Guillaume Vissac • t • 07

Nous somme très honorés d’accueillir pour l’été une série de Guillaume Vissac intitulé t. Guillaume Vissac est auteur et éditeur. Il est l’une des valeurs sûres de la littérature à venir. Il publie ses textes ainsi que son journal et une traduction quotidienne d’Ulysse de Joyce sur son site Fuir est une pulsion.
A suivre tous les jeudis.

 

une girafe

Oui, un môme affamé, il a dit, se transforme en animal quand il meurt. C’est ce qu’on raconte. Personne n’a demandé qui racontait ce genre de trucs, on s’est juste rapproché de lui seul pour savoir, d’abord, quel genre d’animal on devenait, et ensuite si nous on pouvait encore se considérer comme des mômes. La faim c’était une autre question. N’importe quel animal, il a dit, puis il a dit je sais pas. C’était pas une question d’âge, c’était autre chose, mais on saura pas quoi. Quelqu’un dans mon dos dit qu’elle peut préparer un truc, un truc simple, un truc faux. Ce sera pas conforme à la recette, voilà tout. La plupart d’entre nous, on était intrigué par l’emploi du mot faux. Quand elle dira qu’elle peut préparer une fausse raclette, d’autres buteront sur le mot raclette. Il fallait expliquer. Nous n’avons pas tous la même langue. Lui parle avec les yeux. Moi je dis le français. Elle est slovène. Il est turc. Ils sont couverts de boue à l’heure où je les vois. On a de la parole en trop qui crée des dépôts blancs aux lèvres. Tu parles anglais avec un accent fauve. Moi pas. Quelqu’un d’autre : je crois pas que ce soit une question d’âge, moi. Je crois que c’est une histoire propre à nous-mêmes. Certains parmi nous le seraient, mômes, et d’autres plus jeunes que nous ne le seraient pas. Tout ce qu’il me faut, elle dira, c’est des patates, du fromage et puis un micro-ondes. N’importe quel fromage ? N’importe quel fromage. C’est de là que venait le mot faux. Le truc, c’est qu’il n’y a pas de micro-ondes ici. Pas besoin de chercher dans tout le bâtiment pour comprendre. Au mieux, un grill dans un four, un four encore en état de marche des années après ses dernières heures d’asservissement par l’Homme. C’était bien ça aussi. Que les machines s’enfoncent dans le sommeil et le repos de leur plein gré. On n’a pas besoin des machines pour ça, a dit quelqu’un. Ça rendra le mot faux encore plus prégnant. On me demande ce que j’aimerais être comme animal une fois que je serai mort de faim. En admettant, je veux dire. J’aimais bien les girafes, mais il n’y a pas de girafes ici. Et si les scarabées vivaient plus longtemps qu’eux, à cause de leurs défenses que je trouvais belles et émouvantes, j’aurais répondu ça. Finalement, des patates, on n’en a pas trouvées. Celle qui parlait de faire une fausse raclette a trouvé autre chose que des patates. C’était soit des radis soit des betteraves, on n’avait pas réussi à trancher. C’était encore plus faux comme ça. Personne n’est mort de faim. On a juste comparé nos bêtes ensemble, nos bêtes pour les temps à venir au-delà la faim. La nuit tombera bleue au fond d’un reflet flou, à la fenêtre. Un peu de froid retombe. Tu as dormi la tête mise à la place d’un peu de peau que j’ai. Les os nous tireront dessus à l’aube mais l’aube est une boucherie amère qui n’a pas vent de nous. Il suffisait qu’un seul de nous tire de lui-même ou d’elle la force de tenir encore ses yeux ouverts pour nous prévenir du lendemain. Je vais m’astreindre à ça. Je les scrute endormis. Je leur fais donc des masques de leur bête en dormant. Des masques de mes gestes et mots. Des articulations de bouches et de lèvres sans son. Des bris de salive nue à la crête de la langue. Des bulles de ça éclosant à l’aigu pendant que je les mime. La lueur de la nuit, c’est pas l’obscurité c’est le déséquilibre entre les ombres et les nappes noires de ce qu’on peine à reconnaître. Je regarderai longtemps les formes se défaire autour de nous. L’humeur des vitres ruisselantes. La mousse rouge qui mord au mur. Des filaments fragiles saillants à la jonction des sols. Le bois des meubles courbe et de l’acier rouillé mis à genoux. Au milieu de tout ça, des marées de thorax et de cages thoraciques et le son de leur souffle et, parfois, de leurs estomacs gourds ou tordus sur eux-mêmes.

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