{"id":912,"date":"2011-12-12T19:06:22","date_gmt":"2011-12-12T18:06:22","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=912"},"modified":"2011-12-12T19:36:45","modified_gmt":"2011-12-12T18:36:45","slug":"victor-martinez-la-langue-est-sans-pourquoi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/victor-martinez-la-langue-est-sans-pourquoi\/","title":{"rendered":"Victor Martinez \u2022 La langue est sans pourquoi : av\u00e8nement de la couleur chez du Bouchet"},"content":{"rendered":"<p><br ><\/p>\n<blockquote><p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;dans la substance de la couleur<br \/>\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;il n\u2019y a pas de couleur<\/p>\n<p align=\"right\">(<em>Carnet<\/em> 2)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>Nous connaissons le titre d\u2019Ang\u00e9lus Sil\u00e9sius, <em>La Rose est sans pourquoi<\/em>, qui est une r\u00e9flexion sur la conception du langage et de la r\u00e9alit\u00e9. Si \u00ab la rose est sans pourquoi \u00bb, c\u2019est parce que, pour Sil\u00e9sius, la r\u00e9alit\u00e9 n\u2019a pas de signe, qu\u2019elle est sans d\u00e9termination dans une objectit\u00e9 dont la nomination serait d\u00e9positaire. Cette id\u00e9e peut se retrouver intacte dans des probl\u00e9matiques esth\u00e9tiques XX\u00e8me si\u00e8cle, autant en Occident qu\u2019en Orient. Claudel ouvre ainsi <em>Cent phrases pour \u00e9ventails<\/em> : \u00ab Tu  m\u2019appelles la Rose \/ dit la Rose \/ mais si tu savais \/ mon vrai nom \/ je m\u2019effeuillerais \/ aussit\u00f4t \u00bb. Or, la seconde \u00ab phrase \u00bb de <em>Cent phrases pour un \u00e9ventail<\/em> a trait, de mani\u00e8re non indiff\u00e9rente, \u00e0 la couleur : \u00ab Au c\u0153ur \/ de la pivoine blanche \/ ce n\u2019est pas une couleur \/ mais le souvenir d\u2019une \/ couleur (\u2026) \u00bb. C\u2019est ainsi, assez naturellement, que l\u2019on se souvient de \u00ab L\u2019art po\u00e9tique \u00bb de Verlaine, qui \u00e9crit, prenant ses distances avec la couleur en tant que coloris : \u00ab Pas la couleur, rien que la nuance \u00bb. Il faut que la couleur, comme la rose ou la langue, soient \u00ab sans pourquoi \u00bb.<\/p>\n<p>La couleur, que l\u2019on a assimil\u00e9 tr\u00e8s naturellement avec l\u2019\u00e9loquence ou la rh\u00e9torique, se doit paradoxalement d\u2019\u00eatre \u00ab muette \u00bb ou \u00ab invisible \u00bb pour qu\u2019elle fournisse sa valeur intacte, \u00e0 l\u2019\u00e9cart, pr\u00e9cis\u00e9ment, du signe ou de la cat\u00e9gorie. A l\u2019\u00e9cart des cat\u00e9gories de la perception ou de l\u2019entendement se situerait une dimension de la r\u00e9alit\u00e9, ou du monde, qui d\u00e9tiendrait pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui dans le monde fait r\u00e9alit\u00e9 et n\u2019est pas recouvrable par l\u2019appareil logico-grammatical de formalisation de l\u2019exp\u00e9rience. Une sorte d\u2019exp\u00e9rience d\u2019en dehors les cat\u00e9gories de l\u2019exp\u00e9rience aurait lieu dans une dimension esth\u00e9tique, qui n\u2019est pas simplement une dimension <em>aisth\u00e9sique<\/em> ou de sensation. <\/p>\n<p>L\u2019av\u00e8nement de la couleur dans l\u2019\u0153uvre d\u2019Andr\u00e9 du Bouchet s\u2019inscrit dans cette probl\u00e9matique g\u00e9n\u00e9rale. Un d\u00e9tour par la th\u00e9orie du sensible est pr\u00e9alablement n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3>Th\u00e9orie du sensible<\/h3>\n<p>La question pos\u00e9e est double :<\/p>\n<p>1. Pour l\u2019\u00e9crivain ou l\u2019artiste, comment dire ce qui n\u2019appartient pas \u00e0 une cat\u00e9gorie et n\u2019a pas de signe (la r\u00e9alit\u00e9, la couleur, le sentiment, ce qui n\u2019est pas assignable dans une langue positive) ?<\/p>\n<p>2. Pour les analystes que nous sommes, comment d\u00e9crire ce qui pr\u00e9cis\u00e9ment ne doit pas pouvoir se saisir objectivement, selon des cat\u00e9gories analytiques fermes ? <\/p>\n<p>La probl\u00e9matique est classique et revient \u00e0 se demander comment \u00e9chapper au double \u00e9cueil de l\u2019objectivisme des s\u00e9miotiques positives et du subjectivisme des impressionnismes rh\u00e9toriques. Ce questionnement poursuit la question litt\u00e9raire et artistique depuis ses origines. Elle croise, au XX\u00e8me si\u00e8cle, les r\u00e9flexions sur le sensible et la perception. <\/p>\n<p>D\u00e8s qu\u2019on parle de la notion de \u00ab sensible \u00bb, on pense, du moins historiquement et en France, \u00e0 Merleau-Ponty. Un bon pendant th\u00e9orique \u00e0 l\u2019esprit de Merleau-Ponty est celui des \u00ab s\u00e9miotiques objectives \u00bb, dont Fontanille est, dans le domaine du sensible, un repr\u00e9sentant. On sait moins comment s\u2019articule le sensible dans l\u2019\u0153uvre du ph\u00e9nom\u00e9nologue. Le domaine du sensible a une double articulation. D\u2019une part il s\u2019articule \u00e0 un fond de sensations et de perceptions qui n\u2019est pas simplement une <em>hyl\u00e9<\/em>, un flux sensationnel, mais un <em>existential<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire un sol de conditions sur lequel l\u2019individu ne peut se retourner. Merleau-Ponty se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 Husserl et \u00e0 \u00ab L\u2019arche-terre [qui] ne se meut pas \u00bb. Une probl\u00e9matique originellement de perception devient une probl\u00e9matique de condition qui affecte le statut du langage et de la repr\u00e9sentation.<\/p>\n<p>Mais si le sensible s\u2019enracine dans ce fond qui n\u2019a pas de signe, et y revient pour s\u2019y confondre \u00e0 nouveau, il s\u2019articule aussi avec \u00ab l\u2019inapparent \u00bb  ou \u00ab l\u2019invisible \u00bb , o\u00f9 il \u00e9clate jusqu\u2019\u00e0 dispara\u00eetre. Le domaine du sensible, c\u2019est-\u00e0-dire officiellement du tangible, peut \u00e9clater dans une \u00ab invisibilit\u00e9 du visible \u00bb , par exemple, o\u00f9 il appara\u00eet comme intangible. C\u2019est ainsi que Claudel peut \u00e9crire qu\u2019\u00ab un certain rose est moins une couleur qu\u2019une respiration \u00bb. Autrement dit, en termes ph\u00e9nom\u00e9nologiques, une donn\u00e9e sensationnelle ou perceptive est moins une sensation ou une perception qu\u2019une <em>Stimmung<\/em>, qu\u2019un <em>pneuma<\/em>, qu\u2019une <em>intonation<\/em>. Ce que nous disent les ph\u00e9nom\u00e9nologues, ou certains po\u00e8tes comme Claudel, c\u2019est que le marqueur ontologique de la r\u00e9alit\u00e9 est moins ce qui se voit que ce qui se sent comme marqueur ultime de r\u00e9alit\u00e9. <\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3>Po\u00e9tique d\u2019Andr\u00e9 du Bouchet<\/h3>\n<p>Cette id\u00e9e de couleur semble se construire \u00e0 partir du domaine du sensible, du tangible ou du visible, et rejoindre analogiquement la question de l\u2019\u00e9loquence et de la rh\u00e9torique, notamment la question de la m\u00e9taphore. La m\u00e9taphore est \u00ab l\u2019\u00e9closion \u00bb du style, pourrait-on dire. Assez naturellement le champ floral appara\u00eet pour dire ce moment de cr\u00e9ation inattendu qui vient colorer un \u00e9nonc\u00e9, et le transformer en parole esth\u00e9tique, po\u00e9tique ou artistique. C\u2019est toute la conception traditionnelle de la langue qui est mise \u00e0 jour. Contre cette conception de la langue semble se prononcer la r\u00e9flexion de du Bouchet. <\/p>\n<p>Le po\u00e8te partage avec d\u2019autres auteurs de <em>L\u2019Eph\u00e9m\u00e8re<\/em>, Bonnefoy, Dupin ou Jaccottet, un int\u00e9r\u00eat pour la peinture et pour la nature ou l\u2019univers sensible. Cependant, par la radicalit\u00e9 de ses positions et l\u2019extr\u00eame singularit\u00e9 de sa langue, du Bouchet produit une pens\u00e9e qui, comme ont fait les pr\u00e9socratiques, semble \u00ab physicaliser \u00bb la langue, la renvoyer \u00e0 des constituantes physiques et logiques qui en permettent de la recomposer \u00e0 un niveau mat\u00e9riel et \u00e9nonciatif particulier. Il faut donc plut\u00f4t rapprocher du Bouchet de Celan : comme lui, il est moins le po\u00e8te du retour au sensible que de la destruction de la langue par la voie du sensible. En effet, si retour \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9ment il y a, c\u2019est pour porter la langue \u00e0 un \u00e9tat \u00e9l\u00e9mentaire d\u2019atomisation qui contienne, \u00e0 un niveau invisible et hors d\u2019appr\u00e9hension par le r\u00e9gime du discours, sa qualit\u00e9 paradoxalement intacte. En quelque sorte, pour Celan et du Bouchet, la langue n\u2019incorpore pas la destruction : c\u2019est la destruction . Le rapport au d\u00e9truit est d\u2019embl\u00e9e naturalis\u00e9 et conditionne un travail de recomposition au sein m\u00eame de la d\u00e9composition. La destruction, pour du Bouchet comme pour Celan, c\u2019est la possibilisation de toute la langue et sa r\u00e9surgence dans sa qualit\u00e9 de support inentamable, la \u00ab \tpause du terrible \/ dans la langue, lorsque dans la langue \/ il a pu enfin \u00eatre incorpor\u00e9 \u00bb .<\/p>\n<p>C\u2019est exactement \u00e0 ces moments de recomposition et de respiration que fleurissent les couleurs dans certains textes de du Bouchet. <\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3>L\u2019av\u00e8nement de la couleur<\/h3>\n<p>Du Bouchet s\u2019est exprim\u00e9 tr\u00e8s clairement sur la \u00ab couleur \u00bb, mot dont il fait le titre d\u2019un recueil en 1975 et de certaines parties de ses livres. Le po\u00e8te propose une r\u00e9solution int\u00e9ressante concernant les probl\u00e9matiques de langage et de repr\u00e9sentation incessamment repos\u00e9es depuis le moyen \u00e2ge, notamment avec Ang\u00e9lus Sil\u00e9sius.<br \/>\nhttps:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-admin\/post.php?post=912&#038;action=edit&#038;message=6<br \/>\nD\u2019abord, au niveau plastique, le po\u00e8te a travaill\u00e9 avec de nombreux artistes. Tal Coat, Bram van Velde, Tapi\u00e8s, Asse, Giacometti, Mir\u00f2, H\u00e9lion : des \u00e9ditions illustr\u00e9es sont faites en collaboration avec de grands peintres. A tel point que du Bouchet, po\u00e8te identifi\u00e9 avec le blanc de ses mises en pages dans les \u00e9ditions courantes, est surtout au d\u00e9part un po\u00e8te de la couleur. L\u2019espace du blanc, dans les mises en page tr\u00e8s a\u00e9r\u00e9es de l\u2019auteur, est peut-\u00eatre l\u2019espace de la couleur des \u00e9ditions d\u2019artiste tel qu\u2019elle n\u2019a pas pu \u00eatre reproduite dans l\u2019\u00e9dition pour le grand public. Cette impossibilit\u00e9 technique et \u00e9ditoriale, le po\u00e8te l\u2019a saisie pour \u00e9loigner le blanc des id\u00e9es de neutre ou d\u2019absence, avec lesquelles on l\u2019identifie encore, et l\u2019inscrire dans une probl\u00e9matique du sensible et de la respiration. Le blanc serait l\u2019espace-temps du souffle et de la couleur enfouie. Le blanc serait toute la couleur rentr\u00e9e dans la page et devenue \u00ab ton enfoui \u00bb :<\/p>\n<blockquote><p>Non, peinture, parole, image, cela est \u00e0 rentrer, et cela rentre aussit\u00f4t que j\u2019arrive \u00e0 rejoindre un ton enfoui (\u2026).<br \/>\nNon, plus d\u2019image, pas de couleur (quand m\u00eame cela incomberait \u00e0 image et \u00e0 couleur de le dire) mais en plein jour arracher \u00e0 la parole, \u00e0 la couleur, un visage auquel il nous faut demeurer aveugles, et se traduisant parole bloqu\u00e9e.<\/p>\n<p>(<em>L\u2019Incoh\u00e9rence<\/em>, \u00ab Peinture \u00bb, p. 170)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>Nous notons ici que \u00ab peinture \u00bb, \u00ab couleur \u00bb et \u00ab image \u00bb sont rapproch\u00e9s. Ils renvoient \u00e0 une forme d\u2019\u00e9loquence de la langue ou de l\u2019\u0153uvre plastique mises sur le m\u00eame plan d\u2019analogie. La couleur comme l\u2019image sont les moments passagers qui doivent d\u00e9livrer la tonalit\u00e9 du vivant. Pour que cette tonalit\u00e9 reste vivante, il faut qu\u2019elle soit entr\u00e9e et sortie dans le mat\u00e9riau. Il faut que \u00ab dehors entre et sort[e], sans porte \u00e0 pousser \u00bb, \u00e9crit le po\u00e8te. La couleur, comme l\u2019image, font \u00e9closion dans la page mais reviennent au monde muet du mat\u00e9riau (langue ou peinture) ou du vivant (respiration, pneuma, <em>Stimmung<\/em>) qui sont les marqueurs de la r\u00e9alit\u00e9 du pr\u00e9sent. C\u2019est lorsque la \u00ab parole [est] bloqu\u00e9e \u00bb, \u00e9crit-il, c\u2019est-\u00e0-dire lorsque le pouvoir des signes s\u2019immobilise, moment souvent qualifi\u00e9 \u00ab d\u2019aveugle \u00bb, que l\u2019\u00e9clat de la couleur ressurgit hors de l\u2019id\u00e9e de couleur. <\/p>\n<p>La couleur ainsi d\u00e9signe moins une teinture que le fait m\u00eame de la labilit\u00e9 de la couleur. Etymologiquement la couleur renvoie \u00e0 ce qui cache, \u00e0 ce qui se superpose pour cacher (<em>celare<\/em>). Mais par la vertu de l\u2019assonance, la couleur est litt\u00e9ralement \u00ab ce qui coule \u00bb, ce qui passe insensiblement \u00e0 travers les mat\u00e9riaux pour leur donner leur \u00e9clat. C\u2019est \u00e0 l\u2019\u00e9clat du ton, qui n\u2019a pas de couleur, que la couleur renvoie.<\/p>\n<p>Le blanc appara\u00eet ainsi, paradoxalement, comme l\u2019extr\u00eame potentialisation de la couleur. Le mat\u00e9riau passe par toutes les couleurs avant d\u2019entrer dans le blanc de son incandescence. Le mat\u00e9riau, pour le po\u00e8te, c\u2019est la langue, soumise au processus de disqualification des mots, pr\u00e9alable \u00e0 toute entreprise de requalification, seconde \u00e9tape que le po\u00e8te refuse d\u2019investir. Cette entreprise de disqualification et de requalification, le po\u00e8te la fait subir \u00e0 la couleur : <\/p>\n<blockquote><p>La couleur : comme l\u2019eau blanche sur la chaux. Comme l\u2019eau blanche ajoute \u00e0 la chaux \u2013 cela est chaleur <\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>Ce que d\u00e9couvre alors la couleur, c\u2019est \u00ab l\u2019emplacement de la couleur \u00bb (<em>L\u2019incoh\u00e9rence<\/em>, p. 199 sqq.), c\u2019est \u00ab l\u2019incolore qui se fait jour \u00bb. La couleur y appara\u00eet comme l\u2019eau blanche. Par le jeu des synesth\u00e9sies, la couleur devient le lieu de la mobilit\u00e9 des signes. Le rouge renvoie \u00e0 la disparition (<em>L\u2019incoh\u00e9rence<\/em>, p. 40 sqq.). Le blanc renvoie au glacier comme \u00e0 l\u2019aveuglement, c\u2019est-\u00e0-dire au noir (la couleur \u00e0 son intensit\u00e9 rejoint le fond). Le jaune renvoie \u00e0 l\u2019\u00e9clat du champ de colza, qui renvoie \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019un mouvement extr\u00eame. Le gris et bleu de la lithographie renvoient \u00e0 la roche quand on y a jet\u00e9 l\u2019eau (<em>L\u2019incoh\u00e9rence<\/em>, p. 190 sqq.). Tout moment de couleur est d\u00e9pass\u00e9 et r\u00e9sorb\u00e9 dans un moment de monde pour lequel la couleur a \u00e9t\u00e9 indispensable, comme il a \u00e9t\u00e9 indispensable qu\u2019elle s\u2019y incorpore silencieusement. Ce que d\u00e9couvre alors la couleur, c\u2019est \u00ab l\u2019emplacement de la couleur \u00bb (<em>L\u2019incoh\u00e9rence<\/em>, p. 199 sqq.), c\u2019est \u00ab l\u2019incolore qui se fait jour \u00bb.<\/p>\n<p>La couleur est incorpor\u00e9e au silence, au mutisme ou au blanc, non par essentialisation, mais par reconduite au mouvement vivant dont elle est surgie et o\u00f9 elle doit rentrer. Dans C\u00e9zanne par exemple, on ne voit pas la couleur pour sa couleur, mais pour l\u2019\u00e9clatement g\u00e9n\u00e9ral d\u2019un moment sensible qui n\u2019a pas de restitution dans les signes (\u00ab le bleu, l\u00e0-bas \u00bb). Les pins ne sont pas bleus, ils font la course \u00e0 la mer en pleine terre, et ils accusent un bleu du ciel qui plaque contre la terre en m\u00eame temps qu\u2019il projette dans les airs. C\u2019est \u00e0 un ensemble de dislocations que renvoie C\u00e9zanne, et \u00e0 l\u2019id\u00e9e que nous sommes sur cette dislocation. La langue doit, non pas dire la dislocation, mais l\u2019\u00eatre, sans marge ou r\u00e9serve sur elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>La couleur, comme la langue, sont sur une dislocation : cette caract\u00e9ristique, qui pourrait passer pour une caract\u00e9ristique sensible, rel\u00e8ve en r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un rapport \u00e0 la langue qui est un existential, c\u2019est-\u00e0-dire une ontologie r\u00e9gionale. On voit ici \u00e0 quel point toute parole du sensible contient en puissance une parole incorpor\u00e9e de l\u2019histoire, qui doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme support de toute r\u00e9flexion sur le sensible. Chez du Bouchet, il y a suppression des cloisons entre la langue, le sensible et l\u2019histoire, et reconduite de l\u2019ensemble des r\u00e9alit\u00e9s au domaine qu\u2019il nomme le \u00ab muet \u00bb et \u00ab le fond \u00bb, dont les caract\u00e9ristiques premi\u00e8res sont de relever d\u2019une destruction et d\u2019une d\u00e9possession. Mais cette destruction, au lieu de faire l\u2019objet d\u2019une r\u00e9action, dans tous les sens du terme, y compris politique, est l\u2019objet d\u2019un redoublement du geste destinal impliqu\u00e9 dans la langue. Redoubler la destruction, ou reconduire \u00ab l\u2019inhumain \u00bb, c\u2019est retrouver le \u00ab deux fois humain \u00bb \u00e9crit du Bouchet. La couleur ainsi d\u00e9truite est pass\u00e9e dans le mat\u00e9riau et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle s\u2019exprime, hors de la saisie repr\u00e9sentationnelle.<\/p>\n<p><br ><br \/>\n<center>*<\/center><br \/>\n<br ><br \/>\nC\u2019est pourquoi la couleur est un \u00e9v\u00e9nement sans signe, comme la langue est sans pourquoi. Pour Ang\u00e9lus Sil\u00e9sius, pour Paul Claudel ou pour Andr\u00e9 du Bouchet, la langue doit appara\u00eetre comme un \u00e9v\u00e9nement de floraison, si l\u2019on veut, qui n\u2019a pas d\u2019assignation dans un domaine perceptif ou sensitif objectif. Il y a cependant sensibilit\u00e9 et perception, mais dans le sens de la ph\u00e9nom\u00e9nologie, qui reconduit tout le sensible \u00e0 l\u2019inapparent. Cette question de la couleur renvoie \u00e0 celle de la langue litt\u00e9raire ou po\u00e9tique : la po\u00e9sie n\u2019est pas dans le po\u00e8me, mais dans la travers\u00e9e du po\u00e8me, sans que pour autant il y ait lieu de parler d\u2019impressionnisme ou de subjectivisme. Il s\u2019agit de protocoles logiques et non d\u2019impressions. La couleur, comme l\u2019image, sont des moments de monde dont le marqueur ontologique non objectif est le ton, l\u2019intonation ou la <em>Stimmung<\/em>, un moment de v\u00e9rit\u00e9 inentamable pour les signes, qui constitue l\u2019assise de la langue ou de le repr\u00e9sentation, sur laquelle on ne peut pas dans le m\u00eame geste se retourner. C\u2019est cela, pour le po\u00e8te ou le peintre, la r\u00e9alit\u00e9. Un rapport \u00e0 un pr\u00e9sent momentan\u00e9ment d\u00e9livr\u00e9 de date, qui peut d\u00e8s lors faire source dans la cassure du temps par rapport au temps.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;dans la substance de la couleur &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;il n\u2019y a pas de couleur (Carnet 2) Nous connaissons le titre d\u2019Ang\u00e9lus Sil\u00e9sius, La Rose est sans pourquoi, qui est une r\u00e9flexion sur la conception du langage et de la r\u00e9alit\u00e9. Si \u00ab la rose est sans pourquoi \u00bb, c\u2019est parce que, pour Sil\u00e9sius, la r\u00e9alit\u00e9 n\u2019a pas [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[153,4],"tags":[236,230,234,238,239,237,128,232,231,202,233,235,159],"class_list":["post-912","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-03-andre-du-bouchet","category-dossiers","tag-alberto-giacometti","tag-angelus-silesius","tag-bram-van-velde","tag-genvieve-asse","tag-jean-helion","tag-juan-miro","tag-maurice-merleau-ponty","tag-paul-celan","tag-paul-claudel","tag-peinture","tag-tal-coat","tag-tapies","tag-victor-martinez"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/912","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=912"}],"version-history":[{"count":19,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/912\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":944,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/912\/revisions\/944"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=912"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=912"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=912"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}