Pierre-Antoine Villemaine • Untitled (I)

C’est pour savoir où je vais que je marche.

Goethe

Je sentais en marchant mes pensées se bousculer comme un kaléidoscope – à chaque pas une nouvelle constellation; de vieux éléments disparaissent, d’autres se précipitent; beaucoup de figures, si l’une d’entre elles persiste, elle s’appelle “une phrase”.

Walter Benjamin

 

 

 

 

 

retour sur une variation initiale

 

sans chemin sans issue
depuis l’intérieur du langage
elle est au secret
dans le squelette de la langue

 

elle veut se reconnaître
elle veut tenir sa promesse

 

vouée à la répétition
elle prend le chemin du retour
elle se reparcourt
métamorphose son passé

 

l’écho lui porte assistance

 

reconduite ainsi
jamais présente
sans cesse revisitée
chaque fois remise en jeu

 

toujours déjà là
toujours à venir
rongeant le présent

 

tourment d’une pensée aussi fuyante qu’obstinée — infiltrée dans la langue

 

dans l’attente d’être imaginée
inconcevable à la raison
hors de vue
elle vient  à toi jusque dans ta solitude

 

 

 

enlace ton rêve

 

à nouveau —
à nouveau je poursuis une figure nouvelle
toujours la même

 

enveloppe d’un certain néant
sans cesse réactualisée
elle revient
dissemblable
engendrée dans l’artifice

 

une flexion de voix la compose

 

tout en elle doit être plaisanterie et tout doit être sérieux

tout offert à cœur ouvert et profondément dissimulé

 

le calme de ce visage aux yeux fermés, replié vers son dedans, mourant de manière quelconque, il se rend vers l’amanthis, vers la douceur du repos

 

l’expression étrange de sa simplicité

 

ce visage gelé dans l’image semblait dire : « je viens te faire don de mon malheureux corps »

 

[puis j’y accolais comme au hasard une image que j’aimais,
ce crayonné de visage aux paupières closes m’ouvrait un sens
que j’avais rejoint malgré moi, dont je ne m’étais jamais éloigné,
dont j’héritais, dans lequel j’étais immergé…]

 

quelle confiance accorder à ce visage ?

 

ici-même les morts ne sont pas en sûreté…

 

 

 

 

 

le louvoiement parfois soutenu par le souffle d’une image

 

« celle qui resplendit en marchant »

 

ou l’idéa de un volto

 

longtemps rêvé
un sentiment de visage affleure
un miroitement paré de lettres
rêverie dangereuse
d’une présence inondée de lumière
irradiation soudaine
submergée sous l’éclat de la manifestation

 

lumière éclatante d’une image
mémoire d’un éblouissement

 

elle se cherche une demeure précise
tente de faire vision
dans le commerce verbal

 

elle gît là
la force secrète
mise en réserve
cachée dans ces traits morts

 

l’image perçante
tenue par une distance infranchissable
intouchable dans sa limpidité

 

–       et qui crois-tu, tes yeux ou mes paroles ?

 

pas une présence
mais l’effet d’un centre suractif inapparent
respiration du fantôme de l’idée

 

l’étrange visite convertie en paroles d’image
accentue l’intensité de son incohésion
soutient l’intensité qui l’excède

 

tu ne sais pas encore de quel nom l’appeler
mis en fable,  elle se détourne, elle glisse à la surface

 

versatilité infinie de ce corps sonore
jamais rencontré
jamais oublié

 

étrange blancheur, cireuse en vérité, de ce visage beau comme une peinture

 

l’avancement de mon regard dans ce visage s’effectuait aux
dépens de la certitude, je m’aventurais désormais dans une
profondeur incertaine, rêvais des liens innombrables, incertains et
je formais des créations toujours nouvelles

 

le visage se décomposa et fut presque aussitôt remplacé par un
autre

 

l’écoulement incessant d’une forme dans une autre

 

pas de visage mais une cavalcade de visages, de brouillards
de visages qui se métamorphosent et dont seul le regard persistait,
deux trous noirs qui ne cessaient de me fixer

 

ce n’était pas tout à fait le silence — c’était bien proche — plutôt une rumeur, un murmure qui cognait, renvoyait à des bribes endormies, végétatives, à des restes engourdis, de sensations recouvertes, enfouies

 

par effraction
retour de l’inanimé

 

les cailloux poussent
j’ai le devoir de veiller sur eux

 

comme une vacillation l’éclat du mot ouvre l’espace

 

on n’a beau dire
on ne voit pas

 

ici — il n’y a pas d’image arrêtée, il n’y a pas d’image (J. D.)

 

les cailloux poussent
un monde ancien remonte

 

ce visage frémissant
ce visage craquelé
aux couleurs passées

 

vu de profil
privé de regard

 

son indifférence nous maintient à distance

 

l’émotion composée
s’octroie une signification
parfaitement vide
l’apparence d’un sens

 

la pensée-son
brisant les fils
parfaitement folle

 

le progrès régressif de la pensée

 

pas de retour circulaire mais une avancée en spirale – un cercle virtuel qui se dédouble et monte sans jamais se réaliser

 

ce qui arrive ici n’arrive jamais

 

ce qui échappe à la parole passe par la parole

la parole œuvre ce qui l’excède

 

— ce que je dis, je le tais

 

elle touche à peine le sol, accueillie dans le dire la vision fugitive n’a pas encore revêtu la forme d’une sensation

 

sans relief ni matière
suprêmement ancienne
elle n’est rien de neuf

 

elle reprend
des gestes oubliés
secrètement réglés

 

l’écho révèle ce qui l’institue

 

sans voix — je puise dans la réserve de paroles, je m’immisce dans une parole déjà dite, me glisse subrepticement dans le préexistant confié en héritage — nous écrivons toujours sur de l’écrit

 

le braconnage de la pensée  — entrelacements de phrases dont les accidents ne cessent de se fondre les uns dans les autres

 

avant la pensée — la nuit
après la pensée — la nuit

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