Porté disparu | HPJ

Ce que je regarde à la surface de l’eau n’est plus mon visage ni le
tien, c’est une trace informe à laquelle je me dois de donner des
traits reconnaissables pour qu’apparaisse au moins la lueur d’un œil.
Rendu indéfinie par le temps qui passe, l’expression d’un sentiment
meurtri s’efface au gré du vent léger. Peut-être finira-t-il par ne plus
rien rester entre nous, mes pensées vagabondes esquisseront leurs
boucles spirituelles en maudissant leur origine perdue. A moins
qu’elle ne se séparent de ce qui les a faits naître pour retrouver la
folle liberté qu’elles connaissaient dans les temps jadis. Un retour
joyeux à l’absence radicale d’origine.
Prisonnier des racines de mon enfance, « je n’ai jamais cessé de
voir en toi qui a disparu, l’exilée ». La disparition n’efface pas le
temps, ce qui revient en images est source de jubilation et de
terreur. Imposant un rythme à l’évocation de ce qui a disparu
comme un éternel retour à l’initial, à ce qui fut « à l’origine ».
Bien des choses semblent disparaître, mais quand il s’agit d’un être
humain, celui-ci hante la mémoire plus que s’il n’était tenu pour
absent. Il réapparaît de manière subreptice, et une telle
imprévisibilité rend la disparition active, elle en fait un
mouvement dans la mémoire et dans la pensée. En somme,
sans même nous en rendre compte, on vit à chaque instant
avec la disparition qui prend alors l’allure d’un sentiment à
part entière. On en fait un paysage intellectuel et sentimental
de notre relation au monde et aux autres qui se fonde sur cette
croyance selon laquelle « ce qui disparaît » revient souvent
comme l’effet d’une ironie du sort.
Les objets symboliques présentés lors d’une recherche
d’identification du « porté disparu » ressemblent aux parties
propres d’un corps. Une pipe, une chaussure, un stylo à plume… ces
objets sont là devant les yeux pour constater à qui ils
appartiennent. A la morgue, une mère qui vient de voir le corps
37mutilé de sa fille peut refuser de le reconnaître, préférant le rendre
à ses yeux « porté disparu ». Pareil refus d’identification transporte
le « porté disparu » dans « la nuit des temps ». Vers l’origine
inassignable d’une vérité.
Ce qui, en moi, est mort, se désagrège sans que je ne puisse jeter
un regard sur la splendeur d’une décomposition qui jamais ne
s’épuisera tant que je resterai en vie. Comme une fleur qui dessèche
tandis que ses pétales tombent à l’ombre d’un cyprès. Dis-moi, dis-
moi, comment réussirais-je un jour à tordre le coup à la nostalgie ?
Cette vieille oie qui cherche toujours à planter son bec dans mes
mollets.
Un matin parfois, je constate que les souvenirs semblent s’être
endormis, ils ont perdu le pouvoir de l’image, seules des impressions
naissantes, indéfinies, m’installent dans cet état de langueur que le
lever du jour a lentement produit. Comment peut-on ressentir le
simple fait d’être en vie, d’être encore là, dans le monde ? Comment
laisser s’inscrire dans la somnolence éveillée ce qui impulsera le désir
de se lever ? Attendre l’agitation du petit grain de folie ? Lassé de
chercher à reconnaître ce qui m’attache à la vie, je préfère attendre
quelques instants, la tête vide, assis sur le bord du lit. Et je me dis
comme tout à chacun : comment font-ils toujours, les autres, pour
croire en la réalité, en l’efficacité de leurs actions et en l’assurance
de leur continuation ?
Quand on cherche dans des boîtes à chaussures emplies de
photographies ou de vieilles cartes postales, des traces de nos
souvenirs, on est toujours surpris de ne pas trouver ce qu’on croyait
pouvoir redécouvrir. Il y a une photo qui manque, on sait ou on ne
sait pas bien laquelle est-ce. Parfois, on se dit « tiens, celle-ci a
disparu » comme si le souvenir exact qu’on en avait nous aurait
permis de la décrire malgré son absence… On est alors étonné de
constater que ce qui a disparu demeure gravé dans notre mémoire.
Bien des choses semblent disparaître mais quand il s’agit d’un être
cher, celui-ci hante la mémoire plus que s’il était seulement pris pour
une « pièce manquante ». Il réapparaît de manière subreptice, et un
38tel « hasard de retour » déclenche « une mise en action de la
mémoire ». En somme, sans même nous en rendre compte, on vit à
chaque instant avec le sentiment de la disparition « de quelque
chose ».
Comme il nous est impossible de « revenir en arrière », de construire
autrement ce que nous avons déjà vécu, la disparition nous sert de
consolation chargée d’une nostalgie sans fin. Ce qui est passé, ou
ce qui « s’est passé », étant « porté disparu » persiste dans la
mémoire comme un décor, parfois trouble, de notre vie, avec lequel
on dialogue par moments comme si tout ce qui s’éloignait dans le
temps devait se retrouver brusquement « en arrêt sur image ». Le
maintenant devient, dans l’immédiat, du passé.
Quand on écoute « la ronde du temps » de Bourvil, on aime
s’imaginer que le temps se succède à lui-même et qu’il prend la
forme de boucles. Malgré les ruptures qui le fragmentent, qui
semblent aussi en faire la « découpe », le temps offre les effets de
sa liaison à l’infini comme trompe-l’œil de notre existence. Ce qui
nous précède rencontre ce qui nous succède alors que nous
ignorons les causes mêmes de l’enchaînement comme si la boucle
temporelle se faisait une jolie tête à queue dans l’espace sidéral. Le
temps se parodie-t-il de lui-même dans l’enchevêtrement des
boucles que nous lui dessinons ? Métaphore d’origine de la
circonvolution du temps mais aussi de sa simultanéité, la boucle
temporelle est le symbole d’une réversibilité constante du temps.
Si, ce qui fait retour ne le fait jamais de la même façon, ce qui
revient en mémoire est le fruit d’un déplacement des images qui
naît de la rencontre entre le hasard et l’intention du moment
présent.