Nicole Caligaris | Les funérailles du météore

Le texte que nous présentons ce jour a été lu lors de la rencontre ‘Instin’ qui s’est déroulée le 7 mai 2010 dans le cadre des rencontres Remue.net.




Les Funérailles du météore
Conférence sur la conférence sur l’autorité du Général Instin
Addendum à la conférence (qu’on trouvera ici)

L’histoire a commencé pour moi au Val-de-Grâce, au cours d’une recherche aux archives, pour un de mes livres, Les Hommes signes, alors que je travaillais sur les mutilés de la face du conflit mondial de 14-18, par une enveloppe égarée dans un dossier auquel, pour des raisons chronologiques, elle ne pouvait appartenir. Dans cette enveloppe que j’ai eu la curiosité d’ouvrir, j’ai trouvé les notes préparatoires pour une conférence sur l’autorité, à destination des élèves officiers, avec un bordereau de commande du ministère de la Guerre, portant le nom du général Instin dont je venais tout juste d’entendre parler pour la première fois, par un ami qui commençait l’historiographie combinée de cette figure disparue des mémoires et, comme j’ai pu l’apprendre par la suite dans mes propres recherches, des registres, tout au moins du programme de l’École d’Instruction des Officiers : la conférence du général restera à l’état de notes éparses, citations, extraits d’ouvrages disparates dans leur nature comme dans leur chronologie, fragments de récits dont je dois avouer n’avoir pas encore pénétré la logique qui les relie ou devrait les relier à une conférence sur l’autorité. Elle ne sera jamais prononcée, cette conférence. J’ai trouvé depuis un document qui permet de comprendre pourquoi mais ce n’est pas l’objet de nos rencontres et je n’en parlerai pas ici.

Le discours prononcé aux obsèques du général par le président du comité technique génie nous apprend que c’est dans la ville d’Orléans, où il exerça son expertise dans la construction militaire et les fortifications, qu’il obtint ses galons de colonel. Et ce que les circonvolutions d’une recherche favorisée par le hasard nous enseignent, c’est que ce colonel Instin avait lié amitié avec le plus discrètement excentrique des notables du lieu.

Conduite aux archives municipales d’Orléans par une curiosité pour les distilleries d’anisette, contractée à l’Anis Gras d’Arcueil en septembre 2008, voici que je trouve, dans une des boîtes portant le nom de la famille Lausollée de la célèbre Anisette Suprême Lausollée & Siger, un courrier du général Instin adressé à Edmond Lausollée, patron de l’Anisette Suprême mais aussi folkloriste local, courrier dont la lettre a été perdue et auquel le brave homme avait seulement commencé de répondre, interrompu par sa propre mort. À l’intérieur de cette réponse et pour cela sans doute passés encore inaperçus, trois feuillets de la main du général Instin, réunis sous un titre, “Les funérailles du météore”, et que leur organisation et leur facture portent à verser au corpus des notes préparatoires à la conférence sur l’autorité, documents constitués de lettres dont je n’ai retranché que les formules de politesse et d’un rapport de police que j’ai allégé des répétitions, introductions et tournures d’un formalisme administratif qui risquait de lasser le lecteur d’aujourd’hui.

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Lettre du Dr Rocheport à un confrère de Tours pour lui confier un patient

Nous remontions le fleuve avec deux jours de retard. Notre navire était entré dans un brouillard si dense que nous ne distinguions plus nos propres mains. Équipage et passagers, nous étions groupés sur le pont comme en esprit, nos corps disparus dans cette atmosphère épaisse à quoi le printemps donnait une clarté d’absinthe et que la prudence nous faisait traverser à la vitesse du pas des bœufs.
Du reste, sans le savoir, nous avons dû nous approcher trop des berges. Impossible, à cette vitesse, et dans cette brume de savoir exactement où nous étions.
Ce que nous entendîmes tous, et qui sembla monter soudain du fleuve lui-même, ou du ciel qui nous était tombé dessus, ce que nous entendîmes comme provenant du pont même de ce bateau possédé par le fleuve et sa maudite écume qui aura noyé plus d’un pauvre homme, ce que nous entendîmes, je ne saurais pas le décrire, mais ça n’était assurément pas le son d’une gorge humaine et je n’y reconnus pas celui des chiens.
Inquiets pour leur bateau, les hommes d’équipage n’eurent pas le temps de s’attarder sur le phénomène. mais nous étions quelques passagers que le capitaine avait accepté de prendre, selon cette cérémonie à laquelle cette fois il me fallut, en tant que médecin, prendre part, et que, quel que soit le maître à bord, j’ai toujours vu se dérouler de façon immuable, à commencer par le dépôt des pièces sonnantes sur la page du registre des comptes puis la longue minute sous la toise du regard qu’il y a intérêt à soutenir muettement, et puis la formalité d’une bénédiction médicale qui m’a valu à bord la meilleure couchette et sur le papier la ristourne pour l’ensemble de mon voyage.
Malgré cette impitoyable toise chargée d’écarter les faibles tempéraments, un homme a flanché, un commerçant de Taragone qui en garda une main noire et y perdit son nom que je n’ai jamais su, pour y gagner, si je puis dire, le sobriquet de Diablo, Diablo à la main noire, qui remplaça le nom de son père pour le restant de son existence.
Dans ces sons rauques et glapissants que le brouillard tantôt étouffait, tantôt portait dans l’air absolument silencieux, Diablo entendit une voix qui s’adressait à lui, pire, il y reconnut le grec de sa petite enfance, grec dont le médecin que je suis ne saisit pas une syllabe. Mais Diablo, qui n’avait peut-être appris de grec que le jargon de Thessalonique, identifia avec certitude dans cette inintelligible syntaxe du hasard, du fleuve et du brouillard conjugués, la voix terrible d’Ulysse descendu chez les morts et qui les saluait un par un en leur rendant hommage au nom de Personne, avec à chacun la douceur due à son rang, et quand notre Taragonais entendit défiler les grands noms d’Espagne parmi lesquels était le sien, dûment flanqué de son prénom exact et de la date de naissance que lui fêtait sa grand-mère et que son état civil ne mentionnait pas, il le laissa couler, ce nom, dans le néant qui entourait notre bateau, et accepta de s’en séparer sur-le-champ pour sortir de ce cauchemar avec ce nom et cette main de singe, certes, mais vivant, l’âme encore chevillée à sa bedaine, libre de son commerce et de ses mouvements dans le pays dont il finirait bien par toucher la terre ferme.

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Lettre de l’instituteur des Aulnaies à l’inspecteur d’académie pour lui demander l’autorisation d’entreprendre une construction, avec ses élèves, dans la cour de l’école communale

Les vieilles gens de la région se rappellent avoir vu, dans leur enfance, se produire un forain piémontais dont la remorque s’ouvrait sur un chaos de lignes noires tracées sur fond blanc du sol au plafond, dont les triangles et les obliques faisaient paraître l’intérieur immense comme un cosmos.
Et c’est d’après leur récit que je voudrais construire, avec mes garçons de grande section, le modèle réduit de cette remorque.
On raconte qu’au centre de cette galaxie créée par les biais de la perspective, se trouvait un homme dans une tenue dont les dessins le faisaient disparaître à l’intérieur du décor de ce tour dont le but devait être la vente d’un tissu tout nouveau, prétendument venu de Chine, qui ne se déchirait ni ne s’usait s’il était porté comme il faut, qui se nettoyait sans lavage, au seul contact de la lumière, et dont le forain proposait à bas prix les coupons, il avait, paraît-il, un succès fou.
Faite d’enfants, de femmes en tablier, l’assistance était invitée à se taire. Et rien ne pouvait commencer tant que n’était pas observé par tous le plus profond silence.
Dans ce silence on fixait le jeu hallucinant des obliques noires croisées sur les parois blanches de la remorque où l’homme se tenait strictement immobile et, au bout d’un temps dans cette vibration de lignes, où il devenait indécelable.
Comme seule dans cette toile, l’assistance était invitée par un murmure du forain ganté de blanc qui restait dans son dos, à lancer une date du passé proche ou lointain.
Quand elle avait assez longtemps résonné se produisait le phénomène : l’homme qui n’était plus qu’une voix, une voix qui semblait provenir de l’assistance elle-même, entrait dans le récit décousu, monocorde, expulsé en un souffle, des événements petits ou graves qu’avait connus l’année qu’on lui avait lancée en pâture. Événements dont le forain jurait que les historiens de la faculté de Bologne avaient passé trois années pleines à authentifier le répertoire complet et qu’il tenait, à la disposition de qui voudrait, les certificats émis par la science, bien que les jeunes gens malicieux qui avaient réussi à tromper son œil d’acier pour se glisser plusieurs fois dans la remorque prétendissent avoir reconnu les mêmes scènes distribuées selon la fantaisie chronologique du moment.
Je suppose que l’homme avait appris de mémoire un kaléidoscope de récits qu’il agençait à l’intuition, ce qui fait que dans la conscience des enfants, des paysannes et des nourrices, l’histoire du pays était, dans chaque bourgade où avait tourné le numéro, faite de scènes identiques délivrées dans un récit différents, dans un récit tissé d’obliques et d’angles qui le feront toujours dévier de la ligne scientifique, dont les innombrables agencements feront toujours varier l’histoire qu’ils rendent instable comme une potion chimique et dont il font apparaître, par illusion, le monde des aïeux tantôt idéal, tantôt heureux, tantôt terrible en regard.

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Main courante du registre de police du commissariat central de la ville d’Orléans

Suite au cortège obscène illicite dit “des funérailles du Roi temporaire”, ce jour, 673 déferrements de femmes et d’hommes.
Les témoins, bourgeois de la ville d’Orléans, déclarent avoir :
Vu une potence dressée sur la berge à l’aube de ce jour et à notre grand effroi.
Vu, sur le bras de cette potence, clouer le corps vivant d’un épervier.
Ce même jour, vu, sur des barges amarrées en travers du fleuve, installer des balançoires de construction précaire, leur nacelle au-dessus de l’eau.
Ce même jour, vu dix vieilles femmes en jupons, portées sur leurs épaules par dix jeunes gens à demi nus menant cortège silencieux par la ville.
Ce même jour, vu déposer les vieilles femmes sur les nacelles par les jeunes gens entrés dans le fleuve jusqu’à la ceinture.
Vu la foule massée sur la berge dans un silence recueilli.
Vu les vieilles femmes commencer leur balancement par des poses lascives, sous la poussée des jeunes gens enfoncés dans l’eau.
Vu décrocher l’épervier de la potence pour le porter en terre cérémonieusement.
Vu recouvrir de limon l’emplacement de la fosse.
Entendu le “ci-gît”.
Entendu le mot “météore” — incertitude du témoin.
Entendu chanter les vieilles femmes se balançant au-dessus de l’eau.
Entendu, dans le courant du fleuve, la voix éraillée des chanteuses chantant épouvantablement.
Vu les jeunes gens sortis de l’eau se livrer sur la berge à une course dont le prix est un rameau d’églantier.

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Brouillon de lettre d’Edmond Lausollée au général Instin

J’ai vu encore, dans mon enfance, pratiquer ces cortèges interdits dans les villages où les gens paraissent avoir idée que la cérémonie provoque la fécondité. J’ignore sur quoi se fonde leur supposition mais ni la médecine, ni la science, ni l’administration du pays, ni les remembrements ne semblent pouvoir les détourner de cette conviction.

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