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778. Prince, Sign o’ the times, 1987 | BV

 


 

Que les choses soient claires, j’aime beaucoup, beaucoup, mais beaucoup, Prince.

J’ai écrit un livre, qui n’a pas paru, sur lui. Je l’ai vu en concert, je l’ai vu en after, j’ai dansé avec lui, j’ai nagé avec lui.

J’aime beaucoup de choses de lui, ses paroles, son malin génie, son astuce, son esprit, son intelligence, son talent, son style. Ok. Ensuite on ne peut constater qu’il peine, incontinent qu’il est, à réaliser un album complet cohérent et soutenu. Pour ma part je trouve une exception, et c’est Parade (#89). Mais Sign o’ the times est une exception dans l’exception.

D’aucuns disent que c’est le pic créatif du pourpre-follet. Universellement acclamé, il pose le rythme, la liberté, et la puissance de l’artiste. C’est certain.

Il y a donc tout un tas de morceaux, puisque c’est un double-album, très hétéroclites, comme de convenu. Des trucs pour s’éclater comme Housequake, des trucs qu’on dirait sortis d’un Atari (The Ballad of Dorothy Parker), des cris, des pleurs, des geignements, des chansons pour aller bosser, d’autres pour ken, d’autres pour chialer sa race, d’autres pour pier, d’autres enfin pour les blancs.

Il y a un coup de génie (Strange relationship, magnifiée en live 15 ans après).

Mais il me semble que la pochette dit tout cela mieux que quiconque ne le ferait quiconque (et je passe aussi sur la production). Aussi, pour conclure, il faut le dire, et aller l’écouter : il y a surtout un PUTAIN DE CHEF D’ŒUVRE, sur cette galette, qui est la chanson éponyme, Sign o’ the times. À la fois grasse et brillante, concernée et relâchée, étonnamment instrumentalisée, guitare présente sans excès, paroles idoines, c’est un sacré petit bijou, d’une force esthétique telle que, s’il l’avait étendue à son royaume, il en serait devenu le souverain.

 

 

379. Brian Eno, Another green world, 1975 | BV

 

 

Brian Eno, un gros morceau. Il est représenté dans la Souche par sept opus personnels plus quatre en collaboration (David Byrne, Robert Fripp de King Crimson, Kevin Ayers/John Cale/Robert Wyatt & Nico et John Hassel, outre son statut de membre de Roxy Music sur leurs deux premiers albums, et sans compter les innombrables participations ou apparitions dans bien des albums ni les multiples productions (Bowie, Gabriel, Coldplay, Talking Heads, U2, collectif No New York, etc.), de sorte qu’il est apparaît plus d’une quinzaine de fois dans la liste (juste après Prince et Neil Young). Il produit notamment la trilogie berlinois de Bowie, dont Low est classé chez nous numéro 1 ! Génie britannique, force de travail dantesque et curiosité à toute épreuve.

Cet album est donc son deuxième album solo et l’un des tout premiers disque d’ambient, avec des pièces brèves, minimalistes et, le plus souvent, instrumentales. On est frappé par la modernité des sons, et on est ravis de l’intelligence mélodique — je veux dire du respect par la musique de l’intelligence de l’auditeur. Sur l’album on retrouve John Cale, Robert Fripp et Phil Collins (?), Rod Melvin, David Hill et Percy Jones.

Le continent Eno nécessite du temps pour être parcouru ; il n’est donc pas aisé de s’en faire une idée avec cet aperçu — il convient également de maintenir à distance l’idée que la musique d’ambiance, la musique d’ascenseur ou d’aéroport qui serait en grande partie tributaire de ces recherches manquent précisément l’idée qu’Eno se fait de la musique : un lieu , un ajustement des parages. Si on peut écouter distraitement, c’est qu’alors la musique est devenu paysage, donc essentielle.

 

 

41. Parliament, Mothership Connections, 1975 | BV

 




 

Le hasard, toujours, mon dé à mille faces, nous porte cette semaine vers cette nouvelle perle de funk.

Probablement l’un des meilleurs disques du genre, pas seulement parce qu’ils pose des bases qui seront ensuite largement celles d’une multitude de suiveurs… et qui dégaine pas moins de trois parmi les meilleurs morceaux, Give Up the Funk, P-Funk et le morceau phare Mothership Connection.

Les cuivres, et notamment les petites lichées qui parsèment et soulignent les couplets, notamment dans ce dernier morceau, ou encore les cœurs chuintants, et enfin les usages bizarres et innovants des synthétiseurs, qui anesthésient définitivement les plumitifs successeurs et auront eu raison d’eux dès avant leur naissance… sans parler du rythme lui-même, guitare et section rythmique, dignement héritée de James Brown… tout ceci, en bref = une incroyable claque qui va jusqu’à offusquer le disco puis le rap durablement (n’est-ce pas Dre ?) jusqu’à souffler dans les bronches de la pop la plus perverse (Stevie ? Stevie ?).

George Clinton est une espèce de génie, et ses deux groupes Parliament et Funkadelic, deux des avatars de sa folie.

Cette formule-ci compte, outre Gary Shider, Michael Hampton, Glen Goins aux guitares et Michael et Randy Brecker aux cuivres, le magicien Bernie Worrell aux claviers, l’inénarrable Bootsy Collins à la basse, et, oui, vous lisez bien, Fred Wesley et Maceo Parker aux cuivres.

C’est un disque incontournable.

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107. Graham Central Station, Ain’t no doubt ’bout it!, 1975 | BV

 


 

Un album passablement négligé, que j’ai pourtant toujours considéré comme un pilier du funk. Beaucoup de choses à dire ici.

J’ai découvert Larry Graham (comme beaucoup j’en suis sûr) par The Jam, et surtout par la version qu’en a proposé Prince, et qui est hal lu ci nan te.

Je ne savais pas encore (c’était une émission/concert étrange sur Canal, vers 1994, avec également des morceaux aussi forts que Papa, Loose, Interactive ou Days of Wild) que les deux étaient à ce point liés, et qu’ils joueraient encore longtemps ensemble — accessoirement que c’est en partie à cause des témoins de Jéhovah que Graham a introduits à Prince que ce dernier refusera l’opération de la hanche qui le conduira à l’overdose d’anti-douleurs, mais passons — ce n’est pas une chronique sur Prince, un jour cette chronique viendra.

Bref, cet album est soi-disant inférieur aux autres (ceux du Central Station, je ne connais pas trop les albums solos de Graham, n’étant pas trop balades souls), mais il regorge de pépites funk, tels que l’évoquée Jam donc (qui n’est rien d’autre qu’une jam, donc une confiture de talents), qui certes n’éblouit pas par son intelligence, tout comme la blague privée Warner Bros. Party, même si elles déchirent par leur groove, et je passe sur donc ces balades, qui sont ici au nombre de trois, mais on trouve également, et c’est jouissif, Water, Easy Rider et surtout It’s Alright.

Mais le don du ciel, c’est véritablement la pluie de la reprise exceptionnelle (déjà pratiquement parfaite à l’origine) d’Ann Peebles, admirablement chantée et bridgée par cette basse endiablée du maître. Un excellent album, donc, pour se réchauffer les cuisses et le cœur.

 

 

Benoît Vincent | Novembre c’est moi(s)

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Comme un programme | |

Comme un programme en langage binaire. | || |

Comme si ||| comme s’il y avait de la joie dans la répétition. Du binaire. || || | | comme si la litanie des chiffres, celle qui s’érige en rythme, comme si des bras levés ou des éclats d’obus, ou comme des bâtons, des lances, des fusils dressés pour | || C’est une troupe, un régiment, un convoi, une horde. Les hommes : leurs armes font comme des statues ou des piliers, avancent comme scolopendre ou scutigère, et dans leur dandinement articulé et ridicule, la tortue ou la quinconce, ils cherchent à reproduire la maison. Il se réclusent, tout encombrés de leurs armures ou leur harnachement, dans le domestique. |

Joie dans la répétition. Two words falling between the drops and the moans of his condition ||

Cette meute bâtit son propre monument. | || | || ||| Leurs corps tranquilles-sans souffle, deviennent la raison pour laquelle d’autres montent au front. Ce dehors ils en font un dedans, ce dedans est leur dehors, ils rythment. || || | || Binaire. Rythme. Battement. || ||| | |

Le monument est la maison de la guerre. Ce qui est se meut dans l’alternance des 1 et des 0, dans le binaire, le rythme ou le battement, c’est tout le possible de parler, d’écrire. Des traits noirs sur du papier blanc. || 11/11 ça me parle. | 11/11 c’est mon mois, c’est moi(s). || | || | || ||| | 11/11 c’est lili. | || |||| | || lIlI. || | ||| Tout se répète. Tout se reproduit. | || | ||| || C’est tout le possible de (se) reproduire | ||| | || || | || | |

Ma question est grave, terrible. Elle est le malheur de ton existence. Elle met en doute ta réponse. Regarde la ville, les noms des rues, les monuments. | || | || || Ce monument. Je suis ce monument, de colonne érigées, de bras levés, de fusils dressés. Les pieds battent, les cœurs pulsent, le régiment, la cohorte, la litanie avance. |

« Novembre c’est moi ! » Novembre c’est moi, et chaque année je répète ce rituel à présent bien établi. La rencontre du maire, du conseiller qui se dit général, du sénateur. Leurs mains moites et leurs cheveux gras. L’obséquiosité de leur trompettes. | || | ||| | | ||| Code || || || | | || || | || | | ||| | | Leur regard livide et obscène. | | ||| Barre | Qu’en savent-ils, au fond ? | | Quelles obsèques ! Chaque année remettre le couvert et quand je rentre, éméché, du monument, je ne peux que m’assoir devant le manoir, sur le monticule ou dans le gazon, en songeant aux espoirs des hommes jetés dans la boue comme des chiffons qui se déchirent. ||

L’espoir est une denrée périssable, voilà ce que je dis, et je ||

Ma vie entière s’est placée devant moi comme un fantôme. Flaubert, Novembre.