entre les pistes.

Il ne m’échappe pas toutefois que les compositions sont absolument géniales, assez hagardement roboratives et fichtrement difficiles à décoller de son oreille mentale.

Un certain nombre de thèmes récurrents sont préparés longuement durant plusieurs morceaux (The lord’ss prayer, les deux Altar call, Hymn, Benediction), et préparent ce qui est le clou du disque, la longue suite de près de trente minutes In the sweet embrace of life qui est l’un des tout meilleurs morceaux de la création intergalactique.

Call to prayer et sa trompette distordue donnent la clef ; il y a des morceaux qui, partis d’une base blues donnent ce qu’il y a de mieux de recherche contemporaine, et d’autres avec d’évidentes allusions à la tradition (Local announcement, In this house, chantée par Marion Williams, Uptempo posthude).

Et puis il y a In the sweet embrace of life, qui est donc une petit chef d’œuvre en trois parties (la trinité) ;

Embrace commence par une longue exposition chant/contrebasse de Reginald Veal, à qui va venir peu à peu se mêler le piano d’Eric Reed (invité pour l’occasion), pour lancer une machine ce qu’il y a de plus swing. Les solos s’enchaînent et la voix revient, comme un dernier bénédiction du père (Father). Son est un autre boogie maléfique, si j’ose dire, qui file à cent à l’heure (il est lui aussi un écho à la tradition), tandis que Holy ghost poursuit ce rythme effréné dans le swing ; mais cela ne s’arrête pas là, le thème est encore présent dans Invitation qui se termine sur une espèce de solo de tambourin (Nerlin Riley) secondé par le piano et qui enchaîne sur le point culminant de l’album, véritablement touché par la grâce, le riff implacable de Recessional ; pur bonheur de blues, il exalte un long solo de piano encore, puis un travail plus ou moins improvisé des cuivres (citons-les, à part la trompette de Marsalis, il y a Wess “Warmdaddy” Anderson aux saxophones alto et sopranino, Todd Williams au soprano et au ténor et Wycliffe Gordon au trombone), qui s’éparpillent et sont toujours ramenés par le piano, comme un berger derrière son troupeau ; c’est l’occasion d’un nouveau riff associant le tambourin, puis les claps de mains et chœurs gutturaux, totalement hanté et entêtant.

Après Recessional, on traîne encore un peu (comme à la messe, après la communion il faut patienter pas mal)… mais on est resté abasourdi par la quantité d’évidentes inventions que s’est autorisé Marsalis, précis et sérieux, mais qui se laisse ici aller à une impressionnante inspiration.

Il existe des captatins en live où l’on voit qu’il n’y a pas grand chose de laissé au hasard, de ce chef d’œuvre hélas trop méconnu.