Le vieux renard édenté erre au bord de la route. Je l’observe depuis
la borne sur laquelle je me suis assis pour reprendre ma respiration.
L’automne a commencé, les feuilles des arbres jaunissent, je vois
advenir ce que j’ai toujours vu, je peux fermer les yeux, la vision
répétitive du temps qui passe crée peu à peu sa propre invisibilité.
Goupil efflanqué s’engage sur la route, il ne la traverse pas, il tourne
sur ses pattes, fait trois ou quatre pas en arrière et tourne sa tête
vers moi. Un geai vient de se poser sur le poteau d’une clôture. Suis-
je certain des couleurs de cet oiseau ? La distance ne me permet
pas de distinguer le gris foncé d’un bleu vif. Parfois, je me dis :
« qu’ai-je vraiment vu dans ma vie ? N’ai-je pas tout inventé ce que
je voyais ? Pourtant il y a des choses qui se sont imposées, des
choses que je n’ai pas décidé de voir… ». Le vieux renard s’est
couché dans le fossé, peut-être est-il aveugle.
Dans le ciel, les nuages s’unissent les uns aux autres, esquissent
d’étranges visages qui se mettent à danser. J’entends sa voix dans
un lointain qui se rapproche de mes oreilles et sa voix crée mon
absence. La violence du monde s’est retirée, au silence se substitue
le léger bruit de fonds d’une nature qui n’aura jamais cessé
d’épouser son temps. Je ne sais pas si je parviendrai à me lever, à
quitter cette borne devenue archaïque avec sa couleur jaune
destinée à la signaler dans la nuit. Que restera-t-il de nos amours si
je ne suis plus là pour y penser ?
66Devant mes pieds, un lézard s’étire. Pourtant, il fait trop froid pour
qu’il puisse, comme à son habitude, s’étirer au soleil. Depuis mon
enfance, j’ai toujours été fasciné par l’idée ou le fait que le lézard
abandonne sa queue à la main qui lui tire dessus. C’est, dans mes
pensées, la plus grande aventure de la vie. Cette faculté de se
séparer d’une partie de soi-même sans en éprouver une souffrance
radicale me rend perplexe. Car la queue repousse… La queue
réapparaît comme si elle n’avait pas disparu. Ce mouvement
magique m’a hanté, et je me suis dit que le lézard était le symbole
d’une mise en négation de la mort simplement comme phénomène.
J’ai vécu avec cette idée qui se fondait tout naturellement sur un
fait, sur un acte originaire. Un mot savant et bizarre venait le
signifier : l’autotomie. La capacité qu’aurait un être vivant de se
séparer d’une partie de lui-même et de ne point en subir des
conséquences désastreuses. Une véritable magie salvatrice de la
métamorphose.
Alors, une buse s’est posée sur un fil électrique. Nous nous sommes
regardés, je n’étais pas une proie, je n’étais qu’un prédateur parmi
d’autres. Je dois avouer que l’idée de la prédation ne m’effleurait
guère, j’avais plutôt la certitude d’avoir échoué là, sur la terre,
expulsé à contre cœur du ventre de ma mère. J’ai observé l’envol
de la buse, il était plein de grâce, j’ai même eu cette impression
invraisemblable qu’elle se moquait de moi.
En faisant mes premiers pas sur la route, j’ai constaté que le vieux
renard était mort. Il ne bougeait plus, sa gueule était légèrement
ouverte. La buse a disparu. Le lézard aussi. Telle une orchidée, une
idée a poussé dans le fossé : avec le temps, tout revient avant
d’avoir été.
