La maison qui se moque d’elle-même | HPJ

La maison a l’air de se connaître elle-même, elle regarde la vie qui l’investit comme elle entendrait le souffle des histoires qui jamais ne s’épuisent mais finissent par s’endormir dans son immense grenier de souvenirs accumulés. La maison séduit par son accueil discret, énigmatique, comme un monde qui a toujours été là, et qui vous attend parce que le connu et l’inconnu méritent la même hospitalité. Telle une légende ouverte à tous les courants d’air, elle semble absorber les chimères des uns et des autres. C’est le lieu de tous les inconscients qui naviguent dans un temps indéterminé.

Elle se présente plutôt d’une manière abandonnée, au bout du monde, prédisposée à s’offrir à l’exil des mémoires. Elle laisse entendre à qui veut bien l’écouter : vous êtes d’ailleurs, vous vous sentez bien d’être là parce que vous étiez déjà là avant d’arriver sans même le savoir. Ou bien : vous avez la sensation d’être déjà venu là, vous reconnaissez le lieu même si vous n’êtes jamais venu. La maison vous accueille sans vous faire de politesses, et les fenêtres pourtant fermées, elle garde cet étrange sourire qui vous donne un léger froid dans le dos tout en en vous rassurant par sa présence mystérieuse et atemporelle. Elle a l’air vide, abandonnée, destinée à devenir une ruine, mais elle est bien là comme si sa déchéance apparente restait une affaire bien classée. Lieu idéalisé de fêtes de famille, elle a été investie par d’innombrables cérémonies d’anniversaire en se jouant de toute solennité. Elle a ses revenants, vous en connaissez certains, et même si vous ne les avez pas connus, vous avez amené vos propres revenants, ceux de votre mémoire comme si vous aviez l’intention de leur faire visiter les lieux car la maison accueille tous les revenants même s’ils viennent de l’autre bout du monde. Ils se rencontrent d’abord dans l’immense escalier qui mène au grenier.

La maison s’entretient elle-même. Elle conjure avec une persévérance incroyable tout signe de sa propre déchéance. Ses lézardes se font de plus en plus rares, et quand des murs menacent de s’écarter, elle rétablit l’équilibre en transformant les fentes en sources d’aération. Au grenier, on voit bien qu’il faudrait un sacré cyclone pour que la gigantesque charpente s’envole dans le ciel. La maison donne une figure très particulière de l’éternité : la vision de son atemporalité est plus essentielle que l’image trop convenue de sa durée possible. Elle est là comme si elle avait déjà été là, son devenir (ou son destin) est d’être toujours là tel un leurre impossible à détruire.

La maison ne peut que se moquer du monde, les histoires qui s’entrelacent font sa vie, même celles qui n’ont pas encore eu lieu en elle, ont déjà leur place. Telle une boîte à histoires, elle offre son décor comme un paysage amovible.

Quand je suis seul avec elle, elle m’observe, elle me connaît bien, elle me fait peur, une peur peu ordinaire, qui ressemble plutôt à un jeu de provocations. Elle m’effraie et me protège de l’effroi qu’elle me provoque comme si elle manifestait sa tendresse par des signes de sollicitude cachée qui chaque fois montre qu’elle ne veut pas que je meure. Je me demande si elle compte sur moi pour préserver son immortalité. Avec elle, j’aurais au moins appris à m’autoréparer. Je ne dis pas que je parviens à faire des fissures de mon corps, des sources d’aération mais elle me donne un modèle d’auto-équilibre presque inquiétant. Quand je suis seul avec elle, elle entretient un silence qu’elle ne cesse de me contraindre à rompre par la voix de jérémiades des revenants qui en écho dans ma tête anéantit toute apparence du vide. Plus subtil encore : elle présente les impressions de silence, d’abandon et de vide pour mieux les inverser en exaltation de la vie, utilisant leur puissance comme le secret même de son énergie. Que faire quand tout ce qui ressemble à la mort éclate de vie, quand l’abandon même devient l’origine de l’audace de vivre ?

À la tombée de la nuit, je suis seul, je gravis lentement les marches de l’escalier, dans l’antichambre, déjà plongée dans l’obscurité que les faibles lumières électriques éclairent peu, je m’apprête à ouvrir chaque porte des chambres inoccupées. Je rends visite à tous ces revenants auxquels je peux encore donner un nom. C’est la féérie des visages en images comme dans une galerie de portraits. Je ne m’attarde pas, je ne fais que passer. A mi-parcours, sur un étroit pallier, je regarde pourtant plus longuement une photographie des tours de World Trade Center à New-York, avant que celles-ci ne fussent détruites par des avions. Je me retourne pour entrevoir à quelques mètres, deux grandes photographies de la mer prises par un ami. Et dans le couloir plus haut, je suis interpelé par la statuette d’une femme qui ressemble plutôt à une sorcière furieuse. C’est une œuvre de ma femme défunte, qu’elle a réalisée quand elle était en colère contre moi.

Cette balade, je la fais chaque fois que je vais quitter la maison. Il m’arrive aussi de la faire quand je suis là, bien là comme si je visitais un musée habité par des esprits qui reconnaissent ma présence. Je pourrais prendre peur, mais si je m’abandonne à leur apparition, ils m’apaisent en m’attirant. Et je sais qu’ils vont m’accompagner à Paris où je retourne. Ils ne me quitteront pas. Tels des escargots de la mémoire, ils transportent la maison sur leur dos.

L’été dernier, avant mon départ, à la fin d’un orage, des bourrasques ont traversé la pièce où je reste assis dans un fauteuil. Je regardais la colline, j’attendais de l’air pour respirer, pour sortir de cette sensation d’étouffement que l’angoisse augmentait, quand, soudain les six fenêtres de la porte qui donne sur le jardin, se sont effondrées. Elles ont littéralement volé en éclats. J’ai ri, j’ai senti mon rire provoqué par cette merveilleuse manifestation de l’ironie du sort. La maison venait de me dire : « toi, tu veux partir, tu veux me quitter, voilà ce que je te laisse en souvenir. Tu l’auras bien cherché ! Ce n’est pas la catastrophe finale, c’est seulement un signe du destin ! » Je suis resté en silence tandis qu’à l’intérieur de la maison, le vent est venu me frapper le visage m’offrant en même temps comme une survie de la respiration. Un coup de désastre peut-il sauver la vie ?